‹ Le coton son régime, ses problémes, son influence en EuropeChapitre 20 sur 193 · MULHOUSE. - INSTITUTIONS DE PRÉVOYANCE · texte numérisé non relu

MULHOUSE. - INSTITUTIONS DE PRÉVOYANCE

les plus stricts besoins. Pour former des caisses de secours mutuels, il a fallu, dans plusieurs fabriques, recourir à des retenues obligatoires et y ajouter, à titre de don, des suppléments pour tenir les ressources au niveau des ser- - vices. Ici, des médecins sont défrayés par les entrepreneurs ; là, des médicaments gratuits sont fournis par des pharmacies à leur charge ; ailleurs, des aliments, du bois, des vêtements, du linge sont distribués aux malades et aux convalescents. Dans beaucoup de cas, ces divers modes d'assistance se trouvent combinés et complétés par des secours en argent, quelquefois des pensions et des frais de funérailles. De toutes ces expériences, un fait général semble se dégager, c'est que les caisses de secours mutuels, en l'état des salaires et des retenues qu'ils peuvent supporter, ne sont pas viables. Livrées à elles-mômes et privées des libéralités extérieures, elles épuiseraient leur fonds à un moment donné et ne rempliraient plus leur objet. Il suffit de quelques accidents, tels que des maladies graves et à plus forte raison une épidémie, pour en troubler l'économie et les condamner à l'impuissance. Ces institutions n'en sont pas moins précieuses et dignes d'encouragement; elles ménagent la dignité de l'ouvrier et sont une garantie pour la paix publique. En associant dans une môme œuvre la prévoyance et la charité, on efface et on ennoblit le bienfait par ce mélange. Ce qui y reste dominant, c'est l'effort que fait l'homme qui vit de ses bras pour pourvoir aux accidents de son existence. Un scrupule que l'on a eu à Mulhouse et que l'on n'a point partout, c'est de dégrever ces caisses de secours de presque tous les frais de gestion. Il n'est pas rare, en effet, de voir, dans l'assistance publique et privée, les charges d'administration empiéter sur les ressources, et l'augmentation des

recettes correspondre avec un certain luxe d'employés. Cet abus est d'autant plus sensible que les choses se font plus en grand, et que le maniement des fonds échappe davantage à l'œil et à la main des intéressés. A Mulhouse et aux environs, rien de pareil; c'est un service de famille où le contrôle est mutuel, et qui n'admet pas de rétributions parasites. Aussi, les caisses de secours, généreusement dotées, sont-elles presque toutes dans une bonne situation, et on en cite quelques-unes comme ayant des réserves importantes.

Quant aux caisses d'épargne, elles ont plus de succès dans les-établissements isolés que dans les villes, où les occasions de dépense en combattent les bons effets. A Wesserling, par exemple, les dépôts sont nombreux ; ils sont rares à Mulhouse. La classe des gens à gages y fournit plus de clients que les ouvriers des fabriques. Môme dans la campagne, les épargnes ne prennent pas toujours cette direction ; elles servent à l'achat d'une chaumière, à l'agrandissement d'un champ; si l'emploi n'en est pas toujours bien calculé, l'intention est saine «lu moins, et on peut y applaudir en la réglant. En ville, il n'en est pas ainsi : l'argent va où va l'homme, au cabaret; il s'y dissipe au préjudice de la santé et des besoins de la famille. Rien des essais ont été faits pour arracher l'ouvrier à cette séduction, un, entre autres, dont les détails ne sont pas sans intérêt, et qui, mieux que des commentaires, peut donner une idée des dispositions de l'ouvrier des fabriques. Kn 18.^0, onze maisons de Mulhouse 1 se réunirent et fon-

]. Voici les noms de ces maisons : Dollfus-Mieg et C% — Kœchliu, Dollfus et frère, — Bleck Steinbach et Ce, — Kœchlin frères, — Schwartz Trapp et C«, — A. Bricard, — Schwartz et Huguenin, — G. Schlumberper et C e , — Charles Nœgreli et C«, — veuve Laurent Weber et C*.

