‹ Le coucouChapitre 8 sur 10 · LA CHANSON DU MALE · texte numérisé non relu

LA CHANSON DU MALE

« Dès que je Vaie vue, le premier soir, et parce que, incomparablement, tu étais belle,

— de la beauté splendide de ton corps, — et du rayonnement de tes yeux, à la fois brillants et pâles — fleuris de violettes et d'' iris mauves — je Vadorai,

« Tu n'étais pas vêtue de pourpre et la ne portais pas les attributs — diadème ni sceptre

— des royales splendeurs ; — mais nue, au sommet des rochers, debout^ radieuse dans le soleil tintamarrant de tous ses ors, des nuances opulentes de ses pierreries, dont il te parait tout entière, plus que la déesse et plus que toutes les femmes du passé, du présent et de demain^ — tu étais belle !

« La splendeur de tes cheveux d'or clair — le carmin, cruel, sanguinaire, de tes lèvres — sur tes dents aiguës, faites pour les passionnelles morsures; les petites fraises, aux pointes de tes seins, — la marmoréenne magnificence de ton cou, de ta poitrine, haletante dès avant le baiser, — m^ont appelé.

La mer, autour de toi^ déferlait de toutes ses écumes j rejaillies en gouttelettes gemmées — d'émeraudes glauques et de péridots plus pâles, et d'opçiles lunaires y et de saphirs gravement bleuSy — pour y de sa beauté in finie , — à ta beauté frêle et nue — faire un écrin.

M Je veux étreindre de mes bras de bronze , tous les trésors qu'en face de la mer — fai contemplés. Je veux te voler à r adoration des vagues qui s'avancaientj baisant tes pieds nacrés y te terrasser^ — pour te posséder toute,

« Mes lèvres parcourront V autel d'humour ; elles baiseront tes yeux — lumières pâles d'où je veux aspirer ton âme^ — s'arrêteront aux lèvres où je boirai ta vie^ aux seins dont je cueillerai les fruits mûris d'amour, — Puis, arrivé au but^ au triangle blond et divin, dans l'or de ton soleil^ je veux, — à la source d'éternelle volupté, désaltérer la soif dévorante de ton corps, qui me brûle, depuis qu'au sommet du rocher, — je T'ai vue. »

Hardiment, ses yeux semblaient adresser à Marthe l'hommage des mots d'ardente passion, qu'il avait rassemblés, comme un orfèvre habile, de manière à faire briller tour à tour les lumineuses facettes de cette joaillerie recherchée, animée d'un souffle bizarre, et qu'il

faisait, avec un vrai talent de comédien, valoir comme un marchand levantin sa pacotille de cuivres.

Marthe, cependant, Técoutait, — les yeux clos à demi, voilé des franges de ses cils humides, d'une larme aussi, que l'émotion dont elle se pâmait presque avait fait perler au coin de ses paupières nacrées.

— Oh ! s'écria Dayel, — voulez- vous redire, mon cher ami, cet hymne païen, admirable ? J'ai trouvé le motif, je crois, digne d'accompagner la magie de ces mots. C'est superbe ! n'est-ce pas, Marthe ?

Vivement, le brave petit musicien blond avait repris sa place devant le clavier, plaquait ses accords.

— Reprenez, mon cher, dès le début... Tenez, pouvez-vous vous rappeler ces versets merveilleux ? Marthe les écrira ; dites-les encore.

Marthe s'était rapprochée. La plume aux doigts, elle levait sur le poète ses yeux épris, verts et mauves, dans l'attente de l'amour qu'il exhalait pour elle, auquel elle donnait une forme en la précoce communion des paroles du poète qu'elle transcrivait, — créatrice avec lui de cette beauté nouvelle dans l'amour. Elle était à lui déjà tout entière, subissant l'étreinte de ces mots — caresses dont elle vibrait malgré elle, — et que, en sa volonté défaillante, elle se sen-

tait prête à rendre, dans un emportement de tout son être déjà possédé.

Debout, tourné de trois quarts vers Marthe, tandis que, au piano, Dayel accompagnait les strophes victorieuses, il redisait pour elle ces phrases où il dépeignait les beautés de la si jolie et si blonde ^ les plus secrètes, les plus tentatrices, en mots colorés et vides. Oui, cette poésie était pareille, en son choix habile et recherché des épithètes sonores et des mots tour à toiir languissants et volontairement impérieux, à un hymne païen de conquérant, dont le triomphe exalte mieux après une héroïque et délicieuse résistance. Ça brillait, scintillant et creux, chantait en rythmes saccadés, où les paroles se heurtaient avec des éclats, comme font des armes entre-choquées ; c'était comme un cliquetis d'armures vides et de panoplies pillées, ou, mieux, semblable à des bijoux énormes de clinquant, faits pour parer des héros de théâtre, pour éclater aux yeux béants d'une foule.

— C'est de la vraie passion ! nom de Dieu !

(il jura, pour se donner aussi Tair mâle). C'est superbe ! La Chanson du Mâle ! oui, superbe ! Marthe ! Et cela émeut jusqu'aux moelles — s'écriait Dayel en s'interrompant.

Puis il se reprenait à frapper les touches, suivant de tout son corps le mouvement des

strophes, la cadence des motifs déclamés d'une voix de cuivre cpii s'adoucissait aux moments de tendresse.

Entoc fascinait, de la voix et des yeux, Marthe Dayel. Les yeux de la jeune femme, grands ouverts, répondaient à ses regards, ne pouvaient quitter son visage, tandis que son mari répétait :

— Oh ! C'est d'une intensité de désir irréristible !... Je ne connais rien de plus beau, ma chère!...

Il ne s'apercevait point de tout le convenu de cette poésie fabriquée de cabochons brillants, faits pour éblouir Toreille, pour ainsi dire, et dont rien ne restait à la pensée, hormis des mots vains et creux. — Et c'était lui, le vrai poète, cœur plein de naïvelé et de rêve, dont la musique venait sertir ces bijoux faux de réelle passion, y ajoutant tout ce que l'autre avait omis d'y faire entendre : un sentiment sincère et profond, l'accent d'amour éprouvé et rendu par une âme éprise.

Un sourire, à ce moment, passa sur les lèvres de Marthe, en écoutant les candides phrases d'admiration de son mari. Aujourd'hui Dayel, son Jean d'autrefois, était inférieur à ce superbe bateleur qui la prenait et l'émouvait. Il était sot en vérité, avec sa simplicité d'enthousiasme pour celui-là, qui bernait la finesse

mièvre du musicien, le dominait de sa haute taille et de ses épaules larges de corsaire au poil roux.

Amant, Dayel le fut, il l'était encore, charmant et doux, tendre et passionné ; mais il avait le rôle à ce moment du mari dont se rient les amants, ridicule et ennemi de par sa situation même — et les circonstances, qu'il aggravait.

Le dernier couplet, le verset triangulaire, libertinage d'épithalame , accompagné par la musique du mari, au piano, — comme ensuite un silence pesait sur le couple blond, et l'amant de demain peut-être, — alla se perdre, sur la grèwe^ dans le fracas grandissant des vagues, la montée et le bruit de Te au formidable.

Une nuit que Dayel et son ami s'étaient attardés plus encore que de coutume, — où Robert Entoc avait éloquemment évoqué des souvenirs de jeunesse, ses émotions le soir de sa première élection, sa popularité soudaine parmi la jeunesse lettrée, — il offrit d'accompagner ses amis jusqu'à leur villa, tenté par la nuit splendide.

