‹ Le coup d'Etat de Louis BonaparteChapitre 2 sur 15 · LE COUP D ETAT. — LES JOURNEES DE DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

LE COUP D ETAT. — LES JOURNEES DE DÉCEMBRE

I. — Louis Bonaparte prétend avoir gagné, en décembre 1851, une bataille de salut public! Pour glorifier ou plutôt pour excuser son ambition, complices et courtisans ont répété sur tous les tons qu'il avait, d'un seul coup, supprimé à l'avance la crise qui devait, en mai 1852, emporter la société française et mettre en péril jusqu'à l'avenir de l'Europe. Ils se sont efforcés de faire illusion à l'histoire. Tout en s^indignant du parjure et des crimes de la persécution, l'histoire pouvait, — ils l'espéraient, du moins,

10 LE COUP D'iTAT

— suspendre la condamnation définitive et tenir compte à leur maître d'un immense péril conjuré.

Mon récit fera justice de ces déclamations mensongères; il prouvera que Louis Bonaparte n'a pas même cette sinistre et sanglante excuse. Non, il n'y avait point de Jacquerie à redouter en mai 185-2; loin d'avoir sauvé la société française en décembre, Louis Bonaparte s'est vu obligé, pour assouvir son ambition, d'entrer en lutte avec cette société, de la comprimer, de la bouleverser, sur tous les points du pays, de l'une à l'autre frontière. C'est lui seul qui a été le Jacque ; c'est lui seul qui a frappé sur la civilisation de la France, c'est par lui seul que l'avenir de l'Europe a été remis en question. Je le démontrerai de façon à prévenir toute réplique; mais je laisse d'abord aux faits eux-mêmes le soin de confondre les apologies impudentes.

Je reviendrai sur Louis Bonaparte : il faut, avant tout, par ses actes et par ses crimes, monti'er sa vraie physionomie, son vrai caractère. Et, d'ailleurs, si sa propre personnalité n'était pas une des plus immorales (jui se soient encore produites dans l'histoire, il suffirait de rappeler, pour que l'éternel mépris des peuples s'attachât à son nom, de quels hommes il a fait ses complices et ses instruments.

n. — Quatre hommes surtout ont concouru au coup de main du 2 décembre : le général Magnan, le général Leroy de Saint- Arnaud, M. Fialin de Persigny, M. de Morny. Ce sont aujourd'hui de gmnds

DE JjOVIS BONAPARTE. II

seigneurs, d'incomparables ministi*es ou des foudres de guerre; ils éclipsent les Turgot ou les Hoclie. Qu'étaient-ils hier?

J'ai vu deux fois le général Magnan avant décembre 1851. Je l'ai vu en 1840 devant la Cour des Pairs, en 1848, le lendemain de Février, dans un bureau de journal. On l'accusait en 1840 d'avoir favorisé les folles équipées de Louis Bonaparte. Comme il s'en défendait avec énergie, avec amertume ! Comblé des bienfaits de Louis-Philippe, pouvait-il avoir la moindre sympathie pour un si piètre et si absurde prétendant? De quel dédain il accablait ce triste écervelé ! Avec quelle cruauté il lui faisait sa sellette petite et ignominieuse ! Il en donnait des nausées à ces vieux Pairs de France, qui avaient toute leur vie trafiqué d'apostasies et de trahisons.

En 1848, le lendemain de Février, Louis-Philippe n'était plus aux Tuileries : il errait encore la nuit, sous la pluie et dans la boue, le long des falaises de Normandie. Le général Magnan fut à cette époque désigné dans le Courrier français^ dont j'étais le rédacteur en chef, comme un des commensaux de Louis-Philippe; il accourut aussitôt au bureau du journal, en proie à une douleur que l'on crut presque sincère, tant il en coûte de croire à l'hypocrisie d'un vieillard ! Lui, Magnan, l'ami d'un roi, et de Louis- Philippe surtout! Lui, un enfant du Peuple, un soldat des guen-es républicaines ! Serait-on assez dur pour lui refuser une rectification? Par indifférence

OU plutôt par pitié, on la lui fit, cette rectification, plus honteuse pour lui que l'imputation ellemême.

Plus tard, enfin, il y a six mois, le Peuple, à son tour, déconcerté, irrésolu, était cerné dans Paris par l'armée de ce même général Magnan, le fusil braqué, le canon béant; c'est ce général Magnan qui l'a fait traquer, décimer, mitrailler dans les rues et sur les boulevards ; c'est sous la protection du sabre de ce général Magnan que les commissions mixtes et les proconsuls de province l'ont poursuivi, emprisonné, interné, exilé, déporté ! Louis Bonaparte a raison de ne compter que sur lui-même et de ne se fier à ses complices que le jour où un crime commun en fait ses instruments obligés. Celui-ci, nous avons le droit de le dire, le trahirait à la première occasion, comme l'Italien Campobasso trahit Charles de Bourgogne. — Profondément ignoré comme militaire, le général Magnan n'était connu que par le désordre de ses affaires, un de ces éclatants désordres, dont on a le droit de se préoccuper, car ils peuvent, à un jour donné, pousser un homme de ce caractère aux plus sinistres résolutions.

Du général Magnan au général Saint- Arnaud la transition est très-naturelle. C'est la même vie désordonnée, mystérieuse, enveloppée de ces ombres que les regards honnêtes n'aiment pas à pénétrer; c'est la même facilité de condottiere à délaisser amis et bienliiitcurs. Il y a pourtant amoindrissement et dégrada-

tion : de Campobasso nous tombons dans le beau Léandre et le Guznian d'Alfaraclie. Repoussé du service sous la Restauration pour des raisons inexpliquées, M. de Saint-Arnaud y rentra sous les d'Orléans par la plus basse poterne de la citadelle de Blaye ; carrière étrange, tant pour les lacunes du début que pour les faveurs dont le général de Saint- Arnaud a été plus tard comblé ! Il est vrai qu'il avait rendu aux d'Orléans un de ces services qu'une dynastie est condamnée à payer exorbitamment, à payer sans cesse quand elle a eu le malheur de les accepter. C'est le capitaine-accoucheur de Blaye qui a fait l'officier supérieur et le général. Inutile de faire observer que le général Saint- Arnaud est plus que jamais ministre de Louis Bonaparte depuis la confiscation décrétée contre la maison d'Orléans. Dans un pareil monde, les ingratitudes cyniques, les procédés insultants ne se comptent plus. — En Afrique, M. de Saint-Arnaud donnait le bal et la comédie à Son étatmajor : il tranchait du petit maréchal de Saxe. Seulement, le lendemain de ces fêtes licencieuses était marqué, non pai" des batailles de Fontenoi, mais par des désordres de comptabilité, par un désarroi d'administration, qu'on taisait avec le plus grand soin ; bien à tort, car il équivalait à plusieurs razzias. Ce sont là les principaux titres du général Saint- Arnaud. C'est lui cependant, soyons juste, qui a pris Bou- Maza à Tittery le jour où celui-ci vint se rendre seul, presque nu et sans armes. Plus tard, il a brûlé quel-

