‹ Le coton son régime, ses problémes, son influence en EuropeChapitre 53 sur 193 · NORD DE LA FRANCE. — APTITUDE PROFESSIONNELLE · texte numérisé non relu

NORD DE LA FRANCE. — APTITUDE PROFESSIONNELLE

gence d'exécution qui supportent le rapprochement avec ce que peuvent exécuter les ouvriers les mieux doués que Ton connaisse? La réponse n'est pas douteuse ; tous les témoignages s'accordent là-dessus. Pour les tissus élégants où l'art donne du prix à la matière, nos ouvriers peuvent avoir des émules, ils n'ont point de maîtres. Aussi bien que qui ce soit au monde ils traitent ce qui exige le plus de soin et comporte les dispositions les plus compliquées. Quand un peuple en est là, on ne peut pas dire que le génie de l'industrie lui fait défaut : il l'a au degré supérieur. Si la soie, le coton et la laine prennent sous ses doigts, dans leurs combinaisons variées, les formes les plus propres à flatter le coup d'œif, il est évident que le meilleur lot lui est échu parmi les dons que la nature dispense. Voilà donc un point acquis; nos ouvriers n'ont rien à redouter de la comparaison dans ce .que l'industrie a de plus relevé. D'où vient alors la condamnation dont on les frappe? Elle se résume dans quelques reproches qui tiennent plus à de mauvaises habitudes qu'à un manque d'habileté. Nos ouvriers n'apportent pas, dit -on, dans la besogne la même attention, le môme calme, la même activité que ceux du pajs voisin. Là où un ouvrier, en Angleterre, conduit quatre métiers , les nôtres n'en peuvent conduire que deux ; pour gouverner un banc de 1,000 broches en Angleterre, quatre hommes suffisent ; en France il en faut dix au moins. Tels sont les griefs constamment reproduits; quand on visite les fabriques on n'y échappe pas ; ils passent de bouche en bouche. Ces griefs n'ont rien de sérieux et on aurait pu s'épargner un dénigrement qui n'a rien de juste ni de digne. Nos ouvriers ne sont pas si dépourvus de tact qu'ils ne puissent emprunter à nos voisins la prtV cision automatique qui, de l'aveu des fabricants, constitue

leur seule supériorité. Cette qualité n'est pas difficile à acquérir ; elle est bien au-dessous de celles que nos ouvriers possèdent. Ils y arriveront par l'expérience, par une surveillance plus grande et un effort plus soutenu ; il n'y a là dedans ni don particulier, ni privilège de race. Quand on se mettra résolument à l'œuvre, on le verra bien ; les doutes recevront alors un démenti, et il restera à ceux qui les ont émis le regret d'avoir si mal jugé leurs auxiliaires.

On a vu qu'à Saint-Quentin le travail est très-inégalement partagé entre la ville et les campagnes. Les grands établissements, les laboratoires d'apprêts, les magasins, les comptoirs occupent plutôt les hauteurs ; c'est dans les faubourgs, à mi-côte ou dans la plaine, que les petits ateliers se répartissent. Dans les ateliers communs, le régime se rapproche de ce qui existe en Alsace et les prix des salaires ne diffèrent pas sensiblement. Les bons fileurs peuvent gagner jusqu'à 3 fr. 50 c. par jour; les aides 1 fr. 50 à 1 fr. 75 c. ; les femmes, 1 fr. 25 à i fr. 50 c. ; les apprentis, 75 c. à 1 fr. 10 c. Dans le tissage, les prix décroissent ; les mieux payés d'entre les ouvriers arrivent à un salaire de 2 francs par jour, les femmes, i fr. 50 c. ; les apprentis, 60 et 70 centimes. Ces ateliers sont en général aérés, bien éclairés et pourvus de bonnes machines. Il n'en est pas de même des petits ateliers, privés d'air et de lumière et garnis de métiers qui ne sont pas toujours en très-bon état. Quand la journée est pleine, ces ouvriers isolés gagnent à peu près autant que ceux des établissements communs. Ici commence, à Ja surprise des visiteurs, ce travail dans les caves, qui est passé en usage dans les Flandres et auquel les populations ont beaucoup de peine à renoncer. On s'explique qu'à la vue de ces réduits

