‹ Le coton son régime, ses problémes, son influence en EuropeChapitre 2 sur 193 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

comme une menace contre l'élévation des prix, et de loin en loin la tempèrent; mais ce n'est là qu'un incident; l'écluse une fois ouverte ne livrera que ce qu'elle retient, des réserves considérables, mais qui ne seront pas susceptibles d'être renouvelées. Après leur épuisement, on se retrouvera en face du problème qui aujourd'hui s'agite, celui d'un approvisionnement régulier. Est-il permis de croire que les États du nord de l'Amérique puissent désormais le fournir? La culture y a reçu une première atteinte par la prise d'armes, et c'est tout au plus à un million de balles que l'on estime la récolte de cette année. C'est moins du quart d'une récolte ordinaire. Que sera-t-elle en 1863, si les hostilités se prolongent? Bien réduite, assurément, et de plus en plus réduite, dans le cas où le pays resterait livré aux passions qui le partagent. Supposons maintenant qu'une paix se fasse sur tant de décombres. Cette paix ne fondera que sur une discussion préalable (et c'est l'espoir des hommes de bien) une réforme du mode de travail en vigueur. On touchera donc à l'esclavage plus ou moins profondément; or, toucher à l'esclavage, c'est toucher aux cultures. Voilà bien des motifs de croire que la production en sera largement affectée, et qu'après avoir occupé le premier plan, le coton américain sera rejeté au second. Dès lors, les autres lieux de production se relèvent en importance ; on n'y peut plus voir une ressource intérimaire; ils comptent à titre essentiel dans l'approvisionnement. Le vide que laisse l'Amérique du Nord, c'est à ces pays longtemps négligés qu'il appartient de le remplir; ils l'ont fait déjà en partie, tant bien que mal. L'Inde, le Brésil, l'Egypte, l'Asie Mineure, sous l'aiguillon <le prix élevés., ont fourni un contingent qui a amorti l'effet d'une première surprise. L'Europe, si elle est prévoyante, aidera de toutes ses forces à ce mouvement; elle sollicitera, éveillera les cultures; elle n'épargnera ni encouragements, ni sacrifices pour augmenter les quantités, améliorer les qualités, et donnera une leçon digne d'elle à ceux qui, en réduisant ses ateliers à la disette, espéraient la faire fléchir. Un second moyen de défense est de ménager, partout où

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c'est possible, une plus grande place aux équivalents, aux substituts du coton. Ce n'est pas dans la région des chimères qu'il faut les aller chercher; des plantes à fibres grossières ne suppléeront pas celte matière souple et délicate, qui se prête à tous les traitements. Il convient d'écarter aussi d'autres matières qui ne sont pas originaires de nos contrées et dont les essais, quoique heureux, n'ont porté que sur des quantités limitées, comme le jute et le china-grass. Le coton a des équivalents naturels dans le lin et la laine, qui se filent, se tissent à peu près par les mêmes procédés, et le côtoient dans beaucoup de cas. Déjà, partout où on les mélange, les proportions ont été changées. A mesure que les prix du coton se sont rapprochés de ceux du lin et de la laine, on a diminué l'emploi de l'un, accru celui des autres. Que cette substitution continue, notre agriculture ne s'en plaindra pas. C'est elle qui nous fournit la laine et le lin; encouragée par les profits, elle le fera sur une plus large échelle et n'y attachera jamais des cas de conscience. On a attribué au coton des prétentions de maître ; il verra à l'épreuve qu'il n'était maître qu'à la condition de servir. Par le temps qui court, il n'est point de vasselage que l'activité humaine ne soit en mesure de déjouer, et une fois de plus, l'intelligence aura eu raison de la matière.

Je n'ai fait qu'effleurer, dans le cours de ce volume, ce grave sujet, qui n'y était qu'en germe. Le fond se compose d'une enquête qu'au nom de l'Académie des sciences morales et politiques j'ai étendue à divers centres d'industrie qui, en France et à l'étranger, filent, tissent et impriment le coton. Celle enquête roule principalement sur la condition morale, intellectuelle et matérielle des ouvriers employés dans ce genre de travail. C'est la suite et la seconde partie des recherches que j'avais faites sur l'industrie de la soie et les populations qui en vivent Dans l'un et dans l'autre ouvrage, je me suis efforcé de tracer au vrai la situation des classes dont les révolutions mécaniques ont troublé les habitudes et modi-

1 . Ettules sur le régimes (les manufactures. — Condition des ouvriers en soie. — Michel Lévy frères.

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fié l'existence. Nui tableau n'est plus changeant et ne donne lieu à de plus grandes variétés d'opinion. Suivant qu'on y voit les choses sous tel et tel jour, l'impression s'y modifie. Tout récemment encore, M. Jules Simon, dans un livre qu'anime une verve éloquente a présenté le sujet sous des couleurs bien sombres. Je crois qu'il est bon de résister à ces découragements. Au fond, et c'est là ma conviction profonde, le régime du travail manuel n'a pas empiré en se modifiant. Qu'il y ait eu dans la formation de nouveaux cadres une épreuve pour les mœurs et les liens de famille, c'est ce qui est incontestable; mais deux avantages y étaient attachés, plus d'aisance et une moindre fatigue. Que servirait d'ailleurs de se roidir contre l'irrésistible ? Les industries domestiques perdent chaque jour du terrain ; ni nos plaintes, ni nos regrets ne rendront la vie à celles qui succombent. Devant des instruments plus parfaits et une main-d'œuvre mieux combinée, les vieux procédés battent en retraite. Faut-il s'en affliger ou s'en applaudir? Dans cette révolution économique, le bien compense-t-il le mal? On pourrait longtemps discuter là-dessus. Je suis de ceux qui croient que le bien l'emporte et s'en dégagera de plus en plus. Le travail en commun est, pour l'intelligence et les bras, une meilleure école que celle de l'atelier isolé. On en trouvera dans les pages qui vont suivre de nombreuses preuves, recueillies sans prévention, présentées sincèrement. Dans l'industrie comme partout ailleurs, l'esprit ancien est aux prises avec l'esprit nouveau; n'envenimons pas la querelle, et au lieu d'insister sur ce qui les divise, cherchons plutôt à mettre en évidence ce qui les unit.

Louis Reybaud.

Novembre 18tii.

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