SCÈNE II HÉLÈNE, MICHEL, BERNARD
BERNARD
Peut-on savoir de quoi vous parlez de si bon cœur ?
MICHEL
Je donne à cette jeune fille une représentation : nous cherchions des recettes pour chasser l'ennui... je vante les charmes de la rêverie et je me réveille en train de rêver haut...
HÉLÈNE
D'un si beau rêve !
Bernard Allons* je n'arrive pas trop mal à propos, cr-
à mon tour, je viens offrir un moyen de se distraire... Hélène, ma femme vous fait dire qu'elle va goûter, avec ma fille, chez madame Renty. Les jeunes officiers du 170° seront là. On dansera. Ce sera très gai. Ces dames sont sur le point de partir : si vous avez envie de les accompagner, allez vite les rejoindre.
Hélène, jetant un regard sur sa jupe.
Avec ma robe du pensionnat, j'ai l'air de je ne sais pas quoi !
BERNARD
On vous donnera le temps de changer, que diable !
HÉLÈNE
Je n'ai rien d'autre à mettre.
BERNARD
Si c'est cela qui vous gêne, ma fille vous prêtera tout ce qu'il faut pour se faire belle.
HÉLÈNE
Franchement, je sortirais plutôt fagotée comme je suis... Mais je manque d'entrain et je reste...
MICHEL
Seriez-vous timide ?
Laissez-moi le temps de m'habituer, et je serai, au contraire, très hardie... Aujourd'hui, je me sens encore un peu neuve. J'arriverais là-bas comme une chouette qu'on pousse hors de son creux d'arbre en plein soleil... Elle se dandine d'une patte sur l'autre, en roulant de gros yeux.
BERNARD, Hant.
Ce portrait vous ressemble étonnamment !
' MICHEL
Ce n'est pas au couvent que vous avez observé des chouettes ?
HÉLÈNE
Non, mes rencontres avec ces oiseaux remontent à Tépoque où j'étais petite. Ma mère s'était retirée à la campagne, où elle gagnait assez bien sa vie... C'était la couturière du village... Dans le grenier de la maison où nous logions, il y avait toujours des quantités de chouettes. Lorsque j'étais sage, pour ma récompense, on me conduisait les voir ; lorsque j'étais méchante, pour me punir, on m'enfermait avec elles.
BERNARD
Comme ingéniosité, cela valait presque l'invention du ciel et de l'enfer... Mais pardon!...
Je vous scandalise!... Une jeune fille élevée par des religieuses !...
HÉLÈNE
Oh ! je ne suis pas une exaltée !
michel, riant, à Hélène.
Ne grimpez donc pas à l'arbre ! N'ayant pas encore eu l'occasion de vous observer, il invente n'importe quoi pour vous délier la langue ! -
BERNARD
Trop d'esprit, monsieur Renaud!...
Hélène, riant de bon cœur et prête à battre des mains avec une joie d'enfant.
Monsieur Renaud !... Vous lancez ce nom avec une conviction...
BERNARD
Je ne lance pas... J'appelle Renaud « R
naud »..• Pourquoi riez-vous encore ? (-Regardant Michel.) Que sait-elle?
HÉLÈNE
Tout ! (Montrant Michel.) Il ne demande $. aucun secret, a\issi j'éclate !
MICHEL
Ah! la mâtine!.., pas pour deux liards de patience... Un genre que je connais!...
bernard, à Michel.
Toi... nous allons régler cette affaire-là tout de suite !
HÉLÈNE
Voulez-vous que je m'en aille ?
BERNARD
Restez, au contraire, pour le cas où Ton aurait besoin de vous. (Montrant la galerie.) Vous serez très bien là. Ce que j'ai à lui dire ne sera
pas long. (Hélène va s'installer dans la galerie. A peine s'est-elle éloignée que la conversation recommence entre les deux hommes.) Ainsi, tu lui as révélé qui tu es?
MICHEL
Ma foi, oui.
Est-ce avec l'intention de te charger d'elle ?
MICHEL
Tu plaisantes !... Je lui ai raconté que je suis ton frère, en lui laissant ignorer qu'elle est ma fille.
BERNARD
Juste ce qui pouvait me contrarier, sans te causer le moindre ennui... Décidément, tu m'apportes la guerre?
MICHEL
Oh ! pas du tout : tu vas en avoir la preuve, quand je te dirai le motif de mon voyage.
BERNARD
Pourquoi lui apprendre ton vrai nom ?
MICHEL
Pourquoi me mettre en sa présence ?
BERNARD
Il fallait peut-être la chasser de ma maison pour te faire place ?
