‹ Le coton son régime, ses problémes, son influence en EuropeChapitre 22 sur 193 · MULHOUSE. - CAUSES D'INSUCCÈS · texte numérisé non relu

MULHOUSE. - CAUSES D'INSUCCÈS

trente ans il ne verra pas les annuités. Qu'il lui survienne un besoin imprévu, un de ces accidents si fréquents dans la vie industrielle, il se trouvera en face de versements incomplets, donné dans le présent et sans certitude pour l'avenir. Sans doute il existe des combinaisons savantes où les droits sont gradués et qui donnent ouverture à des reprises; mais c'est là, pour l'intelligence de l'ouvrier, un effort auquel il refuse de s'assujettir. H sait d'ailleurs que ce qu'il détient est bien à lui; il n'est pas aussi certain de son recours sur ce qu il abandonne. Il se défie de son débiteur, même quand ce débiteur est l'État. Ce- n'est donc pas dans ce mode de placement que l'on trouvera un véritable encouragement à l'épargne. A Mulhouse mcme on l'a senti, et on s'est adressé à un instinct plus sûr. L'exemple des campagnes, que dévore la passion de la propriété, a mis sur la voie d'une combinaison qui a dépassé toutes les attentes. Ces paysans qui, pour payer un morceau de champ, se privent, souffrent, en passent au besoin parles mains de l'usure, fournissaient la preuve de ce qu'on pouvait espérer dans les villes en adaptant à des acquisitions immobilières ce mode d'amortissement. Quelques essais faits à Guebwiller, à Wesserling , à Giromagny ne laissaient point de doute sur la vertu de ces sortes de marchés. Être propriétaire, devenir propriétaire, avoir sous les yeux le gage de l'épargne, en jouir, en être maître, c'est un attrait auquel ne résistent guère les classes qui ne sont pas habituées à posséder. On songea donc à tirer parti de cette disposition ; les difficultés étaient grandes. Il s'agissait de fonder, aux portes de la ville, sur des terrains assez coûteux, une colonie volontaire où chaque famille eût sa maison et son petit jardin. Un essai fait à Dornach avait prouvé qu'une jouissance gratuite ne suffirait pas; des

champs en friche cédés aux ouvriers avaient été délaissés après une culture superficielle dont ils avaient à peine profité. C'était dans la propriété même qu'ils devaient trouver un puissant aiguillon. Par quelles facilités a-t-on pu les y conduire I J'en ai déjà donné le détail dans un volume déjà publié *. On sait qu'une société, aidée par un fonds de 300,000 fr. que le gouvernement a mis à sa disposition , a pu construire , à des prix très-modérés, des maisons dont les ouvriers deviennent acquéreurs au moyen d'une petite somme payée en entrant et d'un loyer dans lequel est compris un amortissement gradué qui les libère après dix-sept ans de jouissance. Il ne me reste qu'à insister sur quelques faits nouveaux qui contribuent à donner à cette expérience le caractère d'une véritable révolution dans les habitudes des classes ouvrières.

Dès le début, cette opération avait été accueillie avec une faveur marquée par les classes qu'elle intéressait : cette faveur s'est soutenue. Lors de mon premier passage à Mulhouse, les cités ouvrières ne se composaient que de 300 maisons; elles en comptent aujourd'hui 860, réparties le long d'une chaussée de 11 mètres de largeur, bordée de trottoirs, plantée d'arbres et éclairée au gaz. De chacune de ces maisons dépend un jardin, entouré d'une haie vive ou d'une clôture en treillis. Des établissements d'usage commun, bains, lavoirs, boulangerie, restaurant, salle d'asile, complètent cette installation. Près de dix-neuf cent mille francs y ont été dépensés. Sur ces 560 maisons, 488 ont trouvé des acquéreurs aux conditions inscrites dans les statuts ; on est en traité pour les autres qui vien-

i. Etudes sur le régime des manufactures. Condition des ouvriers en soie. 1 vol. Chez Michel Lévy. Voir le diapitre intitulé : Cités ouvrières de Mulhouse.