qiies villages Kabyles et opéré une grande maraude, qui est aux expéditions des Changarnier et des Lamoricière, ce que celles-ci peuvent être aux campagnes des Marceau et des Pichegru. L'opinion est, Dieu merci, bien édifiée sur cette immense duperie de la gloire algérienne : il n'est pas aujourd'hui, dans la rue Saint-Denis, un passementier, si naïf qu'on le suppose, qui ne raille tant et de si emphatiques bulletins. Somme toute, les Saint-Arnaud, les Canrobert, les Forey, les de Cotte et tous les autres sabreurs du 2 décembre appartiennent à ce que les soldats eux-mêmes ont appelé la petite Afrique. C'est la monnaie des Cliangarnier et des Lamoricière, et si, en comparaison, ces derniers sont presque de l'or pur, jugez de ce que peut valoir le billon ! M. Fialin (de Persigny) est aussi une de nos illustrations militaires ; c'est un ancien sous-officier écarté du service comme ]M. Leroy (de Saint-Arnaud). Il traînait pitoyablement son oisiveté, quand un vieux légitimiste, conspirateur incorrigible et quand même, s'engageaut, faute de mieux, dans les premières conjurations bonapartistes, le lança comme un séide de bas étage aux pieds de Louis-Napoléon. Le prince et le sergent se comprirent. Ne reculant devant aucun service, M. Fialin eut bientôt distancé tous les autres parasites de la famille Bonaparte. Il en résulta contre lui des jalousies intestines, des haines intimes qui se portèrent aux plus outrageants soupçons. Ce n'est pas seulement son courage, mais encore sa fidélité au

maître qui fut amèrement contestée. Pour ne parler (jue de son courage, notons eu passant que, s'il est ministre aujourd'hui, il n'a pas osé l'être le 2 décembre; s'il exécute impitoyablement, alors qu'il n'y a plus rien à craindre, de vrais bcmdos de f/îiérillcros espagnols, de vrais firmans de pacha ivre, il a prouvé qu'il ne se sentait pas le cœur de les contre-signer devant la probabilité d'un péril ou d'un combat.

M. de Morny les a contre-signes, lui, dans la nuit du l*-»" au 2 décembre. Est-ce à dire, pour cela, qu'il vaille mieux par le cœur? Non, M. de Morny no pouvait pas, c'est un fait notoire, ne point accepter -^cette odieuse mission. Le 1" au soir, il était à l'Opéra ; il causait amicalement avec le général Cavaignac, qu'il a fait arrêter quelques heures après. Ne lui reprochez pas sa dissimulation ; c'est inutile, il y a bien autre chose à lui imputer ! M. de Morny ne savait rien du coup d'Etat, au moins pour le lendemain. Mandé précipitamment à l'Elysée, il était ministre 2)ar ordre. Ce n'était pas un dévouement fraternel qu'il apportait à Louis Bonaparte, mais une consigne qu'il recevait et qu'il devait forcément remplir. S'il s'y était refusé, M. Véron, du Constitutionnel, pourrait dire ce qu'il lui en aurait coûté. Tout est mj'^stèré, du reste, de sa naissance à son âge mûr, de son berceau à sa petite maison des Champs-Elysées, dans cette vie que le nom d'un père n'a jamais couverte ni protégée. Chroniques d'alcôve, aventures d'industrie, coups de bourse, fausses et ruineuses élégances, liai-

sons scandaleuses impudemment affichées, comme à ce moment du 18™e siècle, si énergiquenient flétri par Gilbert, mais où, du moins, c'étaient les hommes qui protégeaient les femmes, tout se retrouve et se mêle dans cette existence inénarrable qui vous rebute par l'ensemble et par le détail. Passons donc ; pour tant de mal qu'ils vous aient fait, de pareils hommes échappent toujours à votre vengeance : vous ne pouvez pas même dire ce qu'ils sont !

Voilà les quatre premiers complices de Louis Bonaparte, les quatre grands barons, puisque nous rentrons en Empire, du parjure, de la mitraillade et de l'assassinat. Tous ceux qui se groupent autour d'eux, nous ne les connaissons guère que par leur participation au coup de main du 2 décembre. Ce sont de petits sous-préfets, comme les Maupas, de petits professeurs comme les Fortoul, de petits généraux d'Algérie, comme les de Cotte, les Canrobert, les Sauboul, les Forey, etc. Un seul peut revendiquer un exploit vraiment historique ; c'est l'ancien colonel de garde municipale Carrelet qui, en 1840, gardait avec la brutalité d'un gendarme, Louis Bonaparte dans sa prison du Petit -Luxembourg. Un autre a été représentant ; c'est le général Tartas, un des plus nuls de la Constituante et de la Législative, — une de ces ignorances qui vous éblouissent et vous émerveillent, même chez un sabreur. Je l'ai trouvé magnifique un jour que, dans un des bureaux de l'Assemblée, il me demandait ce que c'était qu^ un précédent.

DE LOUIS BONAP.VilTE. 17

Il ne faut pas s'étonner cependant qu'avec de pareils hommes, Louis Bonaparte ait pu faire son coup d'État. Parlons net, le coup d'Etat était vii-tuellement accompli bien avant le 2 décembre; il l'était dès le 31 mai 1850; il l'était surtout depuis l'issue de la discussion sur la proposition des questeurs, le 17 novembre 1851. Ce reproche que j'adresse à la gauche parlementaire, je suis en droit de le formuler, et j'ai pour cela deux raisons : la première, c'est qu'après tout, ceci est de l'histoire, et qu'il n'y a pas deux façons d'écrh'e l'histoire pour la consciencieuse explication du passé, comme pour les enseignements de l'avenir ; la seconde, c'est que, si j'étais dans mon tort, la conduite du Peuple au 2 décembre eût été complètement inexplicable. Je me borne à cette seule observation; il ne convient pas à l'heure présente de se montrer plus explicite. Quels que soient les noms qui arrivent en foule sous ma plume, je n'en écrirai aucun ; je ne ferai pas de récriminations personnelles ; mais à la condition que l'on ne nous donne pas les fautes commises pour des titres d'honneur et de gloire, pour de hautes marques d'intelligence, et tout un S5^stème d'hésitations et de faiblesses pour un chef-d'œuvre de politique et de stratégie.