Dayel et Marthe se montrèrent heureux de cette promenade improvisée; surexcités par la conversation de la soirée, les récits du bateleur, ils s'en furent le long de la falaise, émerveillés de la beauté du ciel et de la mer dont s'entendait le ressac, sur la grève, roulant les galets entrechoqués, avec un bruit doux et chantant, alangui, mêlé au choc des lames, se brisant et grésillant en un bruit de perles liquides prolongé à rinfini.

— Vous nVtcs point lasso un peu, amie, de cette longue veillée ? Vous, si fluette, si frêle d'apparence, on a peine à s'imaginer votre endurance. Vous êtes sans doute pareille à ces fées qu'un philtre magique exempte de toute fatigue.

— On ne se lasse pas d'entendre de belles choses, monsieur. N'est-il pas regrettable de quitter un entretien, où s'évoquent tant d'images et de pensées pour le sommeil, de s'arrêter de vivre alors qu'on est heureuse ?

— Peut-être aussi le sommeil vous emporterait-il, ma chère amie, dans une autre vie plus intense encore, où vous attendent des délices ressentis plus profondément à leur venue, si le souvenir doit en être effacé après le réveil ?

— Ah ! - dit Dayel — il faut se forger son rêve dans la vie, se créer un décor à ses pensées, les harmoniser pour soi et pour ceux qu'on aime, en une symphonie où s'accorderaient tous les échos des âmes...

Le ciel resplendissait au-dessus de leurs têtes, bleu d'un bleu profond et luminenix où les étoiles mettaient des scintillements d'argent, réverbérées dans la mer presque étale, en nappe à peine mouvante que moirait la brise nocturne. Ils n'osaient plus parler, comme s'ils avaient redouté de rompre la mélodie des

choses, de faire s'envoler les sensations, indéfinissables, qui les pénétraient.

Lentement, Dayel marchait, tenant sous son bras le bras de Marthe, tandis que le forban, auprès d'elle, la frôlait de temps à autre de sa main large et rude, selon les hasards de leurs pas.

La première, Marthe rompit le silence :

— Si nous descendions sur la plage une minute? dit-elle, — presqu'à voix basse, — pour regarder la marée haute. Tu veux, Jean?

— Il fait si beau ! — murmura Robert Entoc — et puis, je ne sais, Dayel, si vous êtes comme moi, je ne puis me résigner à rester calfeutré, quand, au dehors, le spectacle est merveilleux, comme ce soir.

— Certes ! dit Jean.

La lune, déclinant à Touest, semblait, à rhorizon, au-dessus de la mer, prête à s'engloutir dans l'abîme : on eût dit qu'elle voulait rejoindre son image reflétée dans l'immense miroir, où son éclat allumait des étincelles et des paillettes, nuançant les gouttelettes rejaillissantes en gemmes, opales, rubis et saphirs.

Le disque immense de l'astre dans son plein semblait un miroir de métal destiné à reproduire l'image d'une déesse superbe; un halo de brume l'environnait comme la monture d'un bijou précieux, pourpré aux bords et qui se

dégradait d'or, et de bleu de plus en plus pâle, à mesure que l'anneau se perdait en ondes indéfinies, dans la nuit.

Ils s'étaient assis tous les trois au pied de la falaise, sur une énorme poutre que des charpentiers du port avaient laissée là. Marthe avait la tête enveloppée d'un léger châle de soie, encadrant Tovale à peine rosé de son visage; des frisons blonds s'échappaient, mêlés aux franges blanches qu'argentaient les rayons de lune.

En face d'eux, de l'autre côté de l'estuaire, le phare de Sainte -Adresse jetait sur la nappe liquide l'irradiation de sa lampe tournante, et les feux alternés rouges et blancs marquant les contours du banc du Ratier semblaient, par un effet d'optique, quadruplés dans l'eau. Les vagues commençaient de s'enfler, plus hautes, soulevées par la brise fraîchissante à l'approche de l'aube, et plus bruyants se faisaient les chocs des galets emportés, puis ramenés à chaque retour du flot mourant en ondes décroissantes.

— Ce serait beau — fit Dayel — de pouvoir rendre dans une mélodie complète, le spectacle et tous ces bruits, même le plaintif hululement de la chouette qui, parfois, chante dans les sapins de la côte. y^

Il rêvait sans plus rien voir des choses trop proches et ne s'apercevait point, le candide et confiant amoureux, de Taltération des yeux de Marthe, — de sa femme. Le musicien s'était levé, marchait vers Teau, qui, de minute en minute, découvrait un petit espace de sable où les pierres trop lourdes restaient rangées — grains d'un rosaire marin — en longs chapelets aux capricieux festons, bordant la grève. Il emplissait ses yeux du spectacle grandiose, tourné vers l'ouest, vers TOcéan infini, crépelé d'écume par places.

La côte se dentelait jusqu'à l'horizon où le ciel, la falaise et Teau semblaient se rejoindre. C'étaient, au bord de la muraille montueuse, les taches de l'église minuscule dé Griquebœuf silhouettée en ombre noire sur le bleu sombre du ciel, puis l'entassement des maisons de Villerville, blanches et rouges sous la clarté de la lune, pareilles à un village fait de logis de nains, des jouets d'enfants, fantomatiquement rangés, dans la clarté blafarde de la lune, de maisons rapetissées par l'immensité grondant au-dessous d'elles.

Puis, après l'élancement brusque de la flèche gothique de l'église trouant le ciel, c'était la falaise nue dont les entrailles blanches et rouges — de craie et d'argile — étaient fouillées par cette grande clarté de lune et d'étoiles

ON PREND UNE FEMME 17u

qui allumait des étincelles aux ruisseaux découlant de sources innombrables.

Entoc avait saisi la main de Marthe, et elle ne l'avait point retirée, n'osant pas sans doute; il adoucissait Téclat de sa voix, d'ordinaire claironnante, pour murmurer à son oreille des mots de désir mêlés de termes liturgiques — comme ceux des croyants aux pieds de la vierge — disant lentement d'ardentes litanies :

(( Je suis fou, Marthe, de votre frêle joliesse. Je vous aime — je vous aime ! je vous aime 1

« Jamais je n'ai ressenti, ô ma très chère, ô ma très blonde, si gracieuse et si fine, le trouble où vous me jetez. Sincèrement, passionnément, je vous implore, et j'attends de vous l'infini bonheur de ma vie jusqu'ici ballottée au hasard des douleurs et des joies vite éteintes.

« Pour vous, — pour toi — j'abandonnerai tout. Je veux baiser tes lèvres pourpres; clore tes yeux de ma bouche jamais lasse de caresser ta peau de blonde. Je veux oublier en toi tout le passé, Marthe, car avec toi surgit une nouvelle et radieuse existence, ensoleillée de ton amour, de tous tes cheveux blonds... »

Marthe, oppressée, laissa voir deux larmes, perlant au coin de ses yeux violets mauves, dans Tombre; sa main étreignit celle de

rHomme, un soupir s'exhala de sa poitrine dans un frisson:

— Taisez- vous, dit-elle.

Car Dayel, tête nue, s'en revenait, si petit, sous la lune. Quand il fut près d'eux, montrant au levant une ligne blanche encore vague :

— Rentrons, dit-il, le soleil et les hommes nous troubleraient bientôt.

Les feux rouges et verts des barques lointaines pâlissaient, et déjà les voiles s'estompaient en noirceurs plus noires, ballottées sur Teau. Des mouettes rasaient la mer, plus nombreuses à chaque minute, venaient s'ébattre dans les flaques, au creux des roches.

— Oh! — dit Marthe, — les oiseaux blancs s'en viennent nous apporter le matin.

Robert Entoc quitta seulement Jean Dayel et sa femme au seuil de leur maison.

— Au revoir, dans la journée, n'est-ce pas, dit-il à Dayel.

