SCENE VI CLOTILDE, BERNARD
BERNARD
L'homme dont Jeanne a eu si peur, devine qui c'est!
CLOTILDE
Qui?
BERNARD
Michel !
LE COUP d'aii.e 25
CLOTILDE
Ton frère ?
BERNARD
Oui.
CLOTILDE
Qu'est-ce qui te le fait penser ?
BERNARD
Un mot que j'ai reçu hier, où il me prévient de sa visite... C'est lui !
CLOTILDE
Mais il avait juré de ne jamais reparaître en France.
BERNARD
D'abord, il n'a rien juré de pareil, et puis, les serments, pour lui, tu sais...
CLOTILDE
Pourtant, lorsqu'il est revenu d'Afrique, il
était absolument à ta merci... Tu as dû en profiter pour garder barre sur lui.
BERNARD
Qu'appelles-tu « garder barre » ?...
GLOTILDE
Nous étions convaincus de sa mort. Les journaux du monde entier avaient longuement décrit son supplice et compté les plaies de son cadavre. Un avis officiel du décès de ton frère t'avait permis d'bériter légalement de sa fortune. Qui te forçait à la lui rendre comme tu l'as fait? Rien. On ne doit rien à un cadavre. J'ai compris, lorsque nous avons décidé la restitution, que tu prenais en échange des garanties formelles.
BERNARD
Tu as mal compris. Depuis deux ans, nous étions certains de la mort de mon frère, lors-
qu'un nommé Renaud m'a écrit de Londres qu'il était ce frère, miraculeusement échappé à ses bourreaux à travers des périls sans nombre. Il racontait gaiement — car ce chourineur a toujours eu le mot pour rire — sa traversée comme chauffeur d'un paquebot, son retour en Angleterre, et sa lutte contre la faim pendant les premiers mois. On était en plein hiver, et il avait eu la chance de débarquer par une semaine de grosse neige et de se faire embaucher comme balayeur supplémentaire des rues. Au dégel, il était entré comme frotteur dans un bureau de la Cité, où, bientôt, grâce à son français, on lui avait donné une petite place de rédacteur. C'est alors que M. Renaud, infime employé dans une banque de Londres, m'a écrit, sans autre but, je le crois sincèrement, que de m'annoncer les bons tours qu'il avait joués à la mort... Il ne demandait rien, ne revendiquait rien... Il mettait tout son orgueil à
faire sentir qu'à force d'endurance il était indépendant de tout, même du destin. A cette époque, ma situation politique commençait à grandir et n'avait pas trop souffert du déshonneur de Michel... Celui-ci ayant payé sa trahison de sa vie, on était quittes... A tout prix, il fallait l'empêcher de ressusciter. J'ai versé au crédit de M. Renaud, à Londres, une somme équivalente à la fortune de feu mon frère. M. Renaud, touché du procédé, a répondu que Michel Prinson était mort... Note-le bien ! il n'a pas fait serment de ne jamais reparaître en France. Michel mort, voilà tout.
CLOTILDE
Comment ose-t-il se risquer en France? S'il se fait pincer, lui, un pirate, un assassin, un traître, c'est la guillotine.
BERNARD
Nullement. Son crime, vieux de dix ans, est
couvert par la prescription. C'est probablement ce qui lui donne la hardiesse de rentrer. Il peut aller et venir sans danger.
GLOTILDE
Charmant!... Tout le danger est pour toi!
BERNARD, souviant.
Il en aurait bien un peu sa part si on le reconnaissait, car on le traiterait comme un chien enragé... Mais cela ne m'empêcherait pas d'être dans un joli pétrin... La présence à mes côtés d'un pareil frère serait exploitée de la façon la plus perfide.
GLOTILDE
D'autant plus que Michel arrive à un instant critique... Ton discours était une merveille... Je te félicite de tout cœur... Pourtant j'ai l'impression que tu as dépassé la mesure et que, dans ta situation particulière, il vaudrait mieux ne pas t'occuper de l'armée.
BERNARD
A qui le dis-tu? Je me suis fait l'apôtre de la paix, que le monde entier réclame, comme si ma circonscription ne gagnait pas sa vie dans les préparatifs de guerre.
GLOTILDE
Enorme gaffe, mon ami!...
BKRNARD
Eh ! sacré nom d'une pipe ! si l'on veut parvenir aux grandes situations, il faut savoir perdre un instant de vue son clocher... N'empêche que la gaffe existe! Depuis lundi, je reçois des avalanches de lettres et dépêches furibondes... Le plus terrible, c'est que presque toutes renferment le nom de Michel, juste au moment où il arrive!