III. — Le coup d'Etat me fut annoncé à 7 heures du matin; mon émotion ne fut mêlée d'aucune surprise. Pour juger de l'état de Paris, je parcourus immédiatement les rues qui avoisinent les Tuileries et le Palais-National. Partout déjà, des soldats, des che-

vaux, des canons. Sur les boulevards, je renconti*ai quelques journalistes, dont les presses venaient d'èti-e envahies. Je me rendis précipitamment aux bureaux de la Révolution : la gendarmerie mobile occupait l'imprimerie et en défendait brutalement les abords.

Les bureaux de la Révolution étaient libres encore : ils ne se trouvaient pas dans la même maison que l'imprimerie. En moins d'une heure ils furent envahis par une foule compacte de citoyens qui venaient nous demander, à mes collaborateurs et à moi, ce qu'il y avait à faire devant un si infâme attentat. La question fut cent fois répétée, et cent fois elle obtint la même réponse : u La Constitution est outrageusement violée. Elle s'est elle-même confiée à votre patriotisme. Défendez-la ! vengez-la ! >?

Je rédigeai dans ce sens, au nom du journal, une courte et énergique proclamation qui fut en outre signée par quelques citoyens que je regrette de ne pouvoir nommer (A)! Et c'est là un regret que j'éprouverai souvent dans le cours de ce récit! Je sais trop ce qu'un seul mot peut valoir de persécutions et d'aggravations de souffrances, à ceux de mes amis que retiennent encore les geôles, les vaisseaux-prisons et les colonies-pénitentiaires.

Vers midi, on vint me donner avis qu'une réunion d'écrivains avait lieu dans les bureaux d'un journal que je ne puis nommer non plus, car il existe encore ; je ne veux pas aggraver sa situation déjà si pénible et

si difficile. Nous nous y rendîmes, Kesler et moi. La presse républicaine y était représentée à peu près tout entière : on y rédigea et l'on y signa immédiatement une protestation à laquelle chacun de nous fournit son mot d'indignation ou de mépris. La place des écrivains qui avaient annoncé d'avance la résistance et, au besoin, l'offensive, n'étant plus dans un bureau de journal, nous sortîmes pour voir ce qui se préparait, non plus pour la protestation écrite, mais pour l'action.

IV. — A tous les coins de rue, la foule se pressait, ici bruyante, là morne et consternée, devant les proclamations de Louis Bonaparte, échangeant les plus contradictoires et les plus étranges commentaires. Les nouvelles circulaient avec la rapidité de la secousse électrique. Thiers était arrêté, et, avec Thiers, Chaugarnier, Lamoricière, Baze, Leflô et quelques autres coryphées orléanistes. C'est beaucoup plus tard que l'on apprit l'aiTestation de Cavaignac, de Charras, de Greppo, de Lagrange et de quelques autres républicains plus ou moins avancés. La mise en scène du coup d'État était préparée de telle sorte qu'il parût exclusivement dirigé contre les partis royalistes. Il y a, dans la première proclamation de Louis Bonaparte, une phrase fort peu remarquée jusqu'ici et qui est, selon moi, d'une capitale importance : Louis Bonaparte réprouvait les menées des deux partis dans l'Assemblée Législative, menées qui avaient persisté, disait-il, malgré le patriotisme de trois cents membres. Ces trois

20 i-E COUP d'État

cents membres, c'étaient, en majorité, les républicains (le l'Assemblée en qui se personnifiait tout leur parti au dehors. Plus tard, les républicains étaient écrasés, et si les vieux partis n'ont pas été tout à fait épargnés, ils n'ont du moins subi que des avanies insignifiantes. Mais, à la première heure, ils paraissaient exclusivement menacés, exclusivement atteints : il y avait toute l'apparence de l'accord entre le nouveau dictateur et les chefs de la Démocratie. Calcul indigne, rouerie infâme, si jamais il en fut, car l'événement a bien prouvé qu'à aucun moment cet accord n'a été ni accepté ni offert, par la raison toute simple qu'il était radicalement impossible. Mais il suffi sait d'un moment, d'une apparence, d'un soupçon, pour jeter l'irrésolution dans le Peuple; l'irrésolution une fois produite, elle ne pouvait que se développer rapidement et grandir au delà de toute prévision.

Louis Bonaparte rétablissait le suffrage universel : voilà uniquement ce qui frappait les regards de la foule! En un jour d'émotion publique, il y a de ces points de vue éclatants et pour ainsi dire vertigineux, qui fixent l'attention complexe et fiévreuse des masses, éclipsant tout le reste àl'entour! Louis Bonaparte mentait impudemment; mais la grossièreté même du piège ne s'apercevait pas du premier coup d'œil ; il fallait que les plus clairvoyants, les plus exercés, les plus expérimentés, la fissent remarquer; il fallait faire remarquer que Louis Bonaparte annonçait en même temps deux Chambres, un Sénat et un Corps législatif, deux

D3 LOriS BONAPARTE. 21

Chambres muettes, serviles, condamnées d'avance à ce que l'impuissance a de plus humiliant et de plus abject. Il inaugurait déjà ce régime qui devait absorber la France entière dans sou moi si étroit, si inquiet et si entêté. Il proclamait la liberté, et les rues de Paris se hérissaient des canons et des 'baïonnettes de l'état de siège. Il se confiait, disait-d, au Peuple, et il avait, sous la main, à Paris et en province, cinq cent mille prétoriens prêts à étouffer dans le sang toute protestation, toute hésitation. Si le Peuple avait compris le mensonge, nul doute, à mon avis, qu'il ne se fût soulevé affrontant fusils, baïonnettes et canons. Mais, encore une fois, il ne pouvait pas le comprendre du premier coup ; il fallait le lui expliquer ; U fallait faire de la dissertation politique et de l'histoire ; il fallait, en un mot, lui parler, non pas seulement de vive voix et de groupe en groupe, mais par la grande voix de la presse, en s' adressant à toute la population.

Les deux moyens manquaient à la fois : les groupes étaient souillés déjà par la présence dMnnombrables agents de police, avec ou sans uniforme, prévenant toute expansion, préludant par des assoramades aux arrestations en masse, aux massacres de la rue ou du foyer ; — l'ignoble avant l'odieux, le coup de gourdin ou de casse-tête avant le coup de fusil ou le coup de canon.

