MULHOUSE. — RECRUTEMENT
vigueur des sujets. Bien des observations ont été recueillies qui sur ce chef aboutissent toutes à la condamnation de l'industrie. Un homme éclairé dont j'ai cité le nom, M. le docteur Penot, a voulu vérifier la justice de cet arrêt. Pour être plus sûr de ses instruments, il n'a pas eu recours à des tableaux disparates, ni établi des rapprochements entre les contrées qui diffèrent pour le climat, la race, la nourriture et les usages. C'est en Alsace, dans des documents qu'il avait sous la main et dont il pouvait contrôler l'exactitude, qu'il a pris ses éléments d'appréciation. Il a rangé d'une part un canton purement industriel, Mulhouse; d'autre part trois cantons purement agricoles, Altkirch, Huningue et Ferrette, tous les quatre soumis au môme conseil de révision. Les termes étaient complètement uniformes, sauf la nature d'occupation qui est l'objet en litige; les tableaux embrassaient une période de dix ans. Voici maintenant les résultats obtenus. Déduction faite des exemptions légales, le canton de Mulhouse a dû présenter 1,129 hommes pour fournir un contingent de 735 hommes propres au service; les cantons réunis d'Altkirch, d'Huningue et de Ferrette ont dû présenter 1,844 hommes pour fournir 1,157 soldats. 11 y a donc eu, pour le canton de Mulhouse, 391 réformes, c'est-àdire 34,63 p. 100; pour les cantons réunis 687 réformes, c'est-à-dire 37,25 p. 100. Dans ces causes de réforme, l'influence du travail des fabriques se montre, il est vrai, pour Mulhouse, mais il est balancé et au delà par des influences qui tiennent au régime agricole. Ainsi, dans le premier cas, ce qui domine, ce sont les scrofules, la faiblesse de complexion, les mauvaises conformations des membres, les varicocèles; dans le second ce sont les hernies, le défaut de taille, la surdité, la myopie, les goitres
et l'idiotisme. Il faut ajouter que ce travail, qui remonte à quelques années, n'a été modifié, pour les appels plus récents, que dans un sens favorable à la population des ateliers. Tandis que les motifs de réforme restent à peu près les mômes pour les contingents des campagnes, ils tendent, pour les contingents des villes, à s'atténuer en gravité et en nombre, du moins dans ce rayon industriel. Il ne faudrait pas néanmoins tirer de cette observation isolée des conclusions trop générales. A côté du nombre des réformés, il y a un terme qui échappe, c'est la valeur des enrôlés. Le bon sens dit que des hommes élevés en plein air, dans les rudes labeurs de la campagne, acquièrent une vigueur de constitution que ne sauraient donner la vie renfermée et les travaux délicats de l'atelier. Tout ce qu'on peut admettre, avec un sentiment de réserve, c'est qu'il y a eu de l'exagération dans la menace d'une débilité toujours croissante que l'industrie infligerait aux hommes qu'elle forme à ses services, et qui, à la longue, affecterait l'une des sources de notre recrutement militaire. Les faits n'ont pas répondu à ces prédictions de décadence. En guerre, d'ailleurs, la force du corps n'est pas tout. 11 y a le ressort moral que la vie des grands centres développe à un haut degré; il y a l'habileté de main, si nécessaire avec nos armes de précision, habileté qui est naturelle aux populations des ateliers, et que les populations rurales ont quelque peine à acquérir.