dèrent une Société pour l'encouragement à l'épargne, qui fut convertie, par un décret du mois de juin 1852, en établissement d'utilité publique. Le but de l'institution était nettement défini. Il s'agissait d'amener, par le versement d'une prime, les ouvriers à consentir librement à une retenue sur leurs salaires, pour leur former des pensions de retraite, et de donner à cette pensée un premier gage de réalisation en créant un asile pour les vétérans de l'industrie. A l'appui et comme moyens d'exécution, des engagements étaient pris. Pour frapper un grand coup et afin que les sacrifices fussent bien visibles, on voulut composer sur-le-champ un fonds considérable qui ne fût pas subordonné aux adhésions éventuelles. Chacun des sociétaires s'obligea à verser de ses deniers, dans une caisse commune, une somme égale à 3 p. 100 sur les salaires de tous ses ouvriers déposants ou non déposants. Ces versements étaient affectés, jusqu'à la concurrence d'un tiers, à l'érection d'un asile destiné aux vieux ouvriers, ou bien à des pensions à domicile variant de 100 à 200 fr. par individu ; et pour les deux autres tiers, à servir une prime de 2 p. 100 sur leurs salaires à tous les ouvriers qui, de leur côté, consentiraient à une retenue de 3 p. 100. Ces 5 p. 100, ainsi cumulés, devaient être versés dans les caisses de l'État au nom des titulaires. Une fois que ces bases furent posées, la Société se mit à l'œuvre ; elle entrait en fonctions le 1" janvier 1831. Dans le courant de l'année commença la distribution des pensions de retraite, qui s'éleva à un chiffre important, et des primes d'encouragement aux ouvriers qui souscrivaient à la retenue fixée par les statuts. En même temps s'élevait la maison qui devait servir d'asile, propre, bien aérée, commodément distribuée, avec des dortoirs coupés par des cloisons, des ré-

fectoires, des cuisines d'une propreté qui allait jusqu'à l'élégance. Pour ne pas entamer le fonds commun, une souscription volontaire fut ouverte pour cette dépense, et vingt maisons de Mulhouse y contribuèrent pour des sommes qui variaient de 10,000 à 500 fr. Le coût total, accessoires et ameublement compris, monta à 65,500 fr. Les intentions de la Société ne pouvaient se manifester sous une forme plus apparente ni plus libérale.

En même temps, aucun effort n'était épargné pour rendre sensibles à l'ouvrier les avantages qu'il devait recueillir d'un combinaison où, en retour d'un léger abandon, il assurait son avenir. Aux comptes rendus distribués dans les ateliers, les sociétaires ajoutaient des conseils personnels pour augmenter le nombre des adhérents. Qui ne serait tenté de croire au succès de ces exhortations fortifiées par de si louables sacrifices? Et pourtant les résultats ont été nuls ou presque nuls. Parmi les ouvriers, les uns étaient trop faiblement rétribués pour pouvoir supporter même une minime retenue; les plus heureux, les mieux payés trouvaient dans leurs fantaisies un placement plus à leur gré. A tous ou à presque tous manquaient la conscience et le souci du lendemain. Aujourd'hui, après dix ans d'existence, le nombre des déposants est réduit à 16 ouvriers, sur 7,000 que comptent les établissements associés. Un fait non moins curieux s'est passé à l'asile. J'ai pu m'assurer par mes yeux à quel point la vie y est bonne, entourée de soins, commode dans ses détails, allant jusqu'au luxe pour les vivres, les vêtements, même pour les petits raffinements que l'on doit à la vieillesse. On était fondé à penser que l'entrée en serait recherchée et que l'enceinte en paraîtrait bientôt trop étroite. Les trente ou quarante lits qu'elle contient n'auraient jamais dû rester

disponibles. A mon passage, neuf seulement étaient occupés, et le nombre des pensionnaires n'a jamais été de plus de douze à quinze. Dans le cours de dix années, 43 noms représentent le mouvement des admissions. L'esprit de famille résistait, il est vrai, à cette sorte d'internement; les vieux ouvriers préféraient moins d'aisance au milieu des leurs, et la pension la plus modique à l'abandon de leurs foyers. C'est au service de ces pensions qu'une bonne partie des fonds de la caisse commune a été affectée. Ces pensions, cela va sans dire, ne reposaient pas sur des droits créés; elles étaient purement volontaires et ne constituaient qu'une forme de secours. Elles ne s'en sont pas moins étendues à 307 ouvriers ou ouvrières Agés ou infirmes. La Société ne se renfermait dans ses statuts que pour les catégories qui se montraient réfractaires ; vis-àvis des incapables, elle ne prenait conseil que de sa générosité pour une libre interprétation de ses engagements.

