‹ Le coup d'aile; pièce en trois actesChapitre 12 sur 35 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

BERNARD, MICHEL, pu«s CHARLES

BERNARD, très ému.

Toi, ici!

MICHEL, goguenard.

Allons, bon!... vous tutoyez M. Renaud!...

Assez de comédie... Si tu veux causer, parle sérieusement.

MICHEL

Tu as raison : les meilleures plaisanteries sont les plus courtes... A partir de maintenant, je redeviens Michel.

BERNARD, inquiet.

Rien qu'avec moi, cependant.

MICHEL

Ah ! ah ! Renaud pour la galerie et Michel pour toi. Tu fais bien de préciser ; sans cela, je te f... mon billet qu'à la première personne qui entrait...

BERNARD

Oui ou non, viens-tu me créer des ennuis?

MIGUEL, très bon enfant.

Penses-tu !... Quel plaisir aurais-je à te créer des ennuis ?

BERNARD

Tu as une façon de parler...

5G LE COUP d'aile

MICHEL

Ne fais pas attention... Je ne suis plus habitué... c'est-à-dire, je reste des semaines, des mois, sans parler à personne, et, quand je trouve des gens qui m'écoutent, ce ne sont pas des duchesses... Des ennuis !... Fichtre non !... Tu es un trop brave homme !... J'arrive, et qui est-ce que je vois installée à ton foyer, traitée comme ta propre fille?... La mienne !... Celle que j'ai assez salement plaquée dans le temps avec sa mère... Donnes-tu également asile à la mère ?

BERNARD

Elle est morte.

MICIIKL

Fâcheux !... Cette femme m'avait aimé. J'aurais une expérience amusante à faire si je rencontrais une ancienne bonne amie... Courir à elle, les bras ouverts, en criant : « Je suis ton

Michel adoré!... » (Riant à gorge déployée.) Avec une gueule pareille, hein ! qu'en dis-tu ?

BERNARD, vévolté.

Ce que je dis?... Écoute !... Lorsque tu m'as écrit d'Angleterre que tu étais sauvé, j'ai préféré ne pas répondre... Tu ne demandais pas de nouvelles, et, par une espèce de pitié, j'ai reculé devant celles que j'aurais eues à te donner. J'ai ouvert un crédit à M. Renaud, tu as accusé réception dans les termes que je souhaitais, nous en sommes restés là... Mais, devant -ton impudence, c'est un besoin pour moi de te montrer le mal que tu as fait... Deux mois après que le récit de ta rébellion a été publié en Europe, notre mère est morte de chagrin... Oui, on peut l'affirmer, uniquement de chagrin, car sa santé était parfaite avant le désastre... Quant à notre père, c'est encore plus triste... Tu étais son préféré... Dès qu'il était question de ton

avancement, de tes campagnes, de ta renommée ses yeux brillaient!... Un jour, il est entré dans ma chambre pendant que j'écrivais et a étalé un journal devant moi. Son doigt m'indiquait un titre en grosses lettres : « Afrique centrale... Révolte d'un officier français. » Alors, j'ai commencé l'affreux article dont chaque ligne révélait un crime. L'expédition commandée par Michel Prinson accusée d'atrocités : villages brûlés, femmes, enfants égorgés; prisonniers farcis d'une cartouche de dynamite qu'on faisait éclater. Une seconde expédition envoyée à la recherche de la colonne mal famée... Le récit de l'embuscade préparée par toi... Le massacre de tous les blancs !.. La fin héroïque du colonel qui tombait sous les balles en criant une parole de pardon. Lorsque je suis arrivé au bout de la lecture, mon père m'a fait signe de ne rien ajouter. Il est sorti sans avoir ouvert la bouche. Jamais plus il n'a prononcé ton nom.

Il a traîné pendant des mois avec une maladie noire. Un matin, on l'a trouvé inanimé dans son lit... Nous avons réussi à cacher qu'il avait pris du poison, mais c'est la vérité!... {Long silence.)

MICHEL

Les pauvres vieux! Très triste!... Bah!

