LIVRE DEUXIEME
Jean Dayel était né dans le peuple. Parisien et d'esprit éveillé, dès qu'il put voir et écouter autour de lui, chaque événement, chaque joie et chaque douleur résonnèrent en lui, se traduisirent dans sa tête par des chants intérieurs, par l'amour aussi de ces sentimentalités auxquelles s'accroche l'idéal populaire, qu'un rien suffit à dégager.
Son père était serrurier, établi dans une petite rue près de l'église Saint-Paul. Au sortir de l'école, Jean avait appris le métier paternel.
tout en cultivant la musique, dont l'étude, aux heures de loisir, le passionnait.
En cachette, il prépara son examen d'admission au Conservatoire, rêvant d'inouïs succès, malgré que de fréquents exemples l'eussent prévenu des déceptions qui guettent les futurs artistes. Admis à concourir, il entra dans un bon rang à la pépinière, et ce fut là son premier triomphe, dont l'annonce soudaine lui évita bien des luttes familiales. Ce succès flatta ses parents au point qu'ils décidèrent de l'affranchir des travaux manuels qui lui étaient pénibles, malgré son apparente docilité.
Jean Dayel avait du reste une de ces âmes de tendresse où se masse toute la sensibilité cachée dans les êtres rudes, les pauvres, les médiocres, tous ceux à qui manque Paftinement extérieur et qu'abattent les labeurs ingrats, les vices et les misères.
Enfant, Dayel était rêveur, très doux et studieux, délicat d'instinct. Toutes ses sensations avaient en lui des échos, dont le souvenir, plus tard, passa dans ses compositions, entraînantes ou plaintives, tendrement amoureuses, exprimant toute la nostalgie latente au cœur de la foule. Il sortit du Conservatoire avec un prix de composition, lauréat d'harmonie et bon instrumentiste.
Durant des mois, il rnena la vie du musicien
pauvre, connut les longues courses à travers Paris, à la recherche des leçons mal payées, joua dans les soirées, fît partie d'orchestres de théâtres de banlieue, copia de la musique pour des éditeurs, suivit en de longues tournées des imprésarios hasardeux, allant de ville en ville, des théâtres de provinces aux casinos des villes d'eaux et de Tétranger.
Il connut Taisance relative alternant avec les misères et les duperies. Cette vie errante ne lui déplaisait poipt ; les spectacles renouvelés, les voyages enchantaient sa nature primesautière. Gamin d'origine, il savait tourner en gaîté les pires mésaventures, riait des déceptions et continuait, à travers toutes ces péripéties, de chanter la vie, selon la face morose ou joyeuse qu'elle lui présentait à l'heure de Tinspiration.
Il avait vingt-sept ans lorsque, devenu chef d'orchestre d'un concert, il eut enfin le loisir de travailler, de faire chanter ses romances. Très vite connu, il composa des valses qui furent jouées partout, qui des salons passèrent à la rue, et de la rue aux salons. Une opérette de lui réussit. Un chaut patriotique, sur les couplets d'un faiseur quelconque, assura sa popularité défiqitive. Le Vieux Soldai, de ville en ville, de succès en succès, fit son tour de France, assurant la vogue du musicien, d'autant plus qu'à cette époque où tous les regards suivaient le
générul Boulanger, roi de la rue, un renouveau gruerrier semblait fleurir dans les âmes de France, un espoir de revanche et de victoire où se délectait le patriotisme réveillé. Des marches guerrières suivirent, d'un style plus ample. Jean Dayel avait presque de la célébrité à présent ; il en vivait gentiment.
Il possédait du reste, au plus haut point, cette sincérité de tendresse qui émeut les foules. Sa plus grande joie, surtout aux premiers temps de son succès, alors qu'il luttait pour s'imposer à l'attention, était de parcourir les quartiers populeux, aux soirs des belles journées, et d'écouter, aux carrefours, les chanteurs de la rue. Il aimait entrer dans le cercle dont s'entourent ces modernes aèdes, et malgré que ses oreilles fussent parfois révoltées des dissonances, bien vite il cessait d'entendre les fausses notes de la guitare et du crin-crin poussif, pour se bercer délicieusement aux chants, aux refrains repris par le chœur de mignonnes et frêles Parisiennes, émues visiblement d'une vague poésie, dont il était la cause.
