‹ Le coucouChapitre 2 sur 10 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Au sortir de la gare, il marchait en repassant dans sa tête des choses d'autrefois, que lui rappelaient, au fur et à mesure, les images de la route. Il y avait longtemps, — bien longtemps — qu'il n'était venu à Verneuil ; la petite maison devait être à Fabandon. Des réparations sans doute y seraient nécessaires ; le toit — depuis deux ans — plus que cela, peut-être ? — serait dégradé ; il faudrait y faire poser, sans doute, des tuiles neuves. Le jardin devait être jilein de mauvaises herbes. Pourvu qu'on n'ait pas laissé mourir le grand rosier grimpant autour de la maison ? Sans doute, quelqu'un avait dû s'occuper un peu de tout

cela pendant son absence ; car il avait été absent longtemps. Combien de mois, d'années ? il ne le savait pas au juste.

Confusément, il se rappelait des épisodes de sa vie ancienne, des frasques de très jeune homme, des joies, des chagrins, des ricus qui l'avaient fait violemment souffrir, toutes sortes de menues souvenances dont il souriait à présent, en homme rassis, indulgent aux choses de jeunesse où quelque fraîcheur, un parfum de passé, demeure, embaumant les souvenirs éloignés.

Il avait acheté cette maisonnette à une époque où, las de la vie éreintante longtemps menée, il avait voulu se retirer du tourbillon, s'aménager un coin de tranquille repos, fécond en inspirations, où le travail intellectuel lui serait facile, auprès de quelqu'un qui l'aimerait, d'une femme qui serait douce et le connaîtrait assez pour ne point troubler ses intimes rêveries, — les lui faciliterait plutôt par des paroles appropriées à ce qu'il lui laisserait deviner de lui-même, par ses attitudes et ses gestes.

Mais Jean Dayel avait beau chercher:

quelque chose lui échappait de sa vie passee,

qu'il ne RETROUVAIT POINT.

Il ouvrait à présent la grille, où la vigne vierge, aux feuilles dentelées vertes et pour-

près, se clairsemait par places ; il y avait des trous dans la tapisserie verte, comme dans son cerveau. Sur un mur couraient des glycines dont il apercevait, de ci, de là, les ramures torses, comme de longs serpents emmêlés.

Les volets étaient clos, et close la porte.

Voilà bien longtemps que la maison était vide. Au rosier grimpant, il cueillit Tune des fleurs dernières, — et il eut envie de pleurer sans savoir pourquoi. Il porta la fleur à ses lèvres, en mâchonnant la tige : il se disait que la maison n'eût pas dû être vide. Du moins, cette solitude lui paraissait anormale; jamais au temps où il l'habitait, plusieurs mois de l'année, elle n'avait ainsi paru abandonnée.

Il est vrai qu'il y avait — oui, bien longtemps — qu*il l'avait quittée. Combien de mois ?

il ne savait; pourquoi? Il ne s'en souvenait plus.

Jean Dayel avait ouvert la porte, difiîcilement, le pêne étant rouillé ; il écoutait résonner ses pas dans le couloir, efl'rayé du bruit qu'il faisait, comme s'il eût craint d'éveiller des personnes chères endormies.

A travers les salles, des objets connus raccrochaient sa pensée ; des saisons revivaient dont, un moment auparavant, rien ne restait en lui. Des scènes évanouies passaient devant

ses yeux, présentes à nouveau, et de tout ça ne demeurait aucune amertune ; les lointains du passé sont comme ces paysages qu'on a délaissés pendant des années, auxquels, au retour, on trouve des beautés que l'on ne soupçonnait point, que peuplent des images anciennes. C'étaient des objets dont chacun éveillait un écho endormi.

En haut, dans les chambres, une douleur l'étreignit, sans qu'il sût d'où lui venait cette souffrance; il ne pouvait démêler la cause de la solitude inouïe, du vide où se débattait son âme, parmi tout ce décor auquel manquait la vie, qui avait l'air vraiment d'un cadre finement ouvragé d'où la toile aurait été arrachée.

