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Parmi les industries que les filatures du Nord alimentent, il y a beaucoup de tissages où le* coton se combine avec d'autres matières, comme la laine, le lin, la soie, l'alpaga et le jute. Ces articles, dont le goût et l'art relèvent et varient les dispositions, ont établi la réputation et fait la fortune des ateliers de Roubaix, de Tourcoing et de Lille. 11 est difficile de pousser plus loin le talent d'assortir les matières et les couleurs, de mettre plus d'imagination au service de la nouveauté, de mieux fixer la clientèle par des surprises continuelles. Je reviendrai plus tard sur ces mélanges qui intéressent la laine autant que le coton,, et qui sont l'un des meilleurs titres de la fabrication française. Notre génie y est à l'aise et s'y meut en liberté ; nous n'y copions personne, et ailleurs on nous copie. Sur un seul point il y a un perfectionnement à désirer. Tous ces tissages de produits mélangés sont des tissages à la
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main, et longtemps on a cru qu'ils ne comportaient pas d'autre mode d'exécution,. Les dessins en sont très-compliqués, et il en est qui exigent l'emploi d'autant de cartons que les étoffes de soie pure dans les qualités courantes. Les fabriques anglaises sont parvenues pourtant à y introduire le procédé mécanique, et Roubaix a suivi cet exemple dans quelques essais heureux. Il ne reste plus qu'à étendre les bénéfices de cette innovation à tous les produits qui en sont susceptibles. (T'est, en général, sur les conditions de la main-d'œuvre que se règle cette révolution dans les méthodes de travail. Tant que la main de l'homme fournit des services à bas prix, on la prodigue; on cherche à l'épargner quand ces services deviennent plus coûteux, La loi est constante ; par la force des choses, elle soumet à la longue les industries les plus rebelles. N'a-t-on pas vu la plus consistante de toutes, l'agriculture, conduite à l'usage des* machines par la rareté des bras ? Ni les espaces sur lesquels elle s'exerce , ni les difficultés des opérations n'ont arrêté ce perfectionnement quand il est devenu nécessaire. A plus forte raison les industries, agissant sur un terrain concentré; sont-elles mises en demeure de renouveler leurs moyens d'action, sous peine de rester audessous de leur tâche. On a beau s'en défendre, les faits sont impérieux. Il y a là d'ailleurs, pour le philosophe, un sujet d'observation non moins digne d'intérêt que pour l'économiste. D'un côté, c'est la part de plus en plus grande que prélèvent les services humains diminués dans leur durée, accrus dans leur valeur , môme pour ce qu'ils ont de plus élémentaire et de plus ingrat ; de l'autre, c'est le concours vigilant de la nature qui supplée l'homme quand il ne suffit plus, le soulage sans l'évincer, et tôt ou tard l'associe à\ix avantages d'une exécution combinée.
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pure fantaisie excités par un double attrait, l'élégance unie à la rareté. Dès les temps anciens, la dentelle était connue ; elle se composait de réseaux, de tissus à mailles qui s'exécutaient à l'aiguille. Venise, qui fut l'héritière de cet art, n'employait pas d'autre procédé, et c'est à la Belgique que Ton doit le premier emploi des fuseaux. Longtemps l'usage de cet objet de luxe fut renfermé dans les cours; nos rudes seigneurs du moyen âge ou la dédaignaient, ou n'y prétendaient pas. Sous Charles Y, la mode s'en mêla, et il est de notoriété historique que Charles le Téméraire per- , jdit ses dentelles à la bataille de Granson. À partir du xvi" siècle, l'industrie est sérieusement constituée ; on a le point de France, le point de Venise, le point de Flandres; on est parvenu à reproduire en toile* des ornements, des figures, des personnages. Un recueil de dessins à dentelles, sans texte, imprimé en 1587, qu'un Vénitien, Frédéric de Vinciolo, avaitdédié à la reine de France, indique à quels raffinements cet art était poussé sous les derniers Valois; on y voit non-seulement le premier réseau, le point coupé et lacis, mais plusieurs beaux portraits de réseaux, de points de côté avec le nombre de mailles, le tout défendu par un privilège du roi, qui était l'équivalent de nos brevets de fabrique. L'élan était imprimé : grands et petits y cédèrent. Le clergé donna l'exemple ; il couvrit de dentelles les autols et les habits sacerdotaux ; les dames de la cour en chargèrent leurs toilettes, les grands seigneurs en garnirent leurs rabats, leurs manchettes et leurs bottes; on en orna les carrosses et jusqu'aux chevaux ; quelquefois même on en mettait aux linceuls. L'abus alla si loin, qu'en 1629 un édit en prohiba la vente et l'usage. Mais il en fut de cet édit comme de toutes les lois somptuaires : le goût du public n'en devint que plus
vif; ni les confiscations, ni les amendes ne purent l'empêcher de se donner carrière. Il est môme curieux de remarquer que les plus grauds perfectionnements datent de ce moment. La dentelle, qui n'était qu'une sorte de passementerie blanche en fil de lin, puis une toile découpée à fortes nervures destinée aux ornements d'église ou d'ameublement, devint un tissu plus délicat, d'un fil plus fin, avec des jours et des motifs variés, et ce passement, ainsi amélioré, donna naissance à la guipure, qui se prétait aux plus riches dessins. Ce qu'on nomme le point fut également perfectionné ; on le traita sur des carreaux, métier portatif, armé de fuseaux auxquels on attache les fils, et d'épingles qui servent de jalons à l'ouvrière. Chaque pays, chaque ville même avait ses procédés, qui donnaient au produit une sorte de cachet d'origine où les connaisseurs ne se trompaient pas, avec des qualifications et des prix qui y correspondaient. On eut bientôt dix sortes de dentelles, et la nomenclature allait encore s'enrichir.
