‹ Le coton son régime, ses problémes, son influence en EuropeChapitre 91 sur 193 · SUISSE. — GÉNIE DES FABRICANTS · texte numérisé non relu

SUISSE. — GÉNIE DES FABRICANTS

prix d'un excès d'efforts et qu'ils ne demandent à leurs ouvriers que ce qu'ils s'imposent à eux-mêmes; que la première condition est de vivre, et qu'aux prises avec tous les ateliers européens, ils ne pourraient réduire leurs heures de travail sans se désarmer. D'autres se sont montrés moins absolus : ils regardent la réduction comme possible et l'appellent de leurs vœux; ils s'y prêteraient, dussentils courir quelques risques; ce dont ils doutent, c'est qu'un concert préalable puisse s'établir ; à diverses fois des ouvertures ont été faites sans aboutir à rien de sérieux. Les résistances ne viennent pas des établissements de premier ordre, mais des petits entrepreneurs, qui s'épouvantent d'un changement et ne veulent pas de leur plein gré en commencer l'épreuve. La réforme reste donc à l'étude; c'est assez pour qu'elle fasse son chemin ; les mœurs tôt ou tard l'emporteront sur les intérêts. Une civilisation comme celle de la Suisse ne peut pas sur un point rester inférieure à elle-même, ni maintenir pour ses ouvriers des conditions pires que ce qu'ont fait ailleurs les prescriptions de la loi ou des arrangements privés. De la conscience des intéressés cet acte de justice passera dans les faits, et l'honneur en sera d'autant plus grand que le consentement n'aura été accompagné d'aucune contrainte.

La confiance que j'exprime sera partagée par tous ceux qui ont pu connaître les sentiments et le caractère des fabricants des cantons du Nord; nulle existence n'est mieux remplie que la leur et plus digne en même temps. Ils n'exagèrent pas quand ils disent que les efforts imposés à l'ouvrier ils se les imposent à eux-mêmes ; pour s'en convaincre il suffit de pénétrer dans les secrets de leur travail. Aucun marché n'est sûr pour eux; les plus voisins leur sont interdits; ceux qu'ils vont chercher au

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loin sont sujets à des mouvements aléatoires ; les caprices de la législation en ouvrent ou en ferment les portes par des changements inattendus. Au milieu de ces surprises, la tête n'a point de repos ; on ne sait jamais bien ce qu on doit produire; on n'est jamais sûr des chances qui attendent ce qu'on produira. Rien ne ressemble, dans ce régime, à celui des industries qui peuvent compter sur une consommation fixe, un débouché certain, une clientèle dont il est facile de suivre et de servir les goûts. Ces commodités du privilège sont interdites au fabricant suisse ; il ne va que là où il est toléré, et quand cette tolérance cesse OU devient trop onéreuse, il s'éloigne pour chercher fortune ailleurs. On dirait une sorte de colportage qui a le monde pour domaine et y promène ses ballots, pénètre dans les endroits que les marchands sédentaires dédaignent, ue s'affecte pas des rebuts et se ménage une place à force d'activité. La première condition pour y réussir est de distribuer des agents sur tous les points où il y a convenance à le faire et de les lier, par une dévolution sur les bénéfices, au succès des opérations communes. Chaque établissement se multiplie ainsi par les comptoirs qu'il fonde. La seconde condition est l'étude des besoins qu'on est appelé à défrayer, des coutumes, des fantaisies des populations dans ce qu'elles ont de plus bizarre, des fonnes et du détail de tout ce qui tient au vêtement et à l'ajustement. L'un de nos travers, en France, est de croire que l'humanité est faite à notre image et que les œuvres de nos mains doivent réusir partout dès qu'elles nous agréent. La Suisse n'a pas de ces prétentions; elle les payerait trop chèrement. Son art consiste à suivre plutôt qu'à régler les consommations établies ; à copier les types qu'on lui envoie d'une manière assez fidèle pour que l'œil des clients y soit

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