Il ne se souvenait plus de ce qui s'était passé pendant son absence ; il avait voyagé ; mais sa mémoire ne lui présentait aucune image des choses que, certainement, il avait dû voir pendant tout ce temps.

Sûrement aussi, Ton avait fait quelque changement, rangé des objets dont Tintime désordre était resté dans ses yeux. Combien de temps avait-il voyagé ? Il ne pouvait nettement rattacher sa vie de naguère au présent ; il y avait un trou dans la trame, un temps dont il n'arrivait pas à reconstituer les péripéties.

Il savait que, depuis bien longtemps aussi, rien, aucune nouvelle œuvre n'avait jailli de son

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cerveau; ij n'avait pa,s travaillé depuis des mois... <» eh ! oui — s'ayouait-il, honteux un peu de sa paresse — depuis qu'il avait quitté la maison. »

Mais où donc était-il, allé ? Qu'avait-il fait ? 11 n'arrivait pas à évoquer ce passé, pourtant si proche : de confuses images s'offraient, d'un parc où il, s'était promené, d'hommes uniformément habillés qu'il avait entrevus, errant comme lui par les allées. Il lui semblait qu'il avait été prisonnier, retenu dans une chambre sans gaieté, malgré que ce fut une chambre claire ; mais il n'y avait pas de piano, aucun instrument de musique. C'était une excuse de sa paresse ; il n'avait pas pu travailler. J(Iais ce n'était pas vrai : c'était un rêve. Il ne savait rien, sinon qu'un vide s'était fait dans sa tête, une lacune que sa mé^ioirç ï^e parvenait pas à combler.

Dans son cabinet, par la fenêtre ouverte, il contemplait le paysage aimé, les arbres touffus, où le soleil mettait des taches violettes, où des feuilles, brûlées par places, mêlaient «^ la verdure (Je3 rousaçurs d'or.

Sans qu'il lui fût possible de retrouver des images nettçs du temps de son absence, chacune des visions coutumières de sa vie se repro- 4uisait fidèlement ; chaqvie meuble, tous les riens dont est faite la physionomie de la maison étaient à leur place. Le piano, entre Içs fenêtres, le

tabouret devant l'instrument, les casiers où se rangeaient les partitions préférées, les éditions de luxe, des albums de ses œuvres à lui, tout était là, sans qu'aucun signe lui pût dire combien de temps elles avaient dormi dans la solitude.

Avait-il assez souvent tressailli sous ses doigts, ce clavier, dont, curieusement, il examinait les touches ? Il hésitait à les faire résonner, malgré qu'un grand désir lui vint de savoir si les notes n'en étaient pas fêlées à présent, irrémédiablement, depuis le temps qu'il ne les avait effleurées. Il redoutait cette même tristesse, cette déception que donne aux vieillards la lecture des vieilles lettres d'amour dont leur apparait le mensonge, n'éveillant en leurs âmes usées d'autres échos que ceux des désillusions oubliées.

Il n'osait poursuivre son exploration à travers les chambres, craignant la soudaine révélation de quelque tristesse qu'il sentait planer sur lui, mais qu'il avait oubliée, égarée sans doute au long de la route, tandis qu'il regagnait sa chère maison de Verneuil : la Maison des Roses,

C'était là le titre de l'un de ses meilleurs succès de jadis; et c'était cette maison perdue sous les fleurs qui lui avait inspiré la romance célèbre. Les Parisiennes la chantaient et aussi bien les paysannes des provinces reculées — et

pas seulement les filles du gentil pays où vivait sa maison. « Vivait ? » Mais non, c'était là justement ce qui le troublait : elle ne vivait plus.

Machinalement, Vjycl était monté au premier, entré dans la chambre ; au centre s'étendait le lit, semblable r/:us sa housse foncée, sous l'ombre que laisaient les volets fermés, à une bête couchée, barrant le chemin. Jean ouvrit la fenêtre : dans le cabinet voisin, sur la toilette large, des flacons minuscules, une boîte à poudre, des bibelots évoquaient l'image de Marthe qui n'était plus là, comme autrefois, toujours gaie, fredonnant quelque chanson, en papillonnant à travers les pièces.

