INDE
La rencontre des Incroyables,
No 1, — La Folie du jour.
Cette folie du jour, c'est la danse, et cette danse c’est la valse, toute nouvelle débarquée d'Allemagne. Sous leur nudité gazée, les femmes deviennent des sabots tournants, selon l'expression du Dict. néologique. Dans le courant de la mode, de fête en fête, le costume de ces danseuses s'allèce de plus en plus ; les Tmpossibles de la nouvelle France gagnent tout doucement le nu ; nus sont les bras jusqu'à l'épaule, celles qui les habillaient jusqu'au coude étant snspectées de les avoir vilains et de les envelopper dans nne robe & l'hypocrite. Il en advient de même poux les pieds et pour les jambes; on n'y voit plus que l'enroulement -des fines lanières de la sandale antique, souvent gemmées, les parant sans les cacher, marchant avec les anneaux d'or cerclaut parfais les doigts du pied. Une culotte de soie rose ajustée au plus près, moulant les formes, avait d’abord été portée sous une chemise de linon clair qui permettait d'entrevoir ces formes avec une certaiue sincérité ; mais il arriva un beau jour que la chemise et l’'empois furent supprimés, «La chemise dépassait la taille, s’arrangeait gauchement; un juste bien fait perdait de sa grâce et de sa
ne)
Les Merveilleuses.
No 4.
Les Croyables an Perron.
précision par les plis ondulants et maladroits de ce vêtement antique. on laisse donc dire l'ironie et chanter la poésie, Voilà plus de deux mille ans que les femmes portaient des chemises, cela était d’une vétusté à périr.…. » (Paris, décembre 1796.)
D'après Carle Vernet, la danseuse vêtue en aile de papillon, n'aurait plus caché sa nudité qu’à partir de la moitié environ de la cuisse. En 1:96-97, la robe à la Flore, à la Diane, au lever de l'aurore, se taillait en cœur; elle était lacée dans le dos. Dans cette guerre à tout pli, à tout drapé, la poche est rayée du costume féminin. On passe l'éventail à la ceinture, on met la bourse dans son sein, et le mouchoir que la dame confie d’abord à l’un de ses favoris, ce qui était incommode lorsque par une circonstance fortuite, on s’en trouvait séparée, le mouchoir finit par se réfugier dans une escarcelle suspendue à de longs cordons de soie comme une sabretache, Cette escarcelle qui vécut quelques années sous le nom de ridicule, corrompu du romain réticule, en passant par la bouche des marchandes, qui porta aussi le nom de balantine, tiré du grec par le citoyen Gail, afin de mettre les choses en harmonie avec l'anticomanie réguante,
Le cavalier du Sabot tournant porte un costume tout empreint de l'anglomanie de l’époque, mouvementé pur le goût du jour. L'habit est carré, la cravate écrouclique; la culotte, tendue et longue, est ornée à sa fermeture d’un flot de fins rubans en longues boucles et à bouts pendants, L’escarpin plat est très déconvert et à bouts très pointus. Le gilet, remonté par le mouvement, laisse apparaître la batiste de la chemise à la hauteur de la ceinture: il est légèrement boutonné par le bas de manière À s'étaler en une bouflissure sentant le négligé. C'était là une affectation de la mode, « Les hommes visent au chifonné ; ils demandent aux ciseaux des ouvriers de manquer telle chose de telle façon, » dit le Messager des dames de l'an V. « Seul, Heyl sait établir ces babits carrés dont les boutons se touchent par derrière an bas des reins, et dont Les basques retombent en lambeaux de mandilles ( Éloges des perruques). Seul, Heyl donne à ses pratiques l'aspect « de bustes revêtus d’un sac et montés sur des échasses » (Censeur des journaux, oct. 1795.) « Mon cher, vous êtes une mode ambulante, un miracle de goût, votre habit est carré comme quatre planches ». (Henrion, Jacrayables et Merveilleuses, an V). Les cheveux de cet élégant sont tondus à la Titus, à la Brutus, et il porte un anneau d’or à l’oreille.
« Violons, réveillez-vous ! voilà six écus de six livres et une bouteille de vin pour votre nuit ! Bienheureux le ci-devant riche qui sait râcler ; il vit en faisant sauter les nouveaux riches (Le Nouveau Diable boiteux, par Champier, an VIT). » La perruque poudrée du ci-devant, avec laquelle Vernet montre son ménétrier, est d'accord avec cette donnée, IL a terriblement soif ce vieux musicien; car ila déjà vidé au moins deux bouteilles et tire encore la langue,
N°2, — Les Mervcilleuses, en costumes de ville.