souterrains, des hommes de cœur aient été saisis d'une émotion et d'une indignation soudaines. Rien de plus triste que l'aspect de ces laboratoires où des ôtres humains s'agitent comme des ombres en poussant le battant de leurs métiers. C'est à Lille surtout que ce spectacle s'offrait le plus fréquemment; la ville avait pour ainsi dire deux populations, dont l'une vivait au-dessus, l'autre au-dessous du sol. MM. Blanqui et Yillermé ont plus d'une fois tracé l'affligeant tableau de ces demeures infectes et enfumées, où se confondaient des grabats et des métiers, et dans lesquelles l'air manquait aux poitrines. Des familles chargées d'enfants s'y entassaient dans un pôle-môle qui révoltait la pensée et blessait la pudeur publique. L'éveil une fois donné, il a été impossible de maintenir cet état de choses ; l'opinion parlait si haut qu'il fallait y obéir. Une réforme a eu lieu et une grande partie des caves de Lille a été fermée. Croirait-on que cette mesure salutaire a rencontré une opposition très-vive de la part des classes en faveur desquelles on Ta prise? Croirait-on qu'aujourd'hui encore elles la considèrent comme une charge plutôt que comme un bienfait? J'en ai recueilli des témoignages personnels. Beaucoup d'ouvriers que j'ai interrogés m'ont exprimé le regret de ce qu'on les eût contraints, par mesure de police, d'abandonner leurs demeures souterraines. Le motif de ce regret n'était pas dans les prix de ces logements que la concurrence avait renchéris ; c'est sur des considérations de métier qu'ils s'appuyaient. Ces caves, avec leur température égale, sont bien plus favorables au traitement du coton que des greniers exposés aux variations de l'atmosphère; on fait sous terre une meilleure besogne qu'à l'air libre; les fils se cassent moins fréquemment et gardent une tension plus uniforme. Aussi les

ouvriers persistent-ils dans leurs préférences quand des interdictions formelles ne s'y opposent pas. Dans les campagnes mômes, on ménage pour le métier, quand on le peut, un espace en contre-bas du sol pour mieux le mettre à l'abri. Aucune matière n'a plus de susceptibilité que les fibres du coton; la chaleur, le froid, l'humidité en modifient l'état, et le préjugé populaire est d'accord sur ce poiut avec les observations les plus rigoureuses. Dans les ateliers communs, on a soin de tenir les salles où il se tisse chaufFées au même degré, et en travaillant sous terre les ouvriers atteignent le môme but, l'égalité de température. Le métier mécanique peut seul leur enlever ce goût de troglodytes.

Je n'ai pas à insister sur les petits ateliers que renferme Saint-Quentin ; ils ne sont que l'exception ; le gros du travail se fait dans les campagnes. Voici comment il est organisé : Les fabricants confient à des contre-maîtres du coton filé, partie en chaîne, partie en trame, et ceux-ci se chargent de le faire tisser moyennant des appointements fixes et une prime convenue pour chaque pièce fabriquée. Entre le contre-maître et le fabricant s'établit un compte qui doit se balancer ou parla représentation des matières, ou par la livraison des produits. Les éléments de cette comptabilité sont des bordereaux qui indiquent, à chaque pièce, le coton employé et le nombre des duites, de manière à rendre le contrôle facile. Pour en assurer l'effet, deux fois par an les fabricants font des inventaires chez les contre-maîtres, et quand il y a des manquants, ces derniers en répondent. Ce régime a ainsi des cadres dans lesquels le travail se meut avec plus d'aisance et qui met deux responsabilités en jeu, celle de l'ouvrier vis-à-vis du contretre-maître, celle du contre-maître vis-à-vis des fabricants.

L'ouvrier prend la besogne à la tâche, sans délai fixe pour la livraison ; il est dès lors difficile de savoir ce que son travail lui rapporte. On l'évalue a deux francs pour une journée bien employée; je crois que ce chiffre est exagéré et qu'en le réduisant de 25, et môme de 50 centimes, on se rapprocherait mieux de la réalité. L'aisance règne pourtant dans ces localités que l'industrie anime. Les tisserands ont presque tous une maison et un petit champ à eux, qu'ils cultivent et dont ils tirent quelques produits pour leur consommation ; ce qu'il leur faut en supplément, ils l'ont à bas prix. Avec moins de besoins que leurs camarades des villes, ils ont plus de ressources. La vie est donc facile pour les tisserands ruraux, et, grâce à une double occupation, bien remplie. La seule ombre au tableau est ce»fatal cabaret qui semble suivre à la piste les ouvriers d'industrie, se multiplier quand ils deviennent plus nombreux, et qui aujourd'hui va jusque dans le dernier hameau tendre des pièges à leur épargne.

En résumé, ce rayon de Saint-Quentin est des plus intéressants à étudier. Le nombre des articles qui s'y traitent est presque infini et l'assortiment est des plus riches. Nulle part on ne fabrique autant de ces rideaux de mousseline brochée que la modicité de leur prix a mis à la portée de toutes les fortunes. Dans quelques établissements on a réussi à appliquer la mécanique à la broderie et même < aux festons, en y employant le procédé Jacquart. Partout on est en recherche des procédés les plus ingénieux et les plus économiques; sur divers joints l'Angleterre est devancée, et il est tel de nos brevets qui, en passant le détroit, a donné aux inventeurs de plus grands profits que son exploitation en France. On sent à l'examen de ces faits tout ce qu'il y a de puissance dans le génie industriel

de notre nation. Nous avons l'invention, nous avons le goût ; il ne nous reste plus qu'à prendre confiance en nous-mêmes e4 à déployer dans nos facultés qui sommeillent, le môme ressort que dans nos qualités éprouvées.

