‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 39 sur 75 · UNE MONARCHIE TUEE PAR SES PARLEMENTAIRES I7I · texte numérisé non relu

UNE MONARCHIE TUEE PAR SES PARLEMENTAIRES I7I

raient pas le dommage qui atteint notre pays. II y avait, à Lisbonne, une princesse française, universellement respectée et admirée, qui représentait là-bas quelque chose de la France, qui répandait le prestige et l'influence de notre nation, qui s'intéressait toujours à sa cause et, dans une circonstance grave, ne craignit pas de la servir. Au témoignage de deux écrivains républicains français, la reine Amélie, en 1905, tenta de dissuader Guillaume II de continuer son voyage de Tanger, dont elle pressentait la suite redoutable. C'est une amie, c'est une alliée que nous perdons.

Cependant, tandis que nous écrivons ces lignes, la nouvelle arrive que la République est proclamée. Si nous avons un conseil à donner aux républicains, c'est de se méfier des trop nombreux partisans qu'ils vont trouver :'les hommes des anciens partis ne manqueront pas d'aflluer dès demain dansleurs rangs, et l'on peut gager qu'aux Cortès prochaines on revoira les mêmes figures qu'aux anciennes. La République parlementaire ne fera qu'aggraver les maux de la monarchie parlementaire. Et si l'on peut prévoir quelque chose de raisonnable, c'est une dictature républicaine qui durera ce qu'elle pourra par les moyens de l'état de siège et les procédés de M. Franco.

6 octobre 1910.

Echos de la Rèvolulioii portugaise.

Combieu de fois aurons nous dil, sans craindre la répétition, que les idées républicaines n'avaient plus de vogue eu Europe ? Ce n'est pas la révolution portugaise qui nous fera changer d'avis. Nous avons lu, par exemple, ceci, dans une correspondance envoyée de Londres à un célèbre organe du libéralisme allemand, qui paraît à Francfort : « Il y a cinquante ans, la révolution de Portugal eût donné lieu, en Angleterre, à des explosions de joie enthousiaste... A la Chambre des Communes, lord Palmerslon eût prononcé un violent discours contre les tyrans en général, et, dans la rue, le mob eût rossé quelques étrangers en les accusant d'être des royalistes portugais. Aujourd'hui, ni insurrection, ni renversements de trônes ne passionnent plus l'Angleterre... Abstraction faite de quelques journaux démocrates qui n'exercent aucune influence sur la grande politique, le bouleversement de Lisbonne n'a eu que peu de succès auprès de l'opinion publique anglaise, etc.. »

Notons, d'ailleurs, qu'à Londres on ne croit guère à la durée de la république portugaise et que le personnel républicain fait sourire. En outre, au Foreign- OfTice, on a considéré cette révolution comme tout

ÉCHOS DE L\ RÉVOLl TIO\ POUTI GVISE 1-3

à fait indésirable, en raison des complications qu'elle est susceptible d'entraîner. Des hommes d'Etat sérieux ne peuvent souhaiter, par exemple, que la république de Lisboime engendre une république à Madrid, parce que l'expérience enseigne que les troubles de la péninsule ont toujours une fâcheuse répercussion sur les affaires d'Ejiirope. Ainsi la candidature d'uu Hohenzollern au trône d'Espagne fut, eu 1870, le prétexte de la guerre franco-allemande... Avis aux imprudents qui feraient des vœux pour la république espagnole ! A défaut de notre pauvre Etat républicain, inerte et imprévoyant, nous en sommes réduits à compter sur les radicaux d'Angleterre pour empêcher que de désastreuses sottises ne s'accomplissent en Europe.

On révèle peu à peu bien d'autres détails intéressants autour de l'affaire du 5 octobre. Aux personnes qui croiraient encore que cette révolution était fatale, commandée par les lois de l'évolution, le progrès des idées, ou le courant démocratique, nous conseillons la lecture des récits où il apparaît que le succès des républicains ne tint qu'à un fd. Nous n'avons pas lu non plus sans quelque satisfaction que les conjurés portugais avaient préparé leur entreprise par une soigneuse étude des coups d'État célèbres et des plus fameuses journées populaires dont l'histoire fasse mention. Les républicains portugais n'ont pas cru perdre leur temps en faisant de la théorie et en recherchant dans les livres la meilleure manière de renverser un gouvernement. Ils se

l'][\ l'idée RÉPUBLICAOE ET l'eUROPE

sont d'abord assurés que le coup de force était possible, qu'il avait des précédents, et puis ils ont passé à la pratique. Très instructif, en vérité. Instructif et encourageant ^ !