Quant à la presse, elle n'existait plus, si l'on excepte deux ou trois organes effarés des vieux partis royalis-

tes, qui n'osaient pas même exprimer leur épouvante. Je ne parle pas de ces deux grandes voix de calomnie et d'outrage, le Coiistitutioimel et la Patrie, que le Pays a plus tard renforcées pour former le plus cynique trio d'adulations et de fanfaronnades, qu'un peuple écrasé sous le talon éperonné des cuirassiers et des gendarmes, ait jamais entendu.

Ajoutez à tout cela qu'on ne voj'ait nulle part les représentants de la Montagne. Bien que je n'aie jamais été leur admirateur, je m'empresse de constater qu'il n'y avait pas de leur faute. Les janissaires du dictateur avaient empêché qu'ils ne se réunissent chez Créniieux, tandis qu'on laissait des royalistes se rassembler de la façon la plus bruyante à la mairie du lO""*^ arrondissement, constituer un bureau, nommer une sorte de pouvoir exécutif, un commandant de la force armée, un chef d'état-major, et pousser leur manifestation jusqu'à crier, par les fenêti'es, que le Président était hors la loi. Comment le Peuple, je le demande encore, aurait-il pu ne pas prendre le change, sui-tout si l'on songe que, depuis longtemps déjà, il n'était plus, à vrai dire, ni dirigé, ni maintenu dans le ferme propos de livrer bataille pour la défense de son droit?

A Dieu ne plaise, pourtant, que je veuille excuser tout à fait la conduite du Peuple au 2 décembre. Non, il y avait dans le coup d'État un fait qui dominait tout, et contre lequel un peuple qui se respecte, un peuple pénétré de son devoir comme de son droit, s'insurge

inimédiateraent, spontanément, sans réflexion ni composition de conscience, comme il convient, en un mot, devant une question d'honneur et de morale publique. Louis Bonaparte brisait la Constitution malgi'é son serment solennel. Rien que pour ce mépris de la foi jurée, tout cœur de citoyen devait se révolter, toute main républicaine devait se lever pour le châtier et le biiser lui-même. Le Peuple se trouvait entre une question politique perfidement posée, par conséquent mal comprise, et une question d'honneur bien définie, un devoir de conscience nettement tracé. Il est fâcheux pour lui que sa conscience n'ait pas subitement illuminé son intelligence à cette heure décisive et suprême : il voit déjà par quelles humiliations, par quelles oppressions il expie la perte ou l'abandon de sa liberté ; il sent par quels efforts longs et douloureux il la lui faudra ressaisir. Mais ces efforts, il les fera, j'en suis sûr, car, en définitive, c'est toujours le Peuple de France, le Peuple de 92 et de 93, l'ouvrier quelquefois rebuté, mais au fond indomptable, des grandes et légitimes révolutions. Je le plains pour son passé de déceptions et de misères; j'ai dit l'excuse ou plutôt la cause de son irrésolution au 2 décembre, en même temps que la part de blâme réellement encourue par lui ce jour-là ; et, tout compensé, je crois à son avenir, comme je crois à son droit, à la justice et à l'humanité!

V. — Vers quatre heures, on apprit enfin que les députés républicains n'étaient pas tous arrêtés j ceux qui

étaient libres encore devaient se réunir le soir, chez un de leurs collègues, dans le faubourg Saint-Antoine. Là également étaient en quelque sorte convoqués les journalistes et tous les hommes d'influence qui se sentaient capables de sacrifier à leur cause jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Je m'y rendis avec quelques-uns de mes amis. Les boulevards, la Bastille, les rues adjacentes et l'entrée du faubourg étaient littéralement couverts d'une foule bruyante, animée, j'en suis convaincu, de sentiments hostiles à Louis Bonaparte. Nous y aperçûmes aussi la police et la force armée; elles gardaient une attitude presque immobile, essuyant, sans trop sourciller, les quolibets des passants. Le rendez-vous était chez le docteur Lafon, représentant du Lot, quai de Jemmapes. J'y rencontrai un assez grand nombre de représentants eu proie, ou le concevra sans peine, à la plus vive agitation. Ils venaient de nommer un comité d'insurrection composé des citoyens Victor Hugo, Carnot, IMichel (de Bourges), Madier de Montjau, Jules Fiivre, De Flotte et Faure (du Rhône) ; chaque représentant était une vivante image de la Constitution; partout où il se montrait, il portait la loi violée, la loi qu'il fallait venger à tout prix. Le besoin immédiat de l'action individuelle aussi disséminée que possible, était présent à la plupart des esprits. Par quelques mots énergiques, un citoyen en fit ressortir la nécessité absolue. Le quai de Jemmapes situé à quelques pas de la Bastille, étant pour ainsi dire sous le continuel regard de

DE LOUIS BOXAPARTE. 25

la police, on se rendit chez Cournet rue Poi)iucourt, non pour y former des comités ou en quelque sorte des gouvernements provisoires, mais pour y convenir d'un mot d'ordre et d'un rendez-vous pour le lendemain matin, — d'un rendez-vous dans la rue, en face des ti'oupes, en pleine population.

La pièce où l'on se rassembla était située au premier étage ; bien que spucieuse, elle fut bientôt tro}) étroite. Des Représentants de la Législati\je, des Constituants, des ouvriers, des chefs d'atelier, quohpies avocats, un des colonels de la garde nationale, dos officiers de cette même garde, des ofticiers de l'ancienne garde républicaine à l'hôtel de ville et à la Préfecture de police, s'y trouvaient réunis. A très-peu d'exceptions près, la plupart se connaissaient déjà et pouvaient compter les uns sur les autres. Ce fut d'abord une confusion inexprimable, un échange ardent d'interrogations ou plutôt d'exclamations confuses, un bruit à désespérer de se faire entendre et de ne rien comprendre autour de soi. Un incident dramatique vint redoubler encore l'émotion, mais du moins il rétablit le silence en rappelant fortement à toutes les pei*sonnes présentes ce que la situation avait de grave et d'extrême. Un citoyen écarte vivement ceux qui se trouvent le plus près de lui ; d'une voix éclatante il réclame le silence, il désigne un homme couvert d'un long manteau, il l'interpelle et s'écrie : u Vous êtes un agent de police j j'en ai la preuve, je suis prêt à la donner! ??

