‹ Le coup d'aile; pièce en trois actesChapitre 18 sur 35 · SCÈNE II HÉLÈNE, MICHEL, BERNARD · texte numérisé non relu

SCÈNE II HÉLÈNE, MICHEL, BERNARD

BERNARD

Peut-on savoir de quoi vous parlez de si bon cœur ?

MICHEL

Je donne à cette jeune fille une représentalion : nous cherchions des recettes pour chasser l'ennui... je vante les charmes de la rêverie et je me réveille en train de rêver haut...

IIÉLÈxNE

D'un si beau rêve !

BERNARD

Allons, je n'arrive pas trop mal à propos, car.

à mon tour, je viens offrir un moyen de se distraire... Hélène, ma femme vous fait dire qu'elle va goûter, avec ma fille, chez madame Renty. Les jeunes officiers du 170^ seront là. On dansera. Ce sera très gai. Ces dames sont sur le point de partir : si vous avez envie de les accompagner, allez vite les rejoindre.

HÉLÈNE, je^ani un regai^d sur sa jupe.

Avec ma robe du pensionnat, j'ai l'air de je ne sais pas quoi !

BERNARD

On vous donnera le temps de changer, que diable !

HÉLÈNE

Je n'ai rien d'autre à mettre.

BERNARD

Si c'est cela qui vous gêne, ma fille vous prêtera tout ce qu'il faut pour se faire belle.

Franchement, je sortirais plutôt fagotée comme je suis... Mais je manque d'entrain et je reste...

MICHEL

Seriez-vous timide ?

HÉLÈNE

Laissez-moi le temps de m'habituer, et je serai, au contraire, très hardie... Aujourd'hui, je me sens encore un peu neuve. J'arriverais là-bas comme une chouette qu'on pousse hors de son creux d'arbre en plein soleil... Elle se dandine d'une patte sur l'autre, en roulant de gros yeux.

BERNARD, riant.

Ce portrait vous ressemble étonnamment !

MICHEL

Ce n'est pas au couvent que vous avez observé des chouettes ?

HÉLÈNE

Non, mes rencontres avec ces oiseaux remontent à l'époque où j'étais petite. Ma mère s'était retirée à la campagne, où elle gagnait assez bien sa vie... C'était la couturière du village... Dans le grenier de la maison où nous logions, il y avait toujours des quantités de chouettes. Lorsque j'étais sage, pour ma récompense, on me conduisait les voir ; lorsque j'étais méchante, pour me punir, on m'enfermait avec elles.

BERNARD

Comme ingéniosité, cela valait presque l'invention du ciel et de l'enfer... Mais pardon!...

Je vous scandalise!... Une jeune lîlle élevée par des religieuses !...

HÉLÈNE

Oh ! je ne suis pas une exaltée !

MICHEL, riant, à Hélène.

Ne grimpez donc pas à l'arbre ! N'ayant pas encore eu l'occasion de vous observer, il invente n'importe quoi pour vous délier la langue î

BERNARD

Trop d'esprit, monsieur Renaud!...

HÉLÈNE, riant de bon cœur et prête à battre des mains avec une joie d'enfant.

Monsieur Renaud !... Vous lancez ce nom avec une conviction...

BERNARD

Je ne lance pas... J'appelle Renaud « Re-

naud ))... Pourquoi riez-vous encore ? (fieryardant Michel.) Que sait-elle?

Tout ! {Montrant Michel.) Il ne demande aucun secret, aussi j'éclate !

MICHEL

Ah! la mâtine I... pas pour deux liards de patience... Un genre que je connais !...

BERNARD, à Michcl.

Toi... nous allons régler cette affaire-là tout de suite !

HÉLÈNE

Voulez-vous que je m'en aille ?

BERNARD

Restez, au contraire, pour le cas où l'on aurait besoin de vous. {Montrant la galerie.) Vous serez très bien là. Ce que j'ai à lui dire ne sera

pas long. {Hélène va s'installer dans la galerie. A peine s*est-elle éloignée que la conversation recommence entre les deux hommes.) Ainsi, tu lui as révélé qui tu es?

MICHEL

Ma foi, oui.

BERNARD

Est-ce avec l'intention de te charger d'elle ?

Tu plaisantes !... Je lui ai raconté que je suis ton frère, en lui laissant ignorer qu'elle est ma fille.

BERNARD

Juste ce qui pouvait me contrarier, sans te causer le moindre ennui... Décidément, tu m'apportes la guerre?

MICHEL

Oh ! pas du tout : tu vas en avoir la preuve, quand je te dirai le motif de mon voyage.