Incliné vers Marthe :

— Madame...

Cérémonieusement, Marthe salua, tandis que Dayel serrait la main de son ami et lui disait :

— Je tiens, je crois, le motif du duo du second acte... Je l'ai trouvé tout à l'heure, seul, au bord de la mer.

Les oiseaux commençaient à s*égosiller à tue-

tête, dans les arbres, sur la colline, brodant, sur l'hymne des vagues, un accompagnement aigu. L'horizon s'allumait entre des bandes violettes et rouges, vertes et dorées, dans la blancheur bleuissante du ciel où naissait le soleil, comme nouveau pour chaque aurore.

Marthe se plaignit, ce jour-là, d'un léger malaise. Dayel, du coup, s'était levé tard et, en riant, avait gourmande sa femme de sa paresse. Mais, après le déjeuner tardif, il n'avait pu la décider à faire leur quotidienne promenade, ni même à raccompagner chez leur voisin.

— Tu prieras Entoc, dit-elle en congédiant son mari, de m'envoyer sa petite Isbel, en même temps que le livre qu'il m'a promis hier.

Dayel la quitta, la baisant aux lèvres.

Rostée seule, Marthe ouvrit toute grande la fenêtre, et contempla la mer ; elle suivit des yeux sur la plage les allées et venues des enfants. Des jeunes gens en flanelle blanche rayée de bleu et des jeunes filles aux pimpantes

toilettes claires jouaient au tennis, avec des mouvements jolis et prestes, des sauts, des bonds où s'envolaient un peu les jupes d'étoffe légère, découvrant, une minute, des jambes gracieuses. Marthe songea que tous ces enfants étaient heureux, encore indifférents aux souffrances humaines, aux angoisses amoureuses.

Des dames causaient entre elles, flirtaient avec des amis qui les venaient visiter sous leurs tentes ; des petites filles en capelines bleues, rouges, feuille morte, accroupies sur le sol, faisaient des pâtés de sable, surveillées do près par des bonnes attentives à leurs chutes. Plus loin, du côté d'Hennequeville, entre les roches basses qui hérissent les abords de la moulière : des pêcheurs en suroît, des fillettes du village, des femmes aux jambes nues, aux longues mantes patinées par les embruns cachant leurs costumes de pêche, coiffées de serretête de toile et de chapeaux de paille énormes — tout un monde travailleur armé de filets et de crocs, de sarclettes pour la récolte des moules, la chasse au bouquet, la capture des congres et des crabes tourteaux.

Dans l'aveuglant soleil, toutes ces choses semblaient à Marthe brouillées, séparées en trois taches, la plage et la falaise blanches d'une blancheur éclafante où " grouillait un pêle-mêle de couleurs que faisaient les vête-

ments des baigneuses et des enfants ; puis, làbas, les roches brunes et luisantes où se mouvaient les pécheurs pareils à de grosses fourmis travailleuses. Bordant tout -cela, la mer verte et bleue, changeante, où la lumière accrochait des étincelles au clapotis des vagues, — la mer immense que des barques, aux voiles blanches et rouges, sillonnaient, minuscules et joyeuses, avec leurs bandes de couleur tendre à la flottaison, tranchant sur la sombreur moirée de l'eau.

A droite, dans une apothéose lumineuse, la pointe de Sainte- A dresse s'avance, blanche dans Teau qui moutonnait autour d'elle ; les maisons aux: toits d'ardoises s'étageaient mêlées aux arbres. Après, c'était l'entassement des quartiers du vieux Havre: la forêt des mâts aperçus par ce temps clair, puis les dentelures de la côte se festonnant au long de l'estuaire, à perte de vue, dans un éblouissement, une orgie de plein jour.

Marthe songeait. Elle n'avait pas osé sortir, craignant de se laisser encore prendre à cette émotion dont, la veille, elle s'était sentie toute bouleversée ; surtout, elle redoutait de rencontrer Robert Entoc, après les paroles qu'il lui avait murmurées, dans la nuit, et qu'elle avait écoutées sans rien répondre ; elle se

sentait coupable envers Dayel, son époux, son amant, dont Taffeetion vraie jamais ne s'était démentie, depuis déjà des années.

Elle l'avait aimé profondément et sincèrement du reste, et elle s'étonnait à présent d'avoir pu prendre garde aux yeux, aux paroles d'un autre homme. Toutefois, en évoquant l'image du poète, elle se sentait palpiter, comme une oiselle fascinée par un oiseau de proie, sûre d'être emportée si elle ne s'envole pas et qui ne peut mouvoir ses ailes, reste crispée à la branche où elle s'est trouvée surprise. Elle était tout entière possédée; il l'avait prise par la caresse impérieuse de ses yeux, avec sa voix chaleureuse, qui la charmait, tour à tour tendre et résonnante suivant les sentiments qu'il voulait rendre, qu'il exprimait avec une fougue, une impétuosité ne permettant pas d'échapper à l'impression que, selon le caractère des auditeurs, il devait produire sur leurs âmes.

Elle ne s'expliquait pas sa faiblesse soudaine auprès du député; il était beau certes, avec sa chevelure fauve, épaisse un peu, ses yeux veloutés et éclatants, suivant les heures et les sensations qu'il ressentait, sa bouche fine sous la moustache effilée et sa barbe en deux pointes. 11 donnait l'impression d'un être fort, d'un lutteur de haute taille, bien proportionné dans le développement de tous ses membres.

Elle avait aimé Dayel pour sa douceur, pour tout Tamour qu'il lui avait témoigné. Il était joli, blond, gentil comme elle, — tout pareil à elle, dans un autre sexe. Il lui semblait peutêtre, au fond, que c'était un autre elle-même, mais à forme d'homme, qui avait partagé son lit, et cela tout naturellement, parce que ce devait être, parce qu'ils étaient quasi semblables, pareils, unis de toute éternité et destinés l'un à l'autre. C'était pour cela sans doute aussi qu'il était un si frêle obstacle à un nouvel amour, à cette folie qui n'excluait point son affection à elle pour lui, pour cela encore qu'elle ne lui savait pas, à lui, mauvais gré de sa tendresse.

Marthe, en effet, ne ressentait rien de cette sorte de haine sournoise que conçoivent les femmes pour le mari ou l'amant qu'elles ont cessé de chérir: elle aimait toujours Dayel d'affection ou d'amitié reconnaissante et tendre; mais de nouveaux désirs s'étaient éveillés en elle, d'un amour plus mâle et plus fort, plus impérieux auquel, absolument, passionnément, elle serait soumise, par la force des sensations et sans qu'elle pût se défendre de ce nouvel entraînement irréfléchi, et subi seulement, qui l'emportait toute vers l'autre, — vers l'autre, vers le mâle, vers le patron.

Aujourd'hui, elle n'avait pas voulu suivre Dayel, effrayé à la pensée qu'il pourrait peut-

être lire son trouble, — lui, si habitué à déchiffrer ses moindres souffrances sur son visage aimé, — en face du poète, qui lisait peut-être dans ses yeux sa défaillance, avant même qu'elle soit accomplie.

Et puis, elle voulait aussi tenter d'échapper au charme, elle ne se résignait point à se laisser prendre, répugnait à la pensée d'une infidélité envers le musicien, son Jean, si câlin, et qu'elle avait aimé, qu'elle aimait encore, malgré le bouleversement que les paroles de Robert Entoc avaient opéré dans tout son être.