C'était parce qu'elle était partie que la maison était morte. Pourquoi donc était-elle partie? Il ne s'en souvenait point. Gomme il allait et venait, angoissé de cette absence, dont il ne retrouvait pas la cause, ses yeux lurent une date sur un calendrier — pendu auprès de la cheminée : iSjuin. Ah ! il se souvenait à présent : Marthe était morte !

« C'est donc pour cela que j'ai été fou? Oui! pendant un an, m'ont-ils dit là-bas ! J'ai été fou!... Parce qu'elle est morte !... Voilà pourquoi elle est si vide, et si triste, la maison des roses... »

Il savait maintenant, il se rappelait sa capti-

vite; c'était à la même date, aujourd'hui, il y avait un an qu'elle était morte ! — Tout à coup, le tintement de la clochette rouillée, à la grille du jardin, le fît sursauter. Il descendit en hâte.

— Qi^i donc pouvait venir ?

Une vieille femme, ratatinée sous sa mante noire, sans attendre qu'il lui ouvrît la porte, s'avançait vers lui et le saluait, en le regardant, curieuse.

— Bonjour, monsieur Dayel! Ça va-t-il^ à cette heure ? Je viens arranger un peu chez vous; depuis le temps, il y a bien des choses à faire, c'est sûr. Mais on a pris soin tout de même de votre maison, voyez-vous, puisqu'pn nous a confié sa garde.

Jean l'écoutait, distrait un peu de ses pçnsées, songean,t qu'elle devait savoir comment Marthe était partie, — de qupi était-elle morte ?— puis sa folie, son voyage. C'était certain : il avait été fou, pendant un an.

Déjà la vieille avait ôté sa mante, apparaissait proprette, sous sa coiffe tuyautée. D'un placard ouvert elle tirait des objets de ménage.

— Vous me reconnaissez, pas vrai, monsieur Dayel ? La mère Machet, votre voisine ; j'ai souvent aidé chez vous, quand vos amis venaient de Paris ; vous vous rappelez bien ?

La vieille avait prononcé cela prudemment, en commère avisée, qui a peur d'en trop dire,

LENDEM^N DE FOLIE H

— Voilà longtemps que ma femme est partie ? Vous vous souvenez de cela ?

— Ah ! C'est un bien grand malheur pour vous, mon pauvre monsieur ! Qui aurait jamais pensé?... Elle était bien mignonne, tout de même, votre dame, si blonde. . . et si douce ! Quij aurait pu croire ?. ..

— Oui, n'est-ce pas, on n'aurait pu se figurer qu'elle s'en irait si vite...

— Faut plus y penser, voyez- vous, monsieur Dayel, y en a tant de choses tristes dans la vie ? C'est fini, et puis, ça recommence.

Vous êtes si jeune, sans compter que vous gagniez beaucoup d'argent, autrefois... Dame! Chacun son travail... avec vos musiques ! Faut aussi vous soigner, pour composer encore de belles chansoi^s qu'on chante partout.

La vieille époussetait les pièces du rez-dechaussée, rangeait les meubles, les objets que Dayel tout à l'heure avait déplacés, vaquait à, sa besogne, tandis qu'il songeait : « C'était bien cela : il y avait un an, sa femme, si blonde et si douce, était morte! Et lui était devenu fou de douleur : c'était pour ça que, tout à rheure encore, il ne se souvenait plus. Il n'avait pas vu rhorrible toilette, ni le cercueil; trop malade sans doute, il n'avait pu raccompagner au cimetière. Dès les premières heures, on avait dû l'emmener. »

12 LE €OUCOU

Le soir commençait à tomber.