BERNARD

Pourquoi lui apprendre ton vrai nom ?

MICHEL

Pourquoi me mettre en sa présence?

BERNARD

Il fallait peut-être la chasser de ma maison pour te faire place ?

MICHEL

Il suffisait de ne pas la retirer du couvent où elle était hier encore ! Qu'est-ce qui t'a forcé à la prendre subitement chez toi? Les autres années, tu ne lui accordais pas une heure de vacances, et voilà que tu les fais commencer avant la distribution des prix !... Tu es si pressé

de la mettre en chemin de fer que tu ne prends même pas le temps de lui acheter une robe.

BERNARD

Donne-lui en donc, des robes, à ta jBlle!...

MICHEL

Tu es charitable avec une telle perfection qu'on reste les mains dans les poches à te regarder vider les tiennes. Réponds à ma question... Qu'est-ce qui te talonnait si vivement? {Un silence.) Eh! dis-le donc, farceur!... mon retour!... Il y a certainement un rapport entre ma présence et l'arrivée d'Hélène.

BERNARD

Et après?

MICHEL

Après?... Je pourrais demander une explication... mais, bah!... si tu croyais me rouler,

c'est plutôt à toi-même que tu as joué un tour... Tu es un calculateur, toi, un homme qui ne livre rien au hasard I... Moi, je suis un impulsif, capable de mettre sa peau à la merci d'un inconnu, dontlafigure lui plaît... Si j'ai bavardé, à qui la faute?... La petite m'a paru gentille et j'ai pris plaisir à la documenter!... Allons, tout cela n'est pas bien grave ; seulement, ta façon de me flanquer ta demoiselle à la tête ne m'allait pas, et, lorsqu'on me pique, j'ai des réactions brutales.

BERNARD

Voilà le grand mot lâché!... On pouvait croire que le charme de cette jeune fille t'avait arraché ton secret. Douce illusion!... Un rien te froisse, et, sans même vérifier si j'ai le plus petit tort envers toi, tu me donnes un gros souci... C'est ta manière!... Tu me traites comme autrefois tu as traité la France!

MICHEL

Oui, mon vieux; je te fais cet honneur!... Toi, la France, une mouche qui me bourdonne autour du nez... du moment que c'est en dehors de moi... peuh!

BERNARD

C'est monstrueux !

MICHEL

Parfaitement, je suis un monstre!... Tu ne pouvais pas m'adresser un plus bel éloge!... Les monstres seuls ont la force de pousser l'égoïsme jusqu'à la grandeur. Ce sont des géants parmi les imbéciles et les lâches qui forment le troupeau humain.

BERNARD

Pour toi; tout homme bon, ou simplement inollensif, est donc imbécile ou lâche?

, Vit ■

MICHEL

C'est absolument cela.

Que suis-je alors?

MICHEL

Oh! certes pas un imbécile!... Ce matin, pendant que tu faisais tes courbettes au drapeau, j'avais envie de t'étrangler, parce que j'ai des idées particulières sur ce machin-là: je lui envoie des balles, mais je n'aime pas qu'on le blague!... Je me rappelais cette phrase d'un journal de la localité, que j'ai lue hier en dînant à mon aubetge : « Dans le discours de Bernard retentit Técho des coups de fusil de Michel. » Ça, c'est envoyé!... Nous sommes, toi et moi, des gens qui tirent sur la patrie. L'un doucereux, l'autre féroce : deux monstres!...

BERNARD

Rien qu'un, s'il te plaît... J'ai, en effet, tout ce qu'il faut pour être un monstre. L'audace,

l'intelligence, un égoïsme envahissant et qui ne s'embarrasse pas de scrupules. Je fais mon chemin sans trop regarder aux moyens et mes discours flattent souvent le peuple aux dépens du bien public. Hier, à la tribune, je marcbandais au drapeau ses défenseurs ; ce matin, je le saluais très bas... C'était, il est vrai, avec le chapeau d'un traître et je trouvais cela d'une ironie délicieuse ou, du moins, qui m'a paru délicieuse, jusqu'au moment où le drapeau a pénétré chez moi, car alors j'ai rougi de n'être qu'un saltimbanque... Tu vois, je ne mâche pas les mots. . . Tu peux donc m'en croire si j 'affirme que, malgré mes torts, je reste un citoyen utile, s'appliquant à de fécondes réformes, et dont l'action est, en somme, bienfaisante. Sais-tu pourquoi?... Simplement parce que je ne perds jamais de vue les vingt lignes que me consacreront les futurs historiens : je soigne ma page dans l'histoire de France.

MICHEL

Je connais ça... Tu flaires la gloire!...

