LIVRE TROISIEME
Jean Dayel, après son lent déjeuner silencieux, songeait. La mère Machet, respectueuse de son recueillement et craintive, sans doute à cause de son air froid depuis la veille, de sa manière d'éviter ses commérages de bonne femme, Tavait servi discrètement, à la muette. Il avait acheté les journaux, et il les dépliait l'un après l'autre, machinalement, en parcourant les colonnes sans arriver à rassembler ses pensées, à lire autrement que des yeux, les phrases et les mots dansant dans son cerveau des sara-
bandes folles, — « folles », il se répétait ce mot, — déDuées de sens.
Il lisait ou tâchait de lire, curieux de savoir les événements derniers, de se reprendre à la vie. Quelques phrases lui rappelaient des choses qu'il avait vues, — il y avait bien longtemps, lui semblait-il, — les périodiques phases de la vie parisienne, les mêmes et presque identiques à chaque saison, des plaisirs auxquels il avait été mêlé autrefois, des solennités théâtrales où il aurait dû jouer un rôle, — recevoir ou donner de la joie. Des noms d'anciens amis, de camarades d'art passaient devant ses yeux, escortés de louanges prestes ou d'épithètes blagueuses.
Dayel s'interrogeait. Qui donc l'avait pu remplacer à l'Opéra, cette année? Un rival, sans doute? Et puis, que lui importait, après tout ! Un « écho » annonçait l'apparition d'un livre d'un copain, un jeune qu'il avait connu chansonnier obscur, signant des romances fades d'un pseudonyme. D'autres continuaient de produire leur œuvre ou le résultat de leurs besognes. Certains, parmi les nouveaux émergés, vibraient d'espoir comme il avait autrefois vibré, palpitaient à la pensée du triomphe possible, — ou Je Téchec qui les jetterait pour un temps, pour toujours peut-être dans Tobscurité définitive. Lui aussi avait lutté
comme ceux-là et tant d'autres, les puissants et les arrivés, il avait ressenti ces transes, écouté battre son cœur à la veille d'une bataille, haletant d'impatience, tremblant d'espoir et de crainte devant l'alternative redoutable.
Parmi tous ceux qu'il avait connus, quelques-uns avaient gravi une marche de l'escalier pendant son absence ; d'autres étaient restés en arrière, et, faibles, s'étaient laissé piétiner par les forts. Peut-être quelqu'un d'eux était-il mort : lui, il avait été fou.
Le XX* Siècle, — le journal créé par Claude Barsac, — aux nouvelles des théâtres, disait : « Le drame si impatiemment attendu du députépoète, Robert Entoc, la Waïna, est entré hier en répétitions à l'Odéon. C'est sans doute dans le courant du mois de novembre prochain que la première représentation aura lieu, à une date ultérieurement fixée. » Un autre journal, organe ordinaire de la vie tapageuse et galante, le Scapin^ reproduisait, sous une autre forme, la même nouvelle, en y ajoutant des commentaires railleurs. Cela se terminait en queue de scorpion, par un jeu de mots où l'échotîer spirituel accommodait le nom du musicien en manière de gouaille.
Ainsi cette œuvre, — la Waïna, — sur laquelle tant de nobles projets, tant de joies futures s'étaient échafaudés, quelques mois
auparavant, — c'était du bonheur déjà, ces rêves I — d'où tant d'ambitions aussi, et si hautes, étaient nées, verrait la rampe bientôt, vaudrait à son auteur une victoire sans doute ! Et pour lui, berné, bafoué parla foule heureuse d'insulter un malheur, — matière à traditionnelle raillerie, — ce serait seulement l'occasion de se remémorer leur projet de collaboration, annoncé prématurément autrefois, et de rire aux dépens de ses meurtrissures intimes, de sa douleur avivée. C'était cette œuvre à laquelle il avait dû attacher son nom, de laquelle il attendait la gloire définitive peut-être, cette œuvre où, avant sa folie, il avait mis un peu de son âme. Et c'était encore un leurre, cet espoir. Il voyait clair à présent, comprenait le mobile de la proposition d'Entoc, la préméditation de sa trahison calculée longtemps à Tavance ; il avait fait miroiter à ses yeux la pourpre d'une collaboration avec lui, — seulement pour se rapprocher de Marthe qu'il convoitait, de l'adorée, de sa femme qu'il lui avait volée.
C'était aussi une offense nouvelle à ses yeux d'artiste, — car alors, rien, dans les flatteuses et prenantes paroles du poète, ne s'adressait au musicien ; elles allaient uniquement au mari, — au mari, Téternellement ridicule, le cocu d'hier, d'aujourd'hui, ou de demain.
Il rejeta les journaux, furieux, sentant
monter en lui des colères folles à ces pensées. Il s'en voulait à lui-même de cette curiosité qui Pavait étreint, le forçant de chercher des souvenirs de ce qu'il avait été naguère et il s'accusa de vanité stupide. Il se reprocha d'avoir voulu de nouveau regarder la vie et s'y mêler, lui, que l'existence avait leurré au point de lui prendre, pour un temps, son âme.
« Son âme ! C'était pour qu'il souffrît encore de pires angoisses qu'elle lui était rendue ! » Ces mots qui le concernaient, ces phrases, indifférentes ou cruellement moqueuses qu'il venait de lire, dont saignait encore sa blessure soudainement rouverte, tintaient à ses oreilles comme un chant importun entendu dans la rue, un jour où l'on souffre, et que ramène le souvenir douloureux comme un accompagnement obsédant, dont on ne peut plus se défaire, à chaque fois que se ravive la souffrance mal apaisée.
Accoudé à la fenêtre où tant de fois s'était encadrée la fine silhouette de Marthe, l'aimée d'autrefois , Jean Dayel revoyait des scènes de sa longue carrière de bonheur passionné. Une aune, défilaient dans son cerveau, comme des tableaux successifs illustrant un livre, des images riantes empreintes de cette poignante mélancolie que possèdent, seules, les joies mortes.
Puisque, pendant un an, il avait déserté la vie commune, il voulait rester solitaire un temps encore, éviter les rencontres, les yeux curieux qui détailleraient furtivement sur sa figure, enfantine presque autrefois, à force de douceur, les traces de ses tortures.
On le croyait peut-être encore fou; il était un disparu, un dévoré qui n'intéressait plus que des blagueurs en quête de bons mots et de gauloiseries. Encore, pour cela fallait-il que les événements ramenassent son nom, au hasard de Tactualité passagère. Lui, autrefois attendri en songeant aux joies et aux douleurs de la foule, lui,ramoureux,le chantre des humbles, le poète faisant à la fois Taumône large de ses poétiques émotions et des mélodies qu'il traduisait pour elle, il haïssait maintenant cette foule dont il lui semblait voir les yeux moqueurs, avides de se rassasier de sa torture. Ou s'amusait sans doute de la navrante anecdote: c'était l'opinion de tous, et, pour complaire aux pullulantes gaietés du vulgaire, ils s'escrimaient de la plume, à la moindre occasion, les distributeurs de rires, de sourires et de pleurs, à travers les journaux.
Jean Dayel voyait, par ces lectures brèves, comment, à Paris, on forge au public ses opinions moutonnières et suiveuses. [1 suflSt du bon premier qui, bien en vue, donne le
signal, dit ce qu'il faut penser, ou plutôt de celui qui, le mieux, sait résumer les instincts de tous en sa pompeuse et basse vulgarité d'âme, pour déchaîner la bave de Tesprit, la calomnie — basse fille, lâche comme la « blague ».
Robert Entoc serait fêté non point tant à cause du talent qu'il avait déployé dans son drame que pour la publicité de son aventure, — de sa vilenie. Est-ce assez de sa « vilenie » ? De son crime d'amour. De son crimes simplement.
On n'en tiendrait pas rancune à Robert Entoc. Il était un symbole de la force, résumait en ses cabotinages les fourberies latentes, l'adresse d'escamoteur qu'il faut pour charmer le public. C'était son instinct de baladin qui avait rendu Entoc populaire et sa rhétorique assez curieuse pour attirer les regards, même de délicats fourvoyés aux éclats de ses bijoux orfèvres, aux facettes attirantes.
Dayel s'assit, comme jadis dans ses grandes tristesses, dsvantle piano que, machinalement, tantôt, comme autrefois, il avait ouvert. — Longtemps, il répandit pour lui seul, baume bienfaisant à ses pensées, des flots de mélodie, où passaient des souvenirs harmonisés que nul éditeur ne déflorerait. Revinrent en sa mémoire des vers dont il avait aimé la simplicité vraie, la
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douceur modulée en strophes claires, où reuais» sait de Tespoir des douleur» passées, germes de joies neuves d'autant plus vives et plus aimées qu'avaient été plus intenses les défuntes tristesses .
A mesure que s'égrenaient les strophes de cette chanson d'automne, Dayel sentait revenir le calme en son cerveau lassé. C'était vrai, le mot de la vieille paysanne lors de son retour, d'une inconsciente et profonde philosophie ; toute la joie, toutes les peines étaient dans cette phrase : « Pauvre monsieur, tout finit, puis tout recommence, *> Vraie aussi, la parole d'un poète provençal : « Qui chante son mal enchante. » Oui, sans le savoir, la mère Machet avait exprimé, en le synthétisant, le secret des phases successives des humanités éparses, la chute lente du temps où sombrent les tristesses, les plaisirs et les exaltations, les illusions envolées et revenues, — la vie.
Toutefois, il ne voulait plus s'aventurer dans la lutte, au moins pour le. moment. Paris, les relations d'autrefois, les endroits qu'il avait jadis traversés avec Marthe, la si blonde et si frêle, tous deux rayonnant de bonheur, auréolés d'amour vrai, l'effrayaient.
Il irait pourtant chercher sa fillette, rose et blanche, au front nimbé d'or fin, aux yeux
profonds, lumiaQu?^ et clairs, — I4 Marthe, pareille comme une miniature d'enfant au portrait de la femme, en sa mignardise frêle et blonde, en sa minuscule joliesse, à la Marthe qu'il avait aimée. Il Taimait encore, sans oser jse l'avouer, malgré sa volonté, de toute son âme, pour toutes les caresses passées, pour sa faiblesse et sa grâce d'enfant câline, cruelle inconsciemment et pardonnée. Toute sa personnalité, son âme débordante dHnvolontaire tendresse s'élançait vers l'Absente en un élan que Jean ne pouvait enrayer, malgré toutes les révoltes fugitives de sa dignité en lambeaux.
Avec la mignonne, il se ferait une retraite de la petite maison, — la maison des Roses.
Il chanterait pour lui des mélodies qu'il ne chercherait point. A eux deux, ils seraient assez riches. Il enseignerait à la fillette à se suffire à elle-même, intellectuellement, à ne se point leurrer de mots; il lui apprendrait à aimer la Beauté, à la démêler des laideurs humaines. 11 la mettrait en garde contre les illusions décevantes, — contre l'amour.