Quand un fruit véreux tombe de l'arbre, est-ce que les fruits voisins s'en plaignent?... Ils s'arrondissent d'autant mieux. Pourquoi les personnes sont-elles moins avisées ? Et d'ailleurs, puis-je être responsable de toutes les inepties qu'on a publiées sur moi?... Ainsi, les festins de chair humaine : invention pure !... La vérité est que je goûtais souvent à la popote de mes noirs, comme c'était mon devoir de chef... Tu ne peux pas te figurer tout ce qui mijotait dans ce bouillon-là... Du crocodile, du serpent, du perroquet... J'en retirais parfois des

morceaux de singe... De loin, la forme aura pu tromper... Tiens, encore cette histoire de missionnaire et de trois religieuses qui dirigeaient une petite chrétienté à la limite du désert, et que j'aurais enlevés, trimbalés pendant des centaines de lieues, pour les abandonner dans la brousse après les plus ignobles traitements... Rien de plus faux... Le missionnaire, d'abord, je l'ai laissé parfaitement tranquille à son poste... Qu'est-ce que j'en aurais fait?... Quant aux religieuses, elles ont été relâchées dès le lendemain et confiées à une caravane qui devait justement passer à côté de leur école... Tous mes actes ont été grossis, dénaturés à plaisir... J'admets qu'il y en a un : avoir tendu à ces ^ens le traquenard où ils ont péri... Ça, oui... C'était un sacré tour !... Et encore, il y aurait bien des choses à dire... (S' interrompant.) Voyons ! voyons !... Ma parole, je plaide!... Encore un peu je demanderais par-

don I . . . Et toi qui te donnes des airs de juge ! . . . Non, c'est trop farce!... J'ai nettoyé ces gens parce qu'ils venaient m'enlever le pouvoir, et, là-bas, le pouvoir vaut qu'on s'y cramponne. Commander en pays sauvage!... Ah! mes enfants ! Voilà ce qui s'appelle avoir les atouts dans son jeu !... Être roi nègre et faire la fête au son du tam-tam !... Fumer sa pipe dans son harem comme un maquignon dans son écurie, une écurie où grouillent des femmes qui sont de beaux animaux effrontés et dociles, qu'on choisit, qu'on palpe, qu'on prend, qu'on laisse... Et la chasse!... Les tueries de zèbres et d'antilopes, la guerre aux lions, aux éléphants, aux gorilles et aux nègres, dans l'immensité des forêts dont on se sent le maître souverain... Imagine là-dedans quelqu'un qui vient me déranger quand j'ai des fusils prêts à partir... Ah! le pauvre!

BERNARD

Tu as tué tes parents et voilà comment lu accueilles le récit de leur mort !

MICHEL

Je ne pleure ni père ni mère, parce que j'étais mort avant eux... On ne pleure pas devant une tombe, lorsqu'on est soi-même dans la tombe... Certes, j'ai toujours été un mécréant, mais pas au point de n'avoir qu'un caillou à la place du cœur... Même à l'époque où je massacrais des femmes et des enfants, j'avais encore des heures d'attendrissement... Je puis t'indiquer à quelle minute précise tout ce qui était sensible en moi a été supprimé... Vois-tu, on peut dire du drapeau qu'il n'est qu'une loque... loque tant que tu voudras, mais, à partir de l'instant où j'ai tiré sur elle, j'ai compris qu'il n'y avait plus pour moi ni parents, ni amis nulle part sur cette terre : une façon d'être mort.

BEBNARD

Malgré moi, je te plains...

MICHEL

Garde ta pitié : je n'en ai que faire!... Les morts ont un genre de bonheur qui remplace tout. Ils ont l'indépendance absolue. Je suis libre !... Pas libre comme un citoyen de pays à législation plus ou moins large... Ma liberté est celle du paria qui ne respecte et ne ménage plus rien !... Sais-tu dans quelles circonstances bizarres j'ai eu la révélation première de l'ivresse que donne cette liberté-là?

BERNARD

Tu viens de le dire... C'est lorsque tu as commandé le feu contre ton drapeau.

MICHEL

Pas du tout !... Alors, je n'ai eu que l'impres-

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sion d'une rupture complète avec la société. L'idée qu'une joie pouvait émaner de cette rupture n'est venue que beaucoup plus tard, et voici comment : tu n'ignores pas qu'après ma révolte, j'ai continué pendant plusieurs semaines une existence de pacha ; jusqu'au jour où mes sujets, ne me sentant plus soutenu par la France, se sont, à leur tour, fâchés et m'ont massacré. Mais ils n'ont réussi qu'à moitié !... Des brutes qui vous hachent, et, lorsqu'ils vous ont couvert d'une bouillie sanglante dans laquelle s'efface la forme humaine, ils croient l'homme anéanti... Mon cadavre est resté exposé pendant des heures au grand soleil sous un essaim de mouches. Le soir, je me suis traîné loin des cases. Durant des mois, j'ai vécu dans la brousse, errant la nuit, dormant le jour... Enfin, après avoir marché vers le nord, longtemps, longtemps, j'ai été surpris par un parti de Touaregs nomades et emmené captif... Pen-

