VÉRIFICATIONS HISTORIQUES
auraient donc été les serviteurs d'une idée nationale par excellence. Voilà la thèse bonapartiste telle qu'elle était déjà exposée en 1860 par les soins de l'académique Berger de Xivrey et de l'Imprimeïie impériale, et telle qu'il y a deux jours elle reparaissait au Gaulois avec M. Frédéric Masson.
Il est d'autant plus étonnant que M. Frédéric Masson repasse sous ce pont aux ânes qu'il a de lui-même contribué, autant qu'il fallait, à le démolir. En effet, M. Masson a édité jadis les Mémoires de Bernis. C'est grâce à lui qu'a été connu le véritable caractère de cet homme d'esprit. Il a révélé le Bernis des petits vers comme une intelligence hardie. C'est Bernis qui fut, en 1766, l'ouvrier de ce qu'on appelle le u renversement des alliances », plan aussi audacieux qu'opportun et qui consistait à abandonner le roi de Prusse, dont la France se servait jusque-là contre la maison d'Autriche, pour se rapprocher de la maison d'Autriche affaiblie contre le roi de Prusse devenu trop puissant. Opération très simple, très naturelle en apparence, mais qui voulut chez ses auteurs — Louis XV, Bernis, la Pompadour — d'éminentes, de très rares qualités, au premier rang desquelles il faut compter une parfaite liberté d'esprit.
Songez donc qu'il s'agissait de rompre avec un système vieux de deux cents ans et plus et qui s'était invariablement transmis des Valois aux Bourbons. La maison d'Autriche était l'ennemie héréditaire. Les circonstances, l'équilibre des forces avaient pu
l'alliance altkichienne 287
changer : l'opinion publique n'en voyait rien. Une longue et pénible lutte contre l'Empire de Charles- Quint avait pu réduire les Habsbourg à l'ombre d'eux-mêmes, une nouvelle puissance avait pu se lever, au nord, des sables de Brandebourg : à Paris, militaires, nouvellistes, philosophes, habitués du café Procope n'en continuaient pas moins à désigner l'Empire comme l'ennemi et à tenir le roi de Prusse pour notre ami le plus sincère. Personne ne voulait comprendre la leçon de la première guerre de Sept Ans, cette guerre de Succession d'Autriche engagée malgré Louis XV qui eût voulu garder la neutralité. L'opinion publique était bornée, routinière, paresseuse d'esprit. Il fallut une singulière audace, une vue limpide de la situation politique pour briser ce qui n'était pas moins qu'un dogme pour des milliers de Français qui se croyaient éclairés. Le « renversement des alliances » fut un événement énorme et (nous parlerons des résultats si l'on veut) il est bien regrettable pour le règne de l'opinion publique qu'un peuple aussi intelligent que le peuple français n'ait pas compris dès ce moment-là que la monarchie voulait son bien et qu'il ait fallu plusieurs invasions et des pertes de villes et de provinces pour que M.PaulDeschanel, rapporteur du budget des affaires étrangères, vînt déclarer officiellement, au nom de la troisième République, que l'Autriche avait cessé depuis longtemps d'être l'ennemie naturelle de la l'rance.
Il est un peu difficile de raconter tous les tenants
y88 VKIUFICVTIONS HISTORIQUES
cl aboiilibSiuils du « leiiveiseuient des alliances » en deux cents lignes de journal. Je voudrais seulement laisser une idée du sérieux avec lequel fut accompli ce changement de système. Il existe un recueil des instructions données aux ambassadeurs de France qui est un véritable monument de notre histoire nationale. On trouvera dans le volume consacré à l'Autriche les raisons données par Bernis de la nou- \clle politique inaugurée par le gouvernement du roi. Il n'est pas possible de raisonner plus sérieusement des grands intérêts de l'Etat. Cet homme d'Église et de Cour montre un esprit de critique et d'examen dont ses successeurs laïcs au poste de Jlichelieu feraient bien d'être un peu jaloux. Mais citons au moins quelques lignes de cette admirable page de littérature politique. Voici ce que disait Bernis :
« En s'unissant élroilcmont à la cour de Vienne, on peut dire que le Roi a changé le système politique de l'Europe ; mais on aurait tort de penser qiiii eût altéré le système de la France. L'objet politique de cette couronne a été et sera toujours de jouer en Europe le rôle supérieur qui convient à son ancienneté, à sa dignité et à sa grandeur ; d'abaisser toute puissance qui tenterait de s'élever au-dessus de la sienne... » Suivent les raisons pour lesquelles la France a combattu l'Autriche tant que la puissance de cet Etat « a été trop à redouter », et qui ont conduit Louis XV à s'allier aux rois de Prusse et de Sardaigne, comme iUchelieu s'était allié aux Suédois.
