‹ Le coton son régime, ses problémes, son influence en EuropeChapitre 24 sur 193 · MULHOUSE · texte numérisé non relu

MULHOUSE

Il y a, parmi les ouvriers en coton de l'Alsace, deux éléments qu'il faut d'abord distinguer si l'on veut se former une idée juste des choses : la partie sédentaire, la partie flottante. Limitrophe de la Suisse et des petits États allemands, notre province du Rhin attire, par la certitude d'un salaire et la conformité du langage, les bras déclassés qui abondent au delà des frontières. Cette affluence d'auxiliaires étrangers a quelquefois pris de telles proportions que des mesures de police ont été nécessaires pour la contenir et la rendre inoffensive. Des cartes de sûreté, délivrées sur le certificat d'un patron, servent à désigner et à éliminer au besoin les hommes qui manquent de répondants ou dont l'origine est suspecte. Ce mélange a été ainsi atténué de manière à profiter au travail, sans dommage pour la paix publique. Il reste néanmoins assez de nomades pour que, dans les calculs généraux, on se tienne en garde contre l'influence que ces nomades exercent sur

les mœurs, les habitudes et le degré de bien-être de la population fixe.

C'est surtout au sujet des mariages et des naissances illégitimes que ce départ doit être fait, sous peine d'aboutir à une fausse notion de la moralité locale. L'Alsace, à ce point de vue, est dans un cas particulier. Les mariages, quand l'un des contractants est étranger, y rencontrent des empêchements d'autant plus difficiles à vaincre qu'ils tiennent à une législation qui n'est pas la nôtre. Dans beaucoup de communes de la Suisse et de l'Allemagne existe un droit de bourgeoisie qui, en échange des avantages qu'il confère, enlève à un homme la faculté de disposer librement de sa main. L'ouvrier né dans l'une de ces communes ne peut, sans une autorisation expresse, épouser une femme qui n'en est pas originaire comme lui, et cette autorisation n'est accordée que moyennant l'achat du droit de bourgeoisie pour la femme et les enfants. Sans cette formalité, le mariage est considéré comme nul par la commune; elle n'en reconnaît ni la validité ni les effets civils. Le contrat fût-il d'ailleurs régulier, la commune tient l'homme pour libre, la femme pour une concubine, les enfants pour inhabiles à hériter. Plus d'un embarras est issu de ce conflit des législations. Des ouvriers étrangers, en règle avec la loi française, ont assigné devant nos tribunaux les maires qui se refusaient à consacrer leur union, et obtenu des dommages-intérêts pour ces refus dictés par des scrupules de conscience. Quelques circulaires du garde des sceaux n'ont pas suffi pour vider cette matière litigieuse; il était difficile d'établir une cohérence entre des coutumes variables et notre code, si formel dans ses dispositions. Tout pe qu'ont pu faire les officiers de l'état civil, c'est d'exiger de l'ouvrier étranger, avant la

9fi MULHOUSE. - MORALITÉ DES OUVRIERS.

célébration du mariage, le dépôt à la caisse d'épargne d'une somme qui doit en assurer la validité dans son pays natal. On a ainsi donné à un certain nombre de couples une situation régulière; mais l'obstacle n'en subsiste pas moins pour le plus grand nombre, et, d'après des calculs qui semblent exacts, il existe à Mulhouse, par exemple, 150 familles et 600 enfants que cette charge d'origine met dans l'impossibilité de faire légitimer leurs liens.