Il montrait du doigt un homme de cinquante ans environ, dont le nom s'est tristement rattaché au procès de Bourges, et })lus tard à quelques publications véj-euses. En un clin d'oeil, malgré la foule compacte et la presse presque étouffante, chacun s'écai-ta de lui. Il demeura au milieu de la pièce, seul, sous le regard de tous, u Si, en effet, vous êtes un agent de police, c'en est fait de vous, lui dit Cournet. Passez dans la salle voisine ; vous n'en sortirez pas vivant, si vous ne parvenez pas à vous justifier. ?5

L'homme se défendit mal ou plutôt ne se défendit pas. L'opinion était qu'en le désignant comme agent de police, on ne s'était pas trompé; il demeura quelques instants enfermé dans la salle où on l'avait introduit; l'attention s'était portée déjà sur de plus importants sujets, quand un représentant de la gauche vint le réclamer, répondant de lui et s'engageant à ne le laisser communiquer avec personne jusqu'au lendemaiu. On ne pouvait moius faire que d'accéder à sa demande. Ce représentant remmena aussitôt; mais son intervention, je dois le dire, laissa une pénible et fâcheuse impression. On profita du silence que cet incident avait produit pour poser enfin la question ; le devoir de chacun était d'ailleurs fort nettement tracé; chacun aurait pu, au besoin, sans accord, sans réunion préalable, recevoir le mot d'ordre de ses propres convictions et de sa conscif-nce. Les représentants devaient se revêtir de leurs écharpes, et, le livre de la Constitution à la main, montrer, devant le Peuple, aux trou-

DE LOUIS BOîfAPARTE. 27

pes chargées d'appuyer la violation, l'article 62 qui mettait Louis Bonaparte hors la loi. Tous les auti'es citoyens devaient les imiter et pousser à la résistance, usant, dans ce but, de toute l'influence, de toute l'autorité que leur avaient pu valoir les services par eux précédemment rendus à la Démocratie.

Ce premier rendez-vous fut fixé pour la matinée suivante, à huit heures, faubourg Saint-Antoine, dans la salle Roisiii, vis-à-vis le Marché Lenoir. Il s'agissait de donner le signal et de recevoir les premières balles, si l'armée se faisait complice du parjure. J'écrivis moi-même l'heure et le lieu au crayon et les remis à quelques représentants, notamment à Michel (de Bourges), qui parut un instant avant minuit. Je n'oublierai jamais, pour mon compte, cette dernière heure, ni l'attitude ferme et déterminée de la plupart des citoyens qui prenaient ce rendez-vous d'honneur. Il y avait là, j'en suis sûr, des gens de cœur, que la défaite des jours suivants a pu contrister et navrer, mais à qui, Dieu merci, elle n'a laissé aucun remords.

VI. — On se sépara vers une heure du matin ; six heures après, nous partions, quatre de mes amis et moi, pour le faubourg Saint- Antoine, salle Roisin. Comme nous tenions à honneur d'arriver le plus tôt possible, nous avions pris une voiture sur la place des Victoires. La voiture traversa les rues encombrées d'agents de police; sur les boulevards, place de la Bastille, elle dut passer entre des groupes d'officiers

et de soldats sous les armes. Ce n'est pas sans intention que je rappelle ces circonstances, et j'en veux faire ressortir toute la signification. J'ai pour conviction absolue que la police connaissait parfaitement tout ce qui s'était passé la veille, dans les bureaux des journaux, dans les réunions des représentants, chez Lafon (du Lot), partout. En sortant de la maison de la rue Popincourt, nous avions rencontré de nombreuses patrouilles, et leurs rondes inusitées dans ce quartier solitaire nous prouvaient que l'éveil était donné. Toute facilité fut laissée aux représentants pour se rendre au faubourg Saint- Antoine ; il fallait, pour y arriver, déranger sur le passage et coudoyer des sergents de ville, des soldats, des officiers et jusqu'à des colonels. Le plan de Louis Bonaparte et de ses complices était arrêté ; le voici en deux mots :

Il ne s'agissait pas de comprimer à l'avance les mécontentements ni de prévenir les explosions; non, il leur fallait du sang, et ce sang il fallait que l'armée le répandît; il fallait la compromettre et l'entraîner par un acte de colère et de monsti-ueuse cruauté ; il fallait qu'une responsabilité ignominieuse la rivât à l'ambition du dictateur. Ce pacte infâme, conclu avec les généraux et les officiers supérieurs à prix d'or, au prix des faveurs les plus scandaleuses et des plus folles perspectives d'avenir (B); ce pacte, préparé vis-à-vis des soldats par d'abondantes distributions de vin et d'eau-de-vie, par des excitations sauvages, par d'exécrables calomnies contre les républicains, contre la

République, contre le Peuple de Février que Louis Bonaparte avait lui-même appelé héroïque, alors que rien ne lui coûtait pour mendier la popularité; ce pacte, il n'y avait que le sang qui pût le sceller et le rendre définitif. L'ivresse de l'or et de l'ambition, l'ivresse du vin avait commencé déjà cette œuvre de honte : c'était à l'ivresse du sang de la poursuivre et de la consommer.

Louis Bonaparte se confiait, disait-il, au Peuple, au Peuple de Paris, surtout. C'était encore un mensonge, plus odieux, s'il est possible, que tous les autres. Heureusement pour l'histoire, ses écrivains eux-mêmes se sont empressés de le trahir dans les extravagantes joies du succès.

Granier de Cassagnac, dans une brochure qui témoigne à chaque page de ce fait, que Louis Bonaparte ne comptait que sur l'armée, sur une armée flattée, dépravée, pervertie, Granier de Cassagnac déclare en propres termes que, si Paris s'était soulevé, l'armée était assez forte pour le réduire ; il ajoute que Paris comprimé c'était la France entière soumise et virtuellement forcée d'accepter la dictature. Telle est l'exacte mesure du respect de Louis Bonaparte pour la volonté nationale : un massacre à Paris, et, par suite, la terreur de l'un à l'autre bout du territoire. Mais pour l'obtenir, ce massacre, il fallait que les plus déterminés républicains pussent au moins se montrer. Voilà pourquoi, je le répète, bien que la police fût partout active et fourmillante, les républicains ne

trouvèrent, jusqu'aux premières barricades, ni obstacles ni empêchements. J'ai dit pourquoi Louis Bonaparte voulait du sang : il fallait bien, encore une fois, que des hommes de cœur, protestant en plein jour, pussent offrir le leur aux baïonnettes et aux fusils de ses soldats !