Soudain, il eut hâte de quitter la maison où la vieille s'affairait, zélée à sa besogne. Il irait à travers la campagne, bercerait au chant des feuilles, dans le crépuscule, sa rêverie : il était guéri ; il n'était plus fou ; il allait se reprendre à la vie normale ; mais, avant, il resterait seul, quelque temps, dans ce pays si beau en cette saison.

— Je dînerai à l'auberge, dit-il, et je vais me promener, en attendant... Demain, je verrai ce qu'il faudra faire. Bonsoir, mère Machet.

Il s'en allait, sans écouter la femme qui lui recommandait une servante, disant qu'il ne pouvait rester seul ainsi, sans personne qui prît soin du logis ni du maître.

Dans la grand' rue, il éveillait l'attention des gens sur son passage. On semblait s'étonner de le voir libre, on guettait sur son visage le changement qu'avait dû faire la tristesse, — la maladie.

Il reconnaissait à présent ses anciens voisins, répondait de la tète ou du geste, — sans s'arrêter, — aux saluts qu'on lui adressait du pas des portes. Mais ces regards blessaient Jean Dayel : on épiait son chagrin et il avait une gêne de cette curiosité qui cherchait à dénuder une douleur ; il se hâta de sortir de la grand' rue, prit un chemin, au hasard, creusé

de profondes ornières que bordaient des haies épaisses, d où émergeaient des arbres. Là, il serait bien seul, libre de détendre son masque, sans plus aucun souci des gens.

11 reconnut aussi le chemin par où, bien soi]vent, Marthe et lui, autrefois, ils allaient vers la Seine, à cette heure justement où le jour près de s'éteindre donne aux paysages une grâce chaque soir différente, distribuant ses richesses, ses reflets d'ors, pourpres et "mauves, sur la campagne, argentant les rives.

Autrefois, tout cela, dans son âme de musicien, se traduisait en rythmes, où passaient les chants des bestioles et le murmure de Teau, parmi des motifs, entraînants ou voluptueux, gais ou tristes, à la couleur des heures.

Ce chemin était solitaire, peuplé seulement d'oiseaux et d'insectes, chantant et bourdonnant dans les haies, où des volées de passereaux s'abattaient, gourmands de mûres noires. Dans l'atmosphère encore brûlante, stridaient les cris de martinets gouailleurs, le chant des grillons dans l'herbe séchée : tout vivait encore ardemment, par cette soirée, palpitait de la joie de Pété.

Des chansons, des rires s'évadaient par les fenêtres, des cours des fermes jalonnant la route ; une gaieté s'exhalait des champs de blé

OÙ les épis se dressaient dorés, immobiles, tranchant sur le ciel merveilleusement bleu.

Dayel arrivait au bord de la Seine, heureux de cette solitude, content d'entendre le clapotis doux de l'eau, d'être à l'abri des regards. Il écoutait vivre la terre.

Mais sa peine était lourde de songer que, Marthe partie, il devait dorénavant, chaque soir, rentrer seul dans la maison vide ; il avait envie de pleurer et, en même temps, il sentait une béatitude immense l'envahir, de percevoir la musique des champs, mélancolique et douce. De sa douleur même s'exhalait une chanson, triste de cette tristesse des enfants qu'on a contrariés, après que les pleurs sont taris.

Soudain, la chanson se tut en lui et ses yeux s'emplirent de larmes : il avait cessé de regarder les arbres, le miroir du fleuve où se reflétait le ciel, et ses yeux détournés n'avaient plus rencontré, dans le crépuscule, que le vide, — Marthe n'étant plus là comme autrefois, muette et serrée contre son épaule.

Longtemps le musicien laissa murmurer en lui ses pensées ; la Seine se diaprait des nuances du couchant; dans l'eau, sur les bords, s'allongeaient les ombres des arbres et tremblaient les feuilles reflétées ; parfois éclatait un roseau neigeant autour de lui ses graines légères et son duVet; des iris sauvages embaumaient que

froissa un oiséaù volant de Tune à l'auti^e rive, tandis que d'autres, dans les arbres, piaillaient, avant de se taire jusqu'à Taurore prochaine.