L ALl.lA>(:i; AL llUClilENNE 289
Alais (( ea rendant trop puissants » ces souverains secondaires « nous n'avons fait de ces deux princes que des ingrats et des rivaux, grande et importante leçon qui doit nous avertir pour toujours de gou verner l'un, et l'autre monarques plutôt par la crainte et l'espérance que par des augmentations de territoire )). Le roi de Prusse, (( allié intéressé, ami peu iidèle, jaloux en secret de la puissance du roi », est devenu trop fort depuis la conquête de la Silésie. C'est lui qui représente à cette heure le danger allemand : « Le roi de Prusse, dit Bernis, s'emparait peu à peu tic toute notre influence dans les affaires générales, comme si l'électeur de Brandebourg pouvait jamais remplir en Europe la place qu'y occupe un roi de France. » Au contraire, aujourd'hui, la puissance autrichienne est ébranlée. Nous n'avons plus à la craindre. Persister dans le système de la lutte contre la maison d'Autriche serait obéir à un préjugé. Le temps est venu d'adopter une autre politique, et Bernis conclut avec fermeté : « Il n'est pas d'ouvrage humain qui n'ait ses défauts, le système actuel embrasse trop d'objets pour n'avoir aucun danger ; mais, avec la protection du ciel, il restera toujours à la France des ressources pour y remédier. »
Telles furent les raisons par lesquelles se déterminèrent les auteurs du renversement des alliances. Après cela il n'est plus permis à personne d'être troublé par le traditionalisme de M. Frédéric Masson. Il est même fâcheux pour cet écrivain d'être con-
290 VÉRIF1CAT10>'S HISTORIQUES
vaincu de préjugé et de routine par le spirituel et profond Bernis dont il a édité les Mémoires — on se demandera toujours pourquoi ^..
5 septemt^re 1910.
I. L'hlsloire du sentiment public en Franco touchant l'alliance autrichienne serait bien curieuse à écrire. On trouverait peutêtre clans le « renversement des alliances » l'origine du malentendu qui devait séparer la nation et la dynastie et aboutir à la Révolution. Le patriotisme révolutionnaire étaitanti-autrichien. Le sobriquet de Y Autrichienne fit condamner Marie-Antoinette à mort. Jusqu'à la veille de 1870, la France libérale et républicaine était hostile à l'Autriche, favorable à la Prusse (voir les historiens comme Michelet, les publicistes comme John Lemoinne). A la nouvelle de Sadowa, il y eut des illuminations et des feux, de joie dans Paris. Tragique exemple d'aveuglement et de routine chez le peuple le plus spirituel de la terre, qui aura été incapable de discerner son jiropre bien. Aujourd'hui des républicains « éclairés » proclament que la lutte contre la maison d'Autriche est un anachronisme. Il leur a fallu Sedan pour apercevoir cette évidence. L'anachronisme avait été dénoncé par Louis XIV, voilà deux cents ans, après le règlement de la succession d'Espagne 1
Les bons serviteurs.
Il y a des cuisinières à qui vous auriez beau donner les viandes les plus succulentes, le beurre le plus onctueux, les épices les mieux parfumées : elles ne composeraient que des ragoûts infâmes. Les mauvais gouvernements ressemblent à ces cuisinières gâtesauce. Avec toutes les ressources d'un grand pays, un personnel diligent, des moyens d'action, de bons atouts dans le jeu de leurs alliances, ils n'en courent pas moins d'échec en échec.
C'est le cas du gouvernement de la République qui recommence à être malheureux dans ses entreprises extérieures et qui s'achemine vers une catastrophe nouvelle. Nous voyons de nos yeux la Triple Entente — France républicaine, Angleterre puritaine et radicale, Russie en relevailles de révolution — finir par un sinistre raté, et deux monarchies à régime autoritaire, l'Allemagne et l'Autriche, faire la pluie et le beau temps en Europe. Matériellement, elles an nexent des provinces. Moralement, des empires et des royaumes entiers. Le Turc et le Roumain sont entrés dans leur dépendance en sorte que de la mer du Nord et de la Baltique jusqu'à la mer Noire et à la mer Egée, s'allonge une chaîne d'États plus ou moins secrètement unis par des conventions diplomatiques et militaires. L'Allemagne ne peut plus se
292 VERIFICATIONS HISTOKIQUES
plaindre d'être encerclée : c'est elle qui préside une confédération redoutable Le jour où la Jeune-Turquie nationaliste, comme elle en a déjà montré des velléités, cliercliera querelle à la France à propos de la Tunisie, ou de nos sujets musulmans, ou de nos intérêts orientaux, la Jeune-Turquie aura l'Allemagne pour soutenir ses prétentions. Nous sommes revenus à l'étal de choses qui précédait la conférence d'Algésiras, nous sommes même peut-être tombés plus bas puisque la combinaison anglo-franco-russe, sur laquelle il était permis de fonder quelques espérances, a épuisé sa vertu. Aussi, bien que le gouvernement de la République s'émeuve difficilement du péril extérieur, son inquiétude commence à poindre. Elle se traduit au dehors par des représailles d'ordre économique, au dedans par des projets de renflouement des institutions, comme celui de doubler le ministre des Affaires étrangères par un homme du métier qui serait nommé sous-secrétaire d'Etat permanent.
Le fait est que la politique étrangère occupe le dernier rang dans les préoccupations et dans l'éducation d'un républicain. Quelle surprise lorsqu'il arrive au pouvoir I II découvre tout d'un coup le vaste monde. Et quelles responsabilités ! Il n'y avait pas quatre jours que M. Aristide Briand était premier ministre lorsqu'il dut s'occuper des événements de Crète. Nous ne supposons pas, nous sommes sûr : M. Aristide Briand ne connaissait ])as un mot des affaires Cretoises, qui ne sont pas sujet de discours