Elle aurait voulu pouvoir lui dire : « — Emmène-moi bien loin et bien vite, que l'autre ne puisse pas m'enlever, car il me tient, et je ne puis rien pour l'empêcher de m'emporter bien loin de toi... » Marthe quitta la fenêtre, essaya de travailler sans parvenir à s'intéresser à l'ouvrage de ses doigts et, très vite, tomba dans une rêverie. Elle voulut lire; les mots dansaient devant ses yeux, sans qu'elle parvînt à les comprendre, à les assembler en phrases et en idées.

Elle songeait, — sa broderie glissée de ses mains, — assise au fond d'un fauteuil, dans l'encadrement de la fenêtre. Son visage frais, aux yeux demi-clos, se détachait sur le fond rouge du siège, très blanc, où la bouche en-

tr'ouverte sur la nacre des dents mettait un mince arc rouge, La chevelure blonde l'auréolait de minces rayons d'or, nimbant son front comme d'une lueur de métal. Le buste se détachait sur le fond clair — que faisaient au tableau la mer et le ciel unis — où, en bas, trois bateaux passaient comme des taches légères.

Marthe fut éveillée soudain de sa rêverie par un violent coup de sonnette tintant à la grille.

« — C'est Isbel ! », pensa-t-elle, et elle se leva pour aller ouvrir, — la femme du pays qui servait le ménage ayant quitté la maison depuis une heure, sa besogne achevée.

La silhouette de Robert Entoc se dressait derrière la grille du jardin, au bout de l'allée ; Marthe pensa qu'il amenait Isbel, ou bien qu'il la voulait décider à venir rejoindre Dayel, Mme Entoc et les petits : en tout cas, elle ne pouvait éviter de le recevoir.

Entoc était seul.

— Comment, chère madame, — s'écria-t-il, c'est ainsi que vous nous abandonnez ! Dayel m'a dit que vous étiez un peu souffrante. N'estce pas, plutôt, que vous étiez en mal de solitude et que notre compagnie vous eût contrariée aujourd'hui ?

— Non — dit-elle — je souffrais réellement, mais ce n'est rien, un grand mal de tète déjà dissipé. Où donc est Isbel ? Mon mari devait vous prier de m'envoyer votre fille; ne vous Ta-t-il pas dit ?

— Si, mais les petits ont demandé à leur grand ami Jean de venir se promener avec eux et j'ai laissé Isbel; j'aurais eu peur quelle vous fatiguât. Et puis, je n'étais pas en veine de travail aujourd'hui; j'étais las, préoccupé, aussi me suis-je décidé, eux partis, à venir prendre de vos nouvelles, vous voir, si c'était possible ; je me sentais seul et triste, sans doute de vous savoir seule, mélancolique peutêtre. Ai-je été indiscret ?

Ils étaient assis dans la chambre; Marthe avait repris sa place en face de la mer, s'appuyant au bras de son fauteuil, à demi tourné vers le corsaire. Il lui disait à présent l'ennui lourd qui pesait sur lui, dès qu'il ne la voyait plus.

— En votre absence, tout, les plus étincelants spectacles et ceux qui, d'ordinaire, nie transporteraient, me paraissent ternes et comme voilés.

— Il ne faut pas me parler ainsi, ami.

Comment vous croirais-je? Vous me connaissez

— Vous souvenez-vous d'un soir de bal ?

Alors que j'ignorais même votre nom, je vous ai suivie par les couloirs, à travers la foule. J'aimais déjà les émeraudes dé vos prunelles, le corail ardent de vos Jèvres, Marthe.

Les yeux de la jeune femme restaient involon-

tairement fixés au scintillement du regard noir qui la fascinait.

— Oh ! Marthe, je vous aime depuis ce premier soir, si ardemment. 11 y a des heures où, seul, j'évoque votre image, où je crierais de sentir l'impossibilité de réaliser mon rêve d'amour pour vous.

Elle restait muette, écoutait résonner les mots dont elle était remuée, sans même les comprendre entièrement. Aux oreilles de Marthe tintaient les paroles de la veille, la litanie d'adoration mêlée aux remous bruyants des vagues, au choc des flots, parmi Técume et l'embrun, contre les roches, au chant des galets le long de la grève.

Le soleil inondait la chambre que parfumait l'odeur montante de la mer, mêlée aux senteurs féminines du sanctuaire d'amour. Ils entendaient, en un bruit de gaieté confuse, les conversations et les rires des promeneurs et des enfants au bord de l'eau, les cris des joueurs de « tennis » et des joueurs de « foot-ball », courant sur le sable.

Les vagues à l'horizon semblaient tacher le ciel, implacablement bleu de leurs bandes surgissantes, d'un vert foncé frangé de blanc, où la lumière mettait des sillons de pourpre, et les lames ondulaient, pareilles à des rubans de métal en fusion. Des barques sillonnaient la mer,

toutes voiles offertes à la brise faible,— des voiles rouges et blanches, — certaines, on eût dit lumineuses dans la splendeur de ce jour d'été. D'invisibles navires, à l'entrée du port du Havre, en face d'eux, enchevêtraient leurs mâtures, leurs vergues où festonnaient les voiles amenées, treillage en transparence sur le ciel, laissant entrevoir les maisons pressées, dévalant au flanc du coteau jusqu'aux crêtes des falaises é ventrées.

Ce fut presque sans phrases.

Robert s'était approché de Marthe et l'avait enlacée, sans qu'elle osât, sans qu'elle pût se défendre, toute faible devant lui, abandonnée enses bras. Son peignoir mauve s'était entr'ouvert sous les mains ardentes du ravageur enfiévré de désir, et des coins de chair rosée apparaissaient entre les dentelles, mousse blanche d'où surgissaient les framboises des seins en révolte .

Il l'avait soulevée de ses mains robustes et la dévêtait à présent ; le peignoir mauve gisait, parmi ses fanfreluches, d'une douceur pâle sur le fond de laine sombre du tapis. Robert Entoc, avec ses yeux brillants, sa tête rousse et crêpelée, semblait fasciner la mignonne, dont l'âme était en déroute; ses bras enlaçaient la statuette blonde et si frêle, plus mignonne et mince

encore dans ses bras aux muscles saillants, contrastant avec sa carrure de grand fauve malin et chevelu, aux yeux de braise.

Avec des gestes tour à tour brusques et doux, un à un il avait détaché le jupon de fine toile brodée et transparente; le corset minuscule de soie fleur de pêcher aux fleurettes délicates et multicolores, jeté sur un meuble, semblait Técrin vide de deux bijoux jumeaux, béant et veuf de sa parure dont il gardait l'empreinte .

Le vainqueur avait soulevé Marthe, et, en la portant vers le lit, lui chuchotait le cantique d'adoration de la beauté désirée, pour l'office d'amour, égarant ses lèvres et ses mains, en caresses qui effleuraient la blancheur mate de la peau, rosée par endroits, frissonnante à présent, sous ce cyclone de baisers insensés.

Marthe était pareille, aux bras du corsaire rouge, à une fragile fillette pâle et blanche, craintive à la fois et palpitante d'émotion tendre et sensuelle, capturée par un barbare velu, comme ces châtelaines que les conquérants primitifs violentaient — consentantes de tous leurs sens, malgré leur épouvante des pénétrations furieuses subies. Ils étaient encore tous deux semblables à ces groupes de mythes païens : des faunes ri-caneurs et farouches, qui entraînent, — à travers les halliers où filtrent

les rayons de soleil entre les branches feuillues, — étreignent des nymphes aux chairs nues et délicates, vibnintes d'un involontaire plaisir et de voluptueux effroi.

A Paris, trois mois après.

Robert Entoc vient d'entrer dans un cabinet froid, meublé de cartonniers d'ébène, de fauteuils empire et d'une table massive, chargée de paperasses derrière laquelle trône un fantoche brun, solennel, barbu et lourd, somnolent, M. Albert Grimaud, ministre de Tlnstruction publique et des Beaux-Arts, les yeux ternes et vagues. Pair imposant et stupide d'un âne qui penserait.