GLOTILDE
Tes correspondants s'inspirent d'un odieux
article de la Vigie, dans lequel on remet en lumière l'histoire de ton frère.
J'ai lu l'article... Enfin le mal est fait : tâchons d'y porter remède. J'ai déjà commencé... En passant par le bourg, je me suis arrêté à la mairie pour demander à loger un officier de haut grade...
CLOTiLDE, riant.
Tu as demandé I ... A madame Renty , tu disais qu'on t'a prévenu que tu logeais...
BERNARD
Dame!... Elle n'a pas besoin d'être initiée à tous mes petits secrets. (Un domestique apporte un plateau avec café, lait, petits pains et beurre. — Pendant le reste de la scène et la scène suivante, Bernard déjeune très lentement.) Oui, j'ai demandé, et j'ai bien fait, car
le greffier m'a donné l'assurance que, sans ma démarche, on ne nous envoyait personne... Enfin, nous avons le colonel!... Aucun des généraux ne couche à Jossigny. S'il y en avait un, il serait pour nous.
CLOTILDE
Je connais un colonel qui va être joliment dorloté !... Pourvu que ton frère, en provoquant quelque esclandre, ne vienne pas tout gâter!... C'est qu'il court grand risque d'être reconnu. Au temps de sa splendeur, son portrait a paru dans tous les journaux. Sa figure était populaire... Et puis, que de gens l'ont vu! Rien qu'à la réception organisée en son honneur lorsqu'il est revenu pour la première fois d'Afrique, des milliers de personnes étaient entassées dans la salle des fêtes du Trocadéro. Pendant tout l'après-midi, les regards ne se sont pas détachés de lui... C'est qu'il était intéres-
sant, le coquin! Te rappelles-tu? lorsqu'il s'est presque trouvé mal d'émotion... De toutes les bouches féminines s'est échappé un petit cri de tendresse. Ah ! il n'aurait pas trouvé beaucoup de cruelles ce soir-là. dans Paris... Après avoir été tout un jour l'idole du pays, comment passerait-il longtemps inaperçu?
BERNARD
Jeanne vient de se trouver face à face avec lui; l'a-t-elle reconnu? Je n'ai aucune appréhension à cet égard. Avec l'annonce de sa visite, il m'a envoyé sa photographie pour me rassurer, et, en effet, ce n'est plus lui.
GLOTILDE
Oh ! montre sa photographie !
BERNARD
Tout à l'heure, elle est dans ma valise... Mais voici le mot que j'ai reçu (//. tire de sa poche une enveloppe qu'il lui remet.)
CLOTILDE
Une carte!... Il n'en avait pas long à dire! (Regardant le timbre.) De Genève... {Sortant lacarte de V enveloppe et lisant :) « M. Renaud, ayant à causer avec M. le député Prinson, se propose de passer les quinze premiers jours de juillet à Jossigny-sur-Mer, sachant par les journaux que la famille Prinson y est établie. Il souhaite que ces quinze jours ne s'écoulent pas sans qu'il trouve l'occasion de rencontrer M. Prinson et aura l'honneur de se présenter plusieurs fois chez lui. Il se permet d'envoyer sa photographie, pour que M. Prinson soit bien convaincu que le visage de M. Renaud n'éveillera chez personne le souvenir d'une physionomie odieuse à tout bon Français. » Toujours le même cynisme!... Pourtant, le ton n'est pas menaçant. L'insistance qu'il met à s'appeler Renaud, le soin qu'il a d'établir qu'il est mé-
connaissable, sont de bons signes... Mais, enfin, que veut-il ?
BERNARD
Je n'en sais rien, mais ce qu'il veut, on sent qu'il vient l'exiger sans qu'aucun reste d'esprit de famille lui fasse battre le cœur à l'idée de nous revoir. A la lecture de ce billet, ma résolution d'accourir a été prise immédiatement : je n'ai pas voulu te laisser seule, même un jour, avec ce forban pour voisin. Et puis, ne sachant à quel saint me vouer, à tout hasard, j'ai emmené sa fille.
CLOTILDK
Comment espères-tu ranimer un sentiment paternel qui n'a jamais existé? ,
BERNARD
J'espère tout autre chose. Sa fille, dont il n'a pas voulu lorsqu'elle était une charge, peut-
être lui fera-t-il bon accueil au moment où elle devient une consolation. Pourquoi, si Michel souffre de la solitude, n'aurait-il pas l'idée de prendre avec lui cette créature gentille et bien élevée ?
