PORTE-CIGARES ET PORTE-CIGARETTES
La pipe qui, par le large usage qu’en font en Orient les deux sexes, est un accessoire presque obligé du costume, y est l’objet de soins particuliers et souvent d’un grand luxe. — Le hokka ou Aoukka indien, le chibouk oriental, sont des noms génériques ‘qui désignent plusieurs variétés ; la pipe à eau surtout est d'origine asiatique.
Le type du sarwl-houkkah indien, du {chèlem du Turkestan, du ghäliän, kalioum, kaléan persan, et celui du riche narquileh ou narghilé, se trouve ici représenté par une simple pipe dont la carafe est une noix de coco, n° 21; elle provient d'Égypte, et c’est une de ces pipes que les paysans des bords du Nil font eux-mêmes pour leur propre usage; elle est tout en bois. Le fourneau seul, placé au haut de la tige verticale, est en terre cuite. On tient cette pipe de la main gauche par la tige pour la fumer. À Bagdad, quand on veut la fumer sans la tenir à la main, on se sert d’un simple escabeau, percé à son siège, pour la maintenir. Le narguileh riche, avec son long tuyau souple, a un support spécial, indépendant de la pipe même, auquel en Perse on donne la forme d’un trépied. (Voir n° 12 et 18.) Ce support repose lui-même sur une natte ou sur un riche tapis propre à ce genre de pipes, ainsi qu'aux n® 13, 14, 17, 18 et 19. Il y avait plusieurs tapis de cette sorte à l’exposition universelle de 1878, dans la section indienne, appartenant à $. A. R. le Prince de Galles. Ils avaient environ un mètre de large sur un mètre et demi de long. On place le tapis à terre devant le fumeur en sorte qu’il se présente par la partie étroite; la place de la pipe, celle du passage du tuyau déroulé faisant face, sont indiquées par le dessin des ornements ; la pipe se place en arrière, aux deux tiers environ du carré en longueur. Rien de plus magnifique que ce tapis à fond de velours, chargé d’épaisses broderies d’or
et d'argent. Les pipes qui figuraient sur ces tapis avaient, en général, la forme du houkkah (n° 13, 18, 19).
C’est lorsque le vase qui reçoit l’eau a une forme ovoïde et se termine en pointe, lorsque le tuyau perpendiculaire est adapté au corps de ce vase, que la pipe a le véritable caractère du narguleh, du mot narguil ou nardjl, noix de coco. À Bagdad, le narguileh est encore d’un usage général. ( Voir les n°®% 12 eb 15). La pipe s'appelle 4oukka lorsque le vase qui reçoit l’eau a la forme d’une cloche et que les deux tuyaux, la tige portant le fourneau et le tuyau d’aspiration, sont adaptés l’un à côté de l’autre au haut de cette cloche; nos n° 13, 18, 19 offrent des types complets ou fragmentaires de cette pipe indienne, dont les tuyaux sont plus au moins longs, et où l’aspiration se fait avec le marpileh, le serpent en replis, ainsi que les Indiens appellent le tuyau flexible. Le kaléan de Perse a la forme d’un élégant balustre à gros renflement inférieur, avec ou sans pied (Voir le n° 14 et le n° 17 de type indien, et aussi notre planche ayant pour signe les Ciseaux, où se trouvent des kaléans, celui du souverain figuré avec le couvercle de son fourneau). Lorsque le vase de cette pipe est une carafe de cristal, le tuyau du fumeur n’est point adapté au corps du vase, mais au corps même de la tige verticale en bois, ce qui accentue encore la différence qui existe entre lé narguileh et le kalioum.
Toutes ces pipes à eau sont, d’ailleurs, de même nature. On verse de l’eau dans le vase jusqu'à un peu plus de moitié; un tuyau, plongeant dans l’eau et surmonté d’un fourneau en terre ou en métal, est ensuite introduit ; le fourneau a d'ordinaire un couvercle qui sert de ventilateur; enfin un tuyau placé latéralement sert à l'aspiration.
La plus rudimentaire de toutes les pipes à eau est le fchélem du Turkestan. Celle-là n’a pas de tuyaux. Sa carafe est une gourde naturelle où deux trous se font face. Sur l’un on applique les lèvres pour aspirer ; on bouche l’autre avec un doigt que l’on soulève, selon que l’on veut avoir plus ou moins de fumée. On fume le tchélem après le repas ; le Turcoman aspire avec précipitation trois ou quatre bouffées, en prolongeant la dernière aspiration autant que ses poumons le lui permettent, et passe la pipe à son voisin; après quoi, il s’absorbe en un état d’extase, penché en avant, la salive glissant entre ses lèvres. (M. de Blocqueville, Quatorze mois de captivité chez les Turcomans, Tour du monde.)