Cependant, après deux ans d'existence, elle ne put se dissimuler que son but principal était manqué. Elle avait voulu imprimer au sentiment de l'épargne un énergique élan par une dotation opulente, et montrer jusqu'à l'évidence qu'elle ne s'en tiendrait pas à des encouragements stériles. Pour un motif ou un autre, elle n'avait £té ni comprise, ni suivie. Les fonds s'accumulaient dans sa caisse sans trouver d'emploi ; à la ûn du second exercice, ils s'élevaient à une réserve de HO, OU fr. 07 c. Accroître indéfiniment cette réserve eût été un embarras et une sorte de gageure contre l'indifférence des ouvriers. La société n'avait pas à se créer un trésor à elle-même pour une destination qui lui échappait. Des modifications aux statuts furent résolues. D'un commun accord, on réduisit de 3 p. i 00 à { p. 100 le versement fait sur l'intégralité

des salaires, en en exceptant ceux des hommes au-dessous de 10 ans et des femmes au-dessous de 16; on maintint en même temps la prime de 2 p. 100 pour toutes les retenues de salaires allant à 3 p. 100. En vigueur depuis le 1" janvier 1 854, ces modifications ont été approuvées par décret le 18 juillet 18G0. Aucune des obligations de la société n'a été d'ailleurs éludée ; elle a continué à pourvoir aux frais de l'asile et au service des pensions; elle a servi d'intermédiaire à ses rares déposants en ajoutant au chiffre des dépôts le supplément promis. Un coup d'œil sur ses opérations de 1851 à 1860 marquera la distance qui existe entre la puissance des moyens et l'insignifiance du résultat. Les recettes, durant cette période, ont été de 498,836 fr. 90 c, sur lesquels les versements des patrons figurent avec les intérêts accumulés pour 464,819 f. 57 c. ! ; en revanche, les versements faits par les ouvriers ne se sont élevés qu'à 34,017 fr. 50 c. Les dépenses se décomposent en 169,270 fr. 10 c. pour le service des pensions, 65,597 fr. 41 c. pour les frais de l'asile, 55,743 fr. 02 c. pour dépôts effectués à la caisse des retraites au nom des ouvriers, 31,856 fr. 25 c. pour frais d'agence. Le solde en caisse au 1 er janvier 1860 était de 176,370 fr. 20 c. C'est donc un échec, mais un échec qui honore. Il atteste que,

1. Voici les noms des maisons et le chiffre des yersements effectués par

elles :

MM. Dollfus Mieg et O

André Kœchlin et C«..

Steinbach-K<echlin.. . .

Ch. Nuîgely

Schwartz Huguenin. . .

Kœchlin-Dollfus

Schw&rtz, Tnpp et C*

Frères Kœchlin

Weher frères

A. Bricard

G. Schlumberger et C*

37,632 30 30,062 90 25,219 25 27,156 63 21,722 25 9,747 9ii 3,451 15 4,718 05

Total

dans une période de neuf années, quelques hommes de bien ont consacré près de 500,000 fr. à la pensée d'inspirer à leurs subordonnés le goût des bonnes habitudes, de les conduire au devoir par l'intérôt, et que, mal servis dans ce calcul, ils n'ont pas déserté leur œuvre; ils y ont mis seulement un nom de plus, et en laissant subsister l'encouragement, ils sont arrivés le plus naturellement du monde à la bienfaisance.

Dans ces conditions ils maintiennent et ne désespèrent pas d'étendre ce qu'ils ont fondé. Un appel a été fait par eux aux maisons de Mulhouse qui sont restées en dehors de leur association; ils les invitent à la rendre plus fructueuse en y participant. Ils ne cachent pas qu'ils sont revenus de leurs premières illusions et que dans ce combat contre l'imprévoyance ils ont été vaincus. Mais à leurs yeux le devoir d'assister ceux qui ont vieilli à leur service . n'en reste pas moins impérieux ; ils ne s'en croient pas dégagés par quelques désappointements. Le temps peut agir; il faut laisser une porte ouverte au retour et compter sur le bénéfice des bons exemples. L'action commune aurait dans ce sens beaucoup plus de poids ; elle changerait en règle ce qui n'est encore que l'exception. L'esprit de la masse en serait ébranlé, et peut-être en sortirait-il un changement heureux dans le courant des habitudes. L'ouvrier apprendrait à régler sa vie, et quand ses forces le servent le mieux, a songer au moment où elles le trahiront. Dans tous les cas, si les ouvriers résistent et ne cèdent qu'à demi, il appartient aux patrons de les suppléer. Ce prélèvement de 1 p. 100 sur les salaires, consenti par toutes les fabriques et payé de leurs deniers, constituerait à lui seul une caisse de retraite que les libéralités et les legs particuliers pourraient enrichir encore.

Page 1