Mais tout cela, ces résolutions, il le sentait bien, ne pouvaient convenir à une âme neuve et ardente : jeune fille, Marthe pareille à l'autre Marthe, son aimée de naguère, s'éprendrait des chimériques tendresses, comme sa mère, comme lui, comme les autres, parce que — la bouche
naïve de la vieille, justement et sincèrement, dans la banalité vulgaire des mots, l'avait exprimé — « tout finit et tout recommence ».
Jean sortit, comme les jours précédents, cherchant de calmes décors, où gazouilleraient des oiseaux, où chanteraient les voix des branches secouées par la brise et faisant la basse aux frisselis cadencés des feuilles, le murmure de Teau, les battements d'ailes des volatiles effrayés, les bruissements des insectes dans rherbe.
Ses yeux libres de fouiller d'immenses horizons ne se pouvaient rassasier des couleurs en touches vives dont se nuançaient les lointains ; les fleurs l'enchantaient, de la délicatesse de leurs corolles entr'ouvertes, en leur première floraison. Peut-être ne se rendait-il pas bien compte de ce qui se passait en lui, ne voyait-il pas que son âme, de nouveau, était avide de la vie que répudiaient ses lèvres, de la vie de nature où se retremperaient les forces de son être renouvelé, après le sommeil où avait dormi son âme demeurée inactive en une longue détresse, au lendemain des commotions premières, — éteintes les braises de la folie.
Le soir, en rentrant, assis tout seul devant la soupière fumante dont s'évadaient vers le plafond d'odorantes vapeurs chaudes, plus vivement encore que les jours précédents, il
souffrit de sa solitude, du vide de la maison des Roses. 11 songeait à Tenfant, la petite pareille de Taimée, et cherchait à se figurer les changements survenus en elle depuis un an qu'il ne Tavait pas vue.
Elle seule, de ses rires, de son babillage aux syllabes pareilles à des heurts de cristal, de ses vivacités, ferait revivre la maison, dont l'âme s'était envolée avec Marthe, l'alouette blonde, alors qu'elle était partie.
— Vous avez meilleure mine, ce soir, not' monsieur, — se hasarda à dire la mère Machet, de sa voix tremblotante de vieille paysanne habituée aux instinctives servitudes... C'est-y donc l'air de Verneuil qui vous a fait, en trois jours, si rose que, sans vos moustaches, on vous croirait un enfant Jésus ?
— Peut-être, — murmura Dayel en levant les yeux sur la bonne femme, ses yeux clairs et bleus voilés d'incertitude et comme d'une mousseline de tristesse; — nous serons deux demain soir, à table, mère Machet.
— Ah ! — s'écria-t-elle, — vous allez chercher la...
— La petite Marthe, — s'empressa d'interrompre le musicien. Je partirai dès le matin, afin de la ramener...
— C'est du bonheur, monsieur Dayel, d'avoir une enfant dans la maison.
Dayel descendit de wagon, se mêlant au brouhaha des quais de la gare envahie à cette heure par la foule des employés venant de la banlieue chaque matin, par tous ceux qui, quotidiennement, vont et viennent pour leurs affaires et leurs plasirs. Sous le grand hall vitré tamisant le jour grisâtre tombé d'un ciel d'automne, des milliers de voix résonnaient en conversations bourdonnantes, parmi des piétinements, des appels, le roulement des chariots à bagages et des trains arrivant ou démarrant sur les rails luisants et polis, les strideurs des sifflets déchirant Tair, les halètements des machines crachant leur fumée noire.
Un peu troublé dans cette cohue dont il était déshabitué depuis longtemps, le musicien, après un effarement d'une minute, promenait ses regards sur ce décor. — la gare Saint-Lazare
— cent fois traversé jadis, les jours où l'appelaient à Paris des répétitions, des premières, des entrevues avec des éditeurs ou des con* frères.
Tant de fois, les soirs d'hiver, sous la clarté bleue des globes électriques, ils avaient passé là, Marthe appuyée sur son bras, mignonne et provocante, la tête encapuchonnée de dentelle nouée sur sa poitrine, ou friponnement coiffée d'un chapeau minuscule, enveloppée d'un long manteau de soie qui la faisait paraître plus frêle, d'une grâce d'oiselle blonde, aux yeux gemmés. — Ces soirs-là, ils se pressaient vers quelque fête, ou s'en allaient tous deux au théâtre, ou bien encore, indécis de l'emploi de leur soirée, se risquaient dans des lieux de plaisir un peu libre dans la joie des choses interdites et des convenances enfreintes.
Jean Dayel traversa les vastes salles, dans la hâte des arrivants et des partants, et se trouva sur la place du Havre, ébloui tout d'un coup et entraîné par cette renaissance que la vie, grouillante autour de lui, réveillait en son cerveau : il se souvenait clairement qu'il avait fait partie de cet être énorme, monstrueux et magnifique, Paris, l'immense ville.
Et il eut peur de se retrouver parmi tous ces gens qui souffraient et torturaient tour à tour, de peur d'être malgré lui engrené, tenté de s'agi-
ter parmi toutes ces ambitions, ces avidités, ces haines et ces tristesses. Car il redoutait, maintenant, les heurts que lui vaudrait la société des hommes, après quQ, durant toute une année, il avait vécu dans le rêve.
Malgré l'horreur de certains souvenirs, en écho dans sa mémoire^ des. premiers temps de sa folie, — alors qu'on le devait dompter, violemment, comme un fauve — il eut le regret de la paix sommeillante et de Toubli, se sentant trop faible pour de nouvelles luttes — craintif des espérances neuves et des navrances qui en pourraient naître.
Oui, il avait peur de Paris où il faiit être fort, — de la Ville, symbole de l'humanité jouisseuse et torturée, — de la Vie. Décidément, il resterait à Verneuil, avec, auprès de lui, le chant de la petite âme grandissante, Marthe IP, éclose à peine, le bruit de Page de la fillette, qu'il écouterait fleurir, pour ses dernières joies.
Une crainte plus précise assaillit Dayel ; il eut peur d'être rencontré, peur des échos perfides que publierait quelque reporter en quête. Il ne voulait pas revoir ses anciens amis, anxieux à la pensée de leur étonnement, dont il s'apercevrait, de le voir libre. Il s'effrayait de la gêne que lui causeraient des regards connus autrefois, au temps d'idylle, de la raillerie, même imaginaire, qu'il lirait sur des visages
connus. La pitié surtout le révolterait, aiguillonnerait sa souffrance assoupie, évoquant les images vagues de choses estompées dans le brouillard du passé> que ces figures feraient de nouveau présentes, renouvelant son martyre.
Le fiacre descendit le boulevard : du fond de la voiture, Dayel regardait le défilé des activités matinales, sur les trottoirs larges, au bord desquels les arbres se hérissaient, réches, à demi dénudés. Près de dix heures; sur l'asphalte, des passants affairés. Des ouvrières, fillettes habillées de rien, aux minois chiffonnés, révélant d'un détail le désir de plaire, trottins chargés de cartons ou portant au bras des chiffons dans une étoffe noire nouée des quatre coins, portefaix pliant sous une charge de caisses lourdes, petits bourgeois en courses se pressaient. A peine quelques galantins vieillis, affamés de chair fraîche ou des désœuvrés en quête de plaisir facile, indécis guetteurs, flânaient. La vie éclatait, de tous côtés, laborieuse, âpre et intense sur les visages des passants, aussi par l'aspect des maisons, pareilles à des ruches humaines, par le mouvement et le bruit, les allées et venues pressées.
Place de la Bastille, les dernières verdures persistant aux branches des arbres du boule-
vard Henri IV, rappelèrent à Dayel le paysage aimé de Tile, sa vie dans Fappartement ensoleillé de» blonds cheveux de la Marthe d'autrefois. — • Oh ! ces cheveux si blonds de Tadorée, et Ses yeux I — Jamais plus !
D'autres souvenirs de la maison paternelle toute proche, — le paysage faubourien où il entrait, — un moment, lui furent une distraction. D'anciens épisodes de sa vie enfantine revivaient à la vue de certains coins fréquentés naguère : le pâtissier où, au sortir de TéOGle, fréquemment il achetait des friandises; les étalages de meubles admirés cent fois avec des yeux cupides de ce luxe étalé. Des figures aussi de marchandes, au seuil des boutiques, sous les auvents de portes coohères, étaient les mêmes, lui semblait-il, — ou si pareilles, patinées par les mêmes joies et de semblables douleurs.
Enfin^ il arrivait au coin de la rue Grozatier et du carrefour populeux, encombré à cette heure de oharretons surchargés ; autour des marchandes des quatre saisons se pressaient des ménagères, pareilles à des fourmis dépeçant des victuailles dont chaque insecte emporte sa part. — Et la voiture stoppa.
— (c C'est le neveu Jean I Bonjour, neveu!... » s'écria, d'une voix cassée, une grande femme maigre, osseuse, en ouvrant la porte du loge-
ment. C'était une femme sans Age, aux mains rouges et déformées par des années de besogne ménagère, les cheveux bruns, argentés par places, en bandeaux lisses bornant un front étroit, où deux rides disaient la volonté tenace; les yeux assez grands, d'un gris dur, la bouche large, aux lèvres minces, surmontée d'un nez droit renflé à la base, le menton têtu. Sur le buste plat flottait une camisole de laine grise où se carrait la taille fruste, au-dessus de longues jambes, terminées par des savates trouées aux orteils.
— Faut m'excuser, Jean, je fais mon ménage.
— Et Marthe ?
— Marthe va revenir, t'inquiète pas; ce qu'elle a repris c'te petite depuis qu'elle a été malade !... Avec ça qu'elle a des idées de demoiselle, mais ça lui serait passé chez nous.
— L'oncle François va bien ?
— François ! Tiens, il travaille, il n'a pas le temps, lui, de chanter sur un piano, peutêtre...
Elle disait la malchance éternelle et les duretés fréquentes de la vie du peuple ; les longs chômages ^ubis dans la charpente, cette année» François Dayel était brave homme certes et bon mari; il buvait bien un coup, des fois, les samedis, à cause des camarades; mais fal-
îaît voir comme elle le* sermonnait. C'était une femme à poigne, d'une honnêteté rigide, instinctive. Elle ne pouvait admettre des écarts dont elle ne comprenait pas Tattrait et, dure, ne ménageait pas ce qu'elle pensait — en sa cervelle étroite d'illettrée besogneuse et rancunière — des vérités, sans indulgence pour tous ceux qui l'entouraient.
Jean parcourut des yeux les deux chambres pauvrement meublées, communiquant l'une avec l'autre, l'entrée exiguë, avec un retrait sombre, la cuisine où rougeoyait un poêle, près d'une fenêtre donnant sur une cour étroite, d'où montaient des odeurs grasses. Tout cela méticuleusement propre, mais nu, de cette nudité des logis où rien ne semble personnel aux hôtes.
