SCÈNE PREMIÈRE
HÉLÈNE, MICHEL. Hélène est assise dans la galerie. Elle tient un livre qu'elle ne lit pas et rêve en regardant la mer. Michel arrive par la gauche. Il s'approche d'Hélène sans faire de bruit.
Subitement, elle se rend compte qu'un homme est debout auprès d'elle et Vobserve. Aussitôt, elle se lève avec un petit cri d'effroi et reconnaît Michel.
MICHEL
Si peur que cela?
Hélène, moitié riante, moitié suffoquée.
Je ne m'attendais pas...
mighel, avec flegme.
Même quand on s'attend, ma hure ne rate pas son effet. (Hélène veut s'éloigner.) Eh bien! où allez-vous?
Hélène Prévenir M. Prinson que vous êtes là,
MICHEL
Vous ne lui apprendrez rien... Je viens d'entrer dans le jardin par un côté où il n'y a pas de porte et, pendant que je franchissais la palissade, il m'observait d'une fenêtre au premier étage.
HÉLÈNE
Alors, vous n'êtes pas venu par la grand'route ?
MICHEL
Non, par la campagne : j'ai du temps à perdre. (Un silence.) Qu'a-t-on dit, ce matin, lorsqu'on a découvert que. j'étais parti sans chapeau?...
HÉLÈNE
Sans chapeau?...
MICHEL
' Ah! ah! vous n'avez pas saisi le truc du chapeau ?... Alors, bien : c'est signe qu'on n'a guère pris garde à ma disparition subite.
HÉLÈNE
Si, tout de même un peu... Le colonel a demandé si vous n'étiez pas un ancien officier.
michel marmotte entre ses dents.
Ah! il a l'œil, le bougre!... (Un silence.) Qu'a-t-on répondu ?
HÉLÈNE
« Non », naturellement.
« Naturellement » m'amuse!... Pourquoi « naturellement » ?
HÉLÈNE
J'ai parlé sans réfléchir, je vous assure !
michel, ironique.
Je m'en doute!... Enfin, votre opinion sincère... Officier? pas officier?
Hélène
Je suis entrée au couvent, il y a huit ans, à la mort de ma mère, j'en suis sortie pour la première fois hier soir... quepuis-je connaître?
MICHEL
Huit ans de boîte sans congés, ni vacances?...
HELENE
Pas un jour !
MICHEL
C'est assez c<xquet!... Pourquoi est-ce précisément hier qu'on vous a délivrée? (Hélène le regarde avec étonnement et ne répond pas.) Très bien... je me mêle de ce qui ne me regarde pas, hein?... {S' animant) Eh! allez donc! ditesle moi en face ! J'aime assez qu'on m'envoie les choses à travers la figure.
HÉLÈNE
En quoi puis-je vous intéresser ?
Vous ne m'intéressez pas... (Se frappant la poitrine.) Un seul personnage au monde peut se vanter de m'occuper, et le renseignement que je demande peut lui être utile. Cela, vous vous en f...?
HÉLÈNE
Je serais heureuse de vous rendre service.
MICHEL
Ah! petite mademoiselle, voilà une bonne parole dont. vous aurez tout de suite la récompense. Je vais vous faire un cadeau... un vrai cadeau, pour peu que vous ayez bec et ongles).. Savez-vous que Bernard Prinson avait* un frère?
HÉLÈNE
Oui.
MICHEL
C'est votre mère, hein, qui vous Ta dit, quand vous étiez enfant !
HÉLÈNE
Elle! non, jamais elle n'a parlé devant moi d'aucun Prinson, ni du député ni de l'autre.. . C'est la supérieure du couvent où j'ai été élevée. Une fois, elle m'a demandé si le député qui payait ma pension était parent d'un officier qui, après
s'être révolté, a été massacré par ses complices. A ma mine, elle a constaté que j'ignorais de quoi il était question. Alors elle m'a tout raconté.
» MICHEL
Tout! En peu de mots, je pense!... Tout!
Oh ! je voudrais les tenir dans la brousse, vos béguines qui terrorisent les petites filles avec des histoires de croquemitaine !... Oui, les tenir dans la brousse pour leur apprendre !... Enfin, vous savez en gros ce qu'il a fait, le frère de Bernard Prinson!... Eh bien, je suis ce frère ! Je suis Michel Prinson! (Il se tait, dans l'attente d'un geste de terreur ou de réprobation. Hélène, parfaitement calme, reste les yeux fixés sur lui.) Un assassin! Pire qu'un assassin!... Que je dise, mon nom, au bout du monde, n'importe où, chacun s'écartera comme d'un pestiféré... Vous ne comprenez pas à quel degré 3 suis tombé...
