SCENE III HÉLÈNE, MICHEL
MICHEL
Vous l'entendez!... Et c'est mon frère !...
HÉLÈNE
Le vilain homme !... Tâchez de l'oublier!... Écoutez-moi!... Je ne veux pas que vous alliez
dans le cirque!... Je saurai bien vous en empêcher...
MICHEL
Vous, ma pauvre enfant !...
HÉLÈNE
Voyons!... Si vous n'étiez plus seul, cela vous rendrait-il le désir de vivre ?...
MICHEL
Ne plus être seul!... Qui donc me tiendrait compagnie?...
HÉLÈNE
Moi!... Vous racontez que des fantômes viennent vous visiter et qu'ils vous aident à supporter la vie. Eh bien, ce n'est plus un fantôme, c'est une créature de chair et d'os qui frappe à votre porte... Donnez-moi l'hospitalité... Je vous consolerai mieux que vos pantins...
MICHEL
Sous quel prétexte vous prendre chez moi?... Que serez- vous ?...
HÉLÈNE
Votre fille!... Je suis ce qu'on appelle un enfant naturel... Le premier passant de bonne volonté est en droit de déclarer qu'il est mon père... Déclarez-le! J'aurai pour vous le même attachement que si j'étais votre vraie fille.
Une idée pareille!... Qui vous l'a soufflée?...
HÉLÈNE
Personne, je vous jure !
MICHEL
C'est au couvent qu'on vous renseignait si bien sur le sort des enfants naturels?
HÉLÈNE
Hélas! oui, au couvent!... Pas les religieuses!... Une élève, qui venait du pays où j'avais habité avec ma mère, savait que celle-ci n'était pas mariée... Pour m'insulter la méchante gamine me prodiguait les éclaircissements. Dieu! qu'elle m'a fait souffrir!... Au moins j'ai appris que s'il me plaît de choisir un père et s'il accepte, nous n'avons besoin du consentement de personne.
MICHEL
Mais enfin, qu'est-ce qui vous donne tant de bonté pour moi?
HÉLÈNE
Celle que vous avez pour moi... Jamais quelqu'un ne m'a parlé si gentiment que vous, le grand ravageur... Laissez-moi me montrer un peu reconnaissante.
MICHEL, avec un rire amer.
Oh! quelle trouvaille !... Vous, mon obligée!... Dites que je vous fais pitié! .. Voilà le mot!... Pitié !... Non, ma petite, je ne mange pas de ce pain-là. . .
HÉLÈNE
Me prenez-vous pour une sainte qui se dévoue par charité?... Je vous admire, et je suis fière de vous sauver... Dès votre entrée dans cette maison, j'ai été frappée du mystère qui vous entourait et je n'ai pas cessé de vous observer... Tout ce que j'ai vu imposait le respect... Lorsque l'officier qui portait le drapeau vous a demandé son chemin, vous avez répondu : « Je ne suis pas de la maison!... » d'un ton qui signifiait : « Je ne suis plus de ce monde!... » Puis vous m'avez heurtée en vous sauvant... Vos yeux étaient pleins de larmes... J'ignorais tout de vous ; pourtant j'ai deviné à
l'instant même que ce n'étaient pas des larmes de chagrin...
MICHEL
Cela n'y ressemblait guère !... Ce drapeau-là, j'avais juré qu'il flotterait un jour sur mes futures conquêtes. Lorsqu'il m'est apparu, je me suis senti dans la peau d'un vainqueur... Je me voyais déjà, revenant d'Afrique et porté en triomphe par les Parisiens : j'ai pleuré d'orgueil!...
HÉLÈNE
Voilà qui est beau!... Pleurer d'orgueil, alors qu'à votre place un homme ordinaire ne saurait que se lamenter et gémir... Votre acharnement à poursuivre la gloire vous donne plus de grandeur que si vous possédiez la gloire, et, puisqu'il vous faut décidément renoncer à elle, je veux vous donner en atfection de quoi la remplacer...
MICHEL
Oh ! remplacer la gloire !...
HÉLÈNE
J'exprime de mon mieux la pensée qui m'est venue pendant que vous décriviez le jeune homme pâle qu'un prodigieux coup d'aile emportait... En vous écoutant, je me figurais être parmi les gens qui vous acclamaient. C'est le souffle de leur amour qui vous lançait vers le ciel... Lorsque vous allez conquérir la gloire au fond des déserts, vous courez, sans le savoir, après la tendresse de l'humanité... Ne voyezvous pas que ma tendresse est, en tout petit, ce que vous poursuivez jusqu'au bout du monde !
