SUISSE. - PATRONS ET OUVRIERS
Ces relations se. retrouvent, à un degré plus marqué, entre les chefs d'industrie et leurs ouvriers. Un signe qui ne trompe pas, est le langage que tiennent les patrons au sujet des hommes qu'ils occupent. En France, le ton général est le mécontentement et la plainte; en Angleterre, c'est un sentiment de réserve qu'il est difficile de pénétrer et qui ressemble à un moyen de défense; en Suisse, c'est la bienveillance qui domine, à un petit nombre d'exceptions près. Les témoignages que j'ai recueillis m'ont surtout frappé par leur concordance. Es se résument à dire que l'ouvrier des cantons du Nord est, pris en masse, laborieux, intelligent, honnête, sensé, réfléchi, et qu'à ces qualités il enjoint une plus rare, la conscience de l'œuvre à laquelle il concourt. Il comprend, en effet, que l'industrie suisse, découverte comme elle l'est, ne peut se soutenir qu'à deux conditions : des profits modères pour le patron, de médiocres salaires pour l'ouvrier. Avec le monde entier pour concurrent, il faut, sous peine d'échec, calculer strictement, viser au plus juste, contenir des prétentions qui nuiraient à la destinée commune. Cette notion des faits n'échappe pas à des hommes que la liberté a formés à sa vigoureuse école, et qu'une instruction très-répandue a mis en état de se juger eux-mêmes en jugeant autrui. Quand on les interroge, on est surpris de voir combien ils sont identifiés non-seulement avec la partie technique, mais encore avec l'économie commerciale de leur profession ; ils n'isolent pas leur intérêt de celui de l'établissement auquel ils sont attachés, et ont le bon sens de s'abstenir de toute exigence qui en troublerait la marche. Cette disposition, qui n'est pas commune dans le domaine du travail manuel, est le fruit de la culture des intelligences; elle tient aussi à l'esprit de conduite des fabricants. En Suisse, le fabri-
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cant vit près de ses ouvriers avec une simplicité qui désarme les jalousies et en éloigne ce qui rendrait trop sensible le contraste des conditions. Il n'y a point de calcul en cela; c'est l'effet des traditions et des mœurs. Les enfants vivent comme les pères ont vécu, usant avec dignité de la fortune acquise, sans blesser les yeux par un étalage de pure vanité. Ainsi les distances restent moindres en -même temps que les rapports sont meilleurs; la paix des ateliers se fonde sur la plus puissante des garanties, le respect mutuel. De là ce fait à citer en exemple que, dans le pays le plus libre du monde, et où la loi ne gêne en aucune façon les mouvements de l'ouvrier, il n'éclate point de ces grèves qui, en Angleterre et en Belgique, énervent et troublent l'industrie, et dont la France, malgré ses rigueurs pénales, n'est point exempte. La sagesse des populations a préservé la Suisse de ce fléau, qui aboutit à la ruine des familles et souvent ne s'éteint que dans l'effusion du sang.