VII. — Au faubourg Saint-Antoine, devant le Marché Lenoir, nous trouvâmes les représentants Schœlcher, Baudin, Aubry (du Nord), Dulac, Chaix, Malardier, De Flotte, Bruckner, Bourzat, Madier de Montjau, Sartin et Esquiros. Cournet, un marin, d'une bravoure proverbiale dirigeait la construction de la barricade ; nous étions à ses côtés, Kesler, Alphonse Ruin, Amable Lemaître, Léon Watripon, rédacteur de la Bévohitmi, Lejeune (de la Sarthe), trois autres journalistes et moi. Quelques voitures et quelques pierres à peine composaient toute la barricade ; mais, si faible qu'elle fût, cette barricade restera dans l'histoire. C'était une protestation solennelle, le signal de l'insurrection la plus sainte, la plus légitime contre le plus évident et le plus lâche des crimes ; c'était en un mot la dernière tribune oii les représentants du Peuple, assez courageux pour s'y montrer, pouvaient encore flétrir l'usurpation, en appeler au pati-iotisme de l'armée, ou, à défaut de ce patriotisme, à la justice nationale.

L'armée de Paris ne répondit pas, ou plutôt elle ajouta l'assassinat au parjure. Peu importe!... La justice nationale n'en aura pas moins son jour.

Un fait peu connu encore et cependant fort grave, avait, quelques minutes auparavant, surexcité le long du faubourg l'émotion publique; mais, par malheur, il avait accru l'indécision. Mal compris, mal jugé sur de rapides apparences, il avait laissé une impression défavorable aux représentants. Onze omnibus venaient de passer remplis de députés arrêtés la veille au ]0e arrondissement; ils étaient conduits à Vincennes par un faible détachement de lanciers. Quelques citoyens avaient essayé de les délivrer pour les engager à se mettre entre le Peuple et la troupe; mais, si l'on excepte Marc Dufraisse, il n'y avait là que des royalistes ou bien des républicains d'une nuance tellement effacée qu'elle avait disparu entièrement sous l'influence de la peur. Quand ils s'aperçurent de la tentative, ils furent les premiers à montrer aux portières leurs figures effarées, suppliant le Peuple de rester inactif et de les laisser continuer leur chemin. Ils voulaient garder tout le bénéfice de leur arrestation qui se prolongea deux ou trois jours encore, mais qui du moins les dispensa de toute manifestation périlleuse. Ceux qui les purent entendre haussèrent les épaules, et ces tristes élus du Peuple reprirent tranquillement la route de leur précieuse prison d'Etat.

Ce fait, je le répète, avait produit une émotion fort naturelle, par l'ignorance des noms de ces captifs si prudents. Il en résulta une grande méfiance, un grand mécontentement contre tous les représentants, même contre les républicains. J'ai entendu les com-

32 LE cour d'état

mentaires de la foule; ils ne manquaient ni de sens ni de portée, mais, certes, ils ne convenaient point à ce lieu ni à ce moment. Le Peuple avait des raisons bien autrement puissantes pour ne pas se rebuter et ])our agir. Sans aucun doute, le Peuple n'a pas recueilli de ses précédentes révolutions, pour sa liberté, pour sa dignité, pour son bien-être, tout le bénéfice qu'il en pouvait si légitimement attendre, en échange de ses héroïques efforts et de ses longues douleurs. Sans aucun doute, au premier aspect, il peut craindre encore, un jour de lutte suprême, que son sang ne jalonne, presque en pure perte pour lui-même, la voie frayée par les bouleversements politiques aux convoitises et aux ambitions personnelles. Mais, franchement, je croyais que l'éducation du Peuple était assez avancée pour que le sentiment de sa force, mise tout entière au service de son droit, fit enfin justice de cette appréhension. Il s'agiss'ciit de lui, après tout, de sa Constitution violée, de ses libertés anéanties, de son travail menacé, de son existence replacée violemment, sous le sabre d'un dictateur, dans les plus dures et les plus humiliantes conditions de l'inégixlité politique et sociale; il s'agissait de toutes ces idées si ardemment accueillies, propagées et fécondées par lui-même, de rénovation, de puissance collective, de dignité individuelle, qu'on allait coucher enjoué pour les étouffer dans la boue sanglante des rues et des carrefours. Cela valait une révolution, assurément, et, la révolution une fois triomphante, c'était à lui de

l'organiser comme il convenait à ses besoins, à ses volontés souveraines, appelant ou écartant les hommes selon qu'il l'aurait entendu. Telles étaient les dispositions que, depuis 1848, les plus courageux écrivains socialistes s'efforçaient d'exciter, d'encourager, de répandre dans les masses. Nous ne les avons pas trouvées au 2 décembre, à l'état de résistance inflexible et d'indomptable agression. Mais faut-il en inférer qu'elles n'existent pas? Non, elles existent, j'en réponds pour mon compte ; elles iront de jour en jour se fortifiant et se dégageant des viles et inintelligentes considérations de l'égoïsme ; elles deviendront irrésistibles, grâce, précisément, à ce dégradant régime qui désole aujourd'hui la France ; elles reprendront la lutte, pour ne plus accepter d'armistices ni de défaites sans combat, jusqu'à ce qu'enfin elles aient constitué la vraie loi politique et sociale des nations régénérées.

J'en ai dit assez sur l'attitude du Peuple au 2 décembre. Qu'il me soit permis de n'y plus revenir. C'est pour la dernière fois que j'exprime cette amère pensée de regret qui, d'ailleurs, ne se formule jamais dans mon esprit sans y éveiller, en même temps, les j)lus vivaces et les plus fermes espérances !

VIII. — La barricade était construite au coin de la rue Sainte- Margucîrite, en vue même de la Bastille. La police et les chefs de la force armée, l'aperçurent enfin ; ils envoyèrent un bataillon du lO'^ régiment de ligne pour l'enlever. Il se fit aussitôt un

profond silence ; on n'entendit plus que le pas mesuré des soldats qui montaient lentement le faubourg. Les représentants, revêtus de leurs insignes, se placèrent sur un seul rang devant la barricade, attendant la troupe, la tête haute, le regard assuré. Par un accord unanime, les fusils étaient baissés et cachés ; on espérait encore n'avoir pas à y recourir. Pour l'unique défense de tous, un des représentants avait un livre à la main : c'était la Constitution !