MICHEL
Il suffisait de ne pas la retirer du couvent où elle était hier encore ! Qu'est-ce qui t'a forcé à la prendre subitement chez toi? Les autres années, tu ne lui accordais pas une heure de vacances, et voilà que tu les fais commencer avant la distribution des prix !... Tu es si pressé
de la mettre en chemin de fer que tu ne prends même pas le temps de lui acheter une robe.
BERNARD
Donne-lui en donc, des robes, à ta fille!... •
MICHEL
Tu es charitable avec une telle perfection qu'on reste les mains dan^ les poches à te regarder vider les tiennes. Réponds à ma question... Qu'est-ce qui te talonnait si vivement? (Un silence.) Eh! dis-le donc, farceur !... mon retour!... Il y a certainement un rapport entre ma présence et l'arrivée d'Hélène.
BERNARD
Et après?
MICHEL
Après?... Je pourrais demander une explication... mais, bah!... si tu croyais me rouler
c'est plutôt à toi-même que tu as joué un tour... Tu es un calculateur, toi, un homme qui ne livre rien au hasard l... Moi, je suis un impulsif, capable d$ mettre sa peau à la merci d'un inconnu, dont la figure lui plaît... Si j'ai bavardé, à qui la faute?... La petite m'a paru gentille et j'ai pris plaisir à la documenter!... Allons, tout cela n'est pas bien grave ; seulement, ta façon de me flanquer ta demoiselle à la tête ne m'allait pas, et, lorsqu'on me pique, j'ai des réactions brutales.
BERNARD
Voilà le grand mot lâché!... On pouvait croire que le charme de cette jeune fille t'avait arraché ton secret. Douce illusion!... Un rien te froisse, et, sans même vérifier si j'ai le plus petit tort envers toi, tu me donnes un gros souci... C'est ta manière!... Tu me traites comme autrefois tu as traité la France !
MICHEL
Oui, mon vieux; je te fais cet honneur!...
Toi, la France, une mouche qui me bourdonne autour du nez... du moment que c est en dehors de moi... peuh!
BERNARD
C'est monstrueux !
MICHEL
Parfaitement, je suis un monstre!... Tu ne pouvais pas m'adresser un plus bel éloge!...
Les monstres seuls ont la force de pousser Tégoïsme jusqu'à la grandeur. Ce sont des géants parmi les imbéciles et les lâches qui forment le troupeau humain.
BERNARD
Pour toi, tout homme bon, ou simplement inoffensif, est donc imbécile ou lâche?
MICHEL
C'est absolument cela.
BERNARD
Quesuis-je alors?
MICHEL
Oh! certes pas un imbécile!... Ce matin, pendant que tu faisais tes courbettes au drapeau, j'avais envie de t'étrangler, parce que j'ai des idées particulières sur ce machin-là : je lui envoie des balles, mais je n'aime pas qu'on le blague!... Je me rappelais cette phrase d'un journal de la localité, que j'ai lue hier en dînant à mon auberge : « Dans le discours da- Bernard retentit l'écho des coups de fusil de Michel. » Ça, c'est envoyé !... Nous sommes, toi et moi, des gens qui tirent sur la patrie. L'un doucereux, l'autre féroce : deux monstres!...
BERNARD
Rien qu'un, s'il te plaît... J'ai, en effet, tout ce qu'il faut pour être un monstre. L'audace,
l'intelligence, un égoïsme envahissant et qui ne s'embarrasse pas de scrupules. Je fais mon chemin sans trop regarder aux moyens et mes discours flattent souvent le peuple aux dépens du bien public. Hier, à la tribune, je marchandais au drapeau ses défenseurs ; ce matin, je le saluais très bas... C'était, il est vrai, avec le chapeau d'un traître et je trouvais cela d'une ironie délicieuse ou, du moins, qui m'a paru délicieuse, jusqu'au moment où le drapeau a pénétré chez moi, car alors j'ai rougi de n'être qu'un saltimbanque... Tu vois, je ne mâche pas les mots... Tu peux donc m'en croire si j'affirme que, malgré mes torts, je reste un citoyen utile, s'appliquant à de fécondes réformes, et dont l'action est, en somme, bienfaisante. Sais-tu pourquoi?... Simplement parce que je ne perds jamais de vue les vingt lignes que me consacreront les futurs historiens : je soigne ma page dans l'histoire de France.
MICHEL
Je connais ça... Tu flaires la gloire!...
BERNARD
Oui... la grande!... Celle d'après la mort!... La seule!...
MICHEL
La seule, tu dis?...
BERNARD
Les vivants n'ont que la popularité ! On devient glorieux lorsqu'on n'est plus là pour le savoir!... Ainsi je ne crois pas à l'âme immortelle, et je travaille pour l'éternité!... Je méprise, autant que toi, la vile multitude et je me laisse gouverner par l'opinion... Drôle de caractère, pour un homme qui se pique d'être positif!...
