SCENE VII CLOTILDE, BERNARD, HÉLÈNE, JEANNE
JEANNE, câline, uUant h son père.
Mon vieux papa, que je vous ombrasse encore!... {En se penchant sur son épaule, elle s'aperçoit que sa tasse de café est à peine entamée.) Comment ! votre tasse est encore pleine ! Vous n'avez pas avalé trois bouchées ! C'était donc bien important, ce que vous aviez à dire?... Voulez-vous que je fasse rapporter du café ? Le vôtre est froid.
Laisse doncl... J'aurai uni dans un clin d'œil.
JEANNE
D'abord, vous ne placerez pas un mot, j'ai
trop de choses à vous raconter. (Elle continue à lui parler bas.)
CLOTiLUE, à Hélène.
Si mon mari a négligé son déjeuner, c'est moi qui suis coupable... Je lui ai posé tant de questions !... Vous devinez sur qui? Sur vous, oui, mademoiselle. Souvent, j'ai eu le désir de m'bccuper de vous... je n'ai pas pu, mais l'intention y était. Croyez-le... Je serais heureuse devons être utile... Pour cela, il faudrait d'abord vous connaître un peu... J'espère que vous aurez confiance en moi et que vous me direz tout.
HÉLÈNE
Ce serait bien volontiers, mais que dire ?... Il n'existe pas un passé plus nul que le mien.
GLOTILDE
Peut-être pas rempli d'événements. Et en-
core !.., Je viens d'apprendre qu'il y a deux ans vous aviez envie d'entrer en religion. C'est un événement, cela, dans la vie d'une âme ! Étiezvous vraiment décidée ?
HÉLÈNE
Oui, presque...
GLOTILDE
Naturellement, vous seriez devenue religieuse dans le couvent même où vous étiez élève ?
HÉLÈNE
Non. Je voulais entrer chez les Petites Sœurs des Pauvres.
CLOTILDE
Votre rêve, à dix-huit ans, était de soigner des vieillards infirmes?...
HÉLÈNE
Mon rêvel... Oh! pas du tout! Ma volonté.
GLOTILDE
Mais pourquoi ?
HÉLÈNE
Je n'étais pas heureuse. J'avais perdu ma mère qui m'aimait profondément, et sa tendresse n'avait pas été remplacée... Personne autour de moi ne devinait à quel point j'étais seule... Alors, c'est très simple... Lorsqu'on ne peut pas être consolé soi-même, on éprouve le besoin de consoler les autres.
Cela vous paraît simple ?
HÉLÈNE
Il me semble... Être consolateur ou consolé réchauffent également le cœur.
GLOTILDE
Vous avez abandonné votre projet... pourquoi?
HÉLÈNE
J'ai eu peur de ne pas persévérer toute ma vie... Je ne suis pas assez pieuse.
GLOTILDE
Faut-il donc une piété phénoménale?
HÉLÈNE
Oui, dans certains cas... Tout arrive... Supposez que, parmi les vieillards confiés à mes soins, se soit un jour trouvé un ennemi à moi...
GLOTILDE
Un ennemi !... Vous en avez donc?...
HÉLÈNE
Peut-être, madame.
GLOTILDE
Vous n'en doutez pas, à en juger par votre ton... Quel mal vous a-t-on fait ?
HELENE
Ma mère est morte épuisée de travail... Moi, j'ai grandi dans un cachot.
CLOTiLDE, embarrassée.
Alors, c'est autour de vous qu'il faut chercher?...
HÉLÈNE
Oui, très près de moi...
CLOTILDE, se croyant dir'ectement en cause. Ceux que vous accusez pourtant...
HÉLÈNE
Je n'accuse qu'un seul... Tenez, je pense à mon père... Si je le reconnaissais, même accablé de maux, je ne pardonnerais pas. Une âme vraiment chrétienne parviendrait àl'aimer en Dieu.
BERNARD, 56 levant.
Allons!... me voilà lesté I... (A Jeanne.)
Sonne pour qu'on emporte ce plateau. [Jeanne va pousser un bouton électrique.)
CLOTiLDE, k Jeanne.
As-tu montré sa chambre à mademoiselle ?
JEANNE, souriant, à Hélène.
Pas encore, je vais la conduire.
CLOTILDE, à Hélène.
J'ai choisi pour vous une chambre d'où on découvre toute la rade... Je suppose qu'avant de venir ici, vous n'aviez jamais vu la mer ?
HÉLÈNE
Même ici, madame, je ne l'ai pas encore aperçue.
JEANNE, riant.
C'est vrai, d'où l'aurait-elle aperçue?... Elle est arrivée en voiture par la ville, et, à table,
elle tournait le dos à la fenêtre. (Prenant d'un geste amicsLÏ Hélène par le bras, elle Ventraîne dans la galerie à droite.) Regardez ! (Hélène, muette d'admiration, contemple la mer qui scintille sous le gai soleil.)
GLOTILDE
Vous ne trouvez pas que c'est beau?
HÉLÈNE
Si.
JEANNE
Vous attendiez-vous à tant d'immensité?
HÉLÈNK
Mes yeux ne sont pas habitués à un autre horizon que quatre murs. L'immensité n'y entre pas... J'ai à peine la sensation de voir... j'ai surtout la sensation de pouvoir... oui, de pouvoir glisser là-dessus pendant des jours et des jours...
BERNARD, riaut.
Vous croyez qu'elle découvre la mer?...
Point!... Elle découvre la liberté!... (Au même instant, Jeanne, très émue, nnontre du doigt un individu qui longe la grille du jardin.)
JEANNE
Papa!... Voilà celui qui m'a fait si peur!... Il examine la maison. {Bernard se précipite pour voir celui qu'elle désigne.) Là !... debout devant la grille !...
BERNARD, aprèsun rapide examen, rejoignant Clotilde, lui parle a mi-voix, pendant qu'Hélène et Jeanne continuent a ohsemer les mouvements de Vintrus.
C'est bien lui!... Laisse-nous !... Je garde, pour un instant, Hélène et Jeanne... A cause d'Hélène... La lui montrer... Qu'il sache que c'est sa fille.
JEANNE
li entre dans le jardin... Il nous a vues !... Il vient !
BERNARD, d'uTi foïi tvès Ccilme.
Eh! qu'il vienne !... Je le connais... C'est un très brave homme !... (Clotilde s'en va. Hélène et Jeanne se disposent à la suivre.) Non. Vous deux, restez!... Et s'il cherche à causer avec vous, au lieu de l'éviter, soyez gentilles et confiantes... Vous m'entendez, Hélène? {En prononçant les derniers mots, il ouvre la porte sur le perron et fait entrer Michel qui apparaît grand, gros, défiguré^ affreux avoir. Son visage est d'abord masqué en partie par un large chapeau mou rabattu sur les yeux. Lorsqu'il a fait trois pas dans Vappartement, il se découvre, et rien ne dissimule plus les cicatrices de son front.)