Le paysage, au loin, se teintait de mauve gris à rhorizon où s'éteignaient les lueurs ; des coins, brûlaient encore, où les derniers rayons ardaient dans l'ombre, comme des brasiers de forge; des bandes d'un vert pâle, de bleus dégradés, de verniilloh, de pourpre, striaient le ciel, s'adoucissaient dans le miroir de l'eau, ondulaient et se plissaient, colorant les images cassées aux profondeurs.

La nuit montait, grandissait. Des souffles ridaient le feu, l'argent, le vert et l'or liquides, d'où s'élevait une légère brume, haleine de la nuit tombante.

Jean songea à regagner Verneuil; à cette heure, les dîneurs auraient cessé d'encombrer la salle de l'auberge ; il y serait tranquille, sans trop de figures importunes autour de lui.

Il longea quelque temps la rive.

L'obscurité, là-bas, sur les deux bords du fleuve, se piquait de points de lumière, les lampes aux fenêtres des maisons de Triel, d'un côté, sur la pente, et de Verneuil, de l'autre, à l'orée de la masse sombre du bois.

Bientôt, surgit l'enseigne : A la Grande Pinte. L'hôtelier, fin et cordial, ancien garçon de

café moQtmartrois, debout sur le seuil, salua Jean Dayel et s'exclama sur sa bonne mine présente, lui faisant fête de son retour, — sans faire aucune allusion à quoi que ce soit. Et maintenant, sur la table, couverte d'une nappe écrue cassée de gros plis réches, Dayel mangeait de grand appétit son premier repas de liberté. — Des habitués, autour de lui, jouaient aux cartes, accompagnant les coups de grosses plaisanteries et de rires sonores ; des paysans buvaient et causaient bruyamment de leurs affaires, du bétail et de la moisson; d'autres, parmi les éclats, contaient de grasses histoires.

Des vides avaient dû se faire, parmi eux :

des hommes, des femmes étaient morts, et pourtant ils semblaient joyeux, dans la vie qui continue. Ainsi que tout à l'heure dans l'épanouissement de la campagne palpitante, il sentait l'existence le reprendre, — l'attirer comme fait un puissant aimant d'un fétu, — pour le rejeter à la lutte, dans la vie de tous, mêlée de nouvelles joies et de nouvelles peines. Sans hâte, il achevait son repas, flânait devant son café fumant ; il entendait les propos plutôt qu'il ne les écoutait.

Le musicien, pour qui tout se devait traduire en harmonies, renaissait en lui; la passion le reprenait des rythmes joyeux; un motif de valse hantait sa cervelle, où s'entrechoquaient

et se mariaient des sons, une valse qui, comme ses œuvres d'autrefois, éveillerait la joie, exciterait au plaisir et à T amour.

Jean s'en alla vers sa maison, — la maison des roses. Il oubliait, grisé des effluves ambiants, qu'elle n'était plus la gaie villa d'antan; sa tète trop pleine n'en percevait plus la tristesse et le vide.

La vieille avait allumé dans l'antichambre la veilleuse au globe rouge, et rien ne semblait, à l'abord, avoir changé dans la maison d'autrefois, perdue sous les fleurs.

Au coin d'une rue, rasant les murs, il avait vu un couple furtif s'étreindre, le bruit d'un baiser s'envolant dans l'air chaud qu'à peine fraîchissait la brise d'été, imperceptible. Des fenêtres ouvertes s'exhalait un parfum d'intimité tendre; l'air plein de chuchotements sentait la vie, l'amour, dont éclataient toutes les existences gonflées de sève.

De même que jadis, alors que le poussait l'inspiration de quelque mélodie, après des rêveries ou quelque promenade, Jean Dayel s'installa devant son piano.

