MICHEL, HÉROUARD, BERNARD, HÉLÈNE
Gracieux, non!... je le regarde comme un oiseau de mauvais augure, puisqu'il vous apportera le signal du départ.
HÉROUARD
Vraiment ! Je puis espérer que ma présence n'a pas été trop importune ?
bernard, protestant.
Oh! colonel!
HÉROUARD
Dame !... L'hôte inattendu qu'on accepte par devoir...
bernard, interrompant.
C'est très vilain de nous prêter des sentiments pareils... Nous vous regretterons beaucoup... Sachez-le, colonel, votre séjour dans cette maison marquera une date dans ma vie... Jusqu'à ce jour, je me figurais que les vieilles formules du patriotisme ne conviennent plus qu'aux esprits peu cultivés. Ce matin, lorsque je suis sorti pour saluer le drapeau, je faisais une concession aux préjugés de mes électeurs, mais je n'étais pas aussi pénétré de respect que mon attitude l'indiquait. Eh bien ! au moment où le drapeau s'est avancé, j'ai eu l'impression que l'officier, en saluant de l'épée, offrait sa vie et celle de ses soldats et que le drapeau acceptait!... Mieux encore!... Quand le drapeau a passé devant moi pour franchir cette porte, je me suis incliné, oh! cette fois, très sincèrement imu. C'était un prince pénétrant sous mon
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toit. Jamais manant n'a reçu avec plus de soumission la visite de son seigneur. Je vous parle comme à un ami, auquel on ne craint point de dévoiler ses petits travers..,
HÉROUÀRD
Ah! monsieur Prinson, j'envie votre éloquence : elle me servirait à vous remercier, .. Notre métier n'est pas en hausse par le temps qui court. On trouve tout simple que nous allions nous faire casser les os à Madagascar, au Tonkin, au Soudan, pourvu que nous ûous laissions traiter d'imbéciles, et de propres à rien. C'est donné!... Mais bah!.., des crétins comme nous, il en faut!... J'éprouve, tout de même, un soulagement à rencontrer quelqu'un devant lequel on n'a pas à rougir d'être un de ces crétins-là !... Il existe donc encore un homme de bon sens qui admet qu'un peuple est f... dès qu'il n'honore plus le courage m
taire !... Lorsqu'on m'a prévenu que je logerais chez le député Prinson, ma foi, je l'avoue, cela ne m'allait qu'à moitié.,. Vos discours, arrangés par les journaux, ressemblent si peu à ce que j'entends !,.. En lisant les comptes rendus de la Chambre, on se demande parfois : « Comment reste-t-il une France?... » Et puis on voit que la France reste pourtant debout, et alors on se dit qu'il doit y avoir un correctif. Eh bien ! à présent, je sais qu'il y en a un. Vous êtes de meilleurs bougres que vous n'en avez Pair... Vous aimez la France!... Vous aimez son drapeau !... Vous ne les séparez pas l'un de l'autre... Le drapeau!... Pour comprendre ce qu'il est, il faut avoir entendu siffler les balles... Le prêtre a son Dieu vivant, incarné dans l'hostie... Le drapeau, lui aussi, nous apporte une présence réelle. Lorsqu'il flotte pendant la bataille, c'est la Patrie elle-même qui étend les bras sur le pioupiou qui tombe... Quand vous
vous êtes mis à parler du drapeau comme s'il s'agissait d'une personne, j'ai frémi de la tête aux pieds... C'est une personne !
MICHEL
Je suis ancien soldat, et j'ai fait plus qu'entendre siffler les balles... Regardez !... (Il porte la main à sa figure.) Oui, vous avez raison : le drapeau est une personne!... Mais cette personne n'est pas la Patrie!... J'ai observé sous le feu de l'ennemi des soldats de la Légion étrangère, ou bien des gens qui vendent leur sang : des nègres, des forbans... Autour de la personne en question, leur courage s'exaspérait follement... Ils se faisaient hacher pour elle... Ce n'était cependant pas leur Patrie !
Alors qui ?
La gloire!.
HÉROUARD
HÉROUARD
En quoi peut-elle toucher des nègres qui n'ont même pas de mot pour la désigner, ou des désespérés qui ont perdu jusqu'à leur nom?