Dans les moindres détails, cet esprit sensé prévaut et domine les petits différends. J'ai vécu près d'un mois au milieu de l'industrie suisse, et ne me suis point lassé d'admirer la simplicité qu'elle met dans ses moyens d'exécution. Tout y est direct, immédiat, calculé en vue d'obtenir la plus grande somme de produits avec la plus petite somme de dépenses. Ailleurs, môme en s'en défendant, on fait une part au superflu; ici, on s'en tient strictement au nécessaire. Point de luxe dans les constructions ni d'excès dans le nombre des auxiliaires; sur deux points seulement on ne lésine pas : les bras habiles et les bons instruments. En ceci, la position de la Suisse a servi à l'avancement de ses procédés d'exploitation. Dès qu'un perfectionnement se. produisait quelque part, il lui était interdit de le négliger ou d'en ajourner l'adoption ; devant
une utilité démontrée, l'hésitation n'était point permise. Cette industrie a ainsi échappé aux prétextes d'attermoiement qui pèsent aujourd'hui sur la nôtre. A peine le métier renvideur s'introduisait-il dans la filature anglaise, que la Suisse se l'appropriait; elle err faisait autant pour le métier à tisser mécanique. Les considérations de la dépense, d'un apprentissage nouveau, s'effaçaient devant la néces* site de lutter à armes égales contre des compétiteurs fortement organisés. Pour le nombre des ouvriers employés, la même réforme a eu lieu, quoique plus lentement; quelquefois on en a trouvé l'équivalent dans la substitution des femmes aux hommes pour les travaux qui en sont susceptibles. Il est des cas où ce changement de mains a amené un régime analogue à celui que j'ai observé en France pour l'industrie des soies, et qui consiste à remplacer les salaires par des gages. Le tissage mécanique, livré exclusivement aux femmes , m'en a offert plusieurs exemples. L'ouvrière devient alors, pour la manufacture, une .véritable pensionnaire ; elle y est logée, nourrie et vêtue ; elle entre dans une grande famille où les soins ne lui manquent pas et où l'instruction élémentaire lui est régulièrement et libéralement donnée. La discipline, la surveillance des mœurs s'y exercent dans de très-bonnes conditions, sans avoir l'austérité de la règle que les sœurs de nos congrégations religieuses imposent aux établissements dont elles prennent la conduite , sans recourir non plus à ce séquestre rigoureux, presque conventuel, qui élève comme une barrière entre les jeunes apprenties et le monde extérieur. En Suisse les mœurs répugnent à tout ce qui ressemblerait à une réclusion forcée. Même là où des diaconesses sont chargées de la direction, une certaine liberté est laissée aux ouvrières qu'elles gouvernent;
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des sorties leur sont accordées pour aller voir leurs parents établis dans le voisinage ; la vie en atelier n'exclut pas les relations légitimes et les modifie sans les rompre. Il est impossible, en entrant dans ces maisons, de ne pas être frappé de leur tenue; un air de santé anime les visages; un entrain mêlé de contentement règne au milieu de cette activité prestigieuse. Des robes simples, mais propres, sont recouvertes par un tablier blanc qui se termine en plastron et dont la coupe est uniforme ; les cheveux sont bien peignés, les guimpes sont blanches ; partout se montre un soin naturel qui satisfait le regard et qu'on n'obtient jamais au môme degré dans les établissements- où l'ouvrière n'a pas son domicile. Quant aux gages, ils sont modiques, 50, 60, 80 et jusqu'à 100 fr. par an, suivant l'habileté du sujet; mais comme tous les besoins sont défrayés, ces gages sont une épargne liquide qui souvent reste en dépôt dans les mains du fabricant, y porte intérêt au profit des titulaires et leur compose une dot pour le moment où elles se mettront, en ménage.
Cette combinaison où le travail en commun s'entoure de garanties est de celles qu'on ne saurait étudier avec trop d'attention ; en occupant les bras, elle est, bien comprise, de nature à préserver les mœurs ; aussi n'ai-je cessé en toute occasion d'amener vers ce sujet les chefs d'industrie. Beaucoup résistent à cette nouveauté, et ceux qui s'y sont résolument engagés n'en cachent pas les difficultés. Ces difficultés sont de deux sortes : incertitude dans les calculs, scrupules de conscience. En changeant leur personnel mouvant pour un personnel fixe, les entrepreneurs ne savent pas dans quelle mesure ils s'obligent. Les dépenses de nourriture et d'entretien n'ont rien de régulier; elles varient suivaut les temps et les personnes, sui-