MICHEL
Un instinct pareil ne s'explique pas. La •loire est belle et tu la veux, voilà tout!...
l30 LE COUP b'AILE
BERNARD
Elle est belle!..., Oui, cela suffit £our expliquer mon peu de logique... Toutes les fois que la nature a besoin qu'un individu sacrifie son bien-être aux intérêts de l'espèce, 'elle feit agir une beauté!... Par exemple, la beauté de la personne humaine, et alors les amants oublient, dans les bras l'un de l'autre, la paternité avec ses charges, la maternité avec ses douleurs, pour donner l'enfant à la race... Ëh bien! la gloire, elle aussi, aide, pa? sa beauté, à protéger l'espèce.
Contre qui?
MICHEL
Contre les gens comme toi et moi. Tu m'as fait confesse* que je serais un monstre si le désir de laisser uûe grande tnétnoire ne r
LE COUP d'àILE l3i
rendait pas, sinon Un bravé homme, du moins un homme utile... Ce que je dis de moi-même s'applique a tous les êtres supérieurement doués* Ils sont trop biéh armés pour ne pas avoir là tentation d'Opprimer les faibles. S ans là sublime inconséquence qui leé animé à user leurs forcés et à verser leïir sang au profit de la Société, dans Pespoir que la postérité se souviendra d'eux, en placé de grands hommes il n'y aurait que des bourreaux.
MICHEL
Tu as raison. Avant d'être un bourreau, j'avais courageusement servi mon pays, non par dévouement, mais par amour de la gloire.
Pourquoi, n'ayant jamais cessé de l'aimer, ne me suis-je pas maintenu à la hauteur où elle m'avait porté?...
BERNARD
Tu es du nombre des scélérats, heureuse*
ment très rares, dont Pégoïsme est indomptable. Tant que le tien a été jeune; tu t'es laissé dominer par la griserie d'être fêté comme un héros. Mais, bien vite, Pégoïsme a repris le dessus. Tu es devenu pillard, assassin, meurtrier de tes parents, lâche séducteur, père sans entrailles... tu as brisé toutes les barrières, y compris la seule capable d'intimider ua démon tel que toi... Oui, tu as culbuté jusqu'à la gloire !...
MICHEL
Tu perds ton temps à ressasser mes crimes.
(Montrant Hélène.) Cette fillette en pleurant sur moi vient de me placer devant eux d'une façon si poignante, que je donnerais tout au monde pour qu'elle ne soit pas mon enfant...
Quant à toi, tu as gagné mon estime. Je le constate, non pour te flatter, — mon estime ne flatte pas! — mais pour me donner confiance. Tu n'~~
pas de ces illustres qui se gonflent d'un stupide contentement d'eux-mêmes. J'ai senti, dans ce que tu disais, passer une grande mélancolie. Tu vois ta renommée qui part d'un vol majestueux vers l'avenir lointain et tu es prisonnier de la courte existence... Bernard, nous sommes faits pour nous comprendre... Tu auras la gloire!
Moi, je n'ai pas renoncé à elle...
Bernard, ironique.
Répète un peu !
MICHEL
Je veux conquérir la gloire !...
BERNARD
Si un vaurien de ton espèce pouvait songer à elle, c'est pour le coup qu'il tomberait dans un véritable piège tendu par la nature à l'insoumis..
MICHEL
Pourquoi « piège » ?.., Ah ! oui... Être bon,
(34 le coup d'ails
serviable, utile pour l'amour d'uae beauté que Ton n'étreint jamais, puisqu'elle imua ten4 tes bras sur Vautra bcircj de la tQmfce !..• C'est égal !.,, Certains vivants J'approcheRt parfois 4e si près, qu'ils ont le visage illuminé par le reflet de sa splendeur.., Ne puisse être un de ces vivants ?
BERNARD
Vivant ou mort, tu n'entreras jamais dans le cercle de lumière éternelle... Tu es sans patrie et ce sont les patries qui font les grands hommes !
MICHEL
Si j'essayais d'être un grand homme en me faisant une patrie ?
BERNARD
Comment ?
£E ÇQUP tf^E 135
* mighbl, tourné vers Hélène. Élevant la voix.
Hé ! la petite !...■ Vous s^vez entendu la moitié de mon rêve, écoutez l'autre!... fflélène rentre fans l'appartement et reste attentivç h 1% co^ perçgfc'on qui se pqurmit entre \çs çiey,x hommes.) foi, sac]ie bien que j'ai fajt lp YPY^ge exprès pour te dire ce que tu yas entendre/ Si je par}p à un sourd, l'existence est finie pour moi, je n'ai plus qu'à me tuer!... Que décider ras-ïh}?...
bernard, froidement.