Dans les décors pauvres des faubourgs, il se" plaisait à des promenades sans fin, à cette heure joyeuse où, le travail fini, libérés jusqu'au lendemain, passent les ouvriers, les fillettes gaies, jacasseuses, en bandes ou seules, hâtives vers des rendez-vous.
A tous les déshérités n'apportait-il pas un peu d'idéal, simplement exprimé ? N'était-il pas le bienfaisant jardinier qui faitéclore des fleurs dans les î\mes souffrantes? Un orgueil venait, parfois, à Dayel de tout ce bonheur qu'il avait créé : il s'attendrissait lui-même, ému d'entendre résonner sur tant de lèvres ses refrains où se synthétisaient tout l'idéal et les aspirations, — tous les amours des humbles.
Les oreilles se faisaient attentives, lorsque des chanteurs ambulants s'arrêtaient aux coins des rues et, par quelques accords, arrêtaient les passants. Bientôt, les petits feuillets enluminés d'une lithographie attendrie circulaient entre les mains fines, et, par groupes d'amies, on suivait, sur le papier, les lignes, apprenant la chanson qu'on chanterait longtemps après, à la maison et à Tatelier. Parfois, un souvenir amoureux parait la chanson ; parfois, une peine de cœur était consolée, bercée par la mélodie.
11 aimait déchiffrer l'effet de la magie des mots tendres et des motifs sur les physionomies drôlement attentives, où se lisaient les sensations douces, les inquiétudes tendres, les songeries d'amour, et tout cela, c'était du rêve dont il était l'inspirateur et le bienfaisant interprète. C'était son âme à lui, qui se reflétait dans toutes ces âmes par son chant de rossignol populaire ;
il jetait du bonheur avec ces notes à travers Paris et la France.
Jean Dayel, bien souvent, avait cueilli quelqu'une de ces fillettes ; il avait eu des liaisons où il apportait, — mêlée à son scepticisme d^artiste et d'homme à la vie hâtive, — cette même sincérité d'une heure qui lui rendait sensibles les moindres émotions.
Ses chansons, il les avait vécues, comme il avait ressenti le frisson guerrier de ses marches, au passage des régiments acclamés, les'jours de grandes revues.
Petit et châtain, avec des yeux bruns où se reflétait une perpétuelle rêverie, élégant et bien pris, il avait eu des bonnes fortunes, au hasard de ses voyages, selon ses successifs avatars de musicien pauvre — et d'auteur applaudi, aimé de la foule.
Le charme et les fugitifs chagrins de chacune de ces aventures, Dayel avait su les refléter dans ses compositions. Ses chansons furent tour à tour mélancoliques et brumeuses, ensoleillées et fleuries, désenchantées et voluptueuses, selon les femmes, les paysages, qui les avaient inspirées. Ses plaisirs, ses émotions tendres, ses déceptions amoureuses, ses tristesses, il les transposa en des mélodies, charmantes souvent, malgréla banalité des sujets qu'il aimait à chanter : et ce charme, aux notes
caresseuses sans doute, dont il sertissait des aventures compréhensibles à tous, dont le plus humble entendait en lui l'écho attendri, fut la cause de sa popularité. D'autre part, la sincérité de son inspiration, l'originalité qu'il témoignait parfois, sa fécondité primesautière, exempte de réminiscences, lui valurent l'estime des aînés, tandis que l'exubérante tendresse des motifs attirait à lui les femmes, heureuses de Tentendre, amoureuses de lui par avance, au travers de ses œuvres.