Sous Colbert, les édits somptuaires cessèrent d'être en vigueur ; ce ministre en comprenait la vanité. Son principe était de créer plutôt que de proscrire. U voyait Venise et Bruxelles en possession d'une industrie de luxe ; il essaya d'en détourner une part au profit de la France. On lui avait présenté une dame du nom de Gilbert, née à Alençon, et qui était allée sur les lieux étudier le point de Venise ; il lui accorda un privilège, mit à sa disposition le château de Lonray, dont il était propriétaire, et y ajouta un don de io0,000 livres pour les frais de premier établissement. Ce fut l'origine du point d'Alonçon, qui devint ensuite le point de France. Louis XIV prit luimême à tâche de mettre cette dentelle en crédit. Il porta les premières qui parurent, et en recommanda l'usage à
sa cour. Les. seigneurs , comme on le pense, s'empressèrent de se conformer au désir du roi, et il devint d'étiquette de ne se montrer à Versailles qu'avec des jabots, des manchettes et des garnitures de robes en point d'Alençon. Madame Gilbert reçut sur la cassette une gratification considérable. Mais un singulier incident marqua cette fabrication. Pour les débuts/on avait fait venir des ouvrières de Venise, qui naturellement transportèrent en France leurs procédés ; seulement, quand il s'agit déformer des ouvrières françaises, on ne put obtenir d'elles l'équivalent de l'exécution vénitienne, qui était pour ainsi dire tout d'une pièce et embrassait à la fois le réseau et l'ornement. Que fit madame Gilbert? Elle divisa en plusieurs mains ce qu'elle ne pouvait tirer d'une seule main. Le travail de la dentelle fut partagé en dix-huit opérations différentes, confiées chacune à des ouvrières qui s'y livraient exclusivement. On eut alors un produit qui n'était pas le point de Venise, mais qui arrivait à un degré de perfection incontestablement supérieur. Cette dentelle ne se fabriquait ni au fuseau ni au métier; elle était entièrement faite à la main, sur un parchemin souple et avec des aiguilles très- ' fines. Les dessins et le style en étaient excellents, la solidité à toute épreuve. Elle se composait de petits morceaux de 25 centimètres de longueur, réunis entre eux par une couture invisible. Ce fut la fortune de la ville d'Alençon, et dès la fin tlu xvu e siècle, cette industrie y roulait sur un chiffre de quatre millions d'affaires; neuf mille femmes en vivaient. Comme à Tordinaire, l'imitation s'en mêla : des villes, la fabrication passa dans les campagnes. Argentan fit le premier point de bride plus solide, mais moins délicat ; les environs de Paris curent pour lot les dentelles étroites, la bisette, la mignonnette, plus tard
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les grandes et belles dentelles soie et fil dont le siège est à Chantilly. En Normandie l'activité fut égale: on y cita le point de Dieppe, d'un réseau mince et à losanges, et surtout la blonde de Caen, tissu de soie plate, jaune d'abord, comme l'indique son nom, puis amenée au blanc le plus pur et d'un travail si parfait, que la réputation s'en étendit à toute l'Europe. L'Auvergne, la Lorraine et les Vosges avaient aussi leurs groupes d'ouvrières, avec des procédés et des débouchés particuliers. Mais nulle part l'art ne fut poussé plus loin que dans les Flandres et principalement à Valenciennes. Cette ville a donné son nom à des dentelles inimitables dont la tradition est perdue. On les copie ailleurs sans approcher de leur perfection; à Valenciennes môme l'industrie est éteinte, le nom seul est resté. Une ou deux ouvrières âgées plus de quatre-vingts ans sont aujourd'hui le dernier débris d'une fabrication naguère florissante. Cette dentelle, d'un type et d'un style à part, avait une finesse et une solidité incomparables ; on y mettait une patience et une conscience inconnues aux emportements de notre main-d'œuvre; on la faisait dans des caves, pour que les variations de la température ne troublassent pas l'égalité des fils. Une paire de manchettes du prix de 400 liv.es demandait un an de travail à raison de quinze heures par jour ; des barbes pleines, destinées aux* coiffures, allaient jusqu'au prix de 2,000 à 3,000 livres. Quel profit tiraient de ces merveilles les mains habiles qui les produisaient? On ne le croirait pas, si des documents précis ne l'attestaient : un franc et un franc vingt-cinq centimes pour une journée bien remplie *. Les industries de luxe
1. Voyez le remarquable et très-intéressant rapport de M. Félix Aubrj sur l'Exposition de Londres en 1851.
ont pu faire l'honneur d'un État et d'une ville ; elles n'ont jamais enrichi leurs humbles agents.