98 LB COUP d'aile
Hélène, lentement.
Au contraire, je comprends mieux que personne.
MICHEL
Et vous m'écoutez. . • sage comme une image ! Je ne vous fais pas horreur?
Nullement! Larévolteest, de tous les crimes, celui que j'excuse le plus,
michel, riant.
Je ris parce que vous parlez de crimes avec l'aplomb d'un vieux magistrat,.. Dites donc, votre penchant pour la révolte, c'est effrayant ! . . . Est-ce qu'au couvent vous aviez la tentation d'égorger les sœurs ?
HÉLÈNE
Oh ! voyons !...
MICHEL
Alors, qui détestez-vous?
HÉLÈNE
Je ne sais pas : tout le monde.
mtchel
Vous voulez dire l'organisation de tout le monde : la société... Ce mot vous fait ouvrir de grands yeux ! Paridns que vos maîtresses ne s'en servaient pas souvent !
HÉLÈNE
Jamais!... Oui! j'en veux beaucoup à votre société. Je lui dois d'avoir grandi en prison.
MICHEL
Eh bien ! grâce à moi, vous avez le moyen de n'y pas retourner. Je vous livre mon secret, avec tout pouvoir de le crier sur les toits... J'habite l'étranger... je m'appelle Renaud... je
ne communique avec les humains qu'au café ou à la brasserie.., encore, pas souvent!... Si une petite fille se met à raconter en France que Michel Prinson n'est pas mort, en quoi • cela peut-il troubler ma digestion?... Mon frère, lui, ne partage pas cette philosophie... c'est un politicien, donc un trembleur!... Il fait dans sa culotte à l'idée du scandale qu'entraînerait ma résurrection... Si jamais vous avez envie de rendre plus attentifs ceux qui vous ont oubliée dans un pensionnat pendant huit ans, je vous en fournis le moyen... Gentil, pas vrai?... Hésiterez-vous encore à m'expliquer pourquoi c'est hier qu'on vous a délivrée de cette longue captivité, hier, et pas il y a deux mois ou dans huit jours?
HÉLÈNE
Moi-môme, j'y ai bien réfléchi : je ne découvre pas de motif. Une seule chose m'a frap
pée, c'est que M. Prinson m'a recommandé, ainsi qu'à sa fille, d'être très gentille et confiante avec vous. Il avait l'air de s'adresser particulièrement à moi.
michel, à lui-même.
Parfait ! parfait !
Hélène, souriant.
Vous voyez, j'obéis ; je suis confiante !
MICHEL
Et gentille ! très gentille. (Un silence.) Vous plaisiez-vous au couvent ?
HÉLÈNE
Non.
MICHEL
Ma question est stupide. Vous avez prononcé le mot : « prison ». A part cela, vos maîresses devaient être d'assez bonnes personnes?
Oui.
HÉLÈNE
MICHEL
Vous trouviez des camarades pour jouer, rire, au besoin vous disputer.
HÉLÈNE
Pas toujours... Mes camarades avaient des familles... Moi, je vous l'ai dit, j'avais perdu ma mère. Quant à mon père, n'en parlons pas, cela vaut mieux!... Pendsfnt les vacances, je restais seule.
MICHEL
Alors, c'était l'ennui... le sombre ennui !
HÉLÈNE
Oh! très sombre, surtout lorsque j'étais petite... Errer seule pendant six semaines dans l'immense école déserte, me semblait affreux! Ce temps, qui apportait tant de joie aux autre
enfants, me faisait pleurer de tristesse... Lorsque je suis devenue plus grande, j'ai appris à vaincre un peu mieux l'ennui, mais je n'en ai pas été plus heureuse,
MICHEL
Quel a été votre nouveau souci ?
HÉLÈNE
Je souffrais d'être élevée par charité..
michel, ironique.
Pour la charité qu'on vous faisait!... »
HÉLÈNE
C'est probablement parce que je ne pouvais pas en être touchée qu'elle m'était insupportable! J'ai réussi à m'en débarrasser.
MICHEL
Comment ?