I. Après deux ans d'expérience du régime républicain en Portugal, les événements nous donnaient l'occasion d'écrire le 24 décembre 1912 :

« La situation intérieure du Portugal n'est pas brillante. Elle est du moins conforme à toutes nos prévisions. A quoi avait succombé, en effet, la monarchie portugaise ? Au parlementarisme. La République ayant pratiqué, exactement dans les mêmes conditions, le régime parlementaire, comment les embarras, et, ainsi que le disait le roi Carlos d'un mot énergique, le « gâchis», n'auraient-ils pas reparu ?

(f La difficulté d'être est devenue en quelques mois, pour la République, ce qu'elle était pour la Monarchie à la veille de la Révolution. Les observateurs les plus désintéressés s'en rendent compte et le correspondant de YA<fence Havas à Lisbonne écrit notamment : « La situation parlementaire rend extrêmement difficile la constitution d'un ministère viable, et à cet égard les groupes républicains semblent être tombés, à cette heure, dans la même impuissance de gouverner que l'étaient les partis monarchistes dans les dernières années de la royauté. »

« La comparaison peut aller plus loin. Il s'en est fallu de peu, assure-t-on, que la République n'ait eu son Franco, et qu'elle n'ait essayé, comme l'avait fait l'infortuné Carlos, de sauver le pays, ou plutôt de se sauver elle-même, à l'aide d'une dictature bienfaisante. On a beaucoup parlé, tous ces temps-ci, d'un « coup d'Etat démocratique », qui eût été (ou qui sera) d'ailleurs, en dépit de cette épithète, exécuté par des éléments appartenant à l'armée et à la marine. Sous la royauté comme sous la République, la nation portugaise aura ainsi achevé de parcourir le cycle des expériences politiques. Elle en prendra certainement une idée plus nette de la véritable nature du mal dont la République ne la pas guérie. »

L'ANGLETERRE, SOiN PARLEMENT ET SA MONARCHIE

Edouard VII.

Encore un roi qui meurt et que l'on sacre grand roi. Encore un tribut d'hommages apporté par l'univers à la monarchie. Encore une preuve que le métier de roi n'est pas en haisse dans le monde du xx^ siècle. Neuf ans du règne d'Edouard \II, souverain fort peu absolu du Royaume-Uni, auront suffi pour changer l'histoire, — l'histoire d'Angleterre et aussi l'histoire de France.

C'est donc la caractéristique de toutes les monarchies modernes : soigneusement constitutionnelles, hérissées de précautions contre le pouvoir royal, elles avaient tout ce qu'il fallait pour décourager leurs titulaires. Mais la force des nécessités politiques l'a emporté sur toutes les chartes. Il a suffi aux rois de régner pour reconquérir leur part de gouvernement. A mesure que s'est révélée plus absurde l'idée que le pouvoir pût jamais être impersonnel, l'utilité de la fonction royale s'est im-

176 T.'axGI.ETERRE, son PMII.F.MENT, SA MONARCHIE

posée et l'éclat des services rendus lui a restitué l'aulorité et le prestige dont l'avaient dépouillée les (loiistilulions. C'est ainsi que la royauté, qui depuis longtemps ne comptait plus pour grand'chose dans le système du gouvernement anglais, s'est relevée durant la seconde moitié du xtx" siècle. Bien mieux, ce phénomène s'est produit sous le règne d'une femme. Lorsqu'en 1901 il succéda à la reine Victoria, Edouard YII recueillit, avec les titres de Majesté royale et impériale, de solides réalités, une influence considérable et de vastes possibilités d'action.

Il s'en servit aussitôt. Le prince de Galles avait toujours passé pour un viveur et pour un sceptique, habitué des petits théâtres et des restaurants parisiens. Le roi d'Angleterre apparut comme un souverain réfléchi, capable des plus grands desseins, riche d'une expérience politique et diplomatique que ses dehors de fêtard bon enfant lui avaient permis d'acquérir sans soulever les défiances. Dès qu'il fut couronné, il exécuta ses plans avec une rapidité égale au cours précipité des événements et qu'accrut ])eul-être encore sa crainte d'une disparition procliainc. En peu de temps il mit sur pied le système diplomatique qu'il avait conçu avantd'arriverau trône. Un avantage certain de la monarchie héréditaire esl que le changement de règne, lorsqu'il coïncide avec l'apparition de nouveaux besoins pour l'Etal, permet, détermine même les changements d'orieu iation nécessaires et que retardaient les habitudes prises par l'ancien personnel et la routine des