Cette fabrication demeura telle que je viens de la décrire tant que l'ancienne société subsista. Il ne fût venu alors à l'esprit de personne de la détourner de ses voies naturelles. Loin d'essayer de rendre le produit accessible à tous, on prenait à tâche dô le renfermer dans un certain monde qui, par sa fortune, son rang, ses habitudes, avait qualité pour y prétendre. L'effort visait moins à en augmenter qu'à en restreindre l'usage par les raffinements du travail, inséparables d'un renchérissement. Les dentelles constituaient une véritable richesse ; elles se léguaient dans les familles et traversaient plusieurs générations. Cet état de choses cessa quand le niveau eut été passé sur les rangs, et qu'-une révolution fut opérée dans le costume. La destination des produits devint nécessairement commune, dès que les classes ne furent plus distinctes. De là une physionomie nouvelle de toutes les industries somptuaires, qui désormais eurent en vue le grand nombre plus que l'élite. Aux qualités solides d'autrefois, elles substituèrent un éclat éphémère et une apparence sans durée. Il fallait obéir aux goûts de la foule, moins sensible à la valeur réelle qu'à l'effet, et qui, dans un tribut paye au luxe, lésinait sur la dépense et fermait les yeux sur le degré de perfection. Dans ce changement, la dentelle ne fut pas la moins éprouvée. La sévérité du vêtement l'avait bannie de la toilette des hommes ; elle n'était plus le privilège et le signe de la naissance, et un instant elle fut enveloppée dans la proscription dont celle-ci fut frappée. De nombreuses ruines remplirent cette période : il y en eut d'irréparables. Pour Valencicnnes, comme je l'ai dit, ce fut le coup de mort ; ses ateliers végétèrent sans pouvoir
se relever, et le dernier morceau qui en soit sorti est la coiffure offerte à madame la duchesse de Nemours à 1 epoque de son mariage. La Belgique devint dès lors le grand marché des dentelles blanches. Dans nos autres provinçes, il y eut également des vides : dix villes de la Normandie manquèrent d'aliment pour leur travail ; on perdit les points de Bourgogne et de Murât; la fabrique d'Aurillac, l'une des plus anciennes de France, disparut sans retour. Le siècle finit sur cette liquidation forcée. Lorsqu'au début de celui-ci une renaissance eut lieu, l'influence des temps devint sensible. On ne voulait autrefois que des produits solides, propres à tous les emplois, chargés de mat et de toilé, où l'on n'épargnait ni les heures ni les soins. Cette tradition fut abandonnée pour des moyens plus expéditifs. Des dentelles légères, des dessins moins ouvragés prirent le dessus; on perfectionna le point de raccroc, au moyen duquel on rejoint ensemble plusieurs morceaux pour en faire une pièce complète ; on parvint ainsi à produire dans un mois, avec dix ouvrières, ce qu'une seule n'aurait pu faire en moins d'une année. Le goût, à son tour, éprouva quelque altération ; entre l'industrie ancienne et la nouvelle les limites étaient si marquées, qu'il n'était plus permis de les confondre. Des dissemblances persistaient jusque dans les produits d'apparat, où, à force d'argent, on cherchait à concilier la perfection du passé avec des ornements de circonstance. Ce n'était ni la môme touche, ni le môme art. La cour ne donnait plus le ton ; bon gré mai gré, la ville avait le dernier mot.
Ici commence une dernière révolution qu'avait préparée le mélange des classes. Celte dentelle faite à la main n'avait pu, môme en dérogeant, se mettre à la portée de toutes les bourses; elle était toujours d'une acquisition
coûteuse, elle ne répondait pas suffisamment au désir de paraître de plus en plus répandu et aux convoitises de ces milliers de clients qui, à défaut de dentelle, voulaient au moins quelque chose qui y ressemblât. L'industrie, toujours en éveil, comprit qu'il y avait là une place à prendre et un besoin à satisfaire. DtVjà, en Angleterre et en France, divers essais avaient eu lieu pour transporter sur le méfier ce que jusque-là on n'obtenait que du fuseau ; ces essais ri 'avaient abouti qu'à un tricot assez informe, à mailles hexagones, puis à une passementerie à grands jours, destinée à des bordures de rideaux, enfin à un tissu à mailles rondes qui reçut le noin demecklin. Le métier à chaîne vint ensuite et fournit des jours en zigzag, des bourses, des filets. Mais ces combinaisons successives n'auraient produit que des ébauches, si l'invention de la bobine n'y eût ajouté l'élément de vie et le caractère industriel. Découverte par John Lindley, de Nottingham, la bobine devient, entre les mains de Heathcoat, simple ouvrier régleur de Tiverton, le point de départ d'une fabrication dont le succès devait être aussi rapide que solide. Un brevet pris en (809 consacra le droit de l'inventeur; son instrument était si bien imaginé qu'il touchait presque à la perfection, et n'a point subi de changement dans ses principaux organes. Il exécutait mécaniquement et imitait à s'y méprendre. le réseau uni de la dentelle aux fuseaux. De là le tissu qui a pris dans le commerce le nom de tulle bobin ou de dentelle à bobines, et devint pour la classe moyenne ce qu'avait été pour la classe privilégiée la dentelle à la main. La vogue en fut si grande qu'on l'appela la reine des tissus. Nottingham lui dut une partie de sa fortune. En 1811 , avec son commerce de bonneterie, cette ville ne comptait que 40,000 Ames; elle en a aujourd'hui
près de 100,000, et le tulle bobin entre pour une grande part dans cet accroissement. Des les débuts, les commandes affluèrent au point que les brevets n'y pouvaient suffire; il fallut élargir et multiplier les machines. Plus tard, la vapeur y fut appliquée, et en 1823, toutes marchaient par le feu. Lorsque après quatorze ans de jouissance la patente d'ÏIcathcoat eut expiré, en laissant à son titulaire d'incalculables bénéfices, il y eut une fièvre de spéculation pour exploiter l'instrument qui tombait dans le domaine public. Des compagnies se formèrent ; l'argent et les bras s'offrirent de toute part, des établissements produisirent à l'envi les tul^s en bandes et en grande laizes. La vogue ne se ralentissait pas; la vraie dentelle semblait frappée de discrédit devant ce tissu qui en avait toutes les apparences. Malgré la prohibition, il en entrait en France des quantités considérables; les amendes et les saisies étaient impuissantes, les recherches échouaient devant un article de peu de volume sur lequel la contrebande s'exerçait presque impunément. Notre industrie n'avait pas le choix des moyens ; pour lutter contre le procédé anglais, il fallait l'introduire dans nos ateliers.