nent d'être achevées. Les offres de location ne manquent pas, et, faute de mieux, la société s'y prête par exception; comme règle, elle préfère l'aliénation définitive, qui enchaîne l'ouvrier à l'épargne. 11 était à craindre que les engagements pris ne fussent pas tenus, et que les ouvriers pourvus de contrats les traitassent à la légère. Les faits prouvent qu'on a affaire à des acheteurs sérieux. Au 30 juin 4862, 653,124 francs avaient été versés sur J, 300,000 fr. qui composent le montant de la dette; c'est un à-compte de 40 p. 100, et il n'est point de sacriflces que ne s'imposent les ménages pour arriver à une libération. Il leur tarde d'affranchir de toute hypothèque leurs titres de propriétaires. Vingt-cinq maisons ont été soldées par avance; pour les autres on a fait des efforts vraiment touchants. Ainsi plusieurs soldats ont donné cet emploi à leur prime de rengagement, heureux de penser qu'ils s'assurent le toit qui les abritera à leur sortie du service. A ce sujet, une remarque curieuse a été faite, c'est que les familles les plus pauvres sont celles qui mettent le plus d'exactitude à s'exonérer. Si la société éprouve des retards dans ses rentrées, ils proviennent plutôt des hommes chez qui les gros salaires entretiennent des habitudes de dissipation; les hommes à salaires modestes en gouvernent mieux l'emploi et tiennent à honneur d'acquitter à jour fixe leurs annuités. Les enfants mêmes, qui autrefois faisaient bourse à part, donnent cette destination à leurs petites épargnes. Cette colonie de propriétaires tranche déjà, par ses mœurs, avec la population qui l'entoure; elle fait sa police elle-même, réprime ou dénonce les scandales, a le sentiment de l'exemple qu'elle donne, et ne souffre pas qu'on en trouble l'effet par des infractions apparentes. L'expérience est donc satisfaisante, et, après beaucoup

d'échecs, les fabricants ont eu une veine heureuse. Il est permis d'en conclure que là où tous les autres moyens ont échoué, le goût de la propriété a réussi. Les cités ouvrières de Mulhouse ont avancé, sinon résolu, le problème de l'encouragement à l'épargne. Avec quelque soin que je me défende de citer des noms, je dois ajouter que celui de M. Jean Dollfus en sera inséparable. Ces achats de terrains, ces constructions, exigeaient des emprunts qu'il a rendus possibles en les garantissant par sa signature ; il a dirigé l'œuvre et la poursuit sous sa responsabilité. Cette œuvre est féconde et le sera de plus en plus. Une fois peuplées, ces 560 maisons comprendront un ensemble de 2,500 âmes, qui seront comme une élite avec des cadres toujours ouverts. Si, sur ceux qui sont en possession, l'épargne agit d'une manière directe et comme sanction de leur droit définitif, elle doit commencer à agir par voie indirecte sur ceux qui, cédant à un penchant ou à une imitation, aspirent à posséder. L'influence des cités ouvrières s'exerce, à ce point de vue, au moins autant en dehors de leur rayon qu'au dedans. Beaucoup d'ouvriers s'appliquent sans doute, par une stricte surveillance sur eux-mêmes, à mettre en réserve les deux ou trois cents francs de première mise qui leur sont nécessaires pour entrer dans cette ruche d'où les frelons sont exclus. Il y a désormais un centre d'attraction pour les bons instincts et un point d'appui pour les volontés flottantes : ce que la population renferme de plus sain finira par s'y rattacher. Ainsi Mulhouse aura fait une réponse digne d'elle aux reproches que naguère elle méritait. Les logements de ses ouvriers, quand M. Villermé les visita en 1836, étaient affligeants à voir; une seule pièce renfermait quelquefois deux familles qui couchaient chacune dans leur coin, sur

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