— Ah! c'est vous, mon cher collègue, — fit le ministre, — que nous veut donc le grand poète, aujourd'hui ? Voilà une éternité que je n'ai serré votre main.

— Mais je suis retour de la mer, mon cher ministre, depuis quelques jours à peine, et c'est à vous, vraiment, que je fais ma première visite.

— C'est fort bien à vous, si votre prompte venue est entièrement désintéressée.

— Votre jugement n'est jamais en défaut.

C'est une requête que je viens vous adresser. Il s'agit de Fun de mes amis, de grand mérite, et dont le nom ne vous est point inconnu, certainement, malgré qu'il n'ait pas atteint encore le rang dû à sa valeur. Je serais heureux d'obtenir de vous, mon cher ministre, dans l'intérêt des lettres et de l'œuvre dramatique que j'ai entreprise avec sa collaboration musicale, une mission importante à l'étranger. Il la remplirait, j'en suis sûr, à merveille.

— C'est votre ami, il doit donc avoir tout le talent que vous dites. De qui s'agit-il ?

— De Jean Dayel.

— Le chef d'orchestre des bals de l'Opéra ?

— Lui-même. Il a fait ses preuves. Je viens vous prier de l'envoyer officiellement aux Indes, afin d'y étudier les chants populaires et religieux des peuplades indigènes et d'en rechercher les origines . Il ferait sur ce sujet une étude approfondie, profitable aux érudits et fertile, je l'affirme, en comparaisons savantes.

— Mais — fit le ministre — en quoi vousmême y êtes-vous intéressé ?

— Je termine un drame en vers, la Waïnay dont l'action se déroule aux Indes. Outre Tin-

térêt général de la mission, Dayel, qui compose la partition de ma pièce, saura empreindre sa musique de la couleur des paysages vus et s'inspirer habilement des motifs mêmes de ces chants héroïques, d'un mysticisme charmeur dont les airs bohémiens n'ont pu nous donner qu'une impression vague.

— Dayel, mais c'est un musicien de valses et de chansonnettes ! U Heure brève ^ — UA mour est brun, V amour est blond, n'est-ce pas ?

— Oui. Chanson (Tavril, aussi.

Le ministre avait cessé de caresser sa courte barbe noire où se mêlent des fils d'argent et regardait le poète et député de l'air stupéfait d'un homme à qui on fait une proposition trop imprévue, cet air des jours de crises, au Parlement, qu'un journaliste de l'opposition comparait au regard d'un bœuf aux grandes cornes, occupé à pâturer, qui, soudain, voit passer un rapide et qui meugle.

C'était un consciencieux, M. Grimaud, ou du moins c'était là le renom ambitionné par ce professeur de rhétorique rebelle à toute initiative, pour qui l'Université, Aima mater, était le point de départ et le foyer de toute beauté. Il ne connaissait du reste les arts et les lettres que maintenus en laisse ; et tout talent se faisant jour de lui-même, émergeant d'ailleurs que de la source normalienne, restait à ses yeux comme

Qul, non avenu, en tout cas, très dangereux, — irrégulier.

Lui-même, avant d'entrer au Parlement, avait professé de longues années. Il avait publié, de ci, de là, des précis d'histoire et des traités pédagogiques très recommandés, d'autant que sa soumission à la hiérart^hie lui avait attiré les bienveillances autoritaires de ses aines. Les plus connus de c«a ouvrages quelconques ne sont guère que des oo«apîlationa des suceessifo historiens du siècle, un délayage d'Augustin Thierry et de Michelet, avec des aperçus puisés dans les commentateurs» des chroniques, la sauce du plat de résistance de^M. Thiers, et, en guise de condiments, des passages entiers des historiens mineurs, cités ou maladroitement démarqués.

Arrivé au pouvoir, ayant décroché ua portefeuille, — tt coups de cornes, chuchotaient ses collègues de la Chambre des députés, - leminis tère, dont il était par hasard, redoutait ses bévues. Plusieurs fois, devant urne interpellation il était resté béant, ou bien avait mis en cause le sort du cabinet par ses bafouillages prétentieux à la tribune. Certaines de ses décisions avaient soulevé des tempêtes politiques, qu'un plus souple et plus compréhensif eut facilement évitées. Le Gouvernement,, plusie^iurs fois, avait songé à le « débarquer » ; mais il avait toujours reculé

au dernier moment devant cette opération délicate et périlleuse pour le ministère tout entier. Vingt fois, le Président du Conseil était monté à la tribune à la place de M. Grimaud, ou bien à sa rescousse, pour le sauver, — et sauver le ministère que ce sot parvenu, point débarrassé des bandelettes universitaires, compromettait.

« — Albert, avait dit un jour la femme du ministre à un ami indiscret, c'est un vieux loup qui se croit toujours tenu par les oreilles. »

Cet animal paisible, — âne, bœuf, loup, ministre, — dont les sabots heurtaient involontairement toutes les fragilités et brisaient tous les plats où pesamment ils se posaient, se préoccupait sans cesse de ses responsabilités, se mêlait de tout et mêlait tout, parlant toujours de son devoir, incapable de distinguer le moment où un effort personnel — en dehors de la routine — était nécessaire.

Peu au courant des choses parisiennes, il ne saisissait en rien le but caché de la démarche de son collègue, s'ahurissait à Tidée de confier une mission officielle, sans consulter au préalable les commissions compétentes, à un compositeur d'ordre secondaire connu seulement par les cafés-concerts et le bal de l'Opéra, non consacré enfin par l'opinion académique, M. Grimaud ne soupçonnait pas la réalité, sous le sérieux de la demande. D'autre part, il avait

pour Entoc de la considération. N'était-il pas, à la Chambre, un des orateurs influents de la gauche radicale ?Puis, Entoc avait chaleureusement plaidé pour son protégé, énumérant les titres de Jean Dayel. «... Sans s'arrêter aux nécessités des débuts, à la pauvreté, cause des besognes médiocres et hâtives, il fallait considérer la situation acquise déjà par le musicien, un jeune devant qui Tavenir ouvrait de brillantes perspectives. Sans prétention de musique savante, certaines de ses œuvres étaient valables, et c'était déjà une consécration et une justice rendue à son talent, que ce pupitre de chef d'orchestre à l'Opéra pour lequel aucun autre n'avait paru plus digne.

— Diable ! diable ! — marmottait le ministre — qu'est-ce qu'on dira ? J'en ai donné des missions dont le résultat n'était guère plus urgent, c'était à des travailleurs sérieux, des gens de poids.

Le député :

— Si ce n'est de valeur.

Le ministre :

— Demandez-moi donc autre chose... je verrai... je verrai...

— Mon drame n'attend plus que ce complément, la musique de ce maître de demain, mon cher ministre; mon succès dépend de votre réponse, car j'espère un grand retentisse-

ment de cette innovation et de cette hardiesse.

Entoc se remémorait en observant la face, contrariée visiblement, du grand maître de rUniversité une anecdote, — dont tout Paris s'était amusé, et, songeant, retenait mal son envie de rire. On contait que, éveillé dès le matin par un ami entêté à obtenir du ministre son appui pour l'érection d'un buste de Paul Verlaine dans le jardin du Luxembourg, — M. Grimaud bondissant de son lit, comme M. Prud'homme lui-même, son gros bedon gonflant la chemise de nuit, les jambes maigres hérissées d'auréoles pileuses, — grotesque, en bannière blanche, cinq minutes avait protesté violemment. La main gauche sur son cœur, la droite levée et tribunitienne, tandis qu'apparaissait un derrière, lourd et velu, dans l'entre-bâillement d'un pan de la chemise :

— Mais, vous n'y songez pas, mon cher. Un buste pour ce Verlaine! Non!... Non! je ne peux pas, j'ai charge d'âmes... mon ami ! j'ai charge d'âmes!...