Les difficultés étaient grandes ; les lois de douane n'avaient pas chez nos voisins le caractère de libéralité qu'on y a récemment introduit; elles affectaient au contraire des rigueurs qui nulle part et en aucun temps n'ont été surpassées. Des peines sévères frappaient l'exportation des machines, et pour renchérir sur leurs effets, les fabricants de Nottingham avaient formé une ligue de surveillance contre les infidélités locales. Ce fut morceau par morceau, et à l'aide de marins français, que le premier métier à tulle arriva sur notre territoire. Dès 1816, M. Thomassin, de Douai, parvint à en monter un avec la connivence d'une
maison anglaise; un autre fut monte à Calais, en J817, par M. Webster; enfin, en 1819, cinq ouvriers anglais firent devant le maire de Calais une déclaration publique pour l'établissement d'une fabrique de tulles. De là date cette colonie de Saint-Pierre-lez-Calais, qui dota notre pays d'une industrie destinée a de beaux développements. Quoique des noms français et des plus honorables s'y .soient depuis lors confondus, on peut dire que cette colonie a conservé en grande partie les traits distinctifs de son origine. Placés à la plus petite distance possible du sol natal, et en communication constante avec leurs compatriotes, ces émigrés ont transporté sur ce point du continent leurs mœurs, leurs habitudes, leurs procédés insulaires. Quand on visite leurs ateliers, il est impossible de n'en pas être frappé. Saint-Pierre-lez-Calais ressemble à une succursale de Nottinghara ; parmi les chefs de maison et les contro-maîtres de fabrique le nom anglais domine; c'est une petite église qui s'est établie aux portes de la grande, séparée par les intérêts, mais gardant une affinité de race. Pour s'affermir sur son terrain d'adoption, l'industrie du tulle a eu beaucoup d'épreuves à traverser et de longs efforts à faire. Nottingham avait de tout en excès : constructeurs de métiers, mécaniciens, ouvriers expérimentés, capitaux disponibles ; Calais n'avait aucun de ces éléments ; son seul avantage était l'approvisionnement régulier d'un marché que lui disputait la contrebande. Mal défendu pour son produit, Calais était en outre mal servi pour la matière de son travail; les fils anglais lui étaient interdits. Ce fut sous ces conditions que la partie s'engagea ; on y déploya des deux côtés un certain génie. L'œil fixé sur Nottingham, Calais ne laissait passer, sans se l'approprier, aucune invention utile, et de son chef y ajoutait
des perfectionnements qui tenaient Nottingham en éveil. En 1824, dans l'une et l'autre ville et presque à la fois, parurent les premières machines circulaires qui donnèrent à l'industrie du tulle un essor définitif. Les métiers qui, à l'origine, n'avaient que 16 pouces, puis 30, puis 54, furent successivement portés jusqu'à 170 pouces de largeur. La machine d'Heathcoat exigeait soixante mouvements pour faire une maille ; on parvint à faire la même maille avec six mouvements. Les choses en sont aujourd'hui là qu'on obtient, sur certains métiers circulaires, trente mille mailles à la minute, tandis qu'une bonne ouvrière, dans le môme laps de temps, fait à peine cinq mailles avec le fuseau.