Des bibelots d'étalages forains, des fleurs artificielles dans des vases de verres colorés ajoutaient à la banalité triste, à l'air de misère décente.
La sonnette tinta clair et Jean — le cœur inondé d'une soudaine joie, heureux d'échapper aux regards furtifs de sa tante, curieuse sans doute de sa folie passée dont, sur son visage, elle cherchait les traces — courut ouvrir, d'un bond.
•^— Oh ! fit la fillette avec un joli rire de grande joie, — c'est toi, mon papa ! On m'avait dit que, peut-être, tu ne viendrais plus, il y a
longtemps... et puis que tu reviendrais. Tu vas m'emmener avec toi, et tu me promèneras encore dans les bois, où se cachent les fées, dis, père chéri ?
— C'est comme cela — ronchonna la tante — les enfants ! On les choyé, on les nourrit des mois, et puis ça ne pense qu'à partir, sans dire merci.
Marthe n'écoutait pas ; elle avait posé sur la table les emplettes qu'elle rapportait, puis, assise sur les geuoux de Jean, tenait à deux mains la tête de son père, ses yeux dans les yeux de Dayel, voilés d'émotion douce.
— Oui, — disait-il, — petite Marthe.
— Et puis, tu feras chanter comme les oiseaux les grandes dents noires et blanches de ton piano.
— C'est bien ta fille, cette gosse ! — jeta la tante, — elle ne veut entendre parler que des choses qui l'amusent.
— Elle est jeune, tante Sophie, — fit Dayel.
Le pas lourd du charpentier résonna sur les
marches de l'escalier ; Sophie Dayel ouvrit avant qu'il eût atteint l'étage .
Quand il fut entré :
— Ah ! le neveu est là. Eh bien, petit, je suis content qu'tu sois remis. Faut pas se faire comme ça de la bile pour des bêtises. Ils sont tous les mêmes, ces artistes, des fous !... Eh !
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la ménagère, le déjeunor est-il prêt ? il fait faim, ce midi.
A table, la conversation languit. Le charpentier affectait de traiter Dayel en enfant de peu de raison et la ménagère semblait avoir à cœur de lui être désagréable, avec ses plaintes geignardes, de railler son aristocratie d'instinct, affinée encore dans la petite Marthe.
L'enfant, joyeuse, babillait par minutes, sautant d'un sujet à Tautre, d'anecdote en anecdocte comme une bergeronnette de branche en branche. — Dès que se taisait la voix de la fillette, les phrases bonhommes de François Dayel et Taigre fausset toujours exaspéré de la tante énervaient le musicien, lui causaient une souffrance aiguë. La pauvreté du logis, la vulgarité surtout de ces parents qu'il sentait tellement étrangers à lui, à sa fille si délicate et peinée d'un rien, lui suggéraient de tristes pensées.
Jean songeait qu'elle avait dû pleurer souvent en cachette, sa petite Marthe, craintive des mots durs, des phrases grossières échangées entre les époux, les mauvais soirs de disputes. Plus d'une fois, sans doute, elle s'était vu rebuter, alors qu'elle eût voulu dire les mille choses qui bourdonnaient en sa cervelle d'enfant. Sa mère et lui avaient coutume, autrefois, de lui dire des contes qu'elle écoutait la bouche béante,
puis résumait d'un mot imagé, questionnant sur les choses qu'elle ne comprenait pas, sur les héros, les fées dont ils lui disaient les histoires.
Elle était du rêve merveilleux qu'elle s'était fait, tombée parmi dea réalités navrantes, en contact subit avec les duretés de la vie, les tristesses de la pauvreté, dépaysée soudain, petite âme chimérique, — comme un pastel de marquisette d'autrefois jeté par le hasard aux promiscuités de la brocante, parmi des êtres végétatifs, en qui ne survivait d'autre instinct que celui de la vie vulgaire.
Distraitement, après le repas, Dayel écouta lecharpenlier pleurant misère, réglalescomptes, la pension de l'enfant, sans vouloir discuter rien, dans une hâte d'en finir avec les marchandages. Il se rendit compte de la faiblesse de l'oncle, sentit bien qu'il répétait la leçon dictée par la ménagère, sa tante. De tout cela Dayel concevait, à cette heure, une grande haine pour le peuple, qu'il avait aimé sincèrement, mais dont le révoltait à présent la bassesse d'âme. — Pourquoi ? Les pauvres ont besoin d'argent. Il est plus difficile de se tenir debout à un sac vide qu'à un sac plein.
Avec Marthe, en pimpante toilette de petite fille, — elle avait voulu se faire belle, dans sa joie de partir avec son père, si tendre et si bon, — Jean descendait l'escalier obscur, aux
rampes gluantes où collaient les doigts, égarés par mégarde. Il eut le cœur serré du spectacle de cette maison pleine de cris, d'évidente misère. Bien vite, à mesure que s'éloignait la voiture où Dayel tenait pressée contre lui la petite fille heureuse, les mélancoliques impressions de Jean s'effaçaient dans la joie de n'être plus seul, d'entendre tinter à ses oreilles des mots de caresse, d'écouter les douces paroles de la toute petite aimante.
— Oh ! papa, s'écria-t-elle soudain, tu vou^ dras m'amener là, un jour, quand je serai plus grande ?
Elle montrait l'Opéra, endormi à cette heure, l'édifice où — lui avait-on dit — son père dirigeait, les soirs de bal, un peuple de musiciens.
— Plus tard, — fit Dayel, — mais, ma chérie, tout cela t'effrayera peut-être.
— Non ! répondit-elle, tout de suite, tandis que, d'un geste, il montrait Paris grouillant, enfiévré des heurts des ambitions et des appétits, des rêves et des désillusions, des joies dont naîtront des peines, des désespoirs irrémédiables, — Paris vivant.
Papa! — s'écria Marthe en battant des mains et courant vers son père dans le jardin ensoleillé, — la mère Machet m'a dit que tu dormais, alors je n'ai pas osé venir t'embrasser dès le matin. Et puis, je l'ai aidée, tu sais, la mère Machet... tu verras le déjeuner, papa...
— Vraiment, ma petite Marthe, tu es si forte que cela ? Si tu veux, nous nous promènerons cet après-midi, toute la journée, pour te récompenser ; nous irons dans les bois, au bord de la Seine, et tu t'en reviendras les mains pleines des fleurs que nous aurons cueillies tous les deux.
— Viens voir, papa Jean, j'ai commencé mon jardin, dans un coin où aucune fleur n'était plantée; j'y veux mettre des balsamines, et puis Linois, le jardinier, le vieux qui a une
figure si drôle, comme une vieille pomme ridée, et de tout petits yeux luisants, m'a promis de la graine de soleil, un poirier et des roses rouges. Ça ne te fait rien, père chéri, que j'ai arrangé tout cela sans te prévenir? J'étais si contente!
— Non, petite Marthe, je ne suis pas fâché.
Je pensais que tu t'ennuierais peut-être, seule avec moi dans ce coin de campagne, mais je vois que tu sais te créer des plaisirs. Seulement je veux aussi que tu travailles. C'est vacances pour toi, jusqu'à demain seulement.
Marthe restait songeuse, avançant les lèvres en une moue d'enfant triste, qui n'ose réclamer contre une décision qu'elle sent formelle. Elle avait lâché la main de son père, marchait avec lui à travers les allées, les bras ballants aux plis de sa robe flottante de gros drap uni vert sombre, d'où émergeait la figure toute mince, pâle et à peine rosée, nimbée de la mousse d'or des frisons roux. Au-dessus des yeux d'émeraude claire ou de péridot, pailletés d'étincelles, la chevelure blonde, nouée en houppe, retombait en boucles encadrant ses traits de poupée mignarde et pensive.
— Alors, papa, tu me renverras encore dans une maison triste, ou dans un couvent, où je serais enfermée? Moi qui disais à la mère Machet mon grand bonheur de rester icî^ dans
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les fleurs, avec toi, père, avec des bêtes, le chien qui est mon ami déjà, dans les fléUrs où des oiseaux chantent !
Délicieusement, Dayel écoutait la mélodie, perlée de cristallines sonorités fraîches, que versaient en lui les paroles de la fillette, chagrine une minute à la pensée de Tabandon de sa petite àme tendre, parmi des âmes étrangères, des gens qui ne sauraient pas comme lui Taimer, Comprendre ses désirs et ses caprices, au3tquels elle n'oserait pas dire toutes les idées passant par sa petite tête, de peur d'être grondée.
C'était une phase nouvelle de sa vie que Dayel voyait s'ouvrir plus calme et plus douce, exempte de passion et bien vide encore, mais la désillusion serait moins prompte et atténuée : de longues années s'écouleraient encore, avant qu'il soit forcé de se séparer de Marthe, avant que, devenue jeune fille, prête au mariage, elle fût mûre pour l'amour et la douleur, les décevantes espérances et les navrantes chutes.
Diiyel sourit de voir si désolée la fillette, et, la soulevant à bout de bras jusqu'à la hauteur de sa figure, où, pour une minute de joie de se sentir aimé, son regard s'éclairait d'une lumière passagère !
— C'est moi, mignonne, qui t'appi*endi*ai tout ce que doit i^avoir une femme, du moins
pour Tesprit; et les bonnes sœurs se chargeront de l'apprentissage de tes doigts. En nous amusant, nous deviendrons de grands savants tous les deux, et tu ne seras pas paresseuse pour me faire plaisir et devenir une petite femme. Nous ne nous quitterons que plus tard...
— Oui — dit la petite de Tair décidé d'une qui sait sa gentillesse précoce et sa puissance prochaine — quand j'aurai un amoureux; mais sois tranquille, papa, je le ferai attendre.
Dayel vit, à la façon dont étaient dites ces brèves paroles enfantines, naître chez la toute gamine les instincts de cruauté de son sexe.
Déjà elle laissait poindre un plaisir aigu, né de la pensée d'une souffrance dont elle serait la cause. 11 reposa Tenfant sur le sol et la regarda. Elle était jolie certes, de toute la fine beauté <le na mère, la si frêle et si blonde, qui l'avait rendu fou.
Il s'était assis dans un fauteuil d'osier sous un arbre, à la place même où, par tant de beaux soirs, Marthe, l'adorée si vite partie, s'était assise auprès de lui, au beau temps des causeries alanguies dans la paix nocturne où bruissent les feuilles, en accompagnepient aux: mots d'amour, murmurés à peine, aux versets passionnés qu'alternent des voix lentes.