BERNARD

Oui... la grande!... Celle d'après la mort!... La seule!...

MICHEL

La seule, tu dis?...

BERNARD

Les vivants n'ont que la popularité ! On devient glorieux lorsqu'on n'est plus là pour le savoir!... Ainsi je ne crois pas à l'âme immortelle, et je travaille pour Téternité ! ... Je méprise, autant que toi, la vile multitude et je me laisse gouverner par l'opinion... Drôle de caractère, pour un homme qui se pique d'être positif!...

MICHEL

Un instinct pareil ne s'explique pas. La gloire est belle et tu la veux, voilà tout!...

Elle est belle!... Oui, cela suffit pour expliquer mon peu de logique... Toutes les fois que la nature a besoin qu'un individu sacrifie son bien-être aux intérêts de l'espèce, elle fait agir une beauté!... Par exemple, la beauté de la personne humaine, et alors les amants oublient, dans les bras l'un de l'autre, la paternité avec ses charges, la maternité avec ses douleurs, pour donner l'enfant à la race... Eh bien! la gloire, elle aussi, aide, par sa beauté, à protéger l'espèce.

MICHEL

Contre quiv

BERNARD

Contre les gens comme toi et moi. Tu m'a fait confesser que je serais un monstre si le désir de laisser une grande mémoire ne me

rendait pas, sinon un brave homme, du moins un homme utile... Ce que je dis de moi-même s'applique à tous les êtres supérieurement doués. Ils sont trop bien armés pour ne pas avoir la tentation d'opprimer les faibles. Sans la sublime inconséquence qui les anime à user leurs forces et à verser leur sang au profit de la société, dans l'espoir que la postérité se souviendra d'eux, en place de grands hommes il n'y aurait que des bourreaux.

MICHEL

Tu as raison. Avant d'être un bourreau, j'avais courageusement servi mon pays, non par dévouement, mais par amour de la gloire. Pourquoi, n'ayant jamais cessé de l'aimer, ne me suis-je pas maintenu à la hauteur où elle m'avait porté ?...

BERNARD

Tu es du nombre des scélérats, heureuse-

ment très rares, dont l'égoïsme est indomptable. Tant que le tien a été jeune, tu t'es laissé dominer par la griserie d'être fêté comme un héros. Mais, bien vite, l'égoïsme a repris le dessus. Tu es devenu pillard, assassin, meurtrier de tes parents, lâche séducteur, père sans entrailles... tu as brisé toutes les barrières, y compris la seule capable d'intimider un démon tel que toi... Oui, tu as culbuté jusqu'à la gloire !...

MICHEL

Tu perds ton temps à ressasser mes crimes. [Montrant Hélène.) Cette fillette en pleurant sur moi vient de me placer devant eux d'une façon si poignante, que je donnerais tout au monde pour qu'elle ne soit pas mon enfant... Quant à toi, tu as gagné mon estime. Je le constate, non pour le flatter, — mon estime ne flatte pas! — mais pour me donner confiance. Tu n'es

pas de ces illustres qui se gonflent d'un stupide contentement d'eux-mêmes. J'ai senti, dans ce que tu disais, passer une grande mélancolie. Tu vois ta renommée qui part d'un vol majestueux vers l'avenir lointain et tu es prisonnier de la courte existence... Bernard, nous sommes faits pour nous comprendre... Tu auras la gloire! Moi, je n'ai pas renoncé à elle...

BERNARD, iroTiique.

Répète un peu !

MICHEL

Je veux conquérir la gloire !...

BERNARD

Si un vaurien de ton espèce pouvait songer à elle, c'est pour le coup qu'il tomberait dans un véritable piège tendu par la nature à l'insoumis.

MICHEL

Pourquoi « piège » ?... Ah ! oui... Être bon,

serviable, utile pour l'amour d'une beauté que l'on n'étreint jamais, puisqu'elle nous tend les bras sur l'autre bord de la tombe !... C'est égal !... Certains vivants l'approchent parfois de si près, qu'ils ont le visage illuminé par le reflet de sa splendeur... Ne puis-je être un de ces vivants ?

BERNARD

Vivant ou mort, tu n'entreras jamais dans le cercle de lumière éternelle... Tu es sans patrie et ce sont les patries qui font les grands hommes !

MICHEL

Si j'essayais d'être un grand homme en me faisant une patrie ?

BERNARD

Comment ?

MICHEL, tourné vers Hélène. Élevant la voix.