Une autre étude se présente avec un intérêt différent, c'est celle de la criminalité. Quelle est, dans l'ensemble des crimes et des délits, la part des populations industrielles? Yen a-t-il qui lui soient particuliers ? Où en est l'Alsace sous ce rapport vis-à-vis de nos autres provinces? La réponse à ces questions n'est pas aisée à dégager des
documents officiels. Les comptes généraux que publie le ministère de la justice ne donnent sur les professions des accusés que des indications sommaires au milieu desquelles il est impossible de se reconnaître quand il s'agit d'industries et de localités spéciales. Ainsi, les derniers états publiés pour 1859 comprennent, sous la rubrique d'ouvriers en fil, laine, coton et soie, 216 accusés pour crimes sur un total de 4,992 accusés *. Sur ces 216 accusés, 174 ont été condamnés à des peines plus ou moins graves, les 42 autres ont été acquittés. C'est une proportion de 4 p. 100 pour l'ensemble des industries textiles. Au correctionnel, les catégories de professions font complètement défaut. On y relève seulement un total de 8,801 poursuites pour le ressort de la cour de Colmar, et de 1,443 pour l'arrondissement de Mulhouse. Ces chiffres ont beaucoup de gravité, comparés à ceux que fournissent les autres ressorts; un tableau qui fait suite en est l'atténuation. Sur les 8,801 poursuites, 4,276 se rattachent à des délits forestiers qui sont très-fréquents dans le Haut et le Bas-Rhin, ce qui réduit à 4,625 le total des autres poursuites , proportion qui excède encore la moyenne de la criminalité générale. Cette donnée est confirmée par une analyse plus spéciale qu'a poursuivie l'auteur à qui Mulhouse doit des recherches si ingénieuses et si patientes 2 . Dans un tableau qui comprend onze années, il a réuni tous les éléments de la criminalité locale, et il en
1. Le Compte général de l'administration de la justice pour 1860, qui vient de paraître, confirme tous les calculs qui suivent et n'en modifient les conclusions que dans un sens plus avantageux. Sur 4,651 accusés pour crimes on ne compte que 179 accusés sous la désignation de : ouvriers en fil, laine, coton et soie, sur lesquels 134 seulement ont été condamnés à diverses peines.
S. M. le docteur Penot.
résulte que, dans ce laps de temps, Mulhouse a fourni 124 accusés pour crimes, 110 contre les propriétés, 14 contre les personnes; sur ce nombre il y a eu 90 condamnations. En rapprochant ces chiffres de celui de la population, on arrive à l'une des proportions les plus fortes que présentent les statistiquesjudiciaires, 1 accusé sur 2,552 habitants. Quelles peuvent être les causes de cet excès de criminalité? Il y en a deux qui semblent dominantes : une police vigilante à laquelle rien n'échappe, un mélange d'éléments suspects. On conçoit en effet que les rôles soient plus chargés là où la police est plus active, et il est des cas où le chiffre des poursuites ne s'abaisse que par l'effet d'un relâchement dans la répression. D'un autre côté, Mulhouse, il faut s'en souvenir, est un refuge ouvert aux existences déclassées des petits États allemands ou suisses, qui n'y versent pas ce qu'ils ont de plus pur. En outre , sur un point délicat, la ville a voulu donner, à ses risques et périls, un exemple qu'il est bon de signaler. Ailleurs, quand un libéré se montre, on le dénonce et on l'exclut, de manière à ne lui laisser de ressource que dans un nouveau crime; à Mulhouse, on transige avec lui, sans fermer la porte au repentir. Un ouvrier arrive-t-il marqué du fatal signalement, un arrangement lui est proposé. La mairie a reçu le mandat de payement qui représente le produit de son travail pendant sa détention. S'il consent à en distraire une partie en faveur de la caisse d'épargne et à y ajouter une retenue exercée sur son salaire, on lui donnera de nouveaux papiers qui ne trahiront pas sa position. Il restera surveillé, mais occupé. S'il se refuse à cet accord, il n'aura, pour s'introduire dans les ateliers, que les notes qui le compromettent , c'est-à-dire la plus triste des recommandations. Beaucoup acceptent, et dans des écono-
mies forcées trouvent un frein qui les détournent des récidives. Ces réhabilitations profitent à la communauté, et Mulhouse ne craint pas d'en courir les chances, dût-elle charger de quelques unités de plus les tables de sa criminalité.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner du rang que la cour d'assises du ressort occupe dans le dénombrement des affaires jugées. Dans le compte général de 1859, elle est de nos vingt-sept cours la sixième en ordre croissant pour le rapport à établir entre les accusés et le chiffre do la population; elle compte i accusé sur 6,773 habitants 1 . Bastia qui, comme toujours, ouvre la marche, a 1 accusé pour 2,089 habitants, Paris pour 3,962, Aix pour 4, 4SI, Mmes pour 5,575, Rennes pour 6,496; Calmar vient ensuite. On a vu par quelles explications cette proportion défavorable peut s'atténuer ; ne les admît-on pas, qu'il n'en faudrait rien conclure contre les populations industrielles. Dans les mêmes tableaux, nous allons trouver la preuve qu'en le faisant on porterait un jugement précipité. Il suffit d'y jeter un coup d'œil pour s'assurer qu'entre la criminalité et les professions les rapprochements sont sujets à de singulières surprises. Les exemples abondent; je n'en citerai qu'un seul qui me paraît caractéristique. Choisissons un ressort qui soit évidemment agricole, Rennes, entre autres, qui comprend les départements des Côtes-du-Nord, du Finistère, d'Ille-et-Vilaine, de la Loire- Inférieure et du Morbihan. Où en est la criminalité dans
1. Dan» le Compte général de 1860, cette situation s'est sensiblement améliorée. Le ressort de Colmar ne compte plus que 1 accusé sur 7,818 habitants. Il n'est plus que le neuvième dans Tordre croissant des criminalités et arrive après Bastia: 1 sur 2,729; Paris, sur 4,366; Nîmes, sur 5,001 ; Aix, sur 5,155; Rennes, sur 6,227; Toulouse, sur 6,481; Poitiers, sur 7,214; Amiens, sur 7,785.