Jean était d'ailleurs un sympathique; sa voix ^tait douce, et .doux \e regard de ses yeux bruns, très {longs, que yoijait .^uyent une timidité seyante et biei^tàt dissipée. iLa vie s'était de bonne heure ofierte à lui co^ime une temme heureuse <Je laisser pï;€t^dre ce qu'elle peut donner.
Il faisait si beau ce jour-là, que Dayel, acharné depuis le matin à sa besogne, une série de valses promises dans un délai très court à un éditeur, ne pouvait résister à l'attirance de ce soleil de printemps déjà proche de Tété, dont les rayons jouaient entre les feuilles des grands peupliers débordant les murs des quais, en face de sa chambre. Il faisait clair et il faisait bleu; il avait ouvert sa fenêtre toute grande, — une haute fenêtre d'une très vieille maison de File Saint- Louis, — et, debout dans l'embrasure, s'attardait, roulant entre ses doigts une cigarette, à regarder rêveusement de coin du vieux Paris resté majestueux, aristocratique, malgré le vandalisme boutiquier qui n'épargne aucun souvenir et fait s'envoler ces vieilles maisons leurs âmes familières.
Malgré qu'il eût voulu en finir avec cette tâche, dont il était las un peu, depuis une semaine qu'il y travaillait sans arrêt, Jean sentait une paresse l'envahir, des impatiences d'écolier à qui pèse Tatmosphère de Técole, qui guette le tintement des heures, songe à la promenade qu'il fera, aux plaisirs qui l'attendent, franchie la porte. 11 regarda son piano et, sans ardeur, reprit une coda qui ne lui plaisait guère, dont il changea l'allure. A présent la besogne languissait, il ne trouvait rien; ou, plutôt, des compositions très différentes bourdonnaient en sa tête. Il se redisait le refrain d'une romance reçue, la veille, et qui l'obsédait de sa banalité printanière : il en avait trouvé le motif, en était poursuivi :
Le soleil est venu, m'amie, m'apprendre qu'il est temps d'aimer.
Tes yeux si bien savent charmer, t'adorer est ma seule envie.
Ce n'était pas fameux, bien sûr, mais la musique en serait facile à composer. Et puis, de plus méchantes paroles avaient eu les honneurs de la popularité. — 11 aurait pourtant bien voulu en finir avec cette besogne. Courageusement, il jouait de nouveau la reprise de sa valse, cherchait...
« Ah ! s'écria-t-il en se levant et repoussant
3g LE COUCOU
du' geiïou son tabouret, — j^ ne ferai plus: rien de bon aujourd'hui. .. »
Il marchait à travers l«i pièce, furieux un moment de cette pai*e^se subite qui Tentravait. Enfin, il sortit, résigné, se promettant de travailler le soir, d-'en finir avec cette tâche qui lui pesait, après sa' grande ai*deur des premiers jours .
Il flânait le lottg des' quais, intéressé pai* tes àienuâ incidewts, tes labeui'S sur tes berges . Les' portefaix roufani! les tonneailx, les débardeurs criblant des sableé, ïéâ mariniers' débarquant des' mai^cïiandiàes, tottt te va-et-vient des haillons pittoresques des ch'alands à la rive, l'amusèrenH.
Le soleil, comîtiençaTat à baisser, filtrait d^s lueurs ardentes entre tes feuiflesdes arbres; les ombres, démesurément, s'allongeaient au long des murs et sur tes pavés \ Des renlô'rqucurs passaient traînant des fîtes de Éatéàux lourds, mugissant aux tournamts du fleuve, où se reflétaient teurs images ; sur le pont des chalands les femmes s'actïvai«eî¥ii, atl'iîrmatït des braiâeros pour la fSoMpe dcr soir, tandis que fe mariwailte con»^ rait autour des petites cabanes peintes en clair.