Hé ! la petite !... Vous avez entendu la moitié de mon rêve, écoutez l'autre!... (Hélène rentre dans Vappartement et reste attentive h la conversation qui se poursuit entre les deux hommes.) Toi, sache bien que j'ai fait le voyage exprès pour te dire ce que tu vas entendre. Si je parle à un sourd, l'existence est finie pour moi, je n'ai plus qu'à me tuer!... Que décideras-tu?...

BERNARD, froidement.

Voyons d'abord.

MICHEL

Je suis retourné en Afrique... La contrée que j'ai parcourue côtoie les possessions françaises du Chari...

BERNARD

Où t'es -tu procuré l'argent d'un pareil voyage ?

MICHEL

Je n'ai jamais touché, pour mes besoins personnels, à la fortune que tu m'as rendue. De petits emplois, modestement rétribués, m'ont permis de subsister tant bien que mal... Pendant ce temps, mon capital faisait boule de neige et atteignait une somme considérable... Cette somme, je l'ai divisée en deux parts inégales : la plus faible a payé le voyage dont nous parlons ; avec l'autre, je me fais fort d'être, en quelques mois, le maître d'un vaste empire, voisin du territoire français... Alors, mon intention est de reprendre mon vrai nom et d'offrir ma conquête à la France.

RERNARD, iroïiique.

Tu ne nous avais pas habitués à tant d'abnégation.

MICHEL

Ce n'est pas de l'abnégation !... Si je donne, j'attends quelque chose en retour.

Bl'IRNARD

Quoi donc ?

MICHEL

Un triomphe sans précédent... Imagine l'entrée à Pa,ris de celui qui mettra dans les mains de la France, comme un diamant au doigt d'une femme, un pays riche et très peuplé... Rappelle-toi la réception que l'on m'a faite autrefois, et pourtant je n'apportais que l'espoir d'une conquête... Tandis que là, j'offrirai !...

BERNARD

Peste, mon gaillard, tu ne t'embêtes pas!... Et moi, quel sera mon rôle dans tout cela ?

Mon expédition n'est possible que si je puis faire venir, à travers le Congo français, d'énormes approvisionnements d'armes et de munitions. Je ne demande pas d'argent, mais il est de toute nécessité que j'obtienne, par ton crédit, la bienveillance de la France pour les agissements de M. Renaud.

BERNARD

Bref, il s'agit tout simplement de recommencer, sous le nom de Renaud, l'aventure de Michel Prinson... Eh bien ! non, je n'en suis pas !

MICHEL

Tu ne peux pas être compromis... Un individu sans mission... un intrigant qu'on désavoue en cas d'échec... Obtiens seulement qu'on ferme les yeux... Aucun risque!... Tout est pré-

paré... Plus de vingt rois nègres, dont je me suis fait des amis, n'attendent que mon arrivée pour...

BERNARD

Tu perds ton temps !... Moi t'envoyer làbas!... C'est alors que je tirerais sur la patrie !

MICHEL

Tu préfères me tuer?

BERNARD

Oh ! pas de sentiment... Restons-en là !

Sache, au moins, où tu m'envoies. Je suis décidé à m'offrir au premier Buffalo Bill venu pour qu'il m'engage dans son cirque... En cela, j'imiterai Cronje, le général boer, qu'un barnum a exhibé pendant l'exposition de Saint-

Louis... Tu peux compter sur un joli scandale ! On verra ton frère, au milieu d'une troupe de nègres tapis dans la brousse, guetter le pavillon français porté à travers le pays sauvage... On verra tout !...

BERNARD

Cabot!... Cabot!... Cabot de sang et de boue!

MICHEL, passant la main sur sa figure, h un endroit raviné par les cicatrices.

Regarde!... Le fard des acteurs s'efface plus facilement que ceci...

BERNARD

Il y a des cabots jusque sous le couperet de la guillotine, qui fait, elle aussi, de profondes entailles... Quelles raisons aurais-tu de commettre cette abomination ?Cronje en avait une: la faim!... Mais toi?...

MICHEL

Comprends donc que la vie dénuée de sensations violentes m'est impossible !... Ce que je demanderai au cirque, ce sont les huées de la foule que ma présence affolera, ce sont les engueulades, les imprécations, les coups et les dangers de mort... Je tiendrai tête!... Ce sera ma dernière bataille !

BERNARD

Jamais, en France, l'autorité ne te laissera paraître en public... Ce serait une honte nationale !

MICHEL

En Belgique, en Suisse, en Italie, n'importe où !... Je trouverai bien un pays qui me permettra de recevoir le coup de grâce... Oui, même à

l'étranger, j'espère qu'il se trouvera parmi les spectateurs un officier français pour prendre un revolver et me casser la tête.

BERNARD

Je l'espère aussi!... (Il s'en va, brusquement.)

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