Le problème était résolu ; la vapeur et la mécanique, en se combinant, pouvaient fournir un réseau uni aussi régulier, plus régulier môme que celui de la dentelle. La matière, la forme prêtaient à l'identité. Pour mettre ce tissu à la portée de toutes les fortunes, il ne manquait que l'avilissement des prix ; la concurrence eut bientôt amené cet avilissement. Le tulle bobin, qui, dans sa nouveauté, valait 55 fr. le mètre, et qui, en 1815, se maintenait encore à 40 fr., a promptement descendu l'échelle du rabais; il est aujourd'hui à 35 cent, le mètre, comme le calicot le plus commun. C'était toujours le même article, plus parfait peut-être ; seulement il n'était pas protégé par la rareté. Il y a peu d'exemples, dans l'industrie, d'un aussi fort écart dans un aussi court intervalle. Quinze années suffirent pour réduire le produit à une valeur cent cinquante fois moindre. C'est qu'il y a dans les choses, et surtout dans celles de luxe, deux natures de valeur : la valeur de convention, la valeur réelle. L'abondance exclut la valeur de convention* et ne laisse subsister que la valeur
réelle, d'autant plus discutée que le produit est plus offert. D'ailleurs, ce réseau de tulle, avec ses mailles uniformes, ne semblait pas comporter l'ornement, et, pour l'y assujettir, il fallait demander à la mécanique d'autres combinaisons. Des fabricants hardis ne reculèrent pas devant cet essai, quand la nécessité en eut été démontrée. L'article était menacé d'un délaissement; pour le sauver, il fallait le rajeunir. Ici la découverte change de siège ; ce n'est plus Calais qui imite Nottingham, c'est iNottingHam qui imite Calais. Pour le tulle uni, pour le tulle moucheté, à point d'esprit comme on le nomme, les Anglais avaient été nos maîtres, nous allions prendre notre revanche dans les tulles à dessins variés, véritables imitations de la dentelle à la main. C'est en 1841 que commence cette innovation; l'idée en est simple et nous appartient à tous les titres. H s'agissait d'appliquer au métier à tulle le jeu des cartons Jacquart et d'enrichir le réseau de dessins variés à l'infini. L'entreprise présentait des difficultés qui ne disparurent qu'après de longues épreuves; avec le temps et des soins ingénieux, on obtint du métier une grande partie des effets que la main pouvait seule produire. Il n'est point de fantaisies auxquelles l'instrument ne se soit prêté, point de genres qui aient échappé à l'imitation. On a ainsi copié des Valenciennes, des Neuville avec gros fils, des Malines dont le brodé de fleurs est ajouté à la main. Dans ces changements de dispositions, l'industrie anglaise perdait quelques-uns de ses avantages ; si elle gardait son rang pour les articles ordinaires, elle était en seconde ligne pour les nouveautés. Peu à peu, et par la force des choses, le marché français lui échappait, et la fraude, qui s'était jouée des perquisitions, tombait devant cette barrière que l'art et le goût mettaient à ses envahissements. Tout cela
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n'avait lieu qu'au prix do fortes dépenses ; les vieux instruments étaient remplacés par des nouveaux ; des produits plus raffinés exigeaient une plus grande délicatesse dans les organes; les métiers coûtaient quinze, dix-huit et môme jusqu'à vingt-cinq mille francs; mais notre industrie donnait, dans cette branche du travail, le bon exemple de précéder nos rivaux au lieu de les suivre, et, par des sacrifices opportuns et intelligents, elle regagnait et s'assurait le privilège de ses débouchés naturels. Son titre d'honneur était de ne devoir ses conquêtes qu'à elle-même.
Dans le cours de cette vogue des imitations au métier, que devenait la dentelle à la main? Elle ne traversa pas cette période sans souffrance. Comment aurait-elle pu lutter? Un métier à tulle fait en dix minutes ce qu'une dentellière habile peut à peine faire en six mois. Aussi l'Auvergne et la Lorraine soutinrent-elles seules le choc en abaissant misérablement les façons. Le salut vint de l'excès du mal. Quand les prix du tulle se furent dégradés au point de le rendre vulgaire, il se fit un retour dans les classes aisées ; le dédain frappa ce qui coûtait si peu. D'ailleurs, à l'usage, on avait pu reconnaître que le tulle, même noué, manquait de solidité; il n'avait pour lui ni le luxe, ni la durée, ces deux attributs de la véritable dentelle. On revint donc à celle-ci, et la fabrication, un instant ébranlée, se raffermit après la crise. La dentelle eut l'élite, tandis que le tulle gardait le nombre ; c'était un partage naturel. Seulement la rupture des traditions subsista pour bien des détails ; on copia la dentelle ancienne, on ne la refit pas. Les articles furent moins chargés d'ouvrages et d'une maille plus élargie; le tissu était plus léger, plus net, plus varié ; il était moins consistant. Au fil de lin on substitua le fil de coton ou de mulquinerie, pour employer
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le terme usuel. Le produit y gagnait en coup d'œil ce qu'il perdait en force. La mode y ajoutait ses caprices, de manière à donner un caractère de plus en plus viager à ce qui constituait autrefois un luxe héréditaire. Le dessin, la disposition, marquaient d'une date ce qui n'en avait pas jadis, et condamnaient les dessins et les dispositions passées à une sorte de déchéance. Que la fabrication ait trouvé, dans cette mobilité du goût, un aiguillon et un aliment, qu'elle s'en soit servie comme d'une arme redoutable contre les rivalités du dehors, c'est ce qui est démontré jusqu'à l'évidence. Il n'est pas moins constant que la génération môlée dont elle étudie les instincts incline vers les préférences éphémères et ne fait au sentiment de la durée que de médiocres concessions. L'industrie, dans ses mues perpétuelles, se conforme à l'esprit du siècle, elle obéit à l'état des esprits. Mais il est permis de regretter que, pour la dentelle, cette condescendance ait été poussée trop loin, que devant les débauches de la fantaisie les types consacrés disparaissent, et qu'incessamment renouvelé ce tissu ait perdu ce qui le rendait précieux à nos pères : la stabilité dans la valeur.
