AVANT-PROPOS
En quittant le Duguesclitij mon intention formelle était de garder un silence absolu sur les avanies ignobles dont j'ai été le témoin ou la victime. Si l'oppression qui aujourd'hui désole et ruine la France, m'inspire la haine quand je la vois s'étendre sur l'immense majorité de mes concitoyens, je déclare qu'en ce qui me touche, je n'en éprouve que du dégoût. J'attendais avec patience, bien sûr que l'expiation serait un jour à la hauteur de cet immense forfait contre la loi, la morale et l'humanité.
J'avais trop compté sur mon sang-froid. Dans les casemates de Bicêtre et d'Ivry, dans les vaisseauxprisons, il nous était impossible de lire un seul journal. Louis Bonaparte avait détruit la liberté de la presse : je croyais, du moins, à la suppression complète de la publicité ; je croyais que, si les bourreaux frappaient sans pitié ni relâche, ils avaient la pudeur de se tah-e. Je me trompais ; tout ce que je sens eu moi de dignité, de délicatesse, s'est révolté devant les
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outrages que les pamphlétaires de Louis Bonaparte prodiguent aux proscrits. J'ai perdu toute patience, lorsque, faisant à la fois injure à la langue, au bon sens public, à l'opinion du monde civilisé, ils ont exalté la générosité de leur maître et revendiqué pour lui la reconnaissance de l'Europe, au nom même de la morale et de la religion.
Entouré de ses cardinaux-sénateurs, de ses maréchaux, de ses eunuques du conseil d'Etat et du Luxembourg, de ses muets du Corps Législatif, Louis Bonaparte peut-il se faire illusion lui-même? Non, par son crime du 2 décembre, il s'est mis hors la loi ; par les massacres et les atroces réactions qui l'ont suivi, sans répit ni trêve, il s'est mis hors l'humanité. Il comprend donc bien, tout le premier, qu'il n'a pour lui ni le Peuple de France ni l'avenir.
Ma résolution une fois prise, je remplirai ma tâche, et jusqu'au bout. Je ne rapporterai pas un seul fait dont je ne puisse donner la preuve péremptoire, soit par moi-même, soit par des personnes d'une incontestable véracité. Certes, je ne demande pas mieux que de la fournir, cette preuve, devant telle commission que l'on voudra former. Je n'ai pas besoin de tromper ni de surprendre les sympathies de l'Europe : elles
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appartiennent de droit aux douleurs que je vais raconter.
On dira que ce livre est une œuvre de vengeance et de colère. Soit! je m'y résigne. Et bien facilement, je l'affirme, car je sais d'avance d'où me viendra cette injure. Elle me viendra des hommes que je flétris pour leurs crimes et dont l'ambition se repaît encore des misères de mon pays ; elle me viendra de ceux qu'attache à leur suite le plus odieux mobile ou le plus méprisable sentiment de la nature humaine, la cupidité ou la peur. Que m'importe ! Je suis invinciblement défendu contre leurs calomnies par l'horreur ou la pitié qu'ils m'inspirent. J'écris pour les victimes de Louis Bonaparte, échappées aux massacres de décembre, pour leurs familles désespérées, pour tous les hommes de cœur et de conscience qu'indignent les brutalités et le cynisme de l'oppression. Quant à ceuxlà, j'en suis certain, ils diront que mon livre est une œuvre de justice et de vérité. Je ne veux point d'autre témoignage !