D'aiyel, en flânant, avait gagné là pointe de Fîte;' aipptfyé au parapet,- il contemplait la ville bruyante, dont il lui seitebïaift êti^e isolé en ce coin calme, presque désert, propice ati^ fécondes rêveries, L'Hôletde Vilte iïtunriné p«ir te soleil
de la fi« de la joiMrnée, la masse ciselée de la cathédrale grise, Notre-Dame de Paris, dont les tours, la flèche semblaient baigner dans du bleu, arrêtèrent ses regards, évoquant dos* souvenirs, son enthousiasme pour les belles pages du poète Victor Hugo, à l'époque de son initi^ation de jeune homme qjui connut tard les chefs-d'œuvre. — Un regret le prenait des belles heures perdues à des besognes nécessaires, êkï temps volé pa^ 1» vie.
Dayeï gagnait la Cité, dont il aimaït Tactivité à cette heure du jour ; il jeta un dernier coup d'œil aux vieux hôtels du quai Saint-Louis, songeant qu'il aimerait évoquer, en de grêles pavanes, les grâces surannées des bâtisseurs, les causeries tendres et les sentimentalités des temps enfuis, les falbalas et les attifements précieux des belles dames et des seigneurs défunts et qui, parfois, devaient revivre, quand s'éteignent les modernes laideurs envahissantes et s'efiFace avec le jour le prosaïsme, destructeur de souvenirs.
Il avait traversé la place du MaFché-aux- Oiseaux, et, — fiAt la* rue d'Arco4e égayée de verdures, dépass*aiit le mur de THôtel-Dieu, — arrivait au parvis Notre-Dame, sillonné de voitures et dépassants, pressés vers leurs travaux, — ou déjà libres, heureux de regagner lei»p maison.
Un groupe barrait l'étroite rue du Cloître, d'où s'évadait le murmure d'un chant, les sons d'un violon, plaintifs, soutenant la voix d'un chanteur. Dayel entendit quelques mots, distingua Tair parmi les mille bruits de la grand'ville ; c'était une valse publiée, l'année précédente, et qui courait les rues dans un regain de succès :
Nous nous sommes assis, parmi les violettes, écoutant les oiseaux chantant dans le grand bois, et ta main effeuillait de blanches pâquerettes...
Des voix grêles de fillettes reprenaient; Dayel se sentit ému de ce grand frisson d'amour que provoquait sa musique. Lui, qui souvent se moquait de ces productions sans importance jetées à la multitude, il s'émerveillait de voir de telles banalités éveiller l'idéal, comme une étincelle minuscule allume un incendie. — Le refrain grandissait, repris par vingt voix, attentivement écouté :
La douce saison vite passe; ainsi que se fanent les fleurs, le temps des caresses s'efface Pour ne nous laisser que des pleurs :
Mignonne, j'ai fait un beau rêve ; l'heure est si brève !
Les voix, claires de jeunesse, se mouraient
au finale, attendries; le chanteur offrait à présent : « r Heure brève ! — paroles et musique. » Et de nombreuses mains se tendaient, des mains de femmes et de fillettes, d'acheleuses d'idéal, pour une heure, et pour deux sous.
Certes, ce n'était là qu'un hasard du succès, mais il se sentait touché jusqu'à l'intime joie du bonheur fugitif qu'il donnait.
Peut-être aussi, ce jour-là, Theure bleue et grise, le calme de ce coin parisien, malgré la foule si proche des passants, la beauté du décor, le groupe silencieux au bas des pierres ciselées, les graciles silhouettes au-dessus desquelles saillaient les monstrueuses gargouilles sculptées, — la joie du printemps épanoui, Texaltaient, le disposaient à des désirs de caresses, sans que de tout cela il pût démêler les causes.
Une ouvrière blonde se détachait du groupe, s'en allait vers le pont, la rue de Rivoli tapageuse, où déjà Tombre se piquetait de papillons de lumière : Dayel la suivit, séduit par Télégance native de sa démarche, la finesse de sa taille, une mélancolie qu'il avait cru lire dans ses yeux à peine entrevus.
Sans doute, c'était une des cent mille qui, chaque matin et soir, refont le chemin de la maison à l'atelier, de l'atelier à la maison. Elle était d'allure discrète, marchait très droite, à
travers la teule, sans s'arrêter, hâtant le pas, visiblement contrariée de se sentir poni^suivie.