1Q4 le coup d'aile
HÉLÈNE
Lorsqu'avant de m'emmener, M. Prinson a voulu payer le prix de ma pension, je lui ai dit froidement : « Non, vous ne devez rien. Je suis d'âge à ne' plus recevoir la charité. Depuis deux ans, je surveille les petites en échange de ce qu'on doit pour moi !... » C'était la vérité, et je m'étais promis un plaisir énorme, le jour où je la servirais...
MICHEL
A-t-elle fait sensation?
HÉLÈNE
Absolument pas... Votre frère a souri et > parlé d'autre chose.
MICHEL
Le mufle!... Ce n'est pas vous* faire un compliment, mais je ne puis m'empêcher de cons-
tater que nos caractères sont de même espèce... Pour ne devoir votre pain à personne, vous avez torché des marmots, moi j'ai balayé les rues : deux besognes parentes.,. Bientôt, vous apprendrez à vos dépens que, lorsqu'on gagne son pain, c'est autre chose qui manque... Il faut conquérir son bonheur pouce par pouce... Quand je suis revenu d'Afrique, j'ai d'abord eu la préoccupation de ne pas mourir de faim, et puis, dame ! il m'a fallu combattre l'ennui, tout comme un enfant perdu dans une grande école déserte !
HÉLÈNE
Je connais une petite fille qui s'est penchée plus d'une fois à la fenêtre du dortoir, avec la tentation de se briser sur le pavé de la cour. Mais on lui faisait une telle peinture des flammes de l'enfer, que, sans y croire beaucoup, elle n'osait pas risquer une éternité de
souffrances... Puisque nos caractères se ressemblent tant, vous devez avoir éprouvé la même chose ?
michel, riant.
A peu près !
HE* LE NE
Alors, à vous aussi, Penfer donnait à réfléchir?
MICHEL
Oh! moi, le diable ne me fait pas peur!...
Non! chaque fois que j'ai été sur le point de me brûler la cervelle, ce qui m'a retenu, c'est une espèce d'espoir... Ne me demandez pas ce que j'attendais... Dans ma bouche, l'idée paraîtrait tout simplement folle... Pourtant elle me décidait à rester... Et alors, n'importe comment, je passais outre... Si je vous disais qu'un soir de Noël où je me sentais particulièremeL*
abandonné au milieu d'un peuple en fête, j'ai commandé pour mon dîner une omelette au rhum, non que j'aime particulièrement ce plat, mais cette petite flamme qui dansait sous mes yeux... cela vivait... cela tenait compagnie... On est idiot, quelquefois I
HÉLÈNE
Je n'appelle pas cela être idiot !
MICHEL
On ne Test pas, c'est vrai, du moment que Ton se tire d'affaire!... Tenez, puisque vous comprenez le charme de cette petite flamme, je vais vous apprendre un autre moyen de se donner des camarades... On imagine des personnages et on écrit sous leur dictée. C'est ma grande ressource!... Ces gens-là parlent, agissent, aiment, se brouillent, se raccommodent sous mes yeux. Je m'incendie de leurs passions intenses... Pendant des semaines, je pleure, je
ris, je souffre, j'espère avec eux... C'est plus compliqué, plus ridicule que l'omelette : comme elle, cela tient compagnie...
HÉLÈNE
Si vous écrivez pendant des semaines, à la fin vous devez avoir une vraie comédie ?
MICHEL
Non! je n'aurais ni l'art, ni la patience de venir à bout d'un travail pareil. Michel Prinson, joueur de guitare au clair de lune et montreur de marionnettes ! Cela n'irait guère à mon genre de beauté ! Il s'agit d'une amusette, rien de plus. J'ouvre la porte à des fantômes, et, pour me forcer à les écouter, je note leurs paroles. Peut-être que, si je disciplinais mes bonshommes, si j'essayais de les enfermer dans un drame, j'effaroucherais les derniers amis qui daignent encore me visiter... (Un silence^
Comment l'idée d'une comédie vous est-elle venue ?
Hélène, riant.
Au couvent, j'étais actrice ! Ainsi, le jour de Sainte- Sophie, patronne du pensionnat, on a représenté une pièce intitulée le Fils du Prince... Je faisais la sorcière, un rôle horrible qu'on n'avait pas voulu distribuer à une fille de parents riches.-
MICHEL
Le Fils du Prince ! Ce doit être une ineptie noire !... Malgré cela, est-ce qu'on applaudissait ?
HÉLÈNE
Beaucoup !
michel, les yeux brillants.
Hein ! quand vous acheviez vos tirades, et qu'un tonnerre d'applaudissements éclatait
dans la salle.. . Ne sentïez-vous pas un petit pincement là?... (Il porte la main à son cœur.)