C'était le même Grimaud qui avait refusé de représenter le Gouvernement aux funérailles du dernier des Goncourt. Un ministre, plus Parisien, eût connu ou deviné la raison secrète qui poussait Entoc à solliciter cette mission aux Indes pour son collaborateur ; et il aurait ri intérieurement du mobile de cette démarche — un

acte de l'humaine comédie d'intrigue qu'est la vie moderne; mais M. Grimaud ne savait comprendre, hypocrite et lourdaud, que les phrases précises ; il ne se risquait pas dans les dessous, sauf quand il allait chez les comédiennes, — et une fois — mal renseigné — chez une élégance célèbre, Liane de Pougy, — offrir les palmes académiques.

— Enfin — reprit-il — laissez-moi réfléchir, mon cher collègue... Des ennemis du Gouvernement pourraient en inférer... insinuer...

— Il n'y a pourtant là rien d'anormal.

Dayel montera comme beaucoup d'autres, moins méritants peut-être... J'attends de votre bienveillance, de votre justice, mon cher ministre, cette marque d'estime pour mon collaborateur et pour moi, un dogue d'Ulm comme vous... Et puis {tout cf^un coup, avec un ton de menace), à parler sans phrases, j'y tiens...

— Ah! — s'écria M. le ministre, enlin retourné. . . D'ailleurs, je me souviens que le Président de la République a su gré à votre ami de la dédicace d'une valse franco-russe qui prouve, en tout cas, son patriotisme...

La partie était gagnée, la mission aux Indes obtenue pour le mari. — C'était pour Marthe et pour lui de longs mois d'amour assurés, grâce à l'habileté qu'il avait déployée pour éloigner le mari amoureux et gêneur.

— Marthe, ma chérie, les journaux annoncent que je pars en mission pour les Indes.

— Oh ! Jean, te voilà célèbre ! — soupira Marthe. Tu seras décoré au retour; c'est Entoc encore qui te vaudra le ruban rouge. Tu dois l'en remercier bien vite.

— J'y vais, — fit Dayel, — il nous porte bonheur. Et puis, si tu le veux, puisqu'il fait si beau, cet automne, nous profiterons des derniers beaux jours pour les inviter tous, Robert et Mme Entoc, Isbel et Sahib, à venir à Verneuil.

— Si tu veux, — dit-elle, — nous pourrons y rester jusqu'à ton départ pour les Indes.

Dayel était chagrin de voir Marthe si vite résignée à le voir partir, et pour longtemps. Maïs aucun soupçon ne naissait en lui ; il avait

une entière confiance dans la loyauté de sa mignonne et si douce aimée. Cette mission était la suite et la conséquence de ses précédents succès ; Marthe ne voulait pas Tentraver dans son ascension vers la réussite, la gloire définitive qu'elle entrevoyait pour lui, au bout de la montée ardue, alors que tous les obstacles semblaient s'aplanir devant lui, que chaque jour faisait plus importante la place de Tartiste parmi les plus fêtés de ses confrères.

Durant un mois, les deux familles vécurent à Verneuil dans la maison des Roses. Leur intimité s'était encore resserrée depuis que, au bord de la mer, ils avaient vécu perpétuellement les uns chez les autres. On rencontrait les deux collaborateurs dans tous les environs, Vilaines, Médan, Meulan, Triel, Gaillonet, devisant amicalement de leur œuvre commune, faisant ensemble de longues promenades.

Mais Dayel ne pouvait se résoudre à partir, plus amoureux que jamais de sa Marthe si blonde. L'emmener était impossible. Le voyage était trop long, trop hasardeux ; Marthe disait avoir peur de la mer. Et puis à qui confier si longtemps leur fillette ? La mission durerait un temps que lui seul limiterait ; mais des mois, — le temps qui serait nécessaire à une étude approfondie des sujets sur lesquels devait porter son rapport au ministre. Jean Dayel

commençait à montrer des hésitations, se rejetait sur les travaux qu'il devait achever, avant de remplir cette mission flatteuse pour l'artiste, mais qui l'élpignait de Marthe, de sa femme, de la très adorée.

Il s'ouvrit, un jour, à Robert Entoc de son ennui, lui dit enfin sa résolution de refuser une tâche qu'il n'osait assumer. Vraiment, il ne pouvait laisser sa femme toute seule, il ne concevait point la vie solitaire, privée du spectacle aimé de ses gestes, de la douceur de sa voix, de ses tendresses. — Entoc écouta ces confidences, sans qu'aucune apparence de gêne trahît sa préoccupation intérieure, la vive contrariété causée par cet amour du mari, sans cesse entre Marthe et lui.

Parfois, cependant, il s'irritait de l'aveuglement confiant de Pami qu'il trompait, bernait, sans scrupules, et il sentait monter en lui des colères contre la naïveté de Dayel, sa bêtise, — pensait-il. Marthe n'était point libre de l'aimer comme il savait qu'elle l'aimerait, sans le remords qu'avivait la présence de Jean. Oui, certes, Entoc était las des caresses hâtives, de la dissimulation et des craintes que leur imposait le mari, Tadorant perpétuel, petit et faible.

Un mois après :

Sous le ciel noir trottent les chevaux aux queues en panache balayant le sol, et les mules, harnachées de cuir rouge que suivent deux chameaux maigres aux longs cous pelés. Des cavaliers arabes, enveloppés de burnous blancs, la tête enveloppée de mousseline, escortent la caravane. Au milieu d'eux, le vêtement orange du caïd, chef de l'escorte, fait une tache vive sur les longs tapis de verdure sombre, d'herbe, de plantes épaisses et hautes qui assourdissent les pas des bêtes, dans un silence morne où cliquette le bruit des armes battant les flancs des montures, des longs fusils où la lumière éclate en reflets de cuivre, dont brillent les damasquinures.

Le ciel, où les nuées s'amoncellent, obscur-

cissant l'atmosphère où flotte une buée lourde, est rouge à Thorizon, pareil à un brasier immense, flamboyant au loin, sur les maisons incendiées de flammes pourpres, les logis minuscules, semble-t-il, et les minarets carrés au sommet desquels des grues immobiles, endormies sur une seule patte, découpent leurs hiératiques silhouettes.

Des marabouts, en dômes éclatants d'une blancheur de chaux vive, surgissent dans la campagne avoisinant la ville. — Les bords du firmament de flammes se violacent mêlés à la noirceur des nuages pesants de pluie ou de grêle qui tomberont bientôt, inonderont le paysage immense.

— Arriverons-nous avant le déluge ? — dit Marthe.

Sa voix douce et lente sort des voiles où, pareille aux femmes du pays, se noient ses tiaits fins de Parisienne menue, travestie en Bédouine par le caprice de son compagnon, revêtu d'étofl'es voyantes, Robert Entoc, drapé majestueusement dans une robe ample de soie violette que recouvrent deux burnous, l'un de laine rose et l'autre d'une éclatante blancheur ; autour de sa tête s'enroule un turban orangé, pareil à celui du caïd, chef de l'escorte.

— Peut-être, amie, mon adorée. Tu semblés triste, ce soir, et, pourtant, quel spectacle

pour nos yeux habitués aux rues nivelées, aux routes étroites, bordées de haies régulières ! Regarde, mon aimée, ces plaines immenses, ces tapis de fleurs blanches infinis sous le ciel noir et ces violets, cette pourpre étincelante là-haut, là-bas, sur les maisons blanches.