Cette violente sensation, procurée par le fort tabac de Boukhara, est bien éloignée de la douce extase que donne le tabac de Schiraz, employé de préférence dans les kalioums; déjà très doux par lui-même, on lave encore trois ou quatre fois ce tabac avant de s’en servir, eb, comme on ne le met jamais que mouillé dans le fourneau de la pipe, ce n’est qu'avec beaucoup de peine qu'on parvient à l’y faire brûler, quoique le fourneau soit rempli aux deux tiers de charbons allumés. L'eau de la carafe estsouvent odoriférante, et les Persans, qui fument avec beaucoup de gravité, aiment à conduire la fumée avec la main sur leur barbe pour la parfumer. [’Oriental n’expectore pas en usant de la pipe.
En décrivant les pipes représentées ici, nous ferons voir le luxe des vases de la pipe à
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eau, pour lesquels s’emploient l'or, l'argent, les matières précieuses, quelquefois d'un si beau travail qu’il en coûte plusieurs milliers de francs. Le gourgoury-houkka, dont la forme est d’origine indienne, ne se voit plus guère dans l’Inde qu'entre les mains des femmes indoues, musulmanes, mogoles et persanes, mais il y est de forme plus fluette que notre n° 14; il se fait là de cuivre ou d’étain, mais le plus généralement d’une composition noire préférée à ces deux métaux, parce qu’elle conserve mieux la fraîcheur de l'eau. Le tuyau flexible et long servant à aspirer la fumée est recouvert de soie, souvent brochée en or et en argent, retenue par un fil métallique. Les Orientaux attachent une grande importance à la beauté du bouquin qui se met entre les lèvres ; il y en a d’ambre jaune, gris, de corail, de marbre, d’agate, quelquefois même de diamant ; les plus communs sont en ivoire ou en os. Le maître persan, lorsqu'il offre à quelque convive son kalioum, ne le lui remet pas avec le tuyau élastique à bouquin de cristal qu'il conserve toujours auprès de lui. Quand son pisch-khedmet, le préposé aux soins du kalioum, allume la pipe avant de la présenter, il se sert d’un tuyau de bois que lon remplace en la passant aux mains du maître. Lorsque le kalioum vient aux mains du convive, c’est également, sans le tuyau souple, avec le tuyau de bois, que celui-ci le fume. IL est de politesse étroite de ne jamais passer la pipe sans avoir aspiré toute la fumée qui se trouve dans la carafe. Les tuyaux sont souvent d’une extrême longueur. Le Persan quifume à cheval, car il fume partout, même en voyage, se sert d’un tuyau ‘qui n’a pas moins de vingt pieds de long, ce qui permet au pisch-khedmet, tenant le kalioum sur sa monture, de marcher à une distance respectueuse.
Le chibouk, la pipe ordinaire, composée d’un fourneau ou cheminée et d'un tuyau dont la longueur atteint quelquefois jusqu’à six ou sept pieds, est le type le plus répandu. Les chibouks en bois très tendre sont les plus estimées. Le jasmin, le rosier, le cerisier, servent à la confection des tubes. On attache aussi une grande importance à la beauté des bouquins, qui sont de même nature que ceux énumérés plus haut. On place sous la cheminée . du long chibouk un petit plateau de cuivre, de fer blanc ou d'argent, pour éviter de brûler le tapis ; on jette la cendre dans un cabaret de bois destiné à cet usage. On recouvre les tubes de chibouks d’étoffes de soie où de velours, retenues par des fils d’or. En hiver, on fume des pipes de cerisier non recouvertes, pour refroidir la fumée. Il y a des chibouks de bois très tendre qu’on rafraîchit en soufflant dans une ouverture pratiquée entre les plis du haut de la couverture ; par ce moyen, le bois conserve une humidité qui donne de la fraîcheur à la fumée qu’on aspire.
Les pipes des femmes sont plus délicates et, en général, plus ornées que celles des hommes. Les femmes de toutes les classes fument et prétendent, par là, maintenir leur embonpoint.
La pipe en bois d’ébène, celles de terre jaune ou rougeñtre, sont de celles que l’on fume surtout en voyageant à cheval ou à chameau. On incruste le bois d'argent, on cisèle la terre, on la dore même avec assez de goût, et cependant ces pipes se vendent, en
Afrique comme en Asie, à aussi bas prix que les pipes de terre blanche en France. Les porte-cigares et porte-cigarettes sont, en Orient, l’objet d’un grand luxe.