SCENE XIV MICHEL, HÉLÈNE
HÉLÈNE
Eh bien! malgré vous, j'ai ce que je vou-
lais!... Me voilà sur le pavé, sans abri, sans pain!... Aurez-vous le courage de me laisser dans la rue ?
Comment, vous avez voulu devenir plus misérable que moi pour me sauver la vie?...
HÉLÈNE
J'ai voulu détruire vos scrupules. Est-ce fait? Comptez-vous m'emmener ?
MICHEL
Écoutez d'abord un terrible secret que je n'ai pas osé vous dire hier et que je ne pourrais plus vous cacher aujourd'hui. (Un silence.) Ne remarquez-vous pas, ma chère Hélène, que nos caractères se ressemblent étrangement? Nous agissons pour des motifs très différents, vous, par excès de charité, moi par excès d'égoïs
mais, une fois. bien résolus, nous n'avons pas deux chemins pour aller au but... Ce vol du drapeau, mais c'est un tour de ma façon!...
Dans le moindre geste d'Hélène Froment perce le caractère de Michel Prinson... Vous êtes brave, ardente et folle, vous êtes ce que j'étais à votre âge, avec, en plus, de la bonté !... Moi qui me croyais mort, je me rencontre sous vos traits, tout frémissant de jeunesse et d'espérance... Est-ce moi?. . Est-ce vous?..* Je ne sais plus !... Le père et la fille ne font qu'un !...
Hélène, bouleversée.
Je tremble d'avoir compris ! Cette ressemblance dans nos caractères ne vient donc pas du hasard?...
MICHEL
Eh, parbleu, non !... Tu es ma fille, ma vraie aile, mon sang!...
HELENE
Celui qui nous a lâchement abandonnées, ma mère et moi, c'est vous!... Celui que, toute petite, je me représentais, aussitôt qu'on parlait d'un être méchant, c'est vous !...
MICHEL
J'étais méchant!... Auprès de toi, je deviens un autre homme !... Tu as des mots qui vous retournent rame!... Ainsi pendant que je me désolais de ne plus espérer la gloire, tu m'as si noblement démontré qu'on peut la remplacer par de la tendresse!... Vois-tu, cette parole a profondément remué les cendres de mon cœur... Elle en a fait jaillir une chaude étincelle... Je connais mon enfant depuis un jour seulement, et je l'aime déjà beaucoup!
HÉLÈNE
Vous auriez dû l'aimer, il y a vingt ans!.
Sois généreuse !... Il est vraiment trop facile de m'accabler !... J'ai tant souffert!... Je n'en puis plus !... Les explications que je donnais de mon retour n'étaient que prétextes inventés par mon orgueil. Au fond, je ne suis qu'un exilé guettant une fissure pour se glisser dans l'humanité, pareil à un chien perdu qui rôde autour des chaumières et vient, la nuit, gratter aux portes des étables../ Ouvre-moi!... Fais-moi rentrer parmi les vivants...
HÉLÈNE
Pas avant que vous ayez obtenu le pardon des morts!...
MICHEL
Quels morts?...
HÉLÈNE
Ma pauvre maman !... Je me souviens qu'elle
agonisait déjà et que je faisais ma prière du soir au pied de son lit. Elle m'a interrompue pendant que je répétais la phrase où nous recommandons à Dieu nos père et mère : « Non, pas lui !.. . pas lui ! . . . moi toute seule ! . . . »
MICHEL
Elle avait le délire !...
HÉLÈNE
Oui : elle ne dissimulait plus ses vrais sentiments... Si je partais avec vous, j'offenserais sa mémoire.
Tu n'offenserais rien !... Est-ce qu'on se laisse mener par des divagations de malade?;.. Ton récit prouve qu'en temps ordinaire on te faisait prier pour moi !.. v On m'avait donc pardonné ! Ta mère...
HÉLÈNE
Sa dernière volonté a été que je ne mêle pas votre nom et le sien...
