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mœurs, là on le regarde comme un supplément à des ressources plus sérieuses. Dans les montagnes, où est son siège principal, la vie est peu coûteuse, et tout centime a son prix. Il a donc de profondes racines dans les habitudes et dans les intérêts. De là cette énergie qu'il apporte dans sa défense. Aux bobines qui s'agitent sous leurs engrenages, répondent des milliers de fuseaux que des doigts agiles mettent en mouvement. Depuis quarante ans la partie est liée sans qu'aucun des adversaires ait perdu du terrain, et, d'après les apparences, elle se terminera par un partage d'attributions.
De cette industrie élégante, très-répandue dans nos départements du Nord, je passe à une industrie plus modeste et qui pourvoit à des besoins de première nécessité. Amiens en est le siège ; elle comprend les divers produits que l'on désigne en France sous le nom de velours de coton, les .uns croisés, unis ou à côtes, pour vêtements d'hommes, les autres lisses et jouant la soie, pour les vêtements de femme. Ici encore, on a de^ant soi le problème qui se reproduit obstinément quand on s'occupe d'industrie. Depuis longtemps le tissage de ces articles épaisf rasés ou tirés à poil, appartient, dans le nord de l'Angleterre, à des métiers mécaniques qui battent de 120 à 140 coups à la minute. En Picardie, il est encore dans le domaine des métiers à bras. Distribué dans les campagnes, il a conservé ce caractère demi-agricole, demi-industriel, qui est le régime dominant des fabrications du Nord. Quinze mille ouvriers en dépendent dans les faubourgs ou aux environs d'Amiens; on ne saurait y toucher sans ébranler beaucoup d'existences. La nécessité de cette révolution est pourtant flagrante, et, devant les nouveaux traités de commerce, il faudra ou désarmer ou se modifier.
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Il ne s'agit point, cette fois, d'un travail délicat pour lequel la main garde ses avantages, mais d'un travail commun, où les machines montrent une pleine supériorité. Quelle ' illusion garder devant le calcul que voici? Un métier mécanique produit, en moyenne, 1 kilogramme et 100 grammes de tissu par jour, et, comme une femme peut en conduire deux, sa tâche équivaut à 2 kilogrammes et 200 grammes. Que produit l'ouvrier à la main dans le même temps? 500 grammes tout au plus, moins du quart en quantité. Quant à la qualité, elle serait plutôt en faveur de l'agent mécanique, dont l'exécution est plus régulière, plus uniforme, plus suivie. Les prix parlent également avec une puissance irrésistible. Amiens ne peut céder qu'à raison de 6 francs le kilogramme ce que le comté de Lancastre livre couramment pour 4 francs. Et non-seulement le produit mécanique est bon et à bon marché, mais on l'obtient à jour fixe et en raison des besoins, condition incompatible avec le travail des campagnes, dont une des plaies est l'inexactitude dans les livraisons. Enfin, avec le métier à vapeur, la matière reste sous les yeux du maître; aucun brin ne s'en détourne, et ainsi s'éteignent ces querelles sur le rendement, inséparables d'une confection lointaine et qui entretiennent de sourdes animosités dans l'esprit des ouvriers.
Les fabricants d'Amiens ne méconnaissent pas l'évidence de ces faits ; ils les tiennent pour démontrés, leurs déclarations en font foi. Pourtant ils ont résisté jusqu'ici et résistent encore. Comme dernier prétexte, ils se couvrent des répugnances opiniâtres qu'ils rencontrent dans le sein des populations qu'ils emploient. Les ouvriers forains ne se plient pas, disent-ils, à ce changement dans leurs habitudes; ils tiennent à leurs instruments informes et n'en
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veulent pas essayer de plus parfaits ; ils consentiront aux plus grands rabais plutôt que de déplacer le siège de leur travail. Ce qui les y attache, c'est qu'ils s'y livrent sous leur toit, près des leurs et aussi un peu à leur fantaisie. Ils ont une horreur invincible pour cette caserne que l'on nomme l'atelier commun, et renonceront à leur industrie plutôt que de se soumettre à un enrôlement. Ce n'est pas seulement chez eux une affaire de goût, c'est encore une question d'intérêt. Ils ont un petit champ à cultiver, des récoltes pendantes, du bétail à entretenir ; le métier ne passe qu'après ces soins, et s'il ne bat qu'à la condition de les supprimer, il devient la pire des ruines. En effet, ce sont là des obstacles, et on les a rencontrés dans tous les pays où le travail commun a prévalu. Mais il en est d'autres qui viennent du fabricant lui-même et qui le rendent complice des résistances de l'ouvrier forain; voici comment. La fabrique n'a guère à Amiens que des comptoirs et des magasins. En fait d'ateliers, elle n'a en propre que ceux où l'on donne aux pièces leurs dernières façons, le grattage d'envers, le tirage à poil, le brossage, le blanchiment, l'impression et la teinture. Encore existe-t-il des établissements spéciaux où ces préparations ont lieu en commun et à prix débattu; quant au tissage, il se fait entièrement au dehors. Il en résulte que la fabrique est affranchie de la dépense d'un capital d'instruments. Les métiers du tisserand des campagnes lui appartiennent, sauf quelques organes que, dans des cas particuliers, le fabricant lui fournit et lui confie. On comprend combien ce qu'on nomme la mise dehors s'atténue dans un pareil régime; il n'y a plus à mettre en ligne de compte ni l'usure des outils, ni l'intérêt, ni l'amortissement. Ces détails restent à la charge du tisserand. De là une facilité
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manifeste pour monter une maison de fabrique. On y entre à peu de frais et on n'y court pas de grands risques; le premier fonds se réduit au capital roulant nécessaire pour l'achat des matières, le payement des façons et des opérations accessoires. On accroît ou l'on diminue l'importance des affaires suivant l'état du marché et le mouvement des commandes, sans avoir à supporter les dommages de l'inaction du matériel. Vienne une crise, on laisse la campagne au dépourvu jusqu'à ce que les chances deviennent meilleures; on échappe ainsi aux sacrifices et aux périls de l'encombrement. Four l'ouvrier c'est la détresse, pour le fabricant ce n'est qu'un manque à gagner. Il est aisé de concevoir qu'une situation si commode soit du goût de ceux qui en jouissent, et qu'ils ne se montrent pas pressés d'en sortir pour courir les aventures.