ce ressort? On l'a vu, i accusé sur 6,496 habitants. Maintenant prenons le ressort le plus notoirement industriel, Douai, qui comprend les départements du Nord et du Pas-de-Calais. Quels chiffres portent les tableaux des assises? 1 accusé sur 14,696 habitants. Ainsi, d'un côté 1 accusé pour 6,496 habitants, de l'autre i accusé sur 14,696 habitants, voilà où aboutirait une comparaison partielle entre l'agriculture et l'industrie. En poussant les choses plus loin, on trouverait sinon la môme distance, du moins de notables inégalités; dans le ressort de Pau , qui est agricole, 1 accusé pour 8,703 habitants, contre 1 accusé pour 10,390 habitants dans le ressort de Rouen, qui peut passer pour industriel. Lyon môme, ce grand foyer d'industrie, ne compte dans le ressort de sa cour que 1 accusé pour 8,535 habitants, tandis que le rapport moyen pour toute la France est de 1 accusé sur 7,219 habitants. Comme contraste, il faut ajouter que le ressort le plus favorisé est un ressort agricole, Limoges, qui ne fournit que 1 accusé sur 16,612 habitants dans les trois départements réunis de la Creuse, la Corrèze et la Haute-Vienne. Appliquée aux délits, la balance penche encore plus que pour les crimes, à raison du nombre des délits de chasse et des délits forestiers qui, particuliers aux campagnes, forment à eux seuls le quart des rôles des tribunaux correctionnels. Quelle conclusion tirer de ces chiffres? Aucune qui ait un caractère absolu. Le ressort d'une cour n'a jamais une population uniforme ; l'agriculture et l'industrie y sont môlées, môme quand Tune des deux domine. Un parallèle ne peut être fait que sous cette réserve. Il reste d'observation constante que les populations rurales, défendues parleur dispersion et ayant moins d'occasions de faillir, doivent fournir moins d'élé-
ments à la criminalité que les populations urbaines, concentrées sur de petits espaces et exposées à des tentations sans nombre. Là n'est point le débat; il est dans la question de savoir si les agglomérations d'industrie ont créé à la société des dangers nouveaux, si de leur fait il résulte que la justice ait été saisie de plus de poursuites , et lesrapprochements que je viens de faire me semblent démontrer avec évidence que les craintes souvent exprimées à cet égard manquent de fondement.
J'en trouve une preuve de plus dans le compte général de l'administration de la justice. H est de notoriété que le nombre des établissements où la main-d'œuvre se concentre augmente d'année en année et que peu à peu et partout les ateliers épars deviennent de plus en plus des ateliers communs. Si ces ateliers communs renfermaient en germe une influence malfaisante, cette influence s'exercerait en raison de leur développement et nous verrions dans cette classe d'ouvriers les crimes et les délits s'accroître dans les mêmes proportions. Or c'est le contraire qui a lieu. Pour les délits, les classements ont été négligés; on est mieux fixé pour les crimes, qui sont l'objet important. Sous la rubrique de Ouvriers de diverses industries, le rapport qui précède les tableaux de 1859 donne le relevé de cinq années pour les classes ainsi désignées. Le point de départ est 1855 avec 2,214 accusés; puis viennent 1856 avec 2,043 accusés, 1857 avec 1,974, 1858 avec 1,773; le mouvement décroît d'une manière sensible. Pour 1859, il n'est plus que de 1,654 accusés; c'est 560 de moins entre le premier et le dernier millésime de la période quinquennale 1 . La proportion, en
f. Ce chiffre est descendu à !,2î7 dans le Compte général de 1860.