Les Merveilleuses, les femmes se plaisant aux exagérations de la mode, faisaient pendant aux {ncroyables. Ces élégantes ne recherchaient pas le laid, le négligé apparent, comme le faisaient les hommes. L’anglomanie et engouement pour l'antique se combinaient dans leurs ajustements, Les chapeaux, turbans châles, spencers, devaient être à l'anglaise pour faire honneur.
Les bras nus en toute saison tenaient de l’antique, ainsi que la suppression des jupons. La stola trafnante, à la Flore, à la Diane, à l'Omphale, dont la queue se ramenait à la ceinture, de manière à bien
montrer, non seulement le pied dans son soulier découvert à bout pointu, le bas marqué de coins hauts bien accusés, mais encore le mollet en majeure partie, cette robe tenait également de l'antique, La manière de la porter était générale, & Pas une petite maîtresse, dit Mercier dans son Nouveau Paris, pas une grisette qui ne se décore le dimanche d’une robe athénienne de linon, et qui n’en ramène sur le bras droit les plis pendants, pour se dessiner à l’antique, où du moins égaler Vénus Callipyge. »
Les deux Merveilleuses que Vernets'est plu à faire rencontrer, opposant la sécheresse de la maigreur aux rotondités d'une opulence exubérante, n’ont,
- en réalité de commun dans leur toilette que la lon-
gueur de leur robe, et la manière d'en relever la jupe, pour montrer le pied chaussé de même, la finesse de la jambe on la richesse du mollet,
La robe de la maigre, beaucoup moins étoffée que l’autre, est décorée d'une large bordure de goût classique ; la poitrine est enveloppée par le double tour d'une écharpe longue, légère comme un voile, dont un seul bout dégagé flotte au vent; c’est la partie antique. Pour le reste, on rencontre la haute cravate prenant le menton, du genre écrouélique, Le chapeau de type anglais, dit à la Jockey, était en effet la casquette du coureur avec sa calotte ronde et son bouton, la visière ayant acquis le développement qu'on lui voit.
La chevelure, sans chignon, est toute ranienée par devant en une touffe libre, auvent capillaire d’un certain désordre, ombrageant le front ; le visage se trouvant enfoui, en outre, par les masses latérales s'étendant jusqu’à la nuque. Les gants demi-longs sont à montants lâches,
La Merveilleuse plus que replète est plutôt à l’anglaise, La gamiture de son abondante jupe rappelle les anciens falbalas. Sa chevelure frisée est une perruque poudrée, divisée sur le front, retombant bas de chaque côté du visage sur les épaules nues; le bonnet posé par li-dessus, et disposé en larges avancées de dentelles de manière à encadrer le tout, est surmonté d'un nœud de rubans offrant la figure d’un colimaçon sortant ses cornes, Le corsage de la robe, très bas, est à peu prés nul ; les épaules et Ia poi-
- trine ne sont guëre protégées que par la soie étroite
d’une espèce de mantille dont la majeure partie est d’un tulle noir, si transparent qu’il ne cache en aucune façon le bras si démesurément dodu dont il fait valoir la blancheur, Tout gros qu’il est, ce bras se joue comme l’autre dans l'ampleur du gant.