Cependant, bon gré mal gré, le moment est venu de prendre une décision. Tant que notre marché leur a été dévolu par privilège, les fabricants d'Amiens ont pu ne prendre conseil que de leur convenance; l'option était permise tant qu'ils avaient le choix ; désormais ils ne l'ont plus. Aucune industrie n'est plus directement affectée par les récents traités de commerce. La distance de deux francs qui existait entre ses produits et les produits anglais n'est pas couverte par les droits qui ont été établis. Elle était de 35 p. 100; les droits dans leurs diverses variétés ne constituent qu'une protection de 15 à 20 p. 100; il reste 15 p. 100 au moins à demander au perfectionnement de la fabrication, sous peine de perdre le débouché français, le seul que ces articles se fussent ménagé. Prélever cette différence sur des salaires déjà avilis serait le plus cruel des expédients ; le salut ne peut venir que d'un changement de procédés et d'un renouvellement dans le
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régime de la fabrique. Une industrie puissante n'abdique pas dans un moment d'humeur; elle a de plus fîères et de plus dignes revanches. Au fond, cette modification d'état n'offre pas autant de difficultés qu'on le croit, et n'entraînera pas autant de dépenses qu'on le suppose. Le cas était autrement grave p^ur la filature, où les débours du matériel se comptent par millions dans les établissements sérieux. Un métier à tisser, dans les meilleures conditions, ne coûte en Angleterre que 350 francs; en y ajoutant les frais de transport, l'installation et les droits de douane, il ne reviendrait pas à plus de 450 francs mis en place. Nos ateliers de construction les fourniraient probablement au môme prix. Pour 300 métiers que comporte un bon travail, ce serait donc 435,000 francs à trouver, et l'avance serait bientôt couverte par les bénéfices sur la matière. Dans les mêmes données, 3,000 métiers suffiraient à la besogne effective des 15,000 actuellement dispersés, ce qui porterait à 1,350,000 francs le coût total de cette transformation. Quant aux bâtiments, des appropriations épargneraient une partie de la dépense. Il ne s'agit pas, d'ailleurs, de procéder en bloc, mais successivement; les intérêts privés n'ont pas d'ardeurs déréglées; dans ce qu'ils fondent ils font la part du temps. Le temps aussi se chargerait de réparer les sacrifices de nombres passagèrement consentis. Il s'est toujours vérifié qu'une industrie! qui, par une réforme sur elle-même, supprime une certaine quantité de bras, ne fait que préparer le terrain pour des bras plus nombreux. Les exemples abondent et la règle a eu peu de démentis. Une fabrication moins coûteuse amène la baisse du produit, et à la baisse du produit correspond plus d'activité dans la demande. Ces régénérations, il est vrai, ne s'achèvent pas sans douleur, mais
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quand elles s'imposent, il n'y a qu'à s'y résigner. Mieux vaut, dans un cas désespéré, endurer un traitement héroïque que porter jusqu'au bout le fardeau d'une existence condamnée.
Que deviendront pourtant ces ouvriers des campagnes déclassés ou éconduits? Question redoutable qui se dégage de tous les accidents de l'économie du travail. On n'y peut répondre que par des analogies ou des conjectures. Plus d'une fois, depuis un siècle, cette épreuve s'est renouvelée; elle a constamment abouti au même résultat. Tant que la lutte a été possible, les populations menacées l'ont soutenue, en diminuant le prix de leurs services jusqu'à les rendre à peu près gratuits. Elles ne se sont arrêtées que lorsque, par la force des choses, la besogne leur a manqué. Alors un départ a eu lieu. Ceux d'entre ces hommes que l'âge, les devoirs, les souvenirs rattachaient à la vie des champs, y sont demeurés : ils ont fait des travaux de la terre leur occupation exclusive; le métier n'est resté dans leur chaumière que comme un compagnon des anciens jours. Un petit nombre s'est rattaché aux professions locales. Les plus jeunes, moins enchaînés, plus avides de voir, ont émigré vers les villes dunt ils ont promptement partagé les goûts et connu les séductions. C'est dans ces générations nouvelles que les ateliers communs se sont recrutés. Les sujets avaient moins de répugnance pour les nouveautés, plus d'aptitude à s'y prêter; ils éprouvaient même jusqu'à un certain point le plaisir secret d'être supérieurs à leurs pères. Ainsi a eu lieu un autre classement, commandé par la nécessité et dans lequel les existences matérielles ont éprouvé un moins rude échec que ne l'ont fait les habitudes morales. Les mêmes circonstances, en se reproduisant, auront sans