— Non, Robert, ce n'est point ce que tu peux penser qui m'attriste ; mais je suis lasse un peu de la longueur de la route, de tout ce noir du sol et du ciel au-dessus de nous, et du silence. Parle encore, afin de m'égayer un peu; ta voix résonne dans ce désert, vibrante, et me réchauffe, car je brûle et je frissonne ici dans cette solitude où, sans toi, je serais perdue.

Elle était assise sur une mule grise, encadrée dans une selle, espèce de fauteuil de cuir rouge aux montants de bois recouverts d'étofl'es rouges et vertes, frangées de houppettes de soie multicolores. Marthe Dayel, si fragile, semblait dans ce cortège d'hommes aux bras bronzés surgissant des vêtements blancs, aux visages farouches de barbares où luisaient des yeux de fauves, parmi les vieillards aux longues barbes blanches dont les traits calmes évoquaient les faces bibliques des patriarches nomades, une petite fée mignonne et frêle, emmenée par les envahisseurs après le pillage d'une ville.

Ses mains blanches, dont se rosaient les doigts ongles de nacre carnée à peine, écar-

taient les voiles d'où s'échappaient des cheveux fous, en auréole d'or fin. Entoc, auprès d'elle, semblait en vérité — avec son teint hâlé, sa barbe rousse, son front de taureau aux sourcils froncés et épais — le chef d une tribu guerrière emportant, outre le butin d'une ville conquise, une captive patricienne, à travers des solitudes, vers ses seigneuries lointaines.

— Oh ! Marthe, la liberté ! sous ce climat superbe, où tout, hommes et choses, prend un tel éclat, où les fêtes sont pareilles à des ballets féeriques et guerriers ! L'héroïsme de la vie de ces gens qui nous mènent me semblerait préférable cent fois à nos coutumes étriquées. Tout est beau ici; les gens drapés d'étoffes somptueuses, sur leurs chevaux parés comme les autels des basiliques, armés de cimeterres aux poignées brillantes de pierreries. J'ai rêvé souvent d'avoir le courage d'abandonner la vie civilisée, les maisons pareilles de nos villes, et d'aller vivre avec ceux-là que je sens mes proches, auxquels me lient des atavismes que j'ignore...

Longtemps encore le captureur fit résonner les sonorités cliquetantes de ses phrases emphatiques, dépeignant ses rêves de vie exotique, en termes colorés et chauds. Marthe l'écoutait, heureuse de sentir auprès d'elle la présence de ce mâle puissant, la guidant à travers des dan-

vm LE coucou

gers possibles, en ces pays qn'elle n'avait point soupçonnés. Depuis un mois que, à la suite de Robert Entoc, elle voyageait à travers des contrés ensoleillées, sa vie d'autrefois lui semblait comme un songe lointain, le pâle souvenir d'une vie antérieure qu'elle n'aurait pas réellement, humainement, vécue.

Ils avaient précipitamment quitté Verneuil, la maison des Roses, sans qu'elle se souciât presque de ceux qu'elle laissait derrière elle, de Jean, le premier qui l'avait prise et si passionnément aimée, de Marthe IP, la petite enfant blonde toute pareille à elle-même, qui possédait les reflets de ses yeux et sa carnation de rose pâle.

Ils avaient traversé l'Espagne, s'attardant dans les villes pittoresques, se grisant des insouciantes joies rencontrées le long de leur route capricieuse. Aux courses de taureaux, à Séville, elle avait frissonné; puis, elle s'était laissé prendre à l'héroïsme pailleté de ces jeux féroces, éveillant au fond d'elle, si tendre jadis, les cruautés féminines, endormies si longtemps.

Robert s'était plu à la travestir avec les costumes des pays et des provinces qu'ils traversaient. Madrilène et Sévillane, — jupe courte aux dentelles noires, le buste pris dans un.

boléro frangé de pompons de soie, — il l'avait promenée à travers les rues pittoresques et les auberges où dansent les cigarières, lesmatelots et les soldats en bordée.

De tout le pittoresque des paysages, des décors changeants de soa aventure, dans une insouciante soif de plaisir, Marthe s'était comme grisée. Elle s'était donnée toute à Robert Entoc, ardemment passionnée de sa farce, de caresses brutales, de sensualités folles, contrastant avec l'amour calme et tendre dont, autrefois, Dayel l'avait constamment entourée. Leur monotonie avait endormi sa félinité versatile soudainement surgie des limbes à l'appel du conquérant qui Téblouissait de ses joailleries en toc.

Après la traversée rapide de l'Andalousie, c'avait été l'enchantement de l'arrivée à Tanger la Blanche, par un jour de lumière inondant les maisons immaculées, dévalant vers la mer, et qui, de loin, semblaient des blocs de neige éclatante, pailletée de soleil, parmi les jardins aux verdures élevées, les palmiers géants et les grenadiers fleuris.

Le caprice du poète les avait entraînés à travers le Maroc, somptueux et sombre, mystérieux, où, passé la ville de blancheur, avec son quartier d'Europe aux terrasses à l'italienne et ses villas jolies et fraîches, rien et personne

— sauf d*inévitables touristes anglais, plus rares à chaque étape — ne rappelait les pays nivelés par la civilisation, le progrès monotone.

Entoc avait emmené Marthe de province en province, montant vers la ville sacrée, la capitale où résidait le Sultan mystérieux, quelconque et redouté, de désert en désert. La haute intervention du ministre des Affaires étrangères pour un collègue influent lui avait ouvert les chemins interdits aux voyageurs vulgaires, aVait obtenu pour lui les honneurs dus aux grands chefs étrangers, visiteurs oflBciels qu'escortent les goums de Maures farouches.

Avec Entoc, elle avait contemplé les paysages nus, les aridités des plaines de sable d'or fin, où se dessèchent les aloès torréfiés et les cactus épineux, les longues plaines déroulant sous des cieux implacables d'un bleu de cobalt dur, sans un nuage, leurs perspectives d'herbes desséchées. Puis une époque d'orages était survenue, tandis qu'ils parcouraient d'infinis espaces où des fleurs d'Europe, les asphodèles blancs et mauves, les soucis d'or, épanouis parmi des fougères, formaient des nappes ondées sous les tempêtes rageuses.

Aux côtés de son amant elle avait dormi sous des tentes de cuir après les fêtes aux arrivées, les fantasias bruyantes dont les

accueillaient les cheiks splendides et les mounas — dîmes offertes aux voyageurs de marque — composées de troupeaux qu^égorgeaient et dévoraient dans les ténèbres du soir, quand monte la lune parmi le champ infini des étoiles, les cavaliers de l'escorte pittoresque.

Pendant les nuits où ils campaient, gardés par les barbares bruns, elle avait entendu, dans Tobscurité, hurler autour des fragiles abris les bandes de chacals affamés et les hyènes. Elle avait vu passer les longues files des pèlerins allant à Fez chercher la rémission de leurs péchés, roulant entre leurs doigts les grains des chapelets sculptés dans les bois odorants. — Dans les villes, ils visitaient les bazars, achetant des armes, des étoffes aux marchands accroupis sur des tapis de laines nuancées, aux yeux morts de rêveurs, toujours loin de la vie qui les entoure, indifférents à tous les incidents de la rue.

Ensemble ils se hasardaient dans les voies étroites des quartiers des vieilles villes, passaient les portes en ogives des antiques palais, au milieu des enfants nus et sales ou vêtus de courts burnous en loques, — des esclaves et des portefaix couchés ou accroupis.