— Pardon, maderaoiselie...
Dayel était devant elle, balbutiant, n'osant dire autre chose, craignant de s'aliéner irrémédiablement la jeune fille, si quelqu'une de ses paroles la venait froisser.
— Oh! .. ne soyez point fâchée... je vous en prie.
Elle s'était arrêtée, interdite, voilée de l'ombre des rameaux passant le mur, noirs dans la nuit qui tombait. Jeanl'avait correctement saluée et, vraiment, il semblait si timide ; sa voix était si douce et si tremblante, si respectueuse aussi était son attitude qu'elle n'avait osé se dérober, continuer sa route sans un regaTd pour le suppliant, peut-être sincère. Elle devinait qu'une sévérité trop grande eut peiné TinconnUj inutilement.
Bien vite, d'un regard, elle avait jugé Dayel ; ce n'était pas un banal suiveur, sa mise élégante, ses manières n'étaient pas d'un viveur, pas celles non plus du premier bourgeois ou petit employé venu.
— Mais, monsieur...
— Vous emportez un peu de moi, mademoiselle, fit Jean en désignant la romance dont un coin dépassait l'humble manchon de la jeune fille. Pardonnez-moi de me présenter si brusquement... J'aimerais vous accompagner une mi-
ON PRttNty UNB FEMME 49
nute, causer avec vous. . . Vous devez être bonne.
Il la dévisageait ht présent sans effronterie, chei*chait ses yetwc des* yeux, en marchant auprès d'elle ; il avait mis une carte dans sa main ; — et elle, ma'chinalement, l'avait lue.
Elle ne répondait pas, honteuse, embarra'ssée un pew, frappée du respect que lui témoignait le musicien. Enfin, elfe osa parler: elle rentrait chez elle,- très loin, rue du Temple. Elle était modiste, travaillait chez une grande faiseuse du quartier Saint-Germain.
Elle s'enhardissait à présent, réponéait aux questions qae riscynmt Jean Dayel; elle vivait seule, ovpiielitte depuis des années; elle n'était pas à j^laindre autrement, — - elle gagnait sa vie.
On sentait, en ses paroles, l'orgueil de kr créa-^ trice (Je frivolités gracietrses, heureuse d'affirmer son savoir-faire, sa maîtrise en son art. Et elle écoutait ï)ayel, qui hii disait sa vie y la ôofitùde bien lourde parfois, Fécœurement des plaraSrs de hasard, des affection^' douteuses qui sonJ vite le désenchantement.
Elle l'écourtait, étonnée de ce langage qu'elle ne connaissait pas, de la subite confiance que krt témoignait cet inconnu. Certainement, il disafit vrai ; lui aussi était seul et souffrait du vide où se perdait sa vie.
Bien souvent, des hommes, de toutes classes, l'avaient abordée; elle les avait évités, fuyant
des fadeurs qui l'écœuraient, elle était restée peureuse des propos orduriers que des vieillards ou de très jeunes gens avaient murmurés parfois à ses oreilles. Dayellui contait, à présent, ses efforts d'artiste, ses espérances ; curieusement, il lui faisait dire sa vie à elle, et, confiante en revanche, entraînée par Taffection vraie qu'elle sentait naître déjà en lui, elle se laissait aller à dire la monotonie des jours pareils, coupés de dimanches que la gêne faisait sans grands plaisirs, mais qui étaient du repos tout de même. Elle adorait les longues promenades hors Paris, pendant la saison ensoleillée, seule le plus souvent ou avec quelque amie sûre : déjà elle prenait soin de marquer son horreur des galanteries, de se montrer réservée et sage — • sans pruderie toutefois, sans aucune affectation hypocrite.
Par les rues populeuses, ils marchaient en causant, ainsi que des amis de vieille date ; Dayel avait offert son bras à la jeune fille, la guidait à travers les groupes jasant devant les portes, encombrant les rues plus étroites.