Dans l'enfant revivaient toutes les beautés aimées, ainsi qu'en une miniature fidèle où
s'évoquait Timage. Le cœur de Dayel battit plus (ort dans sa poitriue; il eut peur, une minute, de recommencer en esprit la dure montée de son calvaire d'amant, peur de la flagellation intellectuelle des souvenirs et des tristesses que faisaient plus lancinantes et plus cruelles les tableaux entrevus dans les lointains du passé, des voluptueuses heures et des caresses qu'il n'aurait jamais plus.
Il fit encore causer l'enfant, voulant s'étourdir de ses caquetages d'oiseau, sans prendre garde aux réminiscences qui l'auraient pu ramener au morne désespoir des jours écoulés dans la solitude de la maison vide, — depuis que son esprit, dans son corps las d'intense lassitude, s'était éveillé, — depuis qu'il n'était plus absent de la vie.
Et toutes ses rancœurs, toutes les songeries grises et noires se fondirent en une crainte, grandissante en son esprit à mesure que, plus avant, il pénétrait dans l'âme de la fillette et démêlait de l'écheveau touffu les embryons de ses pensées, évoquant la femme future ; elle serait sans doute, elle aussi, une source de joies d'où naîtrait de la souffrance, pour d'autres hommes, qui l'aimeraient.
Peut-être l'enfantine grâce de la petite Marthe deviendrait-elle, chez la femme captivante et perverse, le point de départ de navre-
ments et de déaespoirs. U imaginait les déceptions que causeraient plus tard la beauté de sa fillette, ses yeux de pierreries pailletés d'or et ses lèvres tentatrices et trompeuses, sa svelte silhouette où mûriraient les beaux fruits de chair dont meurent parfois ceux qui y portent, trop ardemment et trop sincèrement, leurs lèvres avides d'amour.
Marthe, la petite fille aux yeux clairs où brillaient des étincelles, lui apparut une minute — si frêle, si blonde et jolie, toute pareille à sa mère, si femme déjà, qu'il ferma les yeux, sentant tournoyer en sa tête les chimères douloureuses et les souvenirs tenailleurs des âmes tendres, — l'image d'où renaîtrait — il en sentit le souffle sur son front — l'étreinte du spectre, la folie ! Heureusement, les ailes blanches d'une coiffe, encadrant un vieux visage, tremblotèrent au seuil de la maison des Roses, et la voix de la vieille servante éveilla Dayel de l'halluoination où flottaient ses regards égarés.
Avec Marthe, l'enfant rieuse, il rentra ; et tous deux, assis en face l'un de l'autre, le père et la fillette, parmi des phrases échangées, des gaîtés et des projets puérils où se plut la tendresse de l'artiste, déjeunèrent, la fenêtre ouverte toute grande sur la campagne colorée, dans le 3oleil de midi des beaux jours d'une fin d'été.
if.
Toute la journée, Dayel parcourut avec sa fille des sites aimés. L^enfant s'enchantait des surprises qu'à chaque pas lui ménageait la route, des mûres noires pourprées de suc violet dont se tachaient ses doigts rosés, et des églantines cueillies aux haies du bord des chemins, et des cenelles rouges comme des bétes à bon Dieu que becquetaient des vols, soudainement abattus parmi les épines, de passereaux avides et querelleurs, piaillant à tue-tête en s 'envolant dès qu'un pas humain les effrayait.
Au long de la Seine, ils errèrent, et Marthe se réjouit de se parer des nénuphars blancs que lui cueillit Dayel, et dont, coquette, elle borda sa robe. Puis, elle s'amusa à regarder sur l'eau marcher des bestioles aux longues et fines pattes noires, ridant à peine le miroir uni où les roseaux se brisaient, reflétés aux profondeurs, parmi des frissons d'algues. Ses yeux suivirent le vol des hirondelles chasseresses, poursuivant les papillons diaprés, rasant la surface du fleuve de leurs longues ailes.
Assis sur le bord, écoutant sans en percevoir autre chose que la musique, les mélodieuses harmonies que perlait la voix de la fillette pareille à sa maman, Jean Dayel parcourait des yeux les rives où traînaient en longs rubans les nuances du couchant prochain, les collines vertes et rousses et dorées, lumineuses
par places et violetées. Les lointains gris et bleus où se mourait la lumière radieuse dans des lueurs métalliques, de cuivre, d'or et d'argent, lui apparaissaient comme un décor d'apothéose où se noyaient ses mélancolies, bercées par les chants de la fin du jour, Thymnc des branches remuées, des insectes bruissants dans les herbes froissées, de la brise entre les feuilles, de toute Fagonisante chanson des êtres et des choses, mariée à la voix claire de Marthe, — de sa petite fille, dont se détachait sur le bleu du ciel, entre les arbres, la silhouette blonde ; et dans Tonde clapotante se reflétait le portrait aux contours flous, ondoyant au gré des frissons de Teau, Marthe II*, pareille en miniature, plus blonde encore et plus frêle, à Taimée qui l'avait rendu fou.
Au retour, dans le crépuscule, ils marchaient maintenant dans le silence; Marthe un peu lasse se taisait à présent. Jean Dayel la regardait parfois, sentait monter à ses yeux les larmes de sa douleur ravivée, oubliée par moments, — pour revenir plus vive.
Un oiseau chanta, dont la voix semblait accompagner leur marche dans le soir. Dayel pensait entendre à travers cette mélodie la musique de son poème de douleur. Deux notes, à la fin des strophes du chant, revenaient les
mêmes, plus suaves et plus tristes, plus énervantes à chaque retour, — deux perles en trilles mourants où s'entendaient, pour lui seul, en affirmation désespérée, le refrain du poète : le « jamais plus », obsédant,
dont il se sentait mourir.
Des feuilles sèches, en tourbillons, s'arrêtaient parfois et retombaient dans la poussière de la route; à chacune qu'écrasait sa marche, en un bruit sec, il pensait annihiler à jamais Tune de ses joies vécues dans les beaux jours, quelque souvenir des autrefois radieux fixés dans sa mémoire, pour Téternité de sa souffrance, Tagonie de ses espoirs envolés — dans le froid et la nuit de la solitude irrémédiable, peuplée du fantôme de Tadorée blonde — dont était veuve la maison de leur amour, — la maison des Roses.
Les journaux publièrent, à cette époque, d'innombrables échos concernant le retour des deux amoureux exotiques; la jeune adultère et le député-poète étaient revenus ; on les avait vus au spectacle ensemble, dans les cabarets où, fréquemment, ils dînaient en tête à tête. Et des mots couraient le boulevard, raillant le musicien délaissé.
Entoc s'était lassé de courir avec Marthe des contrées étranges, lassé aussi de traîner en longueur cet exode romanesque. A travers les déserts colorés, parmi l'archaïsme des vieilles villes d^Orient, dans les draperies pittoresques de son costume de cheik bronzé, il avait joué le chef barbare, ravisseur d'une beauté blonde ; il s'était travesti à lui-même, mahométiso, entrant dans la peau du personnage qu'il
s'était créé. Ne pouvant vivre qu'en de successives incarnations, il avait été professeur, poète, bohème, puis député radical socialiste ; il avait, pendant quelques années, paru mari rangé, bon père de famille. Ilvenaitdesecamper, en vedette, dans un rôle d'amoureux nomade.
Mais, homme public, dans toute l'acception du mot, ne permettant à personne d'ignorer chacun de ses gestes, las d'errer loin de son public ordinaire, de se sentir hors de la portée des regards de la foule, des louanges et des blâmes où se plaisaient ses instincts de lutteur en parade, il avait ramené Marthe à Paris, sûr que tous seraient pour lui; il connaissait les badauds, heureux d'applaudir aux faiseurs de tours adroits. -=— Puis, il s'était rajeuni par cet enlèvement.
Pendant deux mois, il promena sa conquête à travers tous les lieux de plaisir, affichant ses amours. Mais il commençait à être fatigué de la jeune femme, dont la mélancolie perpétuelle pendant l'exil qu'il lui avait imposé l'avait charmé, d'abord, comme un signe de sft soumission caressante. Seulement, il ne pouvait s'accommoder de cette perpétuelle tendresse résignée; il n'aimait point ^'attarder aux gîtes d'ampur, dès qu'il en connaissait les routes, une fois cueillie la récolta d'une saison*
L'ardeur même de Marthe Dayel, ses caresses
passionnées^ le sentiment qu'elle s'était livrée toute , sans arrière-pensée de se reprendre jamais, l'irritaient — comme lui créant un devoir imposé malgré lui. Impatiemment, il en supportait la charge, comptant bien la rejeter, dès qu'elle serait devenue trop lourde.
La gloriole de sa victoire sur le mari l'avait poussé à se montrer partout escorté d'une femme très jolie dont le flattait l'amour désintéressé; c'était un plaisir aussi de braver les idées reçues et de se poser, lui, député, faiseur de lois, comme un homme supérieur aux convenances vulgaires, affranchi par son talent, par la liberté de ses pensées, des honnêtetés courantes, — faites pour les humbles et les soumis.
La vanité le retenait encore auprès de sa maîtresse, mais il la connaissait trop décidément, pour y trouver le-charme des premiers temps de leur amour. Elle était trop à lui sans conteste; elle n'avait plus l'attirance des choses défendues et disputées, et, pour cela, désirées plus ardemment.
Puis, Marthe était trop sincère, trop pareille à elle-même en cet amour où rien d'elle-même n'était resté secret. Elle s'était donnée à Robert Entoc tout entière, s'était livrée, corps et âme, dès les premiers jours, entraînée vers lui impérieusement, par une force inconsciente qui
Pavait prise, l'activait comme le charbon en feu meut une machine, inerte d'elle-même.
Elle sentait Entoc se détacher d'elle, elle comprenait bien que le corsaire ne l'aimait plus, ne la gardait que pour l'orgueil de leur liaison, par un embarras aussi d'en finir avec elle, après ses efforts d'autrefois pour la conquérir. — Et, pour le retenir, la malheureuse montrait une ardeur factice, presque de fille, aux plaisirs que proposait son amant^ se masquait de gaîté fausse, détonnant avec sa séduction délicate; mais elle sentait parfois le masque se figer aux traits de son visage dans une crispation de tout son être révolté.
Elle s'accusait elle-même de n'être point envers lui celle qu'il aurait fallu, de ne savoir point s'élever jusqu'aux sublimités de son âme, car elle restait abusée, admirait ses tumultueux et grondants projets pour le rythme de ses phrases d'amour, aussi pour les caresses fortes dont il avait épuisé son corps nerveux de blonde frêle.
Mais elle comprit que c'était la fin, entendit sonner le glas de son amour, lorsqu'elle lut, dans les journaux, des chroniques où des moralistes spéciaux prêchaient le retour au foyer du tribun prodigue. L'un d'eux affirmait que le député socialiste n'appartenait en rien à celles
qu'il avait aimées, que la démocratie le devait revendiquer seul et qu'il fallait maudire la maîtresse qui le volait au fécotid labeur, prenait le bien de tous* La femme légitime --^ celle qui ne compte pas, sous^entendait-ii Sans doute — accueillerait le fugitif revenu, pardonnerait au coupable, heureuse de recevoir au bercail, toujours ouvert pour lui, h ber*gerégaré.