Assis devant les touches blanches et noires, — comme les phases d'une vie, — les croisées ouvertes, soûlé de chants d'oiseaux, du parfum des fleurs estivales, haleines d'amour — Jean

Dayel laissait descendre vers le clavier les motifs dont débordait sa tête, et faisait résonner dans la pureté du soir des notes ivres, reprenait, modifiait, à chaque reprise, le motif tourbillonnant et voluptueux que coupait une phrase douce et lente en un mouvement de valse; ses yeux perdus regardaient dans le vide tourner des couples enlacés, puis, il laissait s'arrêter ses doigts sur les touches. Encore ému de l'inspiration éteinte, il se remémorait d'autres soirées heureuses. — Puis, il se leva, et, ressuscitant une des romances préférées de son œuvre, il fredonna un couplet ancien :

Pourquoi, Lison, ne veux-tu pas Me dire ce qui te tourmente ?

Si tu n'oses — dis-le tout bas.

La chose est donc bien importante ?

11 feuilletait dans le carton recouvert de soie où reposaient ses dernières œuvres ; il retrouvait des valses, des marches et des chansons, le dernier quadrille qu'il avait composé — primeur de carnaval — et des fragments, des projets pas encore harmonisés, notés au hasard des trouvailles et jetés là, pour attendre.

Curieusement, heureux de revoir ces feuillets amis, son travail délaissé, il assemblait ces œuvrettes auprès de lui, sous sa main, pour les relire au piano tout à l'heure. Un attendrisse-

ment lui venait aussi des gravures que parfois il avait inspirés, de toutes ces lignes où des baisers chantaient entre leq notes. Et il jetait, de ci, de là, un clin d'œil furtif, comme un enfant gourmand auprès d'une friandise, et qui retarde sa jouissance.

«... Tiens! une enveloppe à son nom... son écriture à elle ! . . .» Les bonnes pattes de mouche dégagèrent soudain des limbes de la tristesse, mystérieuse et non sans douceur qui l'emplissait,rimage de sa femme. — C'en était fait de la griserie passagère des notes gaies et tendres ; il ne songeait plus certes à rechercher les inspirations enfuies.

Bien vit^, presque comme un voleur emportant un butin, Jean inonta vers sa chambre — leur chambre d'autrefois — où, dans les rideaux flottait encore un parfum, éteint, suranné, l'odeur de la Marthe blonde et si douce, aux yeux clairs, aux lèvres printanières, si tentantes .

A demi étendu sur le lit ouvert en blancheur, Dayel dépliait la lettre, laissant sur ses genoux choir l'enveloppe à son nom, où dansaient les pattes de mouche de l'aimée, depuis un an morte.

Il lisait:

« Pardonne-moi, mon pauvre Jean; je pars, je t'abandonne vilainement. Oui, je sais bien que c'est mal et que je suis folle. Mais qu'y puis-je faire ? Je t'aime et je l'aime aussi lui, sans savoir comment, pas de la même manière que toi, — toi qui me ressembles tant.

« C'est àcroireque jesuis grise, je me sensemportée malgré moi, comme tirée par quelqu'un, plus fort que tout en moi ; et contre cela je peux rien» mon pauvre Jean. Tu m'en voudras, et moi je m'en veux de te faire une si grosse peine. Il faut que je m'en aille, que je me sauve bien loin.

« Adieu, Jean, oublie-moi, je ne te reverrai pas, puisqu'(( il » m'emmène ; je n'ose te donner un baiser dont tu ne voudrais plus et, malgré tout^ j'ai grand chagrin de te quitter.

« Marthe. »

— Comment ? Elle n'était donc pas morte ! Elle était partie! partie! avec un amant. Le gueux!

La phrase de la mère Machet lui revenait, qu'il avait prise pour une condoléance funèbre, ratifiant sa persuasion :

« — C'est un bien grand malheur pour vous !

Pauvre, pauvre monsieur! Ah! tout finit et tout recommence ! »

Aflfalé sur son lit, sans plus aucune conscience de rien, Jean Dayel restait endolori,

prostré. La lettre gisait auprès de lui, bleutée sur le drapécru; l'enveloppe tachait de clair le tapis sombre. — Comme anéanti par un coup violent, il s'endormit, s'engourdit plutôt, en une torpeur sans rêve.