Cette réserve faite, il n'y a plus qu'à rendre justice à nos fabricants ; depuis qu'ils ont relevé leur drapeau, ils l'ont tenu d'une main ferme. En 1840, Alcnçon voyait s'éteindre les derniers restes de son ancienne activité ; de 9,000 ouvrières que renfermait la ville en 1788 et de quatre millions de francs que produisait leur travail, on était arrivé à un petit groupe de 200 ouvrières et à une recette de trente mille francs. Une forte maison de Paris tira Alençon de cette défaillance ; elle y rétablit une fabrication qui paraissait condamnée, et tint à honneur de la rendre digne de son siège et de son nom. Nulle part les
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types d'autrefois n'ont de plus proches équivalents. C'est la dentelle la plus chère, c'est aussi la plus parfaite, la plus fine, la plus somptueuse que l'on connaisse ; aucune autre non plus ne la surpasse en solidité. Le fil de lin y est seul employé ; on la travaille à la main, sur un parchemin, avec une aiguille et une petite pince; le crin y sert à l'entourage des jours. Bailleul ne vise pas si haut ; on s'y borne à des qualités marchandes et d'un facile écoulement. Le point est celui de Valenciennes, d'une maille ronde et d'un réseau épais, consistant et à très-bas prix. Ce qui les distingue, c'est une blancheur qui ailleurs n'a point été égalée. Lille et Arras font des dentelles blanches à fonds clairs, dont le mérite est dans la finesse; Chantilly produit ces grandes pièces, châles, écharpes, voiles, qui, pour le réseau et l'ornement, nous réservent à chaque saison des surprises nouvelles ; Caen fournit des blondes or et argent, quelquefois mélangées de perles, des coiffures élégantes, des guirlandes semées de bouquets de fleurs; Bayeux lutte avec Chantilly pour les grands morceaux, les aubes, les dessus de lit, les robes; il a en propre des mantilles en blonde mi-mate ou gros-mate , destinées aux colonies d'origine espagnole ; nulle part on n'a poussé plus loin l'art de réunir les bandes par un point de raccroc qui trompe jusqu'à l'œil du fabricant. Toutes ces villes travaillent pour une consommation de luxe, qui sait payer les choses en raison de ce qu'elles ont coûté, du soin qu'on y a mis, du degré de perfection où on les a poussées. Mirecourt appartient au môme groupe ; on n'y faisait jadis que de grossières guipures; aujourd'hui, sous des mains habiles, les qualités se sont mises au niveau de ce qu'on fait de meilleur. Mi recourt a vaincu et désarmé la Suisse après l'avoir longtemps copiée; Lille a beaucoup souffert de sa
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concurrence, et Bruxelles commence à s'en ressentir. La dentelle blanche est le fond de cette fabrication. On y a ajouté dans ces derniers temps l'application des fleurs de dentelle sur du tulle, procédé que la Belgique exploitait presque exclusivement, avec le marché de Paris pour débouché principal. L'essai a été heureux ; les fleurs de Mirecourt conservent leur blancheur sous les mains de l'ouvrière, tandis que les fleurs belges ne la retrouvent qu'après avoir été passées au Carbonate de plomb. Désormais cette main-d'œuvre relève d'un art ingénieux et dessert des besoins délicats.
Quand on veut rencontrer une exécution moins raffinée, c'est au Puy, dans le cœur de l'Auvergne, qu'il faut aller. Ces pays montagneux sont , pour la France, le berceau de la dentelle, et elle y a gardé quelques-uns de ses traits primitifs. Souvent menacée, cette industrie s'est toujours sauvée par son courage ; de notre temps elle a tenu tête aux imitations au métier; à d'autres époques elle eut à se défendre contre des arrêts qui la condamnaient. Tel fut, entre autres, celui du parlement de Toulouse, en 1640. Sous le prétexte que le travail du carreau enlevait trop de femmes au service domestique, ce travail fut interdit. D'un trait de plume on vouait à la misère les populations qui en vivaient. Un cri de détresse s'éleva de toute part; il émut un jésuite qui se trouvait sur les lieux et qui plus tard devait être canonisé. Le père François Régis ne se borna pas à consoler les ouvrières, il se rendit à Toulouse, plaida leur cause et la gagna. Il fit plus, il engagea son ordre, qui de tout temps eut le goût des spéculations, à ouv rir aux dentelles du Yelay des débouchés en Espagne et dans le Nouveau-Monde. L'accès de ces marchés devint un coup de fortune ; aussi l'i\uvergne ne s'est-
elle point montrée ingrate; saint François Régis est demeuré son patron. Elle a môme, pour distinguer ses produits, conservé les noms qui attestent l'esprit religieux des temps d'origine, et les appelle encore desaue,des pater, des chapelets. Une fixité analogue se remarque dans les usages. Rien de plus curieux que la ville du Puy un jour de marché. Rangées à la file, les jeunes filles offrent* aux chalands la marchandise ouvrée de leurs mains; elles traitent directement, sans intermédiaires, débattent leurs prix et défendent leur tissu avec l'opiniâtreté et l'intelligence de négociants consommés. Elles savent, à quelques centimes près, ce qu'elles doivent en tirer et remportent leur lot plutôt que d'en démordre. Au premier aspect d'une chaumière, on voit que la dentelle est pour le pays une ressource capitale ; les carreaux , quand ils cessent d'être à l'œuvre, sont alignés sur les murs comme les cuivres dans une cuisine bien tenue. L'été, on s'y exerce sur le seuil des