D'autres philosophaient sur les crédulités amoureuses, ou la traitaient — elle, trop candide et confiante -^ comme l'intrigante qui séduit les hommes, les entraîne slMX dangereuses folies. — Ainsi, elle que Robert Entoc avait, durant des mois, attirée, pour la conquête de qui il avait fait miroiter les plus précieux joyaux de son magasin, « c'était elle qui l'avait pris, elle qui l'avait dérobé à l'affection des siens ! » 11 fallait — conseillaient-ils — la rejeter comme un vice et un amusement auxquels le tribun et poète serait coupable de sacrifier son talent.
Dans tout cela, elle retrouvait des mots, des phrases haineuses d'Entoc, le mépris qu'il lui montrait parfois, à peine déguisé, — lui en voulant de son amour trop tendre, des câlineries dont elle l'énervait. 11 l'accUsait d^enrayer l'inspiration, de lui ôter toute force au travail. Même un jour, il avait osé lui dire lui-même qu'elle « lui volait son génie ». Elle n'en doutait plus : ces chroniques, signées de noms de
confrèreSj amis d'Entoc^ avaient été écrites pour préparer l'abandon, au sortir de conversations avec lui; elleë étaient nées des confidences repentantes déversées par le ravageur dans des oreilles de complaisants qui seraient des intermédiaires ^— à la fin de l'étape à travers le caprice — entre la vie indépendante, l'amour libre d'entraves et la situation régulière, conjugale, avec ses avantages, ses commodités.
Aussi) quand Robert, dans la chambre d'hôtel où ils étaient descendus, à leur retour dU Maroc, lui signifia la fin du roman, la rupture, en phrases brèves, de ces phrases auxquelles, trop émue, on ne peut répondre,
elle se mit simplement à pleurer.
Et il était parti tout d'un coup, sans rhétoriques cette fois, — tandis qu'elle fondait en larmes — en laissant cinq billets de cent francs sur un meuble.
Longtemps, — ne voulant pas rester davantage seule, léchée, dans cet hôtel, où tout le monde semblait au courant de son aventure et même de son dénouement — la pauvre petite avait erré à travers les rues. C'était un soir brumeux de fin d'automne, au motaent où le brouillard se troUe des papillons brillants des réverbères entourés d'un halo violet, où la lumière factice et la nuit se mêlent, indécises. Elle marchait, parmi la joie des gens, hâtant le
pas dans la satisfaction du travail achevé, du foyer où Ton va se réchauffer frileusement, se reposer du labeur du jour jusqu'au retour de la tâche quotidienne. Les rires des grisettes joyeuses, narrant leurs plaisirs, les gaîtés jeunes qu'elle frôlait en passant faisaient contraste avec sa profonde tristesse ; tous ces bonheurs simples faisaient plus navrant son désespoir, tous ces rires jaillissant de fraîches lèvres faisaient monter à ses yeux les larmes des nostalgies.
Elle se revoyait paisiblement assise, sous l'abat-jour de la lampe haute, une broderie aux doigts, sa petite fille assise à ses pieds, jouant avec sa poupée, des riens dont l'enfant s'amusait ; et une grande envie de pleurer lui vint, qu'elle retint par honte d'être vue, de laisser entrevoir aux indifférents, — à tous ceux qui s'en allaient vers ces joies, qu'elle avait perdues pour PAutre, le Ravageur^ le GueuXj
— sa douleur profonde, une peine qui Tangoissait, lui étreignait la gorge. Enfin, après être entrée dans un petit restaurant, dont l'avait tentée la salle à peu près vide, sans être arrivée à pouvoir manger quoi que ce fût, la pauvrette alla se coucher — non pas dormir, mais pleurer,
— dans une froide chambre de hasard, louée pour la nuit.
Marthe Dayel ne voulut pas s'arrêter dans rincertitude d'un avenir douteux. Elle n'était point de celles qui tombent de mains en mains, qu'une première erreur entraine et qui se vendent à des amants successifs. Elle sentait trop vivement, d'autre part, quelle avait été sa faute envers Dayel, Tamant, le mari tant aimé autrefois, pour tenter de le reprendre, de lui demander pardon, de le séduire à force de caresses. 11 eût fallu qu'elle s'humiliât devant lui, et sa fierté — malgré toute la gravité de l'offense qu'elle lui avait faite — se révoltait à cette pensée. Il la mépriserait trop, même s'il consentait à la recevoir, à la garder auprès de lui. — « Et puis non ! » Ce n'était pas possible : il avait été fou, à cause d'elle, et sa présence pourrait troubler à nouveau son âme encore débile.
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Certes, Marthe connaissait assez Dayel, pour ne pas douter, par instants, de la possibilité d'une réconciliation, de Thospitalité du moins que, sûrement, il lui eût accordée ; mais une infranchissable barrière se dressait entre elle et lui, faite de leurs deux orgueils, de leurs douleurs ennemies désormais, irrémédiablement. — Non ! C'était impossible. La faute avait été trop bruyante, trop de moqueries et de commentaires, trop de chroniques et d'échos blagueurs avaient grossi le scandale, l'avaient rendu public : quelque souffrance qu'éprouvât Jean d'être privé d'elle, le pardon demeurait impossible, bien qu'il eût désiré cette abdication de toute dignité amoureuse. — Peut-être ellemême l'aurait-elle méprisé de Taccueillir ; et, pour rien au monde, elle ne se fût offerte à la honte suprême d'un refus.
Dans le quartier populeux où Marthe Dayel ava.it autrefois vécu, avant l'idylle, dans cette rue du Temple toujours en rumeur — ruche d'éternel travail, où passent tant d'affairés, dans un tourbillon renouvelé sans cesse de foule industrieuse — la jeune femme avait loué deux pièces, au rez-de-chaussée, dont les fenêtres donnaient sur la rue. Sommairement, elle avait meublé ce logis du nécessaire strict, sa chambre et son atelier, avec des tables dans les embrasures des fenêtres, où elle exposerait ses chapeaux. — Et elle avait repris son métier de jadis, certaine de trouver dans le travail de ses doigts le pain quotidien, une* distraction aussi à sa tristesse.
Dans le décor où, si longtemps^ seule, et
sans ambition, elle avait mené la vie calme et travailleuse, elle oublierait peut-être ses désillusions et finirait par ne plus voir en sa mémoire que des rêves, tour à tour charmants, pittoresques ou torturants comme la réalité, dont enfin elle se serait réveillée.
Tout au long des jours, attentive, Marthe chiffonnait des rubans, les disposant gracieusement sur les chapeaux qu'elle montait, garnissait de velours et de soie, perlait de jais ou de grenaille mordorée dont la mode faisait fureur, cet hiver. Parmi les coques de satin, les chatoiements des légères étoffes, elle posait des ailes d'oiseaux, des bestioles comme prêtes à s'envoler, et qui parfois étaient à la couleur de ses pensées, soit que leurs ailes nuancées de saphir et d'émeraudes, de rubis, de rose ou de turquoise bleutée, s'accordassent avec les souvenirs qu'un rien évoquait malgré elle, soit que les perles noires lui parussent, «à mesure qu'elle les fixait d'un point dans le deuil des étoffes chiffonnées, des larmes versées sur les joies mortes à jamais, un moment rappelées dans sa tête endolorie.
Lentement défilaient alors les scènes d'autrefois, et passaient — images lointaines, comme des portraits de morts aimés, — la figure douce et pensive, aux yeux rêveurs, du mari délaissé, qu'elle n'avait cessé d'aimer au fond.
et Tenfantine figure de sa petite pareille, si blonde et si douce ; et leurs voix chantaient en elle, comme un rappel lointain, quand tinte le son d'une cloche aux oreilles d'un exilé.
Ce jour-là, tandis que Jean Dayel, assis à son piano, laissait aller ses doigts au gré de l'inspiration, la clochette tinta, soudain, à la grille du jardin, où les arbres, à présent dénudés par la brise hivernale, tendaient leurs branches noires vers le ciel grisâtre, pareilles à des bras décharnés de mendiants clamant de froid et de détresse.
Le son résonna en écho dans la poitrine du musicien stupéfait de cet incident, inaccoutumé à cette heure, depuis qu'EUe était partie, depuis qu'avec sa fillette il s'était cloîtré dans sa maison, — aux roses défleuries .
La vieille servante entra, lui tendant une carte de visite.
— Ah ! faites entrer.
Une courte joie illumina ses yeux : tout le
monde ne l'avait donc pas oublié? Quelqu'un se souvenait du Jean Dayel d'antan, du compositeur populaire, le vibrant et passionné semeur de joie. Certes, il redoutait par-dessus tout, à présent, les rencontres d'anciens amis, les regards pitoyables qui eussent pu blesser son amour-propre d'amant et d'artiste; mais, après des mois de solitude, il apprenait ainsi qu'il comptait encore, que quelqu'un se préoccupait de lui, savait enfin la renaissance de son esprit et ne l'abandonnait point, ne le tenait pas enfin comme un lampion éteint au firmament artistique.
La mère Machet introduisit le visiteur, à l'aspect de vieux brave homme :
— Mon cher Dayel, j'espérais vous voir arriver, un beau jour, à la maison, avec de belles œuvres plein les mains, des chansons et des valses pareilles à celles d'autrefois ou plus belles encore, car vous êtes de ceux qui vont en montant... Vous ne veniez pas à moi; je viens à vous.
Le visiteur serrait les mains de Jean, puis, ayant saisi Marthe, la gosseline, sous les bras, il la soulevait jusqu'à sa vieille figure pour l'embrasser.
— Je t'ai vue pas plus grosse que le poing, mais voilà que tu deviens une jolie personne,
une vraie femme...
— Il ne faut pas dire de pareilles choses à Marthe, — dit Dayel — c'est une petite fille très coquette qui pourrait vous croire, mon cher Bernard.
Le nouveau venu, grand et fort, avait une soixantaine d'années à peu près. La figure, au front large et haut, s'éclairait de deux yeux d'intelligence, deux prunelles profondes et douces, lumineuses. Les traits réguliers, empreints d'une expression de calme sérénité, étaient nobles et sympathiques.
Musicien quelconque, François Bernard avait de bonne heure renoncé à pondre des œuvres faciles, dont le désespérait le succès relatif. Ne voulant pas s'enliser en la médiocrité dont il se rendait compte, continuer à diluer en musique étriquée les inspirations qu'il rêvait grandes, sans parvenir à les exprimer, il avait renoncé à faire œuvre personnelle; mais, aimant l'art et les artistes, il profita d'un héritage pour s'établir éditeur musical, certain de continuer à vivre parmi ceux qu'il aimait, dans l'atmosphère spéciale qu'il ne pouvait se résoudre à quitter, malgré sa retraite.