Malgré cette circonstance qui constitue une exception, les liaisons irrégulières ne sont pas plus communes en Alsace que dans nos autres pays d'industrie. Des relevés faits avec soin pour Mulhouse, et embrassant une dizaine d'années, fixent à i8 sur 100 la proportion des enfants naturels avec les enfants légitimes, tandis que Troyes en a compté jusqu'à 32, et Saint-Quentin 24 sur 100. Le chiffre moyen pour l'Alsace se rapproche, à quelques fractions près, de celui du reste de la France. Il faut croire dès lors que les obstacles auxquels l'union des nomades reste assujettie, ont été compensés et au delà par un goût général et prononcé pour la vie de famille. La preuve en est dans le nombre des reconnaissances d'enfants naturels qui, dans une moyenne de treize années, s'est élevé à 56 sur 100, ce qui réduisait à 8 1/2 la proportion des enfants qui se trouvent dans une situation complètement irrégulière. Ces données, que je relève sur des tableaux dignes de créance, permettent de conclure que le fonds de cette population est bon, comparé aux autres populations de fabrique. Il serait meilleur sans le mélange que le voisinage des frontières y introduit et sans les entraves que des questions d'état opposent à la volonté des individus. On s'en assure en les interrogeant et en poussant l'enquête jusque dans les détails de la vie domestique. Il

existe encore, il est vrai, beaucoup trop de ces ménages connus dans le pays, comme nous Ta appris M. Villermé, sous la désignation ingénieuse de ménages à la parisienne ; mais ces ménages, librement commencés, aboutissent très-souvent à des contrats plus solides. D'autres fois, de jeunes filles, visant plus haut que leur condition, commettent des fautes irréparables, ou bien, cédant à de mauvais instincts, descendent de degré en degré jusqu'à la prostitution ouverte. Ce sont là des exceptions comme on en rencontre partout; en général le dérèglement, quand il existe, ne sort pas de la classe même. Dans tous les cas, je n'ai vu, ni à Mulhouse, ni dans aucune autre ville de France, un spectacle qui va jusqu'au scandale, et que Manchester offre-chaque soir : c'est celui d'ouvrières de fabrique, avec le tablier blanc, qui est la livrée du travail, en cheveux, les bras et la poitrine nus, marchant par bandes ou isolément dans les quartiers les plus fréquentés, disposant du trottoir comme de leur domaine, et fatiguant le passant de leurs obsessions.

Ces questions de moralité publique sont si délicates qu'on n'y saurait toucher avec trop de précautions. Je doute que la statistique, dans ses applications exclusives, y jette une lumière suffisante; le sujet comporte des gradations, des nuances que les chiffres les plus rigoureux n'atteignent pas. Avec le nombre des chutes que signalent les actes de l'état civil, on n'a qu'une partie de la vérité, la moindre peut-être; non -seulement d'autres chutes échappent à ce moyen de contrôle, mais pour aucune le caractère des faits ne se dégage des nomenclatures. C'est par l'observation, l'impression des lieux, l'étude des hommes, qu'on arrive à des notions moins superficielles; c'est par la réflexion qu'on les domine et qu'on les vérifie.

Cette méthode est surtout nécessaire dans un travail dé rapprochement. Plus d'une fois on a essayé d'apprécier d'une manière quelque peu précise l'influence que de grandes concentrations d'ouvriers ont exercée sur la condition morale des populations. Un élément manquait à cette recherche, c'est le point de départ. Comment suivre de hameau en hameau, presque de foyer en foyer, les éléments qui relèvent d'un travail dispersé? Comment distinguer entre la main-d'œuvre rurale et la main-d'œuvre industrielle souvent confondues sous le même toit? Pour le passé les documents font complètement défaut, et aujourd'hui même il n'est point de mode d'information, si minutieux qu'on le suppose, qui puisse conduire à des résultats miment positifs. Dans les populations agglomérées, le cas est tout autre; ici tout s'enregistre, se récapitule, du moins pour les défaillances avérées ; des moyens de police permettent d'entrevoir celles qui se couvrent de plus de mystère. On a donc, comme termes de comparaison, d'un côté des données très-vagues, de l'autre des renseignements positifs, et l'hésitation est permise quand il s'agit de tirer des conclusions formelles d'éléments aussi disparates.

