MIGUEL
Vous aussi, mon colonel, vous avez conduit au feu ces deux espèces de gens. Oui ou non, est-il vrai que le drapeau exalte leur courage ?
HÉROUARD
Oui, c'est vrai!
MICHEL
Comment Texpliquez-vous?...
HÉROUARD
Pour eux le drapeau incarne le régiment.
L'esprit de corps, qui est un petit patriotisme,
les enflamme. Ils protègent contre l'ennemi
'emblème du régiment avec une passion ana-
logue à celle que développent certains jeux.
Lorsque des enfants se disputent un ballon, il y a souvent des bras et des jambes cassés.
MICHEL
J'ai connu des révoltés qui avaient pour le régiment une haine effroyable et qui ne pouvaient pas regarder le drapeau sans pâlir. L'un ne représentait donc pas l'autre... Savez-vous ce qui rend le drapeau sacré aux nègres et aux gens de sac et de corde ?... C'est qu'ils ont appris que tout un peuple attache à la conservation de ce morceau d'étoffe une importance extrême... Que la colère et le mépris attendent ceux qui le laissent prendre... l'admiration et la louange, ceux qui le sauvent... Ah ! ils ne se font pas d'illusions, ces malchanceux... Ils n'espèrent ni honneurs, ni triomphe... Mais ils éprouvent confusément que l'élan d'un peuple entier vers un objet, homme ou chose, consti
la vision la plus émouvante qu'il soit donné de contempler... Les objets finissent par s'imprégner du sentiment qu'ils inspirent... J'ai vu, au fond de sanctuaires où se pressaient des milliers de pèlerins, des vierges de bois, devenues vraiment divines à force d'avoir entendu les ardentes prières et les supplications des foules... Elles guérissaient les infirmes et convertissaient les pécheurs... Le drapeau, lui, est tissé d'héroïsmes, d'enthousiasmes et de fiertés... Il flotte tout gonflé d'émotions humaines... Devant lui) les fronts les plus humiliés rayonnent... Il est une beauté!... C'est la gloire!...
HÉROUARD
Une beauté, c'est certain... On se bat devant lui, comme, sur le terrain, on se battrait devant une femme très belle...
MICHEL
Et si un révolté en arrive à tirer sur lui..*
eh bien ! on tue la femme qu'on trouve dans les bras d'un autre... on tue çt on adore !...
HÉROUARD
Monsieur Renaud, vous ne ferez pas entrer dans ma caboche de vieille baderne qu'un soldat peut aimer son drapeau et tirer dessus. En outre, cette môme caboche confondra toujours la Patrie et la gloire... Malgré cela, vous venez de dire des choses qui m'ont plu... Où avezvous servi?
michel, farouche.
Cela n'a pas d'intérêt... je suis de ceux qui ont perdu jusqu'à leur nom.
HÉROUARD
Je n'insiste pas... (Il lui tend la raazn.) Une poignée de main tout de même...
MICHEL
Pas cela non plus.
héaouard, d'un ton renseigné.
Ah! ah!... je regrette!... (Jeanne entre la première, bientôt suivie de Clotilde.)