Il avait apprécié Dayel pour la sincérité éparse dans ses œuvres. Il l'avait, le premier, accueilli, poussé, l'encourageant sans cesse et le prônant partout selon ses vrais mérites.
pour la poésie simple dont étaient imprégnées ses compositions, la grâce et la fougue unies de ses rythmes, originaux souvent, dès que le musicien s'envolait hors de la production courante où la nécessité l'avait un moment parqué.
— Va jouer au jardin, ma petite Marthe.
L'enfant partie, Dayel osa demander à son éditeur des nouvelles de Paris, des camarades, en évitant tout ressouvenir de ses mauvaises heures. Et le bonhomme chercha à réveiller l'orgueil artistique endormi, suscita l'émulation du musicien, en lui présentant les progrès de ses rivaux, leur marche en avant dans la bataille parisienne. — 11 rappelait à Dayel les succès d'autrefois, les chaudes acclamations du premier soir où, à l'Opéra, parmi les paillettes et les dorures, les chatoiements des couleurs et les tintinnabulants grelots, il avait conduit le bal.
Jean s'était réveillé, en effet, à ses paroles, mais d'autres souvenirs parallèles l'avaient assailli qu'il ne put contenir. Il déversa dans le coeur de son vieil ami, celui pour lequel il n'avait cessé d'être présent, de compter parmi les artistes, toutes ses rancœurs — son infini désespoir d'être seul, depuis qu'Elle était partie. Il dit tout, son impuissance à la vengeance et sa folie, ses souffrances d'oiseau désaccouplé,
ÎW LE COUCOU
ses nostalgies de lâcheté amoureuse, qui Tentralnaient encore, faisaient crier sa chair à l'appel de la chair blonde dont il ne pouvait affranchir son souvenir sensuel — son âme dépareillée aussi, incomplète depuis que Marthe était partie.
Il dit sa haine contre l'ami traître, sa désillusion navrée de Taffection déçue. Il dit comment il avait, en son malheur, pénétré la fausseté des hommes, la vanité des amours sincères, si soudainement bouleversées par l'apparition d'un cabotin de passion, Téblouissement de ses fausses pierreries.
Bernard le consolait, lui prêchant l'oubli:
— Mon cher ami, il faut puiser dans TefTort nouveau le courage d'édifier votre œuvre en Beauté, de refaire votre vie. Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas rester à l'écart. Il faut reprendre part à l'existence, le plus possible, si vous ne voulez, en ce volontaire exil, être emporté de nouveau dans la folie, roulé, meurtri par la vie dont on ne s'affranchit pas ainsi, malgré elle. La vie parisienne — continuait le brave homme — c'est-à-dire tous ceux qui la composent, n'admettent pas qu'on les répudie.
Puis l'éditeur, en chaudes paroles, rappela à Dayel qu'il se devait d'édifier l'existence de sa petite Marthe, de duveter son avenir de tout le bien-être dont il la pouvait entourer.
Bref, il demanda au musicien une suite de danses, qu'il publierait, aussitôt terminées. Car il fallait que Jean Dayel rentrât dans la bataille avec des œuvres inédites, inaugurant ainsi une nouvelle existence.
Et le soir, au diner, Texcellent homme fit causer la fillette; il égaya Dayel par des anecdotes parisiennes que Termite ignorait. 11 dit les derniers surnoms épingles dans le monde théâtral : Dinah Samuel^ Tillustre comédienne dont l'haleine rancit en vieillissant, la Présidente des Odeurs dramatiques ; M"® ***, la grosse cantatrice: Tanagra double; — Dayel sourit et dit :
« Je ne lis plus les journaux, tant j'ai pour d'y trouver mon nom. »
Cette visite cordiale réconforta Jean Dayel, en le replaçant dans l'atmosphère où, fatalement, il devait vivre. De se remettre au travail, de chercher à fixer en phrases harmoniques toutes les inspirations nées des choses qu'il aimait — du chant des feuilles, des babils d'oiseaux et d'enfants, de la musique de Teau bruissante entre les herbes, des couleurs en accord avec les mélodies de la vie, de Tamour des choses et des êtres, — il se sentait renaître. Tout son esprit vibrait à nouveau du bonheur indicible d'enfanter le plaisir des autres dans sa douleur personnelle.
Il commença de revivre en réalité, de se reprendre à la lutte, d'autant que d'autres éditeurs le vinrent solliciter. Il dut recommencer à donner des romances, des marches, à noter
les vibrations vivantes encore en sa mémoire. Et, peut-être, ce fut là le salut.
On avait appris son retour à Tactivité. Des amis revinrent. On oublie facilement ceux qui ont cessé de se montrer, arrêtés aux fossés du chemin, devenus pour un temps négligeables :
mais les amis resurgissent, aux premiers événements favorables, quand le ciel s'éclaire, au retour du soleil.
Des collaborations projetées furent remises en œuvre; Dayel jouissait d'une notoriété suffisante, avant son malheur et sa folie, pour qu'il fût impossible que, à sa réapparition, des directeurs, des marchands — tous ceux qui vivent des productions des artistes — ne vinssent frapper à sa porte, dans Tespoir d'un succès à obtenir. Le mouvement fatal s'accentua d'autant plus que tous espéraient une vogue factice, des bénéfices accrus, car, après tout, le scandale faisait au nom de Dayel une incessante réclame, dont les intermédiaires profiteraient. Sûrement, tout ce qu'il ferait se vendrait, serait enlevé, grâce à cette badauderie parisienne, — après une telle réclame.
Jamais, d'ailleurs, Jean Dayel n'obtint de succès plus mérité. Aux dons de nature qui naguère lui avaient valu sa popularité, s'étaient jointes des aspirations d'une source plus haute. De la douleur passionnée, les échos de son
amour déçu, de ses tortures, traversaient, par moments, les plus entraînantes compositions du musicien retour d'exil, jetant, dans la joîe résonnante des valses, de lointains appels nostalgiques, des cris auxquels succédaient des cascades ironiques de rire fou. Dans tout cela, passaient des mélancolies, des impressions d'automne où, dans les feuilles à demi mortes, gazouillent des oiseaux, sifflent les merles moqueurs : dans tout cela, des alternatives de soudaine, d'éclatante lumière, de crépuscule et de ténèbres ; puis comme Tappel de Taurore — une aurore qui semblait ne jamais venir.
Souvent, à présent, Jean Dayel devait aller à Paris, et il n'en éprouvait plus les mêmes révoltes. Mais chaque décor, déjà vu au temps de son bonheur, le faisait tomber en mélancolie. 11 avait tenté de distraire ses sens, de les tromper à l'aide de ressemblances vagues ; mais ces tentatives ne faisaient qu'aviver en lui les plaies rouvertes du souvenir des tendresses perdues. — Oui, les vénales amours des passagères blondes dont les yeux, le nimbe d'or avaient, une minute^ aidé à l'illusion voulue, l'avaient déçu cruellement. Et, dans la lassitude épuisée des lendemains, il sentait comme un remords des infidélités faites à son rêve — demeuré intact en son cerveau.
Souvent, lorsque ses affaires l'appelaient à Paris, il s'était attardé à rôder dans les rues, où il s'était, autrefois, promené avec Marthe. — La tristesse de novembre, la brume du soir voilant ces coins de Paris, qui faisaient partie du décor de son amour en lambeaux, endeuillé, semblaient accorder leur aspect hivernal avec sa peine intérieure. Notre-Dame, la Cathédrale, ne brillait plus des éclats du soleil dans les verrières; la pluie lentement dégouttait des gueules des guivres fantastiques, des bouches grimaçantes, des faces humaines aux hideuses contorsions.
Les gouttelettes tintaient en s'écrasant sur les pavés humides et noirs des rues, chantant à ses oreilles une chanson lente et monotone, lugubre accompagnement à ses pensées, une à une présentes, puis effacées, fondues dans les successifs tableaux remémorés, comme chaque goutte, sur la pierre, efface Tautre.
Rue d'Arcole,etlelongdumarchéaux Oiseaux, entre les catalpas aux branches bizarrement noueuses et tordues, — de rares passants. Le bitume se tachait des larges taches brunes des feuilles mortes, los feuilles qui, par les beaux jours, ombrageaient les cages amoncelées, pleines de gazouillis, — les brochettes de bengalis entassés, pareils à de mouvantes pierreries, les oiseaux apprivoisés, sur leurs perchoirs de bois blanc, les groupes de curieux, d'ache-
teurs et de marchands autour de ces gaîtés, dans une claire atmosphère de bien-être simple, parmi Fenchantement des rires extasiés des fillettes, devant les oiseaux mignards. — Les branches dénudées dépassant les murs de r Hôtel-Dieu, à la place où, pour la première fois, il avaitparléàMarthe, se dressaient, comme menaçantes à présent, par-dessus la balustrade.
Il avait appris par des échos, par les chroniques scandaleuses, la rupture de Marthe avec Robert Entoc, les efforts tentés par les amis du député — et leurs entreprises — pour le réconcilier avec sa femme abandonnée, le rendre à son foyer, repentant, par lassitude. Il savait, — par un journal lu par hasard, un matin, — le sort de Marthe. Un reporter diligent Favait reconnue sans doute, en la rencontrant, et il racontait le dénouement de Taventure. Jean Dayel pensait à la misère probable de sa Marthe tant aimée, la si blonde et si douce, en qui il avait mis la moitié de lui-même, — dont il restait pour toujours dépareillé.
Pendant de longues soirées, il rôda, à la nuit tombée, dans les rues avoisinant le logis de Marthe. Bien des fois, après des journées de courses à travers la ville, ses pas, inconsciemment, l'avaient conduit vers la rue populeuse, dans le gazouillement du retour des ouvrières, •encombrant les devantures des marchands de
rubans et des libraires, achetant le journal du soir, puis s'égrenant une aune, comme s'en vont des moinelles emportant chacune un brin d'une grosse mie de pain trouvée sur la route.
Il s'était approché parfois jusqu'à pouvoir lire sur les vitres le nom de jeune fille de Marthe — qu'elle avait repris par une délicatesse dont il lui sut gré. Les gens, à le voir passer et repasser, avec des précautions craintives, avaient dû le croire un amoureux timide qui redoute d'être vu, de fâcher l'objet de son affection par une démarche indiscrète.
Peut-être, quelque commère voisine avaitelle remarqué cette furtive surveillance, ces regards avides d'apercevoir, entre les chapeaux étalés, la frêle silhouette noire, le cher ovale fin nimbé de frisons roux, les yeux adorés.
Peut-être avait-on parlé à Marthe de cet amoureux rôdeur, peut-être, à cause de ses allées et venues, de ses fréquents retours aux mêmes heures par cette rue, l'avait-on taquinée. Il se pourrait qu'elle le vît passer un jour, qu'elle s'aperçût de son manège, que son cœur battît aussi à la pensée de son amant d'autrefois, de son mari resté Tadoraieur extasié de sa joliesse blonde.