Il sentait la chaleur de cet avril marchant à côté de lui le pénétrer ; il tenait à sa présence déjà, sans se rendre compte de Tamour soudain éclos en lui pour cette jeune fille, si posée et si femme déjà, d'une netteté d'esprit évidente; mais une crainte l'empêchait de faire dévier la
causerie, de se démasquer trop vite : elle était sage, oui certainement, et elle s'effaroucherait d'une déclaration trop vive, prématurée.
Dayel s'émerveillait intérieurement de comprendre la pureté réelle de cette petite âme, que rien encore n'avait déflorée. Elle devait sûrement connaître un peu la vie ; mais les promiscuités de Texistence journalière ne l'avaient effleurée que pour la mettre en garde ; son instinctive délicatesse, ce souci de blancheur qu'ont certaines âmes l'avaient évidemment préservée des compromissions galantes, des amours hâtifs dont elle ne concevait que la bassesse.
Il n'osait la croire intacte, mais pouvait conjecturer déjà, de ses paroles et de sa simplicité, une dignité qui s'ignorait, mêlée à des aspirations, à des rêves hautains de tendresse sincère. Une telle fille se donnerait ou se refuserait obstinément. Jean était déjà séduit, conquis par cette franchise, cette loyauté d'homme unie à tant de grâce fine, toute une séduction blonde.
Comme ils approchaient de la maison où elle habitait, Dayel osa lui demander son nom. Elle s'appelait Marthe Liveil ; elle ajouta qu'elle était née à Paris, d'un ouvrier électricien et d'une couturière.
« Marthe ! »
Dayel songeait que c'était 'biea le nom qu'il lui aurait souhaité, un nom simple et frais d une douceur blonde comme elle. — Et il obtint de rencontrer Mlle Marthe, le landemain, de l'escorter encore, jusqu'au dénier tournant de la rue. Avant de la quitter, furtivement, il baisa sa main dégantée.
Paris était illuminé maintenant ; les rues faubouriennes avaient cet air de joie des soirées radieuses, où les Parisiens aiment déambuler le long des rues, dans la satisfaction du travail achevé.
Des couples s'en allaient vers le boulevard, des filles, des gens du peuple flânant au long des étalages, des amoureux, des bourgeois en groupes familiaux, barrant les trottoirs de bandes enfantines. Du square du Temple s'envolaient les rires des femmes taquinées, les cris des gamins se poursuivant à travers les allées, des pleurs et des éclats de voix des tout petits, — des disputes gazouilleuses ou piaillardes de passereaux.
Dayel regagnait l'île Saint-Louis, joyeux, oublieux de sa solitude qu'une image emplissait à présent, l'image de la petite inconnue du matin, — impérieuse déjà, peuplant sa rêverie.
Durant des heures, en face du fleuve calme
ON PhEND UNE FEMME 47
OÙ se reflétaient les révei*bères, les ombres frissomxantes et noires 4es gra^nds peupliers des berges, il joua du piaç^o,, évoquant la petite Marthe blonde.
Il revoyait sa démarche calme, ses pieds menus et cambrés, se retrouvait soudain en face d'ejlle, dans le ^^yonuemeut ,de ses yeux noirs, immenses, illumindint son vvisc^ d'une beauté mate, *laotée, se« c?beveux en ^bandeaux d'or, à peine frisottés aux tempes : une petite figure minuscule .0!> roi:i ne voyait d'abord que la lueur ,du regard,, J'^rc ss^nglant des lèvres minces, aubx coins imperceptiblement relevés. — Il sentait sur son-bras la main aux doigts fuselés et roses, gantée de noir.
L'air qu'il jouait à présent s'adaptait merveilleusement aux vers d'une chanson ironique et tendre, dont H n'avait pas encore composé la musique. ^Depuis deux mois déjà, un ami la lui avait confiée : une ronde d'allure ancienne, d'une naïve rouerie, comme celles que chanteqt les grai^d'mères paysai^pes :