vant les prix et l'usure des choses. Puis, les engagements, quoique réciproques, ne lient pas également les parties : pour le patron, ils sont formels; ils le sont moins pour 1 ouvrière. Quand un caprice lui fait prendre en dégoût l'établissement, elle a plus d'un moyen de s'en faire congédier : tantôt des écarts de conduite, tantôt des malfaçons qui rendent ses services onéreux. L'un des deux contractants est ainsi à la merci de l'autre ; son gage le plus sûr est dans la bonne foi qui, presque toujours, accompagne les accords. Un autre écueil est le maintien forcé d'une pleine activité. Avec des ouvriers à salaires quotidiens, le fabricant peut conformer son travail aux fluctuations du marché, l'accroître ou le réduire, le suspendre au besoin ; il ne le peut pas avec des pensionnaires rétribués par des gages annuels; des charges fixes sont inséparables d'une production permanente; il faut que les métiers continuent à battre quand il y aurait plus de convenance à les laisser reposer. Voilà la part des empêchements matériels; ce sont les moindres; il en existe d'un ordre plus élevé. A ce régime en commun s'attache une grande responsabilité morale; les fabricants en ont la conscience, et ce fardeau paraît lourd à un grand nombre d'entre eux. Il ne s'agit plus des devoirs ordinaires qui ne franchissent pas les portes de l'atelier et sont remplis quand on en a assuré la discipline: ce sont des devoirs plus étendus, embrassant tous les détails de la vie dans ce qu'ils ont de plus important et de plus délicat, le gouvernement des âmes, une délégation de la puissance paternelle multipliée par le nombre et rendue plus difficile par les accidents du mélange. Quel souci à ajouter à ceux que donne la gestion d'un établissement industriel! Quelle charge pour les hommes de cœur qui ne se font point un jeu d'obligations
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qui n'en sont pas moins étroites pour être facultatives ! Bon gré mal gré, la spéculation se dépouille, dans ce contact plus direct, de son âpreté et de sa sécheresse ; il s'y mêle du sentiment ; le goût du bien naît et s'accroît de toutes les émotions qu'il cause ; des inspirations généreuses finissent par gagner jusqu'à ceux qui, d'abord, n'avaient obéi qu'à un calcul.
J'ai voulu savoir à l'aide de quels moyens ces établissements où l'ouvrière est entretenue sont arrivés au degré d'ordre et d'harmonie qui y règne. Ces moyens sont très-simples et peuvent se résumer en quelques mots : bien choisir les sujets quand ils se présentent, les étudier un à un quand ils sont entrés. Dans les ateliers qui restent vides après les heures de travail, il n'y a pas à s'enquérir de ce que devient l'essaim qui s'en échappe ; tous est- dit là-dessus quand les règlements intérieurs ont été respectés; la responsabilité du patron est dégagée, l'enfant retrouve au dehors ses surveillants naturels. Mais s'il a pour abri de nuit et de jour le toit de la manufacture, s'il en est le commensal, l'enquête doit être de tous les instants, porter sur tous les caractères, pénétrer tous les instincts. Une brebis atteinte suffît pour infecter tout le troupeau, et la contagion est d'autant plus active qu'il est concentré en plus grand nombre et sur un plus petit espace. La vigilance est donc nécessaire, soit pour empêcher le mal de se produire, soit pour en contenir les ravages quand il s'est produit. C'est la tâche des contremaîtresses et des diaconesses, qui sontl'âme de ces maisons ; leur talent consiste à rendre ce contrôle plus sensible dans ses effets qu'importun par ses formes, à serrer le frein, quand il le faut, d une main légère, et de façon à ce qu'il dirige sans blesser. La plupart sont animées
d'une piété douce qui gagne les cœurs et rend le commandement plus facile; toutes ont acquis, dans l'exercice de leurs fonctions, un tact, une justesse de coup d'œil qui sont rarement en défaut. Parmi les jeunes filles qui leur sont confiées, il n'en est aucune qui ne soit classée dans leur esprit pour ce qu'elle est et pour ce qu'elle \aut. Comme les admissions sont assujetties à quelques mois d'épreuves, c'est surtout pendant cette période que leur observation s'exerce avec plus de suite ; avant d'engager elles veulent bien connaître. Quand il y a doute, elles ont recours à des amendements ingénieux. Un jour que je parcourais, sous la conduite d'une diaconesse, les salles d'un grand établissement, elle me désigna une jeune fille dont les airs hardis tranchaient sur le maintien modeste de ses compagnes. — « C'est une nouvelle recrue, me dit-elle lorsque nous fûmes sortis, et j'ai lieu de m'en défier. Cependant on ne condamne ici personne sur une première impression. J'ai mis à ses côtés des ouvrières sûres qui ne la quittent ni au dortoir, ni au réfectoire, ni à l'atelier; elle est entourée de ce que j'ai de meilleur et n'aura sous les yeux que de bons exemples. Ma crainte est qu'il n'y ait là un fonds vicieux, une nature rebelle. Je la surveille avec autant d'inquiétude que de soin. Si mon traitement réussit, je la garderai et m'applaudirai d'avoir ramené une âme dans le bon chemin ; si les mauvais signes persistent, je ne donnerai point de suite à son engagement. L'essentiel pour nous est d'éloigner à temps les sujets de scandale ; la paix de la maison en dépend. » En effet, la vertu de ce régime est dans le choix des éléments ; il n'en supporterait pas de suspects. Aussi accueille-t-on de préférence des jeunes filles entre 42- et 14 ans, assez formées pour soutenir le poids du
travail, pas assez pour avoir encore l'expérience de la vie. Leur éducation s'achève sous de bons auspices, en môme temps que leurs mains poursuivent un apprentissage fructueux.