Nous voici arrivés à l'agglomération dont Lille est le centre et qui, outre les campagnes dont elle est environnée, comprend des villes importantes, comme Roubaix, Tourcoing, Douai, le Cateau, Armentières et Seclin. C'est l'un des principaux sièges de notre filature qui, en 1860, comptait dans le département près de douze cent mille broches en activité, le cinquième environ du produit total des filatures françaises. On évalue à 50 millions de francs le coût des constructions et des instruments que ce travail représente. Pour atteindre ces proportions, il a fallu dé* frayer par un effort soutenu des services qui allaient croissant et doubler en dix ans un matériel qui, à la date de 1849, n'était encore que de 350,000 broches. Tel est pourtant l'essor qu'a pris la consommation des tissus, que, de divers côtés, on a accusé la filature de ne répondre que lentement et insuffisamment aux besoins des industries qui en dépendent. Au lieu de tenir l'approvisionnement au-dessus et môme au niveau du débouché, elle attendait, disait-on, que des vides se fussent faits et profitait de ces vides pour relever les prix. On a vu que Tarare n'était pas la moins ardente parmi les localités vassales à signaler à l'administration le dommage que lui causaient ces langueurs de la filature, dans lesquelles elle voyait moins d'impuissance que de calcul. Le ministère du commerce a été littéralement assiégé de réclamations qui toutes reproduisaient le môme grief et en demandaient la réparation. Les plaintes étaient tout aussi vives de la part de la

fabrication des tulles, qui a son siège principal à Saint- Pierre-lez-Calais, et qui, ne pouvant employer que des fils d'un certain degré de finesse, était presque à la merci de sept ou huit établissements qui seuls pouvaient lui en fournir. D'Amiens également des objections analogues se sont élevées, et le prix des filés, leur disette dans quelques cas, ont été signalés comme des causes de préjudice pour le tissage des velours de coton. A leur tour, les toiles peintes, dépendantes à deux degrés et qui relevaient à la fois, pour l'aliment de leur travail, du tissage et de la filature, prenaient une part active à ce concert de récriminations. D'où il suit que, sous des apparences de paix, le marché intérieur, livré à lui-môme, entretenait de petites guerres civiles où les intérêts engagés ne s'épargnaient ni les reproches ni les embûches. Il est vrai que, prompts à sacrifier autrui, ces intérêts n'étaient jamais disposés à se sacrifier eux-mêmes et qu'ils apportaient, à défendre les privilèges qui leur profitaient, la même ardeur qu'à combattre les privilèges dont ils avaient à souffrir. Au besoin même, quand la menace était générale, ils savaient oublier leurs griefs particuliers pour faire face à l'ennemi et se résignaient au silence tant que durait la défense commune. La plainte ne recommençait que lorsque le danger était passé.

Dans ce conflit qui a duré un demi-siècle, la position de la filature n'était pas des plus faciles à maintenir. Elle avait contre elle le nombre. En y comprenant les opérations accessoires qu'embrasse la préparation des filés, elle n'a jamais compté au delà de (>0,000 ouvriers directement attachés à son service. ï,e tissage et l'impression en avaient plus de 600,000, sans compter les milliers d'intermédiaires qui vivent du commerce des tissus écrus ou de cou-

leur et des millions de consommateurs qui les approprient à leur usage. La partie, on le voit, était inégale, et il a fallu une grande habileté pour balancer la disproportion des forces. A l'honneur de la filature, on doit ajouter qu'elle a vaincu une partie de ces obstacles et désarmé beaucoup de ces préventions par une activité qui ne s'est point démentie. Si elle est restée en deçà du but, c'est que le but s'éloignait constamment d'elle et que l'aisance publique allait plus vite que ses efforts. Une longue paix, inséparable d'un surcroît de population, lui amenait de nouveaux clients et des clients plus empressés. Tout la servait, un repos garanti, des finances prospères, le goût du bienêtre de plus en plus répandu. Il n'y a pas lieu de s'étonner qu'elle soit restée au-dessous de ce mouvement qui a peu d'analogie dans la vie des peuples. Quand la fortune sourit à ce point, elle amollit ceux qu'elle favorise. La filature s'est quelquefois endormie dans son succès. Elle trouvait, dans l'emploi de vieux instruments, des bénéfices assez considérables pour n'ôtre pas excitée à en acquérir de meilleurs et de plus coûteux. La concurrence intérieure n'avait pas l'énergie de l'y contraindre, et la concurrence étrangère était écartée par le régime en vigueur. On n'y a dérogé qu'en 1834, pour les filés au-dessus du n° U2 métrique. Ce fut la seule satisfaction qu'obtinrent les industries dépendantes contre l'industrie alimentaire. Mais, pour Être étouffées, les plaintes n'en subsistaient pas moins, et le trouble des rapporls prenait d'autres formes. Dans les grands établissements, la plus significative fut celle du cumul. Pour s'affranchir du tribut payé à la filature, des fabricants de tissus et d'indiennes se firent filateurs, et dans ce mélange d'intérêts, avec un pied dans les deux camps, ils trouvaient d'amples compensations à des griefs

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