« Ah ! — songeait Jean Dayel — si sa chair pouvait entendre le cri de ma chair, l'élan de tout mon être vers elle — vers ses yeux —
pierreries de rêve ! vers sa bouche, f eur enlr'ouverte, vers ses seins, vers son mystère auréolé de chaudes blondeurs. » Plusieurs fois, il fut sur le point de sonner à la porte du logis de celle dont il ne pouvait répudier le souvenir, toujours vivant et vibrant. Alors, tout à coup, surgissait en son cerveau Robert Entoc, grandi par rhallucination, à Taspect de gladiateur. Et, soudain, Dayel évoquait de lubriques images:
sa femme, Marthe, la si frêle adorée blonde, dans les bras de l'autre. Et il se torturait de l'imaginaire spectacle des baisers dont il salissait les mystères de ce corps bien-aimé, de ce corps dont ses lèvres, irrémédiablement, étaient bannies.
11 s'enfuyait alors, affolé, comme s'il voulait fuir d'obscènes faunes qui l'auraient poursuivi. Et c'était les navrants retours à Verneuil, vers la maison des Roses, dont l'âme — malgré la présence de la petite Marthe, toute pareille, comme une minuscule statuette, à une femme — ne battait plus pour l'esseulé. Allons ! il fallait rentrer, dans la nuit et dans le chagrin, entre les arbres fantômes, jusqu'à la maison, aux murs blancs, où toutes les roses étaient mortes.
Jean Dayel avait retrouvé son succès d'antan ; peut-être sa notoriété, du retentissement de son malheur, s'était accrue. Des œuvres de lui avaient une nouvelle vogue ; un bien-être plus grand en était résulté pour Marthe, la petite fille, dont la galté d'oiseau lui avait inspiré parfois, malgré sa persistante mélancolie, des mélodies gracieuses et fraîches, d'une inspiration ingénue.
Deux partitions, — l'une ancienne, d'opérette, — l'autre, d'un ballet pantomime, achevée depuis sa guérison et son retour à Verneuil, faisaient de Jean Dayel un homme en vue, une célébrité estimée, de second plan. Il était de ceux dont le talent très personnel, sincérité, trouvailles heureuses spontanées, plutôt que dcience, ne portent point trop ombrage ; sans
ombrage, sans discuter âprement la valeur de ses œuvres, on se laissait prendre au charme qui s'exhalait d'elles.
Malgré son aversion des premiers mois pour la société dont il avait souffert — pour les confrères surtout et tous les figurants du monde artificiel où il avait naguère vécu, qu'il avait traversé avec Marthe, dans la joie rayonnante de son amour radieux, à l'aurore — il dut se mêler forcément au tourbillon parisien, se montrer à nouveau dans les milieux où le forçaient d'aller sa profession et son art.
Ainsi, la vie, lentement, avait conquis le musicien, berçait sa douleur de ses harmonies. Dayel laissait couler les jours dans la douceur endolorie des chagrins remémorés, que le temps patine de brume, efface à l'horizon intellectuel, troué deei, delà, d'une lueur de souvenir plus net. Parfois, dans le silence de l'âme triste, éclate une rumeur, un cri rappelant une douleur oubliée, et des scènes revenues aux yeux intérieurs, des mots, rappelés, sont torturants, comme un heurt à la place où s'est fermée une vieille blessure.
Dayel voulait parfois s'étourdir, cherchait en des voluptés passagères, dans l'ardeur d'une vie intense, surchauffée de travail ou de plaisir par crises, l'oubli ; puis, écœuré, il revenait au calme de la maison des Roses, aux rires de
Marthe et, pour un temps enclos en ses songeries, travaillait, laissait s'écouler ses navrances, ses clairs souvenirs heureux, s'abandonnait à rimmense joie d'épandre ses pensées, de confier son cœur tout entier aux rythmes entremêlés, d'y faire palpiter ses bonheurs défunts, des ressouvenirs de sa folie, ses regrets — son présent fait d'angoisse poignante — de se griser en des minutes d'enthousiasme musical, — de se consoler enfin, dans la calme sérénité du travail.
Au fond d une baignoire, dans le brouhaha des conversations de fauteuil à fauteuil, Jean Dayel écoutait, cherchait à saisir quelque phrase se rapportant à ses pensées, les appréciations portées par les spectateurs sur Robert Entoc, les présages de succès ou les assurances de certains, annonçant un « four noir ».
Des anecdotes circulaient, sans nul doute, où son propre nom était mêlé, des historiettes comiques ou galantes, des récits des frasques antérieures du député dont le second accès de poésie dramatique encombrait les propos de Paris. Des admirateurs d'Entoc clamaient leur enchantement d'entendre tinter à leurs oreilles le riche cliquetis de ses rimes, le chatoiement des épithètes sonores. D'autres blaguaient sa fugue amoureuse, commençaient de déboulonner
l'idole, dont leur apparaissait, — sous le clinquant de ses mots à reflets, — le vide.
De tout cela, Dayel n'entendait, ne percevait rien qu'un bourdonnement vague, d'où surgissait, à ses oreilles attentives, le mot synthétique de l'œuvre et du poète en même temps, le propre nom de l'auteur, comme un refrain au chœur des louanges et des critiques : « Entoc !... Entoc!... Entoc!... >) La Waïna^ sans musique, serait tout à l'heure représentée pour la première fois devant le public, et TOdéon était en fête de cet événement, quasi-officiel.
Peut-être cette pièce attendue, le scandale déchaîné par Robert Entoc, le bruit fait autour de lui à cette occasion, désenguignonnerait le second Théâtre-Français. La salle, peuplée d'élégances, où se pressaient tous ceux qui « n'en manquent pas une »; puis, au parterre, des jeunes gens, étudiants avides de belles paroles, heureux d'assister à cette solennité artistique. Ils admiraient le poète parlementaire, pour les légendes qu'évoquaient sa stature de corsaire normand, sa barbe rousse et ses yeux de fille.
Dayel était venu là, obéissant à une force inconsciente agissant au fond de lui-même sans qu'il y pût résister. Quelque chose de lui était resté attaché à ce titre, la W aïna^ à cette œuvre qu'il avait aimée de tout ce qu'y avait ajouté
son personnel effort au temps où il travaillait à traduire en rythmes sa pensée unie à celle du poète, où, dans un élan passionné de toute son âme artiste, il incarnait en lui-même et donnait une forme précise, selon la beauté qu'il rêvait, à ces héros devenus siens, autant pour le moins qu'ils appartenaient à leur primitif créateur, à rimagination du poète. Dayel se disait aussi, ^ malgré qu'il voulût chasser Timportunité de cette pensée, qu'il se pouvait qu'elle fût venue : et leurs âmes — Tune et l'autre désabusées du mirage qu'avaientfait naître en euxles rutilances de l'ami traître, — déçues toutes les deux, en même temps, écouteraient se résumer véridiquement, — à travers le brouhaha des éloges et des blâmes, dans les syllabes sonores où se peignait toute la personnalité du prestigieux illusionniste de la pensée, — le verdict : « Entoc ! Entoc ! . . . »
A la fin du troisième acte, après le baisser du rideau sur une tirade de vers colorés, aux rythmes capricieux et brisés de rimes imprévues habilement entre-croisées, le public s'était prononcé. Des centaines de mains avaient battu. Le clinquant, un coup de plus, avait séduit les spectateurs; si scintillantes étaient les pierreries assemblées qu'on n'en cherchait pas les tares, que l'on n'apercevait point la
monture, tant Tassemblage en était harmonieux. Des oreilles satisfaites, l'harmonie ne parvenait point à l'âme, mais la trompait d'une émotion indéfinie, comme vous poignent des musiques tziganes, endiablées, sans qu'on les puisse traduire en rêves précis.
Le rideau baissé sur le troisième acte, tous les regards se portent, on ne sait pourquoi, curieux, admirateurs naïvement ou narquois, vers la loge présidentielle, où trône le Chef de l'Etat, entouré d'uniformes, où les lampes électriques mettent des scintillements d'or, accrochés aux aiguillettes, aux épaulettes des officiers, dans la pénombre du fond de loge. Un peu en avant de lui, raide en une armure de soie, Mme Félix Faure dresse la carrure de son buste, forte et le visage couperosé, flanquée de la haute et lourde silhouette de sa fille, au profil junonesque.
11 y avait encore un acte.
Les péripéties du drame, dans la splendeur des décors lumineux ou sombres, se déroulent; les acteurs clament les gloires fabuleuses des légendes hindoues, suivis en leurs moindres gestes par les yeux fiévreux de la salle.
Dayel, emporté par la chanson versifiée, palpitait d'émotion poignante, à la pensée qu'il aurait pu, — sans la cruauté des êtres et des événements, sans la fatalité désespérante
des faiblesses hideuses et des tares secrètes, hypocrites — avoir sa légitime part de ce triomphe, pour en rapporter à la bien-aimée, restée la sainte, nimbée d'amour, le mérite et la Joie . 11 s'enrageait à la pensée de la beauté extérieure manifestée par l'œuvre du poète, encoléré de ses propres vibrations involontaires sous le choc des rimes ensorceleuses, contrastant avec la laideur de cette âme de bateleur vil, mensongère et batailleuse pour le mensonge même qu'elle a créé.
Le quatrième acte s'acheva dans un tonnerre d'applaudissements réitérés, qui recommença, de plus belle, à la proclamation du nom de l'auteur. La foule, cependant, commence de se lever pour partir, lorsque, dans les couloirs, un remous se produit, ramenant au long des murs ceux qui, les premiers, se hâtaient de sortir, avant l'encombrement des fins de soirées. Une rumeur court de bouche en bouche ; le Président a demandé l'auteur et les principaux interprètes de la pièce, pour les féliciter.
Dayel a gagné, par hasard, une place voisine de l'entrée de la loge ouverte du Chef de l'État et, ne pouvant s'évader, il reste là, immobile, regardant se mouvoir, entre les tentures rouges, les scintillements des uniformes chamarrés, les figures.
Mme Félix Faure et Mlle Lucie Faure —
la Dauphine — sont à demi détournées ; entre elles se tient un chef de bataillon d'un certain âge, très brun, malgré des fils d'argent dans sa chevelure, les moustaches relevées en pointes raides, dans un visage aux yeux gris et vagues, le nez rouge aquilin, Tattitude rèche, malgré un véritable désir de se montrer aimable. Un général, moustaches blanches retombant en lourdes virgules autour d'une bouche aux larges lèvres joviales, un élégant jeune homme en uniforme de lieutenant de hussards, expriment par des gestes rares, obséquieux dans leur rectitude, un respect de courtisans. Le Président de la République, en habit de soirée, gilet blanc, ganté de blanc, Toeil atone vitré d'un monocle, résigné — semble-t-il — à une majestueuse corvée, gonfle son cou, cherchant la pose, dans une volonté de dignité soucieuse des regards.