Ce fut un moment d'émotion inexprimable, mais de noble et sainte émotion. Devant ces fusils qui, sur un mot, sur un signe, allaient vomir la mort, aucun des assistants, représentants, ouvriers, jouraalistes, ne se préoccupait, j'ose l'afBrmer, du péril qu'il pouvait personnellement courir. Il y a des heures où l'on ne vit plus seulement de sa vie propre que peut emporter un grain de plomb, mais de la vie nationale, contre laquelle, en dernier résultat, ne peuvent rien les plus exécrables crimes ni même les passagères victoires de l'usurpation. On s'abandonnait tout entier à l'impatience de savoir si le soldat, se sentant encore citoyen, répudierait l'infâme consigne de ses chefs, ou bien si, braquant le fusil, non-seulement contre ses frères, mais contre la loi elle-même, contre la patrie, la mère commune, il accomplirait un monstrueux assassinat. — La troupe fit halte ; Charles Baudin montra la Constitution. Il allait pai-ler ou plutôt il parlait déjà pour invoquer le respect absolu de la loi, pour rappeler la foi jurée, pour tlétiir le parjure, quand le chef

de bataillon, redoutant l'hésitation de sa troupe — hésitation visible, tant il en coûte de commettre un parricide ! — fît de la main et du regard un signe de colère. Les fusils s'abaissèrent, trente coups de feu retentirent, Charles Baudin tomba la tête fcacassée de deux balles. Derrière lui, un ouvrier tué aussi et quelques autres citoyens blessés gisaient et râlaient dans le sang. Le nouveau Néron avait décidément ses prétoriens, dressés et endurcis déjà au forfait. Le parricide était consommé!...

De notre côté, après que les soldats eurent commencé le feu, quatre ou cinq fusils furent précipitamment relevés et déchargés. Deux des assassins tombèrent. L'un des deux était le chef de bataillon lui-même. Pour celui-là, du moins, le châtiment a suivi de près le crime. Ce fut un commencement de justice : il faut compter sur l'avenir pour le complément!

Dans la confusion qui suivit la décharge, Cournet et un officier se disputèrent presque le corps de Baudin. Cournet voulait montrer la loi elle-même fusillée dans la personne du législateur. Mais il se trouvait à peu près seul ; l'officier était entouré do baïonnettes. L'officier eut peu de peine à s'assurer cette première dépouille opime d'une guerre si impie. Quatre soldats emportèrent le cadavre de Charles Baudin, dont le sang ruisselait encore sur le pavé. Ce sang, effacé bientôt sous le pied des passants, il n'y a pas de républicain, en France et en Europe,

qui ne l'ait recueilli avec attendrissement et respect, dans sa vénération reconnaissante. A aucune autre époque, il ne s'en est versé de plus pur dans ces champs de bataille et sur ces échafauds politiques où la sainte cause des peuples a eu déjà tant de martyrs !

IX. — Je n'ai pas l'intention d'insister longtemps sur les autres événements de la journée. C'est le fait capital de décembre que cette première barricade du faubourg Saint- Antoine, bien que le sang ait ailleui*s beaucoup plus abondamment coulé. C'était à la fois une protestation devant l'armée et un appel au Peuple. C'était le signal de l'insurrection la plus légitime, et il y avait du courage à le donner ; car, par les raisons que j'ai déjà suffisamment déduites, on voj^ait bien d'avance qu'il ne serait pas entendu.

Poursuivis et traqués par les troupes, nous nous vîmes contraints de nous disperser. Chacun de nous se rendit dans le quartier de Paris où il pouvait espérer (jue son action pourrait s'exercer encore. Qiiehjues-uns de mes amis se transportèrent au faubourg Saint-Marceau, et puis dans le centre de Paris, où ils retrouvèrent d'autres citoyens décidés à la résistance (C) : çà et là, on voyait déjà des barricades ; mais les troupes n'osaient point encore s'engager dans les rues. Elles se bornaient à égorger des passants sur l'indication des agents de police. Je parvins, pour mon compte, à faire imprimer sur pierre lithographique, dans une des plus petites rues du quartier Poissonnière, la procla-

DE LOUIS BONAPAETB. 87

mation des journalistes, celle de la Révolution, l'arrêt de la haute cour de justice, qui mettait le président hors la loi. Grâce au concours d'un jeune écrivain dont le nom, que je serai heureux de prononcer bien haut plus tard, signifie pour moi intrépidité et dévouement, j'en avais, à cinq heures, environ trois mille exemplaires. Nous les apportâmes, l'un et l'autre, sous nos habits, à trois reprises, et à travers des soldats ivres, dans les environs de la rue Neuve-Saint- Eustache, chez un autre citoyen, qui se chargea courageusement de les faire distribuer dans la nuit et dans la matinée du lendemain. Comme nous passions à la liauteurde la petite rue Notre-Dame-de-Recouvrance, presque vis-à-vis le Gymnase, des sergents de ville et des soldats de la ligne dispersaient brutalement un groupe. Un cri déchirant s'était fait entendre, il y avait un instant à peine : on venait d'y fusiller une femme — une femme ! — sur laquelle on avait trouvé une proclamation. Nous en avions sur nous des centaines; mais nous perdîmes jusqu'au sentiment de notre péril personnel, tant nous étions pénétrés d'indignation et d'horreur!

X. — J'avais moi-même rendez-vous pour le lendemain matin, près de la place du Caire. En attendant, je parcourais les rues et les boulevards pour voir si tant d'audace et de cynisme ne parviendrait pas enfin à révolter la population. Sur mon honneur, je déclare que, de 7 heures à minuit, tout mon espoir m'était revenu. Je croyais presque la révolution as-

LE COUP D'jETAï

siirée pour le lendemain. J'ai assisté aux dernières heures du règne de Louis-Philippe; j'étais mêlé de fort près aux événements qui ont amené sa chute : mais, en vérité, jamais je n'avais rencontré daus le cœur et sur les lèvres des passants, ni contre Louis- Philippe, ni contre aucun prince, le mépris et l'horreur dont Louis Bonaparte et ses conseillers étaient partout l'objet. On se racontait tout haut la dilapidation à peu près publique des fonds enlevés à la Banque de France, la gêne honteuse de l'Elysée disparaissant tout à coup sous des flots d'or, conquis rue de la Vrillière, à la pointe des baïonnettes, comme autrefois l'or de Toulouse par les soudards de l'ancienne Rome. On flétrissait ces mœurs, moitié assyriennes, moitié grecques du Bas-Empire, des Véron, des IMorny, des Magnan, des Saint-Arnaud, des Persigny, que la dépravation et l'orgie rapprochaient et rivaient les uns aux autres, mais entre lesquels de vieilles rancunes, de noires perfidies, et souvent bien pis encore, soulevaient des querelles grotesques et des tempêtes. Sur tous les points de Paris, on savait que Louis Bonai)arte était sorti dans la journée, qu'il avait poussé, par la rue de Rivoli et le Palais-National, jusques en vue de la rue Vivienne; mais que là, effrayé, malgré sa formidable escorte, du morne aspect de la ville et des rumeurs qui s'élevaient des quartiers populeux, il avait lâchement et précij>itamment rebroussé chemin. L'Elysée ne lui paraissant plus un assez sûr asile, il s'était enfuit disait-on, jusqu'à Saint-

Cloud, comme Tibère à son île, les jours où, Rome lui taisant peur, il commandait à ses rameurs de virer de bord, à l'entrée du Tibre, et de le ramener à Caprée.