Les fncroyables ne sont pas les Muscadias, auxquels
leur gourdin noueux, leur pouvoir exécutif, comme îls le disaient, qu’ils échangèrent contre la badiue en 1794, valut le baut du pavé après Thermidor. Les /ncroyables, successeurs de cette Jeunesse dorée, qui, selon Mercier, reçut plus de coups de poing qu'ellene donna de coups de bâton, furent une race plus répandue, et ce sont vraiment les fashionables de l’époque du Directoire. Il y avait de l’étrangeté dans le goût d’un Incroyable ; de propos délibéré, il se donnait les apparences d'un être disgracié de la nature et du sort ; d'énormes lunettes snr le nez, le binocle devant les genx, faisaient croire à sa myopie; ses cheveux, abattus le long des tempes, en oreilles de chien tombant comme éplorés surses yeux, étrient relevés par derrière pour former un chignon retenu par un peigne courbe, à l'instar des condamnés que l’on conduisait naguère à la guillotine,
L’oreille portait souvent un très grand anneau; la cravate de mousseline blanche, grande affaire, plus haute que jamais, ensevelissant non seulement le menton, mais encore la bonche, semblait joindre aux soins de la cravate écrouélique ceux d’une précaution contre le mal de dents. Plus de jabot ni de manchettes ; on ne voyait guëre de la chemise que la place où se montrait avec quelque peine la tête de bijouterie d'une épingle d’or. Le gilet, ridiculement court, de la plus mauvaise tournure, ne se trouvait retenu que par un seul houton ; entre ce gilet et la chemise était interposée nne pièce de dessons, se croisant en fichu entr'ouvert, comme aurait pu s’en prémunit un souffreteux craignant le froid. Le pantalon, culotte longue, qui, quoique montant haut n'avait pas les bontons de son petit pont recouverts, était aussi d'allure disgracieuse ; il fallait qu'il donnât l’aspect cagneux; les boutons du bas de cette culotte n'étaient pas attachés snr le côté, maïs se trouvaient presque au devant du tibia ; ce pantalon se terminait en oblique sur la jambe. L'Incroyable demandait encore à son tailleur que son habit carré, presque de la forme d'une redingote, fit des plis partout, de façon que sur son corps il produisit l'effet de celui d’un bossu; quand un élégant de cette sorte était en escarpins, les raies horizontales de ses bas tournés en tire-bouchons complétaient sa mise biscornue ; s’il était en bottines, les bouts de cette chaussure étaient comme ceux de l’autre, pointus et relevés, semblables à ceux des anciennes poulaines, Généralement les Incroyables portaient la cocarde tricolore à leur chapeau; l'exiguité de ce couvre-chef, et l'énormité du revers de l’habit complètent la physionomie de l’élégant
blondin, c’est-à-dire, poudré à blond, telle que nous l'a léguée le crayon spirituel de Carle Vernet. Il donne le bras à une Merveillense en tenant la main dans son gilet délabré, et en s'appuyant de l’antre, couverte par la manche de l'habit, sur un bâton assez fort pour soulager toutes les infirmités accumulées que son extérieur annonce. Cette célèbre satire de la mode, où le maître, en accusant le comique des formes, fait valoir la tournure des choses, par le mouvement, le geste, en chargeant à peine les travers, sentant bien que l'exagération diminuerait la surprise et nuirait à la probabilité, est peut-être la meilleure peinture du ridicule qui ait jamais été faite. L'intention est bien caricaturale, et cependant, ainsi que le remarque M, Charles Blanc, & ces figures paraissent avoir vécu réellement, avoir été prises sur le fait, en flagrant délit, au moment où elles passaient dans la rue, »
N° 8. — La Rencontre des [ncroyubles.
Cette rencontre n’est pas celle des deux Incroyables que Vernet a représentés arrêtés l’un devant l’autre, le plus pincé lorgnant son vis-à-vis d’un air protecteur, en faisant nne petite moue fort à la mode en ce temps-là, Ces deux premiers n'ont entre eux d'autre différence que celle de la coiffure et de la chanssure, Il y a ici une autre teinte, une autre intention; pas de dédain : nos Incroyables sont deux amis, et cependant il y a entre eux beaucoup plus de disparate, Leur tournure n’a pas la suprême disgrâce de l’Incroyable du genre bossu et cagneux qui fut, sans doute, un progrès de la mode ; ils sont vêtus correctement eb les larges revers du gilet rayé en travers de l’un d’eux sentent encore le muscadin, ainsi que le bâton sur lequel s'appuie ce solide gaillard; pour n'être pas noueuse cette canne n'en n’est pas moins forte, et avec s1 dragonne, c'est l'arme sérieuse d'un bâtonniste. Ces deux Incroyables sont donc vraisemblablement d'un temps intermédiaire, Sous leur aspect si différent, il ne faut cependant voir, comme cela est dit, rien autre chose que des amis du même bord. Ils s’abordent en se donnant la main, c'est-à-dire chacun en accrochant son petit doigt au petit doigb de l’autre ; le langage n’est pas moins précieux que le geste, c'est ce parler grasseyé si connu, le garatisme, dont l'r et le ch étaient supprimés, le z y remplaçant Le j : « hé! bon zou mon ser, comme tu es eng'aissé depuis que jen t'aie vu; ma pa’ole d’honneu, c'est inconces