Ces expériences sont récentes, et sans en exagérer le mérite, il était important d'en bien fixer les détails. Ce rue nous avons d'analogue en France relève exclusivement de l'esprit religieux ; il s'y môle un peu d'ascétisme ; pour avoir des esprits dociles on cherche à rendre les cœurs fervents-, on agit sur les imaginations par des cérémonie multipliées; les exercices du rite, accompagnés d'un certain éclat, deviennent une diversion à la rigidité de la règle. En Suisse c'est à l'ascendant moral qu'on a surtout recours ; le sentiment religieux s'y confond et, avec moins d'appareil, est tout aussi efficace. Je ne voudrais pas tirer de ce rapprochement une conclusion qui fût défavorable à l'un ou à l'autre de ces modes de direction ; ils sont appropriés au génie des cultes et au goût des races; peut-ôtre y a-t-il lieu ici d'exalter, là de calmer les tôtes pour aboutir au bien. Mais il m'est démontré par ce que j'ai vu et examiné attentivement, que l'ascendant moral suffit pour gouverner, dans la vie commune, ces groupes laborieux. Quand cet ascendant est établi, tout marche de soi-môme, sans secousse, sans effort ; une liberté plus grande peut être laissée impunément; les contrastes sont moindres entre la manière de vivre au dedans et au dehors de l'établissement ; les affinités subsistent, et l'ouvrière y gagne d'ôtre moins empruntée à sa sortie pour se remettre au courant des habitudes générales.
Telles sont les ressources que l'industrie suisse tire des institutions politiques du pays, de la condition et du ca-
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ractère des populations; elle en trouve d'autres dans la nature des lieux. Ces hautes montagnes, avec leurs glaciers, sont des réservoirs inépuisables d'où s'échappent des masses d'eau dont la déclivité des terrains augmente considérablement les forces. C'est sur l'emploi et l'aménagement de ces moteurs que les grands établissements ont fondé une partie de leur succès. Tandis qu'ailleurs les sécheresses de l'été diminuent les débits jusqu'à l'impuissance, ils conservent ici, par des fontes actives, toute leur régularité. Dans beaucoup de cas le volume d'eau a une teneur presque invariable ; il en est qui fournissent un service de 3 à 400 chevaux en toute saison et sans chômage. La vapeur dès lors n'est plus qu'un auxiliaire qu'on réserve pour les accidents imprévus ou pour les opérations de détail. 11 y a là évidemment une économie notable; il ne faudrait pourtant pas se faire illusion sur ce qu'elle est en réalité. Le premier coût d'un engin hydraulique est élevé ; le canal, le moteur, la transmission du moteur constituent une dépense qu'on évalue de 300 à 600 francs par force de cheval, ce qui est à peu près l'équivalent de la dépense d'une machine à feu. L'épargne n'est que dans l'aliment, gratuit dans le premier cas, fort cher dans le second, surtout à raison des frais de transport. Ajoutons que par suite de leur distribution, la majeure partie des forces hydrauliques se perd sans profit pour les usiniers. Les grandes chutes se rencontrent sur les pentes des sommets neigeux, où les populations clairsemées ne fourniraient qu'un nombre insuffisant de bras et où l'installation serait onéreuse, difficile et constamment menacée. D a donc fallu s'établir sur des chaînes seconnaires, au débouché des vallées, dans des régions bien peuplées, en se contentant de moins de puissance pour