MICHEL
Quoi ! ce n'est pas assez d'avoir contre moi tout ce qui respire ; les morts eux-mêmes sortent du tombeau pour me ravir ma fille!... Eh bien, je disputerai ma fille même aux morts.... Pour commencer, puisqu'elle ne se jette pas dans mes bras, c'est moi qui lui ouvre les miens... Qu'on vienne l'en arracher!... (Il saisit Hélène et Vembrasse longuement. Furieuse, elle se débat et le repousse.)
HÉLÈNE
Laissez-moi!... Ne recommencez jamais !...
Retournez où Ton embrasse de force : chez les nègres. •
Tu as de la chance de n'être pas prise au mot : chez les nègres je massacrais quiconque [ne résistait.
HÉLÈNE
Est-ce une façon de m'annoncer que si je résiste je serai massacrée?
MICHEL
Je ne supporterai pas que tu joues avec mon malheur... Hier tu insistais pour consacrer ta vie à un étranger, et, parce que je suis ton père, tu me condamnes à la solitude éternelle... Cela ne se peut pas ! Il n'y a pas en moi l'étoffe d'un résigné... Je veux que tu partes avec moi... Tu as offert, tu tiendras !
HÉLÈNE
Non, je ne tiendrai pas...
MICHEL
Prends garde!... Jusqu'à présent, j'ai fait le bonhomme... Tu avais apprivoisé l'ogre !... Ne t'y fie pas !... L'ogre est à bout de patience...
HÉLÈNE
Vous aurez donc toujours cette manie d'épouvanter les petites filles?... Attendez au moins que vous soyez au cirque... Le champ de bataille sera digne de vous !...
Ah ! tu m'insultes, morveuse!... (Se précipitant sur elle et la prenant à la gorge.) Demande pardon, ou je t'étrangle !.♦. (La jetant à terre d'une btusque poussée.) Demande à genoux!... Pardon, tout de suite!... Si tu tiens à la vie, demande !...
Hélène, étouffant.
Pardon !
michel, lui donnant une brusque secousse.
Mon père!...
Hélène, d'une voix sourde.
Mon père !... (Michel relâche son étreinte.
Hélène lui saute au cou en répétant d'une voix vibrante.) Mon père !.. je vous suivrai... j'obéirai!... Ah ! tant pis!... Vous me forcez, je ne suis plus responsable!... (Elle fond en larmes.)
michel, après Vavoir longuement embrassée.
Pauvre enfant !... (La serrant contre sa poitrine.) Je sens galoper ton cœur!... (Il con» temple la main d'Hélène posée sur la sienne.) Ta main tremble ! . . . ^
HÉLÈNE
C'est de rage!... Après une raclée pareille L. %
MICHEL
Tu rages et tu m'embrasses?...
Je suis, en même temps, furieuse etcônt^«*^
D'abord, si je n'avais pas eu le désir d'être vaincue, je serais morte plutôt que de céder.
MICHEL
Oui, tu serais morte ! Ta vie n'a tenu qu'à un fil!
HÉLÈNE
Je l'ai vu dans vos yeux.
MICHEL
La mienne aussi d'ailleurs. Ce n'est pas impunément qu'on parle d'espérance à un damné.
Je me tuerais avec toi plutôt que de partir seul.
HÉLÈNE
C'est ce qui met ma conscience à l'aise.
MICHEL
Bien ! le moral est bon. Et ce petit cœur, il ne bat plus trop fort?
HÉLÈNE
Non. Je suis tout à fait d'aplomb. Donnez-
moi le temps de mettre mon chapeau et je vous accompagne jusqu'aux antipodes. (Elle va devant une glace et se coiffe.)
MICHEL
Sans regret?...
Hélène, ayant fini de se coiffer ', se retournant vers Michel.
Je sais qu'il n'y aura jamais de pardon pour vous. Tous deux ensemble nous serons seuls au monde. (Entre Bernard.)