vable », On disait aussi ma pa'ole d'oseille; c'était la plus sûre. »
L'Incroyable d'humeur paisible avait renoncé à la perruque poudrée pour ne pas se trouver coupromis par la ressemblance qu'elle donnait avec les émigrés rentrés qui l’afichaient. Cet air de parenté avec les geus de noble souche ue déplaisait pas à tous les Incroyables, et particulièremet à ceux dont les lourdes épanles et la carrnre de toucheurs de bœufs ponvaient facilement déceler l’origine. Ceux-là, en conservant la perruque poudrée, quelque chose de la mise et quelque peu de l'air matamore des muscalius royalistes, n'étaient pas fâchés que l'on pût les confondre avec ceux dout le gourdin avait en affaire aux Jacobins, Cette figure du rnstre en Incroyable est utile à retracer. Quant à son partenaire, aux cheveux naturels: et tenus courts, sa tournure est beaucoup plus pacifique et de curactère plus aaglais ; il est aussi plus fin. Son vêtement est uue redinsote dont le revers forme un collet ininterrompn, sans bec; cette redingote, selon le goût du temps est bordée d'un méandre grec sontaché ou brodé. Son chapeau est le vaste tromblon semblable à ce que furent sons la restauration les bolivars, La cravate est la même pour tous deux : l'écrouélique , la cravate à la Laiguadier.
Cette gravure, signée Bunbiry invenit, ne porte pas le nom de Carl Vernet comme dessinatenr, quoiqu'elle soit de la même suite qne les deux précédentes et la quatrième signée seulement par le graveur.
N° 4, — Les Croyables au Perron.
Le Perron du Palais-Royal qui est en face de la rue Vivienne était, en plein air, uue bourse d'agioteurs de tous les degrés que l'on appelait le Perron, tout court. Des décrotteurs, des commissionnaires, des porteurs d’eau, se trouvaient là avec des gens qui agiotaient sur les bons de rentes payables le lende-
main, leur gain cousistant dans la différence de la |
livre au franc; d’autres vendaient des sois. En même temps on y vendait des maisons et des terres sur échantillons, dit Prud'homme. Le nom de Croyables appliqué aux tripoteurs de cet endroit ne paraît pas avoir fait grande fortune. Des deux qui sont représentés ici, l'un échange contre de l'or des mandats territoriaux destinés à rembourser les assignats à raison de trente capitaux pour un, papier discrédité avant même de sortir des presses nationales, tandis qu’un deuxième larron (bandit à la mine sinistre), fait tout simplement le mouchoir de l'innocent persuadé par le croyable. La mine de ces spéculateurs dont l’un sent la soldatesque d’Augereau en rupture de ban, et dont l'autre est encore affublé du bonnet rouge, aurait dû ce semble mieux préserver les gens les plus crédules ; mais comment résister à la tentation et ne pas échanger son or contre du papier, lorsque par exemple on voyait comme il en fut à la bourse de Paris, le 127 mars 1796, le louis d'or valant sept mille deux cents francs en assignats ? ce fut, il est vrai, leur chant du cygne. « On agiote poux vivre, et l'on vit pour agioter » (Paris, nov. 1595.) C'était une maladie du temps, dont le spectacle des fortunes faciles, des opnlences improvisées, entretenait la fièvre,
C'était d’ailleurs uu terrible temps que celui de la cascade de discredit qui roula sur le papier. Un mendiant soilicitait une aumône de 230 fr. pour acheter des souliers, les siens prenant l'eau. {Censeur de journaux. Brumaire, an IV.)
En somme, de cette année 1797 commence l’invasion du costume militaire dans le civil. Le collet noir, tenu comme un signe de ralliement des royalistes, disparnt pour-un temps après le coup d'État du 18 Fructidor (septembre 1797). Sa présence ici indique que ces gravures sont antérieures à cette date, tont en en étant plus ou moins proches. M. Charles Blanc assisne aux Merveillenses l'année 1707 même,
J'oir pour le texte : L'Histoire de la Société française pendant le Directoire, par A£1/. de Goncourt; — Les peintres français au XIXE2 siècle, pur IL. Charles Blanc; — L'Histoire du costume en France, par A, Quicherat.
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