Le coton son régime, ses problémes, son influence en Europe
Le sujet de ce volume a pris, dans le cours de ces dernières années, une importance empruntée aux événements; un grand problème s'y rattache et tient en éveil l'émotion publique. Tant que le coton est arrivé sur nos marchés d'Europe dans des proportions toujours croissantes et à des prix constamment réduits, on ne s'est inquiété des questions d'origine que pour incliner de plus en plus vers les lieux de production où l'approvisionnement était le plus régulier et la qualité de la matière d'une supériorité mieux éprouvée. A peine quelques esprits prévoyants signalaient- ils le cas où ce travail serait affecté dans ses sources mêmes par ai brusque retour d'opinion ou des scrupules de conscience. Pour la généralité, le conflit américain a été une surprise comme il était une calamité.
En vain chercherait-on à s'abuser sur les causes et les suites de cet événement ; il n'en est point de plus profond ni de plus rempli de mystères. Les causes, on a voulu les voir dans des'dissentimenls insignifiants, un tarif de douanes, des rivalités de personnes, quelques oppositions d'intérêts. Le sang versé proteste contre ces suppositions; on ne se résigne pas à tant d'hécatombes pour de petits motifs. L'acharnement poussé à ce point ne s'explique pas non plus par un simple déplacement de prépondérance, à moins qu'on n'attache à ce déplacement le sens qu'il doit avoir, c'est-à-dire la délivrance graduelle des races qui, sur la terre la plus libre qui fut au monde, sont restées hors du droit commun. Voilà le caractère de cette lutte et ce qui, malgré quelques défaillances et le mélange des intentions, en maintient la grandeur. Com-
n INTRODUCTION.
menl se terminera-t-elle? Sera-ce par un acte de vigueur ou un épuisement de forces? Il est difficile de le prévoir; le champ reste ouvert aux conjectures. L'œuvre est évidemment plus forte que les instruments, et les hommes obéissent à des desseins plus hauts que les leurs. De telles questions, une fois soulevées, peuvent passer par beaucoup d'alternatives, essuyer des délais, des ajournements; mais il est dans leur nature de faire leur chemin, en dépit et parfois en raison des obstacles quYlles rencontrent.
Je n'insisterai pas sur celte partie de mon sujet, qui a eu d'éminents et éloquents défenseurs 1 ; on ne saurait mieux dire qu'eux ni frapper des coups plus fermes. Je n'ajouterai qu'une remarque : c'est au sujet de la conduite qu'ont tenue, dans ces circonstances délicates, le gouvernement anglais et la communauté anglaise.
Certes, s'il est une puissance qui fût engagée d'honneur contre l'esclavage sous toutes ses formes, c'est celle-là. Les premières idées d'émancipation ont, au début de ce siècle, illustré des noms inscrits dans ses annales et dont elle s'enorgueillit à bon droit. Depuis lors elle s'était constituée, à titre onéreux et non sans péril pour la paix du monde, la gardienne des mers, pour les purger du fléau de la traite; elle avait assujetti les grands Étals à un système de recherches et lassé les petits États par de telles ingérences que la police de leurs propres côtes ne leur appartenait plus. Elle avait ainsi surveillé, contenu le trafic humain dans ses provenances comme dans ses débouchés, insisté, dans les conseils des souverains, pour qu'on le mit au ban de la chrétienté, et pris a tâche d'en avoir raison en multipliant les croisières, les établissements fixes, les règlements impérieux. Elle avait fait plus encore et payé d'exemple : elle avait, dans ses propres colonies, fourni l'épreuve d'un affranchissement, moyennant une large indemnité. Que de gages donnés coup sur coup à un grand principe! Qui n'eût pensé que l'Angleterre
1. Monseigneur l'évèque d'Orléans; — M. le comte Agénor de Gasparin; — M. Ed. Laboulayc; — M. Augustin Cochin, dans des écrits récents, et à une époque antérieure MM. le duc de Broglie et Hippolyte Pasay.
INTRODUCTION. m
y tiendrait en raison des efforts et des sacrifices accomplis, et que s'il se présentait une occasion naturel le d'achever l'œuvre de réparation, elle la saisirait avec la môme ardeur qu'elle avait mise dans ses rudes commencements?
A l'étonnement de ceux qui répugnent aux inconséquences, les choses n'ont pas tourné ainsi. Il n'y avait pourtant pas lieu de s'y tromper. Le principal foyer de l'esclavage était sous le coup d'une violente crise; le sort de quatre millions d'Africains en dépendait Comment assister à ce spectacle avec indifférence? Comment hésiter dans le choix du camp vers lequel devaient se porter, si ce n'est l'assistance, du inoins les vœux? Les drapeaux étaient si tranchés et les devises si distinctes. L'Angleterre n'a vu tout cela qu'à travers le nuage de ses intérêts; elle s'est sentie moins liée par une doctrine séculaire que par les alarmes de quelques localités. En vain essayerait-on de s'en défendre, les faits sont trop si* gnificatifs. Une seule fois, l'Angleterre a eu la menace à la bouche, et c'est contre les Américains du Nord, par suite d'un malentendu maritime; pour les Américains du Sud, elle n'a eu que des tolérances. Elle a souffert que des corsaires, sur lesquels flottait le pavillon dissident, vinssent s'armer, se ravitailler dans ses ports et exerçassent leurs déprédations jusque dans les eaux de la Manche. Sans se prononcer sur le droit de séparation, elle l'a couvert par un traitement qui était presque l'équivalent d'une reconnaissance. Si quelque bruit s'est fait dans les réunions publiques, c'est en faveur du Sud ; le Nord n'a eu pour lui que de silencieux assentiments, dominés par les sarcasmes de la presse. Quel nom donner à tous ces actes? N'est-ce pas là déserter sa propre cause et s'infliger un désaveu ?