Le jour filtrait à travers les fentes des persiennes en rais lumineux striant l'ombre de la chambre, lorsque Dayel s'éveilla. Il était meurtri, comme s'il avait roulé au fond d'un précipice, la tête pesante et les paupières lasses.

Il étouffait, souffrait de tous ses membres.

Il vit qu'il n'avait pas quitté ses vêtements de la veille, chercha quelle nouvelle douleur Tavait frappé au point de l'anéantir ainsi. Péniblement, il se leva pour se dévêtir, espérant un réconfort des ablutions matinales ; il ouvrit la fenêtre et contempla la montée verdoyante d'une colline, partagée en larges bandes colorées, noires à l'horizon, vertes et rousses, qui étaient des champs de blé, des avoines folles, des prés et des vignes, coupés de bois dont bruissaient les feuilles, mêlées aux cris des bouviers, aux chants des innombrables existences éparses. — Comme il marchait par la chambre, dansl'aveu- {iflante lumière inondant la pièce, ses yeux rencontrèrent la lettre gisant sur le tapis, non loin de l'enveloppe où il lisait son nom tracé d'une main tremblante.

2â LE COUCOU

Il se souvint. Lucide à présent^ il ravivait sa douleur, rutninant ces mots dont. chacun le brûlait, il répétait d'une voix égarée, très douce :

« Un baiser dont tu ne voudrais plus, et pourtant je t^aime toujoillrs bien. »

... Marthe ! la si douce et si blonde, c'est elle qui TaVàit rendu fou ! Elle n'était pas morte. Elle était partie, pour suivrie un autre qui sûrement ne Taitoait pas autaiit que lui;

Certes il eût préfète la savoir morte, il eût trouvé une mélancolique joie, à son retour, à chercher sa tombe, à la fleurir des roses de leur maison. Elle eût été encore à lui par delà la mort. De ce chag'ritt et de cette piété il eût tiré des deuvres, plus j^i^^aves et plus Mélancoliques, plus belles peut-être que ses romances d'amoureux : sa peine aurait élevé son talent jusqu'à l'indicible beauté des regrets doucement tristes. Elle l'aittiait, bien sûr, mais, peut-être, avait-il été trop prompt à la lancer dans un monde nouveau pour elle, où les adulations affluaient vers sa beauté de fine statuette; Ill'avait laissée se griser des belles paroles entendues, des désirs exprimés autrement, plus habilement qu'en aucun autre milieu moins artiste.

Peut-être était-ce un peu sa faute aussi, il était malheureux à présent. Il avait été aveugle, sans méfiance des hommages qui flattâieAt son amour, aveugle aussi de ne pas voir le trouble

qui, certainement — il s'en souvenait à présent, trop tard — avait précédé son départ à elle, son deuil à lui et sa folie.

Pantelant, fiévreux, il revivait son passé d'amour, — d'adoration, — pour sa Marthe jolie qui l'aimait un peu aussi et qui l'avait rendu fou. Gomme un enfant privé de son jouet favori, il eût sangloté, si les larmes lui avaient encore été possibles. 11 avait dû verser tant de pleurs^ la veille, que la source en était tarie.

Il avait entendu la grille, tout à l'heure, grincer, au fond du jardin; des pas allaient et venaient en bas : c'était la mère Machet qui préparait le déjeuner sans doute, activant la ménagère besogne matinale.

Volontiers, souffrant, il serait restélà, couché, blotti dans un coin de la chambre, comme une béte blessée, mais il eut peur, songeant que des gens le croiraient fou de nouveau, si le bruit courait de son malaise.

Il avait tant souffert, malgré sa fréquente inconscience, là-bas, dans la maison des fous. Une horreur Tétreignait de retourner à sa cellule des premiers mois ; une terreur de brutalités renaissantes à sa mémoire, du supplice aussi des rares heures où, lucide, il s'était vu prisonnier. Il se rappelait les cris entendus des autres, l'éveillant de ses cauchemars, il se rap-

pelait de monotones promenades sous l'œil des gardiens dans le grand parc clos de hautes et noires murailles.