EDOUARD VII l'y 'y

ministères et des bureaux. Lorsque Edouard VII devint roi, une transformation de ce genre s'imposait à la politique anglaise. Le péril allemand grandissait : il était temps de s'y opposer. Jusqu'alors, l'Angleterre (exception faite pour l'alerte de 1876) s'était accordée avec l'Allemagne telle qu'elle était sortie de nos défaites. A Londres comme à Berlin, on s'était toujours préoccupé d'écarter les occasions de malentendus. Tandis que l'intempérance de notre politique coloniale mettait, sur presque tous les points du globe, nos intérêts en u friction », selon le mot consacré, avec ceux de l'Angleterre, de sages compromis réglaient les rares différends anglo-allemands. Bismarck s'était attaché à cultiver ces correctes relations, et l'on avait continué après lui. D'autre part, la reine Victoria avait des sympathies pour la cour de Prusse, et un vieil homme d'Etat comme lordSalisbury restait attaché à des traditions diplomatiques qui pendant trente ans avaient bien, réussi. Mais l'Allemagne, à l'abri de celle routine de chancelleries, développait ses ambitions et changeait sa manière. Son commerce, sa marine menaçaient le commerce et la marine britanniques. L'hégémonie qui lui était abandonnée sur l'Europe centrale s'étendait peu à peu à un rayon plus vaste. La suprématie de l'Angleterre dans le monde était en péril. Si Edouard VII ne fui pas le premier dans son royaume à le savoir, il fut du moins le premier à agir. Rapidement, avec un homme nouveau, lord Lansdowne, il prépara

I^O L A>Gr.i:TEURE, SO> PARLEMENT, SA MONAUCHlE

une vdlte-face. Il tira l'Angleterre de son a spleudide isolement » et lui donna des alliances. En France, le gouvernement de la République, déchu de ses ambitions coloniales depuis Fachoda, était mûr pour un accord. Edouard VII paya de sa personne. Il vint à Paris, se montra officiellement, et cette promenade, au cours de laquelle ne retentit aucun des sifflets redoutés, fut le préliminaire de l'accord signé en 1904 et par lequel Edouard VII, tout en prenant la part du lion, trouva le moyen de nous attacher à sa fortune. En échange des avantages positifs auxquels le gouvernement de la République renonçait pour la France en Egypte et à Terre-Neuve, Edouard VII nous donnait généreusement le Maroc, sur lequel il ne possédait pas l'ombre d'un droit. On dit qu'il ne calcula pas alors toutes les aventures qui devaient sortir pour la France de ce don singulier. C'est possible. Mais il n'a pas manqué de s'en servir pour nous placer plus étroitement dans la dépendance de son système.

Sans doute lorsqu'en 1900 lesdéfailesde la Russie à Lio-Yang et à Moukden eurent rendu dérisoire la valeur de l'alliance russe et que l'Allemagne nous menaça d'une guerre, sans doute Edouard VII offrit son concours à la République. Que valait ce concours ? On en discute. En tout cas, la République préféra « l'humiliation sans précédent » à la guerre, malgré les promesses anglaises. Sans doute aussi Edouard VII soutint notre droit à Algésiras et fît que Guillaume II. qui nous avait traînés à la conférence.

EDOUARD Vil 179

n'en sortit pas le bon marchand. Algésiras fut le succès personnel d'Edouard Vil où son envoyé spécial, sir Donald Ma^kenzie VVallace, apportait aux représentanls oiïiciels de l'Angleterre les conseils et les volonlés du roi. Après la conférence, il apparut cpie c'était l'Allemagne qui était isolée en Europe. Et tout cela était à coup sûr excellent pour les intérêts du Ro\aume-Uni. Mais quand lulouard VII eut coiuplélé l'en lente cordiale par cet accord anglorusse, scellé à Reval en igo8, et qui fut considéré comme le chef-d'œuvre de sa politique, quel avantage en retirâmes-nous ? Nous a\ions risqué plusieurs fois une grande guerre pour aboutir finalement à partager avec l'Allemagne l'exploitation économique chi Maroc après avoir versé là-bas beaucoup de sang français. Voilà tout ce que l'amitié anglaise nous avait valu. N'étant pas sujets britaimiques, nous n'en j^ouvons garder qu'une gratitude limitée à l'égard d'Edouard VII.