Vpypns d's&prd.
MICHEL
Je suis retourné en Afrique... ^a contrée que j'ai parcourue côtoie les possessions fr^ç^ises lu Chari...
BERNARD
Où. t'es -tu procuré l'argent d'un pareil voyage ?
MICHEL
Je n'ai jamais touché, pour mes besoins personnels, à la fortune que tu m'as rendue. De petits emplois, modestement rétribués, m'ont permis de subsister tant bien que mal... Pendant ce temps, mon capital faisait boule de neige et atteignait une somme considérable... Cette somme, je l'ai divisée en deux parts inégales : la plus faible a payé le voyage dont nous parlons ; avec l'autre, je me fais fort d'être, en quelques mois, le maître d'un vaste empire, voisin du territoire français... Alors, mon intention est de reprendre mon vrai nom et d'offrir ma conquête à la France.
Bernard, ironique.
Tu ne nous avais pas habitués à tant d'abnégation.
MICHEL
Ce n'est pas de l'abnégation !... Si je donne, j'attends quelque chose en retour.
b :rnard Quoi donc ?
MICHEL
Un triomphe sans précédent... Imagine l'en?
trée à Paris de celui qui mettra dans les mains de la France, comme un diamant au doigt d'une femme, un pays riche et très peuplé... Rappelle-toi la réception que Ton m'a faite autrefois, et pourtant je n'apportais que l'espoir d'une conquête... Tandis que là, j'offrirai !...
BïïRNARD
Peste, mon gaillard, tu ne t'embêtes pas!...
Et moi, quel sera mon rôle dans tout cela ?
138 le cqup d'aile
MICHEL
Moi} expédition n'est possible que si je puis faire venir, à travers le Congo français, d'ér normes approvisionnements d'armes et de munitions. Je ne demande pas d'argent, njais il est de toute nécessité que j'obtienne, par ton crédit, la bienveillance de la France pour les agissements de M. Renaud.
BERNARD
Bref, il s'agit tout simplement de recommencer, sous le nom de Renaud, l'aventure de Michel Prinson... Eh bien! non, je n'en suis pas !
MICHEL
Tu ne peux pas être compromis... Un individu sans mission... un intrigant qu'on désavoue en c&s4'£chec... Obtiens seulement qu'on ferme les yeux... Aucun risque!... Tout est pré
JJE cq'up v'utq 439
paré,,, plus de vingt yois pègres^ dont j$ me , suis fait des amis, n'attendent qua mou arrivée pour...
BERNARD
Tu perds ton temps!.,, Moi Renvoyer làbas I... C'est alors que je tirerais sur la patrie !
MICHEL
Tu préfères me tuer ?
BERNARD
Oh! pas de sentiment... Restons-en l^!
HIGHEfe
Sacha, au moins, où tu m'envoies. Je suis déoidé à m'offrir au premier Bijffalo Bill vanu pour qu'il m'engage dans son cirque... En cela, j'imiterai Oronje, le général béer, qu'un barnum a exhibé pendant l'exposition de Saint-
Louis... Tu peux compter sur un joli scandale ! On verra ton frère, au milieu d'une troupe de nègres tapis dans la brousse, guetter le pavillon français porté à travers le pays sauvage... On verra tout!...
BERNARD
Cabot!... Cabot!... Cabot de sang et de boue !
michel, passant la main sur sa figure, kun endroit raviné par les cicatrices.
Regarde!... Le fard des acteurs s'efface plus facilement que ceci...
BERNARD
Il y a des cabots jusque sous le couperet de la guillotine, qui fait, elle aussi, de profondes entailles... Quelles raisons aurais-tu de commettre cette abomination ?Cronje en avait une: la faim!... Mais toi?...
MICHEL
Comprends donc que la vie dénuée de sensations violentes m'est impossible !... Ce que je demanderai au cirque, ce sont les huées jle la foule que ma présence affolera, ce sont les engueulades, les imprécations, les coups et les dangers de mort... Je tiendrai tête!... Ce sera ma dernière bataille I
BERNARD
Jamais, en France, l'autorité ne te laissera paraître en public... Ce serait une honte nationale!
MICHEL
En Belgique, en Suisse, en Italie, n'importe où !... Je trouverai bien un pays qui me permettra de recevoir le coup de grâce... Oui, même à
142 Le cout> D'AiLte
l'étranger, j'espère qu'il se trouvera parmi les spectateurs un officier français pour prendre un revolver et me casser la tête.
BERNARD
Je l'espère auâsi!... {Il s'en fea brusqm^ tn&nt.)