Un murmure passe. Par les couloirs, un cortège s'achemine verslaloge officielle. Robert Entoc plastronnant, superbe toujours et semblant à l'étroit dans le costume moderne, s avance donnant le bras à sa principale interprète radieuse. Derrière eux vient le directeur du théâtre, et, par couples, les pensionnaires, — cabotins et comédiennes graves et dignes, — conscients de la solennité de cette présentation, pareils en leur gourme au défilé d'une noce
bourgeoise, dont chaque membre aurait, avant la fête, pris des leçons d'un maître à danser.
L'entrevue, courte, est cordiale. — Le Président de la République, une main sur l'épaule d'Entoc, familièrement, le félicite avec la bonhomie royale d'un souverain populaire ; puis c'est le tour des autres. Chacun reçoit un mot aimable, une parole de félicitation un peu dédaigneuse. « Le Roy complimente ces messieurs et ces dames de la comédie, » murmure la voix « rosse » de Verdet, le peintre toujours gavroche.
Jean Dayel n'avait perdu aucun détail de la scène ; sans pouvoir en détourner ses yeux, il avait vu le tableau — une lithographie de supplément populaire, en son arrangement préparé de photographie en couleur. Et toute rironie lui apparut de la vie moderne, du rôle que jouent dans les renommées, dans la gloire, — la parade et Tintrigue, sauvant le reste, dans l'insoucieuse débandade de la valeur morale négligée, laissée au rancart comme un obstacle gêneur.
Toutes les amertumes et tous les chagrins causés par ce triomphateur, — le saltimbanque dompteur de foule, — s'évoquent en lui, et les , tableaux de son bonheur d'autrefois détruit à jamais, la détresse de Marthe.
Robert Entoc, cependant, reprend sa place en tête du défilé, au bras de l'actrice radieuse.
Dayel voit venir, droit vers lui, la face brune du ravageur et il sent l'ironie de ses yeux ; alors, tout à coup, une suprême colère l'emporte — faite de toutes ses rancœurs, de ses souffrances totalisées et de sa haine subitement déchaînée en un retour de soudaine folie.
Lui — le victorieux — ne voyait rien, gonflé d'orgueil, repu de succès. Il marche hautainement, sans regarder même les gens qui l'entourent, plein de la conscience de sa célébrité, parmi l'admiration provoquée par lui, — litière à son orgueil.
Jean Dayel, debout, — blanc et noir — parmi les spectateurs entassés, les toilettes chatoyantes gemmées des parures des femmes, perd le sentiment du réel, est étreint, tout à coup, par un cauchemar étrange, impérieux.
Avant qu'un mouvement pût être perçu, lui, le torturé d'amour, le bon et doux mari dont vibrent toutes les fibres au regret de sa bicnaimée que l'autre a prise, il lève son bras armé d'un revolver ; deux détonations éclatent dans l'effrayant silence d'une seconde tragique où résonne un cri strident et profond, un cri de béte frappée à mort, puis le bruit d'une chute, un coup sourd. Au milieu du couloir, gît le grand corps d'athlète du député fameux, tombé à la renverse, inanimé.
Les yeux, à demi clos, se révulsaient sous les cils roux, et la bouche demi-ouverte gardait un rictus où de l'orgueil se mêlait à l'ultime expression de souffrance. Du front, vers la tempe droite, im mince filet rouge découlait, noyait sa pourpre dans le tapis rouge; sur le plastron blanc, des rubis sanglants perlaient...
Un moment d'affolement ; le public houleux, de tous côtés, se ruait pour voir. Puis le reflux, les gardes repoussant les curieux, brutalement presque, malgré les protestations violentes, les cris des femmes apeurées. Dayel voyait, entendait tout cela, dans le rêve qu'il vivait éveillé : il percevait la galopade effarée des ouvreuses par les corridors, les pas pressés des employés du théâtre survenant ; il les voyait emporter vers la scène le cadavre déjà rigide, inerte.
Par un bizarre dédoublement de son être en son hallucination, Dayel suivait la foule, mêlé à elle, écoutant les opinions émises sur la fin du drame — de ce drame que lui, Dayel, d'un geste, avait dénoué. Son nom à lui surgissait des bouches, en face de celui de Fautre, qui avait défait sa vie. « Dayel ! Entoc ! »
Jean songeait, sans aucun remords, il avait tué, instinctivement, malgré sa douceur native. C'était trop fort aussi de le revoir — ce voleur
— acclamé, applaudi de tous. Voleur ! Tétait-il moins que ceux qui dérobent, la nuit, de l'argent, des bijoux ? Lui, il avait volé Marthe — le joyau de sa vie ! Et cela rien, — pour elle, ni pour lui, ni pour leur petite fille, ne pouvait le réparer. C'est pourquoi il avait agi, tué le vilain oiseau, le coucou qui fait son nid dans le nid d'autrui ; il avait bien fait.
Cependant, la foule s'écoulait vers les portes, et il croyait entendre bruire à ses oreilles des appréciations où se continuait le songe. Dans Tescalier, on commentait les causes du crime ; le nom du meurtrier, de lui, Dayel, — le martyr devenu justicier, — courait sur toutes les lèvres, nuancé de toutes les expressions de pitié, d'approbation aussi dans un subit entraînement de l'âme collective :
— 11 est fou, disait une voix, c'est l'acquittement cert/iin.
— L'autre ? Bah ! une majestueuse crapule.
— Certes, c'en était trop, qui de nous aurait agi autrement dans les mêmes circonstances.
— C'était atroce aussi, ce spectacle, pour lui.
— Je l'ai vu, quand on l'a emmené, — faisait une voix argentine, entre les colonnes des galeries, dans un groupe. — 11 est petit et châtain, avec de grands yeux bleus, où passe du rêve.
Sûrement, il n'est pas méchant.
Dayel, dans son imagination vengeresse, de-
meurait accoté à Tune des colonnes latérales et regardait s'écouler la cohue des spectateurs et des spectatrices. Les groupes s'illuminaient un moment, en franchissant Tespace de clarté blafarde où rayonnait le cordon des lampes électriques. Des femmes passaient, radieuses de beauté, emmitouflées de fourrures soyeuses et de froufroutantes étoffes claires; des joyaux dans les chevelures, aux cous et aux mains, scintillaient d'étincelles multicolores, flammes luxueuses de richesse et de joie. Il vit sortir, en tête de leur escorte, le Président de la République, sa femme, sa fille ; brillèrent à ses yeux les chamarrures des uniformes. Des gens connus, politique, arts, lettres, finances, — toutes les vanités et les tares brillantes acceptées, — défilaient.
Des mots, r^e/s, frappèrent soudain les oreilles du musicien, des rires, tout un brouhaha qui Tarracha brutalement à Thallucination du crime. Il avait agi, tué le coucou, mais dans son rêve seulement. Ce meurtre n'était, heureusement, que dans son cerveau malade, encore et toujours douloureux.
Éveillé, il se demanda, une minute, avec Pinquiétude haletante des intérieures interrogations sincères, s'il n'était pas en train de redevenir fou comme autrefois.
La fraîcheur de la nuit, quand il fut dans la rue, le rasséréna et lui permit de se retrouver. Il haussa les épaules et se redressa, regardant les spectateurs hâtifs vers leurs voitures et des fiacres. Des couples semblaient heureux. Autour de lui rien n'était changé; tous — et tout — vivaient de même que jadis; et lui dans le tourbillon n'était qu'un atome, ballotté au gré de cette existence parisienne, engrené.
Dans cette foule, chacun avait quelque grave souci; sous des masques d'indifférence ou de sourire passaient bien des chagrins inconnus, des préoccupations impérieuses, des ambitions insoupçonnables; des tentations même, — et peut-être des remords, — de crimes hantaient ces gens; mais rien ne signalait leur bourrellement sur les visages. A eux tous ils formaient un bizarre mélange de sentiments, de sensations, de peines, de joies, d'indifférences et de scepticismes, comme en une rivière se trouvent l'eau claire, le gravier, la vase, les algues jolies, les fleurs d'eau, et tout cela forme une onde qui passe :
la Vie.
Robert Entoc sortait entouré d'amis ; chaleureusement, ils le félicitaient, l'escortaient comme pour prendre une part à son succès. Dayel entendit le clairon de sa voix accueillant des éloges. — Puis^ le ravageur passa, descendit les
marches lentement, avec un air triomphant ; et plusieurs, qui le condamnaient pour son crime d'amour, le trouvaient d'autant plus coupable ' et méprisable qu'il n'était pas châtié.
Un à un, les coupés de maître, les fiacres, s'arrêtaient au bas du perron, repartaient emportant les spectateurs; leurs lanternes colorées semaient l'obscurité de points lumineux, à travers les rues noires du vieux quartier silencieux, vers Paris ruisselant de lumière, le Paris nocturne des belles nuits d'hiver, insouciant et bruyant. Tous, émus un moment, vite repris par les mille soucis de l'existence — ses peines et ses joies — s'en allaient.
A une heure du matin, dans les rues quasi désertes, seul, Jean Dayel errait toujours, ayant comme une peur de rentrer chez lui, dans sa maison, où, avec un coucou, le malheur était entré. A quoi bon se désoler, songeait-il cependant, et se plaindre longtemps ? D'abord, il ne faut jamais se plaindre, mais être victorieux, ou en avoir l'air. Les hommes en société, comme les animaux en troupe, abandonnent les blessés. Sa mésaventure à lui, Jean Dayel ?
Eh bien, quoi ? Un fait-divers, dont Paris s'occupa un instant. Chacun a sa plaie, et le gladiateur moderne, au front intelligent, sourit, même atteint mortellement.
Frère, suscite l'envie; misérable, compte sur le sarcasme et non sur la pitié. Il faut mourir, devant les mufles, de l'esprit et du mépris aux lèvres, de l'orgueil dans les yeux levés vers les étoiles.
Les étoiles ?
Une multitude d'or brillait sur sa tête, impassible, indifférente, et, aux façades des maisons, les dernières lumières s'éteignaient. Quelques heures de repos, d'armistice, — non, car il y a les comédies et les drames de l'alcôve, les voluptés cent fois recommencées et toujours décevantes, la bataille nue, — quelques heures de baiser, de sommeil, de rêve,
et Paris recommencera son bruit.
Demain, la mêlée encore, les triomphes des uns, les chutes des autres, les travaux forcés sans espérance de presque tous, la chasse à l'amour, à l'argent, au plaisir, au pouvoir, — à l'argent, mobile de tout, — des bontés, des injustices, des héroïsmes, des crapuleries, des beautés, des vices, du bien, du mal, n'importe quoi enfin,
sous LE SOLEIL, QUI N EN