portes, dans les champs, à l'ombre d'un bois; l'hiver on se range autour d'une lampe commune dont les reflets ont été calculés de manière à fournir à la ronde une dose de jour égale et régulière. C'est une ressource, ai-je dit, ajoutons que c'est une ressource bien modeste. Pour lutter contre les machines et leur exécution accélérée, il a fallu réduire de plus en plus la façon qui reste h l'ouvrière, les frais déduits ; un carreau n'est pas un instrument bien coûteux : avec cinq francs on se le procure et il fournit un long service ; mais il faut acheter le fil, les fuseaux, les épingles, payer quelques menues dépenses. Tout compte fait, on aboutit à un salaire de trente, trente-cinq et quarante centimes par jour pour les articles communs. C'est là un bien mince contingent. Des populations moins variantes en éprouveraient du décourage-
ment, elles abandonneraient une besogne devenue par trop ingrate. Celles-ci n'en ressentent que plus d'ardeur ; elles s'efforcent de diminuer les distances par un surcroît d'activité; les mains se montrent plus agiles, les veillées se prolongent. U est impossible d'assister, sans cire touché, au spectacle de cette vigueur mêlée de résignation, de cette volonté plus forte que l'obstacle. On reconnaît à ce signe la solide et patiente race qui a donné à nos armées tant de bons officiers, et aux carrières civiles tant d'hommes éminents. Cependant ces qualités auraient pu pécher par l'excès. Dans une industrie affolée de nouveautés, quelle figure aurait fait l'Auvergne si elle s'en fût tenue à ses vieux modèles? Sur quelques points l'esprit du pays a donc transigé. A côté de la fabrication élémentaire, qui se maintient parla bonté du produit et la modicité du prix, il s'est fait une place pour des articles plus ornés, des guipures blanches d'un style oriental, des guipures noires, mélangées de perles en jais, enfin des dentelles de laine noire et de couleur, dans lesquels le Velay met les rivalités au défi.
On le voit, l'industrie de la dentelle a eu des destinées agitées; elle a été comme le reflet des sociétés dont elle défrayait les caprices. Suivant les temps, elle a sacrifié à la durée ou à l'éclat, pris à tâche de ne relever que des personnes qualifiées , ou essayé de se rendre roturière. Dans ces fluctuations, elle a changé de formes sans changer de siège, et s'est modifiée en gardant les mômes noms. Elle est encore, malgré tout, d'un intérêt considérable. Des calculs faits avec soin portent à 220,000 le nombre des femmes qui, dans nos provinces, en font leur occupation, etlà-dessusl'Auvergne, à elle seule, en réunit i 30,000. Le reste de l'Europe n'en compte que 295,Q00 ; notre chiffre
balance presque le total des autres États. Comme qualités, nous n'avons pas davantage à craindre les rapprochements. Le point de Venise n'existe plus que comme souvenir; ces belles guipures à fins reliefs, ces corbeilles de fleurs superposées l'une à l'autre sont entrées dans le domaine de la curiosité, et réduites à des échantillons que se disputent les amateurs. L'Espagne ne crée que ce qui convient à ses goûts, des blondes en soie chargées de dessins bizarres. L'Allemagne et le Danemark manquent d'originalité et s'appliquent surtout à des copies; on y regarde moins à la qualité qu'à la modération des prix ; en Saxe, on y ajoute la contrefaçon de la dentelle ancienne, restaurée par un art patient. Toutes ces concurrences ne nous touchent que d'une manière indirecte; elles ont leurs marchés, leurs genres et leurs clients. L'Angleterre également ne produit que pour ses propres besoins. On sait que le nom de point d'Angleterre n'est qu'une fiction où se confondent beaucoup d'articles qui n'ont rien d'anglais. Le vrai titre de nos voisins d'outre-Manche est le point d'Honninton, dont le principal foyer est à Axminster, dans le Devonshire. Peu de dentelles l'emportent sur celle-là pour la richesse, la finesse du toilé, le relief des fleurs, les motifs du dessin ; aussi atteint-elle des prix très-élevés; des volants destinés à la reine ont coûté jusqu'à 30,000 fr. le mètre. Un tel luxe est nécessairement restreint dans un petit nombre de familles; les grandes existences peuvent seules lui donner de l'aliment. Par ces motifs, le point d'Honninton n'a guère franchi le détroit; avec l'amalgame de nos fortunes, il n'est ni à imiter ni à craindre. Nous restons dès lors en présence de notre seul rival sérieux, la Belgique. Ici tout signale un durable établissement, la tradition, l'habileté de la main, le goût, le sentiment de l'art. Point de genre
qui n'y trouve place, depuis la dentelle de Grammont, qui s'adresse par ses prix à la consommation la plus courante, jusqu'aux fleurs d'application de Bruxelles etaux'valenciennes d'Ypres, qui vont à une clientèle plus relevée; par leur bonne exécution, ces produits se sont ouvert tous les marchés du monde; leur contingent sur le nôtre est estimé à une valeur de douze millions. Loin d'être un dommage, cette rivalité a entretenu dans nos ateliers une émulation féconde. Pour vaincre les Belges, notre esprit d'invention a multiplié les surprises, et môme, dans ce qu'ils nous fournissent, nous les inspirons. C'est un signe de dépendance si ce n'est pas un profit. On n'emprunte qu'aux riches, et dans les rangs que l'opinion assigne aux travaux de l'homme, le premier appartient incontestablement à ceux sur lesquels on se règle et qui donnent le ton.