MICHEL
Oui, j'ai pour la gloire une passion de désespéré!... La passion des gens qui se donnent
pour se débarrasser d'eux-mêmes, qui s'éprennent d'une femme parce que son sourire promet l'oubli... Moi, dont les visages de femmes se détournent avec horreur, j'adore la gloire comme un sourire sur les lèvres de l'humanité !
Vous voyez bien que la gloire et l'amour ne font qu'un, et que mon aflection arrive à point au moment où vos grands espoirs s'effondrent!...
MICHEL
Je ne puis accepter... Vous ne savez pas ce que vous offrez... c'est trop !
HÉLÈNE
Est-ce une raison pour n'en pas vouloir?
MICHEL
Oui, c'est une raison. Mon cœur de brute est
encore capable de chérir... Voici la seconde fois que nous nous rencontrons et j'aurai de la peine à vous quitter... jugez s'il fallait rompre après une longue intimité !...
HÉLÈNE
Pourquoi nous séparer?
MICHEL
Parce qu'un jour vous apprendrez peut-être ce que je suis.
HÉLÈNE
Que puis-je encore apprendre sur votre compte? Je connais tous vos crimes.
Tous, excepté celui qui vous révolterait le plus... Ah ! tant pis ! Je vais vous le dire. Vous me tournerez le dos, s'il vous est impossible de me pardonner.
HÉLÈNE
Vous êtes drôle d'imaginer qu'un crime de plus va m'effaroucher... Vous me prenez pour un petit ange blanc qui s'évanouit devant une parole un peu vive... Ah! non, alors!.. Je parierais que bien des bandits n'ont pas l'âme aussi résolue que moi... Vous savez bien que je déteste la société qui ne me réserve que misère et que honte, la société complice de l'homme infâme que j'ai eu pour père.
MICHEL
Celui-là, n'est-ce pas ? vous le verriez crever comme un chien à vos pieds, sans remuer le petit doigt pour le secourir.
HÉLÈNE
Ma mère l'a presque maudit à son lit de mort, je le hais de toutes mes forces!... Parlons de vous...
MICHEL
Au contraire, n'en parlons pas. Mon opinion est faite... Je ne dirai rien.
HÉLÈNE
Comme vous voudrez, pourvu que vous acceptiez!... Puis-je vous appeler mon père?
MICHEL
Non certes!... J'abandonne tout espoir.
HÉLÈNE
Mon offre vous fait entrevoir le salut, je le sens bien. Pourquoi la repoussez-vous?... Est-ce mon caractère qui vous effraie ?
MICHEL
Oui, mon enfant... On ne peut s'empêcher de sourire quand vous prétendez être ennemie de la société, pour quelques sentiments amers que vous nourrissez contre elle... Vous enchaîner à
moi, en pleine jeunesse, à Tâge du bel avenir, serait une action coupable. Pour marcher la main dans la mienne, il faut être un réprouvé ! Si vous étiez tombée au fond du gouffre où je me débats, je dirais : « Soit!... Essayons, à nous deux, d'en sortir!... » Mais un gouffre pareil, n'y tombe pas qui veut !
HÉLÈNE
Comment, vous n'acceptez pour amis que ceux qui tirent sur le drapeau ! C'est désespérant ! Malgré tout, je garde une lueur d'espoir!... Quand partez-vous ?
MICHEL
Aujourd'hui même.
HÉLÈNE
Non, je voudrais encore une fois causer avec vous. Un jour de plus, qu'est-ce que cela vous fait ? Venez demain matin.
MICHEL
Ne serait-il pas possible de nous rencontrer ailleurs qu'ici? Je préfère ne pas revoir mon frère.
HELENE
Supportez, pour moi, ce petit ennui... Je tiens beaucoup à ce que notre entrevue ait lieu dans cette maison... Puis-je compter sur vous?
MICHEL
Oui, je viendrai. Ce sera pour vous dire adieu.
HÉLÈNE
Je VOUS attends avant neuf heures.
MICHEL
A merveille. Gela me permettra de prendre un train vers midi.
HÉLÈNE, se disposant à sortir.
Au revoir!... Jusqu'à demain, je serai très occupée.
A quoi donc?
HÉLÈNE
A rouler dans le gouffre ! {Ils se séparent.)