Si encore ces accès de faiblesse étaient renfermés dans les classes qui ont le plus à souffrir du trouble causé dans l'approvisionnement, on le comprendrait dans une certaine mesure; mais ici il va une distinction à faire. Plus d'une fois la grande question du moment a été agitée devant des réunions d'ouvriers. Aucune ne les touchait plus directement ; il s'agis3ait de leur travail, de leur salaire, du pain de leurs
INTHO DICTION.
familles. Beaucoup d'entre eux frappaient vainement aux portes des fabriques ou craignaient de les voir d'un jour à l'autre se fermer devant eux. D'autres déclaraient que plulôl que de s'inscrire sur la lisle des pauvres, ils venaient de vendre leur mobilier et d'engager leurs vêtements. Tous avaient la misère, le dénûment, la faim en perspective. Qu'une voix s'élevât, pourtant, et indiquât, comme moyen de soulagement, une combinaison qui, de près ou de loin, ressemblât à un pacte avec l'esclavage, à l'instant des protestations s'élevaient; les consciences répugnaient à de tels marchés; on ne citerait pas une seule réunion d'ouvriers qui ail consenti à mettre leur salut à ce prix. Le cas ne s'est produit que dans des réunions de fabricants, d'armateurs, de marchands, de gens de finance, chez qui le désir de s'affranchir d'un préjudice l'emporlait sur le scrupule des convictions. La contagion a gagné jusqu'aux hommes d'État, et l'un d'eux, dans un trouble d'idées qu'on ne devait pas attendre d'un jugement si sûr, n'a pas craint de déclarer qu'à ses yeux la guerre devenait insoutenable, et qu'en fait la séparation était accomplie ; la séparation, c'est-à-dire un brevet d'impunité pour l'esclavage et une prime d'assurance pour sa durée indéfinis. Ce ne sont pas là seulement une attitude isolée, des paroles imprudentes adoucies par un commentaire; c'est, dans de certaines classes, la disposition générale des esprits. On n'y supporte pas sans impatience le dérangement des relations; on veut, coûte que coûie et le plus promptement possible, les rétablir; on anticipe sur les événements par des pronostics significatifs; les plus ardents s'agitent et les meilleurs se taisent. Le démenti ne saurait être plus formel : l'Angleterre a perdu sa voie.
Faut-il en conclure qu'elle eût dû suivre une conduite active et prendre parti dans la querelle engagée? Non; il suffisait de tenir la balance plus égale. Au fond, et de l'avis des hommes sensés, le difféivnd d'Amérique ne peut et ne doit se vider qu'entre Américains. Si l'Europe en souffre, combien sont plus vives les souffrances nées dans le pays même ! Il n'y aura bientôt plus de famille qui n'ait à porter le deuil
INTRODUCTION. v
de l'un des siens; il n'en est point dont la fortune ne soit en jeu dans la marche des événements. Cet État, dont les finances étaient naguère un modèle, s'est chargé en moins de deux ans d'une dette dont les proportions épouvantent et se refusent à tout calcul lointain; ses ressources s'épuisent sans résultat décisif; ses campagnes, qu'animait une activité féconde, ne sont plus que des théâtres de dévastation : c'est à la fois un duel et un suicide; des destructions volontaires achèvent ce que les nécessités de la guerre ont laissé d'intact. Croit-on que ce soit de gaieté de cœUr qu'un peuple se résigne au spectacle de ces ruines? Il y va de son argent, de son sang, et il aurait besoin que l'Europe l'avertît de s'en montrer moins prodigue ; il y va aussi de son honneur, et l'Europe s'en déclarerait juge. On a parlé de médiation : est-il un esprit raisonnable qui puisse dire dans quels termes il faudrait la renfermer pour qu'elle ne fût ni un affront, ni une menace ? L'essayer serait ajouter une complication de plus à des affaires déjà fort embarrassées. Mieux vaut laisser à l'esprit local le soin de faire jaillir quelques clartés du sein de ces ténèbres, de tirer quelque chose de net etdeconcluant du choc d'intentions confuses et de complicités déguisées. Le dénoûment, s'il était prématuré, ne serait qu'une trêve sans consistance; c'est triste à dire, mais, pour être sérieux, il ne peut sorlir que de l'épuisement des partis et de la violence des situations.
L'Europe, pourtant, en abandonnant l'Amérique a son étoile, ne doit pas s'abandonner elle-même dans cet ébranlement d'intérêts; elle a à agir sur le terrain dont elle dispose et avec les moyens qui sont dans ses mains. En premier lieu, il y a une illusion à bannir, c'est de supposer que l'Amérique du Nord redeviendra cet inépuisable marché à coton qui excluait et dominait tous les autres. Une semblable puissance, quand elle a été ébranlée à ce point, ne se reconstitue pas, ou se reconstitue lentement. Il reste bien, dans les États du Sud, quelques dépôts au sujet desquels on n'a que des évaluations arbitraires. Les uns les portent à cinq millions de balles, d'autres à quatre seulement. Ces dépois sont