daiit des jours, ils m'ont promené à travers les sables, attaché par le cou à la queue d'un chameau... Eh bien, c'est à ce moment-là que j'ai été pour la première fois ivre de liberté !... Oui, avec la corde au cou et le cul pelé d'un chameau pour tout horizon. . . C'est que la liberté n'est pas au dehors, mais au dedans de nousmêmes, et, en m'ejfforçant de suivre les vastes enjambées du chameau, je sentais naître en moi l'âme qui trouve son bonheur dans la solitude.

BERNARD, ivonique.

Solitude relative !

MICHEL

On est mille fois plus seul entre un Arabe qui vous cingle de coups de matraque et un chameau qui vous tire par brusques saccades, que perdu dans l'immensité du désert!... Depuis cette promenade, je n'ai guère cessé d'être

aux prises avec de cruelles difficultés... A Londres, j'ai couché sous les ponts, le ventre creux, par un froid noir... J'étais joyeux !... Je le suis encore... M. Renaud n'a pas de maîtresse... Après avoir aimé celles qu'on viole, il aime, à présent, celles qu'on achète... M. Renaud n'a pas d'amis... M. Renaud n'a même pas de relations... Très peu de gens seraient capables de supporter la vie que mène M. Renaud... Les uns crèveraient de mélancolie... D'autres iraient s'enterrer dans un couvent où, au moins, on dit : « Frère! » à des moines... Moi, non seulement je tiens le coup, mais je le tiens avec allégresse... Le fait qu'on devrait être écrasé et qu'on réagit avec une indomptable opiniâtreté, produit du bonheur !...

BERNARD, ivonique.

Bonheur qui consiste à être fier de ne pas succomber à la peine.

MICHEL

D'accord!... Je ne suis pas ce qu'on appelle heureux... Impassible serait plus juste.

BERNARD

Impassible, toi!... Mais la passion éclate à chacun de tes mots !

MICHEL

Où vois-tu la passion?... J'arrive un peu nerveux à cause d'une rencontre...

BERNARD

Qui t'a bouleversé, toi, Thommeimpassible!... Qui as-tu rencontré?...

MICHEL

Probablement, la seule chose au monde qui puisse encore m'émouvoir I... Le village est rempli de troupes, et, au détour d'une rue, je me suis trouvé devant elle... Elle, la loque tri-

colore !... J'ai pris par un autre chemin... Ah ! et puis zut !... Ce n'est pas pour te raser avec des balivernes que j'ai fait le voyage.

BERNARD

Tu n'es plus ni fils, ni frère, ni parent, ni amij tu es resté soldat !

MICHEL

Non, merci!... Je ne puis songer sans dégoût à l'esclavage militaire... Tu ne comprends rien à mon trouble.

BERNARD

Bien!... Parlons d'un autre sujet... Tu es venu pour me dire quelque chose : dis-le.

MICHEL

Non, pas à présent... La question se pose mal, ou plutôt tu as eu tort de ne pas la poser dès mon premier pas dans cette maison... Je

n'ai plus de famille et tu m'as récité un boniment à l'usage de l'enfant prodigue !... plus de patrie, et tu m'as fait parler comme un conscrit... Mon esprit est ailleurs... Salut !... Je reviendrai... {Entre Charles.)

CHARLES

Il y a là un planton venu à bicyclette. 11 annonce que le colonel arrive pas loin derrière lui et sera ici dans un instant.

BERNARD, à C/iaries.

Dites à madame qu'elle peut descendre.

{Charles sort.) C'est le colonel qui a son billet de logement chez nous... Si tu veux revenir cet après-midi, je serai à ta disposition, quand tu voudras.

MICHEL

Ça va... Es-tu libre vers trois heures ?

BERNARD

Oui... J'entends Clotilde...

MICHEL

Cela te contrarierait-il que je parle à ma belle-sœur?... Bien entendu, si elle ne sait pas qui je suis.

BERNARD, apvès avoiv hésité.

Elle te croit mort... Reste, si cela te convient. (Clotilde entre, ayant changé de toilette,)

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