Ce qui est évident, c'est que les grands centres de population offrent plus d'occasions de chute que ne le font les groupes épars ; ce qui est évident encore, c'est que les ateliers de manufactures, où les sexes sont mélangés, exposent les mœurs plus que ne le fait l'atelier privé. Devant des risques plus grands, il faut nécessairement plus de force pour se préserver. Au début, l'épreuve a été rude pour des classes qui n'y étaient pas préparées ; elles se sont ressenties des surprises d'un nouvel état. La campagne n'avait pas envoyé dans les ateliers des villes ce

qu'elle a de meilleur, et parmi ces ouvriers l'élite était loin de donner le ton. Les entrepreneurs de leur côté, dans les embarras d'un premier établissement, n'avaient ni la liberté ni le goût d'étendre leur responsabilité ; ils songeaient plus au travail qu'aux hommes, plus à leurs intérêts qu'à leurs devoirs. Un certain désordre régnait dans des cadres à peine formés; pour les règlements, la discipline, le choix des sujets, on en était à des ébauches. C'est à cette période que se rapportent beaucoup d'observations qui, justes à leur date, ont été infirmées par le temps. Il en a été des grands ateliers ce qu'il en est de tous les corps qui s'organisent; peu à peu les parties réfractai res s'en sont dégîigées pendant que les autres parties se combinaient. Cette assimilation se continue de jour en jour; elle est sensible pour ceux qui en suivent la marche. D'une part, les entrepreneurs, assurés de leur terrain et plus dégagés des soucis matériels, jugent mieux et prennent davantage à cœur leur tâche morale ; d'autre part, les ouvriers, dans un plus long contact, puisent plus de respect d'eux-mêmes et d'autrui, s'aguerrissent contre les dangers d'une existence mêlée, et par l'éducation ou l'expérience sont conduits à des relations meilleures. Il est de remarque qu'à tous les degrés de la condition humaine, les caractères se mettent en rapport avec les positions, et qu'ils se trempent plus fortement à mesure que l'individu est appelé à répondre plus directement de luimême. Cette vérité d'observation répond aux inquiétudes qu'a fait naître, à l'origine, la vie des grands ateliers. Le mal portait en lui son remède. Un autre préservatif pour les mœurs existe en outre dans le travail commun, c'est la régularité qui y règne et l'attention qu'il exige. Rien n'est plus salutaire qu'une occupation suivie qui, sans

excéder les forces, emploie utilement les heures et ne laisse que le moins de prise possible aux séductions et aux fantaisies de l'oisiveté. En somme, il y a là des perspectives rassurantes, et les grands ateliers ne seront pas, comme on le craignait, des écoles de pervert'resement. Comme compensation aux pièges qu'ils recèlent, ils renferment des principes d'amendement qui leur sont propres et dont les faits prouvent déjà et prouveront mieux encore la vertu.

Des considérations analogues se présentent au sujet de la mortalité; on s'en ferait une idée inexacte en se référant à des documents d'une date trop éloignée. Aucune matière n'est plus délicate et n'aboutit à des conclusions plus conjecturales. Si l'on s'en tient aux chiffres généraux, on n'a que des approximations ; si l'on procède par catégories de professions, on est exposé à des erreurs ou à des oublis involontaires, soit à raison des fausses désignations dont fourmillent les actes civils, soit à raison des faibles totaux sur lesquels on opère. Le terrain est peu consistant et il n'y faut marcher qu'avec beaucoup de prudence. Cependant une suite d'observations, la plupart récentes, permet de redresser l'opinion, généralement répandue, que la mortalité des populations de fabrique excède de beaucoup la mortalité générale. Pour Mulhouse, les tableaux que j'ai sous les yeux, et qui embrassent treize années, donnent 1 décès par 41 habitants, tandis que la moyenne de la France est de i décès sur 39 habitants. Il est vrai que, dans les mêmes tableaux, la vie moyenne est de quelques unités au-dessous de la vie moyenne générale; mais la contradiction n'est qu'apparente et tient à des causes purement locales. Dans une ville dont la population a sextuplé en moins d'un demi-siècle, le contingent nouveau

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