HÉLÈNE
Aucun tonnerre n'éclatait pour moi... On n'applaudit pas les personnages exécrés.
MICHEL
Tant pis!... Vous perdiez l'occasion de faire connaissance avec la seule chose qui vaille la peine qu'on meure pour elle.
HÉLÈNE
Quelle chose?... Vous en parlez comme ai vous la connaissiez beaucoup ?
MICHEL
Mieux que connaître !... Je l'ai touchée...
vraiment touchée!... C'était au retour de ma première campagne en Afrique... Dans les journaux, les revues, on ne craignait pas d'im-
LE COUP D'AILE ill
primer que j'avais le génie de la guerre... Sans argent, presque désavoué par mes chefs, avec des troupes à demi sauvages, j'avais découvert un monde nouveau... J'arrivais précédé d'une réputation de bravoure folle!... Pour me souhaiter la bienvenue, la Société de Géographie, d'accord avec le Gouvernement, avait organisé une réception grandiose dans la salle des fêtes . du Trocadéro. Le Président de la République était venu, et, autour de lui, des ministres, des généraux, des savants, des artistes... tout ce qui comptait dans le pays. Lorsque je suis entré, s'est fait un religieux silence... Ils voulaient voir !... Et, tout à coup, ils ont vu sur l'estrade un jeune homme pâle, ayant au front la Cicatrice qui est encore là... (Il montre une raie blanche qui barre son sourcil.) Seulement, elle était fraîche... elle brillait comme une cocarde rouge... Alors, de cette fournaise, où les fièvres brûlaient vers moi, s'est exhalé un mu-
gissement formidable : mon nom ! Sur ces milliers de bouches, rien que mon nom!... A ce moment, j'étais loin de la terre ! Un aigle des grands sommets, l'aigle porteur de la foudre,
avait fondu sur moi et m'emportait d'un prodigieux coup d'aile si haut que, sous mes yeux, la foule s'enfonçait dans un abîme d'où sortait toujours un nom : le mien! (Hélène fond en larmes.) Eh bien ! quoi ! vous pleurez ?
HÉLÈNE
Vous avez été cela, vous !...
MICHEL
Oui, tel que vous me voyez... Et l'âme que j'avais ce jour-là, malgré ma déchéance, je la retrouve en moi.
Hélène, sa.nglota.nt.
Je le sens bien !... C'est ce qui me fait pleurer !
MICHEL
Vraiment !
HÉLÈNE
Je viens de comprendre à quel point vous êtes à plaindre.
MICHEL
Le diable m'emporte si je pensais qu'une créature s'attendrirait encore sur mon compte ! . . .
HÉLÈNE
Oh ! croyez-le !
MICHEL
Je puis donc, avant de mourir, partager l'émotion d'une autre personne!... être, pendant une minute, d'accord avec quelqu'un!... et cela, parce qu'il y a longtemps, j'ai touché à cette
;hose incomparable dont nous parlions !
Au moins, dites-moi son nom, à cette chose ?
MICHEL
Mais la gloire, petite cruche !...
HÉLÈNE
La gloire!.,. Je me la représentais comme ayant existé à des époques fabuleuses... au temps de César et d'Alexandre... Quant à m'imaginer qu'on la rencontrait dans la vie !... C'est la première fois que j'y pense !...
MICHEL
A votre âge, j'étais déjà lancé à sa poursuite. C'est elle que je voyais briller au bout de mes longues randonnées en pays sauvage, et, le jour où un imprudent est venu se placer entre elle et moi, je l'ai écrasé!... Oui, c'est pour avoir voulu être trop grand que je suis tom"
si bas... Mais rien ne prouve que je ne rebondirai pas très haut... Tenez, ma petite, vous demandiez pourquoi je ne me suis pas fait sauter la cervelle... Uniquement parce que j'ai entrepris de transformer mon ignominie en gloire* (Montrant le bord de la mer, caché pour les spectateur^.) Voyez ces gens à nos pieds... si bas qu'ils ont l'air gros comme des rats... Ce sont des ramasseurs démoules, chercheurs d'épaves, mangeurs de poissons pourris*! Eh bien, en apparence, ils sont encore plus près que moi de la gloire. Malgré cela, je Taurai ! {Voyant son frère qui vient d'entrer dans la galerie vitrée et l'examine, ainsi que sa compagne, avec une vive curiosité.) Voici mon illustre frère.