En résumé, J'étude de cette industrie inspire une juste fierté. Il n'en est point qui, dans l'échelle des valeurs, comporte de plus grandes distances, depuis S centimes jusqu'à 3,000 francs le mètre. Il n'en est point non plus qu'on puisse mieux défendre par des considérations morales. Elle est et restera la dernière ressource de la chaumière ; elle respecte la vie de famille et y ajoute un peu d'aisance ; elle est du ressort des femmes, si souvent au dépourvu d'emplois ; elle ne remplit que les heures libres et ne fait point de vide dans la maison, se concilie avec tous les devoirs, toutes les obligations domestiques; elle prend l'enfant à l'âge de huit ans et l'accompagne jusque dans sa vieillesse ; elle est inséparable des habitudes de . propreté et éloigne des occasions de chute qui naissent du désœuvrement; elle s'accommode des mains débiles qui ne peuvent plus supporter d'autres travaux. Que de motifs pour désirer que ce mode d'occupation se maintienne et ne
soit pas emporté par ce flot de découvertes qui, depuis un siècle, met nos générations aux prises avec l'imprévu! On est fondé à croire que l'épreuve est finie en ce qu'elle avait de plus menaçant. Les métiers à imitations sont allés aussi loin que l'art et le génie de l'homme pouvaient les pousser, et cependant la dentelle à la main est encore debout; elle a essuyé le choc avec courage et paraît s'en être affermie. Il se peut que la mécanique apporte encore à son œuvre quelque raffinement, elle n'arrivera jamais à la délicatesse des doigts humains; elle n'empiétera pas sur ce domaine où la variété des effets exige une volonté et une intelligence constamment éveillées ; elle ne communiquera pas à ses organes, dans leur obéissance passive, la conscience de ce qu'ils font, cet attribut distinctif du travail de l'homme. Il y a d'ailleurs à ces empiétements des limites qui ne sauraient être franchies, et c'est le cas pour le nœud de la dentelle, qu'aucune machine n'a pu exécuter dans les mômes conditions que la main 1 . Puis, la question serait résolue pour le réseau qu'elle ne le serait pas pour l'ornement. Les dessins obtenus par le métier ont une roideur, une sécheresse qui se ressentent de la brutalité de l'instrument; ils manquent de cette vie qui, de l'agent, passe à la matière ; ils sont élémentaires, monotones dans leur symétrie; ils ont la précision, ils n'ont pas la grâce; produits en bloc, ils sont dépourvus de cachet personnel. Sous ce rapport, la division de la tAche a dû exercer une influence fAcheuse, môme sur la dentelle à la main, et •peut-être faut-il y voir le principal motif de la différence
i. 11 est pourtant question, je dois l'ajouter, d'une découverte très-sérieuse faite à Paris par la maison Louis Planche, G. Lafou et L. Sival; ils ont obtenu de la dentelle courante, traitée mécaniquement et exactement conforme à de la deutelle à la main.
NORD DE LA FRANCE. — DENTELLES ET TULLES. ai9
qui existe entre celle d'aujourd'hui et celle d'autrefois. L'inspiration individuelle s'est affaiblie en se partageant ; au lieu d'un morceau on a eu des fragments de morceau qui n'avaient ni la môme physionomie, ni pour ainsi dire le même accent ; l'harmonie en a souffert, et si parfait que fût le raccord on s'est exposé à des disparates. C'est encore là une conséquence de la passion du temps pour les nouveautés; il faut faire vite pour arriver à propos; le mérite de l'œuvre est subordonné à son opportunité.
Garanti par cette touche personnelle que rien ne supplée, le produit à la main ne l'est pas moins par le prix des façons auxquelles les campagnes se résignent. Aucun contraste n'est plus frappant. Ces tissus, qui sont la dernière expression du luxe, donnent à peine du pain aux pauvres gens qui les fabriquent. On a vu qu'en Auvergne le salaire de l'ouvrière ne représente que 30 c. par jour. Dans les montagnes de la Saxe, il descend à 20 c, il est de 15 c. dans le Danemark; en Irlande et en Ecosse, il n'est pas de beaucoup supérieur ; en Belgique il est de 35 c. Tout cela, il est vrai, pour des sortes communes. Quand la qualité se relève, le salaire se relève également ; les ouvrières de choix obtiennent 75 c, 1 fr. et jusqu'à 1 fr. 25 c. par jour pour de grandes pièces. C'est, à peu d'exceptions près, l'extrême limite; elle est le prix d'un long apprentissage et d'une habileté particulière. On a de la peine à comprendre comment de si petites rétributions trouvent des bras qui s'en contentent. L'explication est dans la nature du travail. Par lui-même, il a un certain attrait ; il est propre, maniable, convient au salon comme à la mansarde, anime les couvents, n'exclut aucune autre occupation et peut être pris comme accessoire. Ici on l'accepte comme un préservatif pour les