Mais les sujets britanniques en jugeront autrement. Le système du roi était conçu de (elle manière que l'Allemagne fût surveillée, inquiétée, lioublée parfois, sans qu'une guerre désastreuse a\ec l'Angleterre devînt inévitable. Edouard VII désirait que sa volonté préNalùt en Europe sur celle de Guillaume II sans avoir, autant que possible, à débarquer un de ses soldats sur le continent, et c'est pourquoi il portait une attention toute particulière à notre armée, la faisant inspecter par ses généraux, intervenant pour que le ministre de la

l8o I>' ANGLETERRE, SON PARLEMENT, SA MONARCHIE

guerre donnât un commandement à tel ou tel de nos divisionnaires qu'il avait pu apprécier. Mais une erreur du roi, entraînée par les circonstances, aura vicié tout le système. Cette grande politique d'intimidation, il voulut la faire avec une Angleterre où les radicaux sympathiques à l'Allemagne étaient arrivés aux affaires; avec une France démocratique; avec une Russie travaillée par les essais de parlementarisme qui sont la queue de sa Révolution manquée. Or, l'Allemagne et l'Autriche, les deux plus fortes monarchies autoritaires et militaires de l'Europe centrale, ont réduit au silence la coalition anglo-franco-russe par une simple menace de guerre. Au mois de mars 1909, le recul de la Triple Entente et le succès austro-allemand dans les Balkans ont marqué un échec du roi Edouard et une revanche de son impérial neveu. Depuis, toute l'attention du roi s'est portée sur la crise intérieure de ki monarchie qui paralyse singulièrement l'action de l'Angleterre dans le monde. En Egypte, aux Indes, d'étranges mouvements se dessinent. Au milieu d'une accalmie peut-être trompeuse la rivalité de l'Angleterre et de l'Allemagne se poursuit à travers le monde...

Le réveil puritain, la réaction piétiste personnifiée par un Lloyd George n'auront pas porté bonheur à l'Angleterre. Ils ont une grande part de responsabilité dans l'échec partiel mais certain qu'a éprouvé la politique européenne d'Edouard VII. Après une période d'éclat, où l'Angleterre a recueilli des béné-

KDOUVRD VIT lOI

fices incontestables, le système conçu et appliqué par le roi était en déclin. Qui sait si un changement de règne, au lieu des catastrophes intérieures et extérieures que des esprits exagérés redoutent, n'aura pas des efifets inattendus ? Le loyalisme anglais a des racines profondes et les institutions monarchiques autant de souplesse que de ressource.

^lais que deviendra la triple entente anglo-francorusse, maintenant que son promoteur a disparu ? Corps sans âme, ne sera-t-elle pas exposée à végéter et à languir ? Le gouvernement de la République devra-t-il se vouer à une combinaison diplomatique nouvelle au milieu d'une Europe en travail ? C'est ainsi que la mort d'un souverain étranger qui était un peu comme le protecteur de la France devient une occasion d'inquiétudes pour les destinées trop incertaines de notre pays privé de chef !

8 mai 1910.

Les révolutions du système parlementaire anglais.

« La secte des épiscopaux et le presbytérianisme ont tourné pour un temps ces tètes mélancolicpies. Je m'imagine que pareille sottise ne leur arri>era j)lus...Ils me paraissent devenus sages à leurs dépens...

Toutefois, qui peut répondre des hommes ? » ^ oltaire, 17//'* lettre sur les A.nglais,

Dans les notes sur les cvénemenls de la politique étrangère qvic publie, au jour le jour, V Action française quolitlieniie, nous avons insisté, à propos des élections d'Anglelerre, sur ce qui en fait, à nos yeux, le caractère principal : à savoir, le médiocre succès de la campagne contre les Lords entreprise par le cabinet radical. C'est un l'ait que les mouvements politiques à tendance révolutionnaire et la vogue des ])rincipes démocratiques sont en décroissance dans toute l'Europe occidentale. Les bouleversements de Turquie et de Perse (qui auraient d'ailleurs besoin d'èlre analysés de très près) sont des phénomènes secondaires ou tertiaires et dont l'apparition tardive ne sert qu'à accuser la difficulté et la lenteur avec lesquelles les peuples d'Orient suivent les idées, les modes et les goûts de la civilisation

Page 1