Or, Marthe commençait d'être lasse de cette vie trop brûlée, de tant de choses inconnues parmi lesquelles se perdait son esprit. Sa cer-

lé

voile d'oiseau ne lui permettait guère le remords de son abandon ni des suites possibles; elle se laissait guider, automatiquement en quelque sorte, par cet amant si fort qui Tavait prise, sans qu'elle sût bien comment, — enlevée soudain, ainsi qu'une rafale en son tourbillon emporte une bergeronnette imprudente.

Paris, Verneuil, — la maison des Roses, — ses joies de naguère passaient dans son esprit comme en un songe très ancien, des choses qu'elle ne se rappelait qu'à demi, et voilées de brume, incertaines. Puis, les voluptés que l'Amant lui prodiguait, dans ce premier mois, la laissaient après les sensations ardentes, les étreintes dont elle sortait brisée, dans une somnolence languide : elle traversait les villes et les paysages, promenée dans une suite de tableaux brillants ou sombres, où passaient des hommes de bronze vêtus de laines et de soies de nuances éblouissantes, dans le vol fou des crinières, des burnous et des turbans dénoués, ennuagés de poudre.

Et le bruit des coups do feu, les nasillements des musettes bédouines, le ronflement des guitares minuscules et des vases bouchés d'une peau tendue, le ronflement des tambourins et les sonnailles des grelots faisaient à tout cela un accompagnement d'affolante musique.

C'était au moment ou la famille d'Entoc allait quitter Verneuil, où les enfants étaient retournés au collège, qu'ils étaient partis soudain; profitant d'une absence d'un jour de Dayel et de ce que Mme Entoc avait regagné Paris, ce jour là aussi, — atin d'arranger leur maison pour le retour de son mari, la rentrée des députés à la Chambre approchant.

Quand, le soir, Jean Dayel trouva vide la maison des Roses, la petite fille toute seule, que la bonne avait couchée, il se dit, d'abord, que Marthe faisait dans le village quelque visite tardive à quelqu'une de ses protégées malades, ou bien qu'autre chose l'avait retenue qu'elle lui conterait tout à l'heure de cette voix enfantine et claire si aimée, si douce, si câline.

Puis, où était son grand ami Entoc ?

Mais, sur le piano, presque tout de suite, il aperçut la lettre de Marthe. Il la lut — comme un fou, déjà, — et une grande lueur traversa son esprit, lui montrant, d'un coup, tous les indices qu'il n'avait pas vus auparavant.

Affolé, il avait couru le pays, sans savoir au juste où s'en aller à présent qu'il était seul. A toutes les portes, il s'était arrêté, criant des mots d'insulte quand les gens questionnés le regardaient, répondant à ses divagations par des mots quelconques qu'il ne comprenait pas.

On l'avait trouvé le matin, au bord de la Seine, couché dans les joncs de la rive, sali de vase et de verdure écrasée, se lamentant sans cesse en plaintes à peine articulées, menaçant ceux qui l'approchaient et les accusant d'avoir pris Marthe, — sa femme, sa chère petite femme, — et de l'avoir emportée bien loin, dans un endroit qu'il ignorait, où il ne pourrait plus la retrouver.

Il avait à demi étranglé le paysan qui l'avait découvert embourbé et vagissant comme un animal blessé. Les autorités survenues l'avaient, d'accord avec les amis du pauvre musicien, envoyé dans une maison de fous, — en lui affirmant qu'il retrouverait sa Marthe, là-bas, où des gens allaient le conduire. Marthe n'était pas morte ; elle était partie à la campagne, dans

une grande maison, avec un grand jardin, beaucoup d'air. Et, avec ces paroles d'espoir qu'il écoutait comme un petit enfant malade, il s'était laissé mener à Gharenton. — « Marthe ! où est Marthe ? »

Pendant une longue année il était resté captif, avec des alternatives de colère furieuse et des périodes de douceur où, tristement, d'une voix lente et pâle, il se lamentait sans fin. Quelque temps, il avait fallu l'enfermer dans une étroite cellule; puis, quand il fut exténué de ses colères vaines, on avait recommencé à le raisonner comme le tout petit enfant auquel on veut en faire accroire. — Souvent il parlait seul, croyant converser avec sa Marthe, la si blonde et si douce, l'adorée. Il lui redisait sa joie de vivre auprès d'elle, déroulait des projets pourl'avenir, échafaudant pour leur fillette un merveilleux roman de glorieux mariage, et de bonheur dont tous les deux, Marthe et lui, seraient cause.

Il se promenait de longues heures dans le parc immense, sans vouloir se mêler à ses compagnons d'infortune. Il écoutait la chanson des arbres et des feuilles bruissantes, aux branches reverdies. Les querelles des nids et les ramages d'oiseaux l'enchantaient, berçaient de bien-être passager sa douleur latente. Le souvenir s'effaçait en lui : restait seule l'inspira-

tion dont les harmonies le leurraient, deci, delà, de chants intérieurs.

Il demeurait des heures, dans sa chambre, après ces promenades, frappant de ses doigts un imaginaire clavier, écoutant la mélodie qu'il rêvait de produire, heureux des imaginations nées de sa folie . D^autres fois , durant des journées, il croyait exprimer toutes les pensées gracieuses qui lui venaient aux lèvres, à la frêle amie si chère ; et il chantait pour elle, comme autrefois dans leur logis de Tîle, — ou, par les beaux soirs d'été, à leur campagne, dans la maison des Roses.

Alors revenait à ses lèvres la chanson préférée de Marthe, — t Oiseau joli, — non telle qu'il la lui avait apprise, mais écourtée, aiguë et falote, comme un vagissement :

Dans les bois, dans ma tête, cliante Toiseau joli, dit que c'est la fête demain dans le pays, et que Marthe, ma mie, bientôt me reviendrait, s'en irait plus jamais.

Dans les bois, dans ma tête, chante l'oiseau joli.

C'étaient là ses bonnes journées, mais, d'autres fois, il revivait l'heure atroce où il avait

été frappé. Alors il entrait dans des colères furibondes, où plusieurs hommes avaient peine à le maîtriser, à le garrotter pour le conduire aux salles de douche, malgré sa résistance enragée. On lui avait mis la camisole de force.

Le médecin en chef de la maison s'était intéressé à son malade ; il avait su les causes du désespoir de Jean Dayel, la navrante aventure où l'esprit de l'artiste avait sombré.

Et ce docteur s'était passionné pour Tœuvre qu'il avait entreprise : guérir cette folie d'amour, rendre à l'art le délicat musicien dont il goûtait les mélodies. Avec d'infinies précautions, des tendresses de mère guettant l'éveil d'un enfant nerveux et faible, le vieux savant guettait, chaque jour, la lueur intellectuelle d'où la raison pouvait surgir. Il avait obtenu, peu à peu, la confiance de son pensionnaire, était parvenu à redonner à son âme soûle de désespoir un calme factice, puis à le rendre lentement — par des révélations successives en rapport avec la force morale recouvrée de jour en jour — à l'humanité vraie.

L'âme de Jean Dayel — enfin — s'était éveillée au bout de quelques mois de calme sérénité, de folie douce et peuplée de rêve où chantaient de suaves harmonies, que seul il percevait, charmeuses et séduisantes, d'une séduction

irréelle à jamais perdue pour autrui, latentes, dans les limbes de son âme envolée bien loin de Tintellectuelle monotonie, parmi les lueurs chimériques et des songes de Beauté, confus.

Voila, a peu près, tout ce dont Jean Dayel, sa folie passée et la

MÉMOIRE revenue, SE SOUVENAIT aujourd'hui, DOULOUREUSEMENT.

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