CLOTILDE
A quoi cela nous avancerait-il ?
BERNARD, vidûlt.
D'abord, à nous débarrasser d'elle, et puis, dans des cas semblables, à moins craindre Michel. Un individu qui vit séparé de tout, hostile ou indifférent à tout, dans les circonstances critiques, on ne sait par où l'aborder. Vois quelle différence s'il arrivait accompagné d'Hélène. Nous serions prévenus par elle de ce qu'il médite. On pourrait négocier par son entremise, profiter de son influence... Au lieu d'avoir affaire aune espèce de démon, j'aurais devant moi un gredin plus ou moins pareil aux
autres. Hein! quand j'hésitais à me charger d'Hélène!. . Te rappelles-tu ? J'aurais parfaitement pu m'en dispenser... Fille naturelle de mon frère, cela ne comptait pas... Mais le curé du village où la mère d'Hélène venait de mourir m'écrivait lettres sur lettres. Déjà il me comparait à Jean-Jacques mettant sa famille aux enfants trouvés... Ces histoires-là sont des mines à chantages... Un chef de démocratie doit pouvoir intervenir dans la discussion de sujets émouvants, tels que la recherche de la paternité, sans courir le risque d'interruptions désobligeantes. Un peu à contre-cœur, j'ai fait une bonne action, et m'en voilà récompensé puisque la présence d'Hélène est, jusqu'à un certain point, une sauvegarde.
CLOTILDE
Ta bonne action, ne t'en vante pas trop. Depuis huit ans que cette petite est au pen-
sionnat, l'as-tu seulement demandée trois fois au parloir ?
BERNARD, riant.
C'est tout au plus.
GLOTILDE
Quant à moi, je me serais volontiers occupée d'elle, mais tu le défendais.
BEHNARD
Je considérais comme inutile et dangereux tout contact entre elle et les miens. Il faut cette menace d'un péril inconnu pour que je me décide à la mettre en rapport avec vous.
GLOTILDE
Je voudrais éviter les bévues... Dis-moi... sait-elle que Michel est son père ?
BERNAMD, vivemeut.
Diable, non 1... Fais attention ! Il sera temps
de l'instruire, si Michel s'intéresse à elle. Encore, ce sera M. Renaud, et nullement Michel.
Enfin, à propos de son origine, que croit-elle ?
BERNARD
Sa mère et elle abandonnées à l'époque de sa naissance par un père dont elle ignore le nom. De plus, je lui ai fait entendre que je veille sur son éducation, comme président d'une société protectrice de l'enfance.
GLOTILDK
La jeune personne est assez jolie, mais sa physionomie a une expression de dureté. Son caractère ne doit pas toujours être commode. Ma foi, si elle est un peu revêche, cela s'explique fort bien, car elle n'a pas eu à se louer de l'existence. Que doit-elle penser, en
4U LE COUP d'ailk
ce moment? Depuis huit ans, tu la laisses enfermée, et, voilà que tout d'un coup tu l'enlèves, tu l'installes dans une belle voiture, tu l'introduis dans une charmante villa. « Et c'est ici chez moi !... J'espère que vous y serez heureuse! Voici ma femme, ma lille!... » Quelle salade cela doit faire dans son esprit 1... En route elle ne t'a pas questionné ?
BERNARD
C'est moi qui l'ai questionnée. Malgré mes préférences pour l'éducation laïque, j'avais tenu à la placer chez les sœurs, dans l'espoir qu'à la fin de ses études elle se ferait religieuse... Ces vocations-là ont parfois du bon...
CLOTILDE
En ce moment, une vocation pareille irait contre ton projet de la (^oUoquer à Michel.
b?:rnard
Aussi je ne désire plus le cloître... C'est pré-
LE COUP d'ailp: 41
cisément pour m'éclairer sur ses penchants que je l'ai habilement interrogée... Eh bien ! figure-toi qu'il y a deux ans, elle a réellement été tentée de prendre le voile... Mais le plus singulier, c'est qu'elle ne voulait pas entrer dans l'ordre auquel appartiennent les religieuses qui l'ont élevée.
GLOTILDE
Quel ordre choisissait-elle?
BERNABD
Je n'en sais rien. Nous causions en dînant, et un collègue de la Chambre, qui m'a demandé la permission de s'asseoir à notre table, a mis fin à l'entretien... La voici... {Hélène entre, accompagnée de Jeanne.)