Enfin, il eut la force de descendre, composant son visage afin que nul — pas même la vieille servante — ne pût y déchiffrer sa douleur nouvelle.

Tandis que, heureuse de montrer sa sollicitude nuancée de pitié, la mère Machet le servait, empressée autour de la table, — il prit son repas avec un mauvais appétit apparent, malgré sa volonté. La mère Machet voulait causer, distraire Jean de son mutisme. Dayel répondait à peine quelques mots, pour ne pas désobliger la vieille femme, pour qu'elle ne pût croire surtout que subsistait quelque trouble en lui de cette année de folie.

La sonnette rouillée grelotta soudain, et Dayel tressaillit; chaque bruit imprévu devait annoncer un malheur, quelque chose qui viendrait aggraver encore sa souffrance. La mère Machet revint, lui tendant une lettre, timbrée de Paris. Jean posa Fenveloppe prés de lui; il hésitait à la lire, hanté de la peur terrible, s'il manifestait une émotion, que le moindre de ses gestes parût un signe de démence.

Avec une tranquillité affectée, tandis que fumait devant lui le café répandant une odeur

chaude dans la salle, il déchira Tenveloppe.

Le sachant libéré, guéri, on le prévenait qu'il eût à reprendre sa fillette, Marthe, tout en sollicitant de lui le paiement des soins qu'on avait pris de l'enfant.

C'est vrai, il savait bien qu'il manquait encore quelque chose à son infortune : ce n'était pas lui seul qui avait été abandonné ; la petite était restée seule aussi parla faute de sa mère, la folie subite du père.

Elle se trouvait à présent chez son oncle Adolphe Dayel, un artisan, ébéniste du faubourg, quin'avait pu faire autrementque delà recueillir.

... Elle avait bientôt quatre ans, la pauvre petite... Elle était blonde comme sa mère, avec les mêmes yeux bruns, verts par instants... Elle avait dû souffrir, chez son oncle, de la vulgarité bruyante de ces gens, de l'humeur acariâtre de la femme, chagrine et criarde. La lettre la disait souffreteuse et fréquemment malade. Il irait la chercher à Paris, s'occuperait d'elle...

Pauvre petite ! Rien qu'au ton ambigu de la lettre, il était facile de deviner que ces gens l'avaient prise avec eux parce que « on ne peut vraiment laisser mourir une enfant » — comme avait dû dire l'oncle, bon homme au fond, pour convaincre sa ménagère.

Ces parents n'aimaient pas le musicien, et sa fille avait dû entendre de tristes propos, les

mauvais jours, les samedis où Tébéniste rentrait tard au logis, sa paye ébréchée.

... Marthe! la si blonde et si douce... elle n'avait point songé à sa petite tille pareille à elle plus qu'à son mari, son amant de tant d'ineffables années; elle les avait laissés tous les deux... C'était pour cela^ pour tout cela qu'il était devenu fou ! Il s'occuperait d'elle, il irait à Paris^ dès qu'il serait mieux, moins souffrant, plus calme.

A travers la campagne, autour de Verneuil, Dayel promena sa douleur d'où commençaient à sourdre des mélodies encore vagues, l'emplissant de tristesse où se mêlait l'espérance joyeuse de la nature estivale. II berça sa souffrance au murmure de l'eau. Gomme la veille il s'en alla au hasard, dans les bois. L'odeur chaude exhalée par la terre, les arbres, les fleurs, s'ajoutait aux murmures, se concentrait en lui, pour s'harmoniser dans pa tête endolorie: l'angoisse des fins d'idylles se mêlait à la vie noyant tout dans le tourbillon des choses qui recommencent. Il ne regagna Verneuil qu'à la nuit tombée, marchant lentement sous un ciel d'un bleu ardent, plein d'étoiles, écoutant l'hymne des feuilles, de l'eau et de la nuit.

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