Le long des boulevards, dans les rues, dans les lieux publics, c'était partout le même dédain flétrissant, la même indignation. La troupe ne se montrant presque nulle part, on se livrait, sur les dispositions de quelques-uns de ses chefs, aux plus ardents et aux plus rassurants commentaires. On citait des officiers qui avaient brisé leurs épées, des généraux arrêtés la veille, qui, parvenus à s'échapper, agitaient les départements; d'autres qui, à Paris même, devaient le lendemain se mettre à la tête de l'insurrection. Je ne crois pas qu'en dehors de l'armée et de quelques âmes damnées de Louis Bonaparte, âmes tarifées et vingt fois brocantées, il y eût alors dans Paris, — j'en appelle à tous ceux qui l'ont parcouru comme moi, — une seule personne qui n'appelât sur lui toute la honte de la défaite, toute la rigueur d'un exemplaire châtiment. Si quelques-uns de ses partisans osaient çà et là, bien rarement, balbutier leur adhésion, ils étaient aussitôt raillés et bafoués par la foule. On les reconduisait jusque dans le refuge que le ridicule les contraignait de chercher, par ces méprisants quolibets, par ces qualifications bouffonnes, qui, depuis trois ans, désignaient chaque jour dans le Charivari les traînards burlesques et les mendiants parodistes du régime impérial. Si l'armée persistait, on ne pouvait, à coup

sûr, prévoir la confusion immédiate du dictateur; mais on avait, du moins, une autre espérance : on croyait de bonne foi qu'il ne se trouverait j)as, après sa victoire, des Français assez vils pour se rallier à lui, pour lui apporter un personnel d'administration et de gouvernement. Les membres de la fameuse commission consultative avaient été inscrits d'autorité sur la liste publiée par le Moniteur. La plupart regardaient cette liste comme un pilori véritable : on assurait qu'ils protestaient et s'efforçaient d'en retirer leurs noms. On était loin de s'attendre, en un jnot, à ces bassesses inqualifiables, à ces apostasies révoltautes, qui, en attendant l'Empire, font aujourd'hui, devant l'Europe, à la France officielle, une couronne d(,' souillures et d'ignominies !

XL — Le lendemain, la vraie bataille devait se livrer, et chacun de nous y était bien résolu. Les républicains formaient des groupes de quinze à vino-t hommes, et se dirigeaient vers les quartiers populeux. Plusieurs d'entre eux prirent position dans la rue Saint-Denis, à la hauteur de la rue Thévenot. L'endroit était bien choisi pour repousser l'attaque des troupes campées à la porte Saint- Denis. La rue Saint- Denis décrit une courbe, et, pour tirer le canon sur eux, il fallait entamer les maisons. Par le Piu^^sage de la Trinité, ils communiquaient à la rue Saint-Martin : c'est là qu'ils établirent l'ambulance et la fonderie des balles. A raidi, la ban-icade construite avec des masses de pavés, était vraiment formidable. Ils pou-

vaient affronter les bordées de canon et de mitraille.

A 2 heures de l'après-midi, le premier coup d'obus éclata : une pauvre femme, qui était sur le seuil de sa porte, fut littéralement coupée en deux. Pendant une heure, les soldats de la loi restèrent sur la défensive. Ils avaient détaché des tirailleurs dans les rues adjacentes, pour protéger la barricade. Ils parvinrent à repousser l'infanterie : on fit alors avancer le canon.

Il était trois heures. Le feu fut terrible, et dura sans discontinuer jusqu'à quatre heures. Les républicains répondirent par une fusillade bien nourrie ; ils avaient réussi à former un noyau d'une centaine d'hommes, et ils venaient de ramasser presque autant de fusils dans les maisons voisines. La poudre ne leur manquait pas encore. Toutes les bordées de canon passaient à deux ou trois mètres au-dessus de leurs têtes, et allaient s'abattre plus loin sur les étages supérieurs des maisons, où elles faisaient des dégâts effrayants. Ils s'aperçurent, d'ailleurs, fort bien que la troupe était ivre à peu près tout entière. A quatre heures, ils furent contraints de ralentir leur feu, et ils demeurèrent dans une anxiété affreuse ; le canon retentissait sur la ligne des boulevards; ils espéraient que la bataille était sérieusement engraCTée.

A la nuit tombante, l'infanterie pénétra dans la rue, et ils lui firent payer cher les massacres des boulevards. Ils la repoussèrent plusieurs fois ; mais enfin,

accablés par le nombre et traqués de toutes parts, ils battirent en retraite vers le quartier Montorgueil. Ils trouvèrent les rues hérissées de barricades, mais sans un seul défenseur. Ils prirent une position nouvelle, et construisirent à la hâte une espèce de forteresse au coin des rues Saint-Sauveur et Mandar. A neuf heures du soir, ils essayèrent encore de résister, mais il était trop tard ; les troupes, guidées par les agents de police, les attaquèrent de tous côtés. La mêlée fut vi-aiment horrible ; la nuit était noire, on combattait corps à corps. Les républicains ne se dispersèrent, à la faveur des ténèbres, qu'après une lutte acharnée, et au moment où chacun de ceux qui restaient debout pouvait se croire à peu près seul survivant. Nous ayons essuyé là des pertes bien cruelles ; là furent tués des hommes animés d'une grande bravoure et d'un dévouement sublime. Il faudra, pai* reconnaissance, recueillir un jour leurs noms de martyrs. Pour mon compte, je ne me souviens en ce moment que de Dussoubs, le frère du représentant, de Paturel (de Rouen) et d'un jeune étudiant, nommé Carpentier.

Pendant que l'on se battait ainsi de la rue Saint- Denis à la rue INIaudar, d'autres barricades s'étaient élevées simultanément et, pour ainsi dire, spontanément, rue et faubourg Saint-Martin, le long du canal, le long des boulevards, rue du Temple, dans toutes les directions, enfin, jusque vers le boulevard Bonne- Nouvelle, la rue du Petit-Carreau, l'entrée du faubourg Montmartre ; jusqu'à la Pointe-Saint-Eustacbe

DE LOtriS BONAPARTE. 43

et la rue de Rambuteau ; et, plus loin, çà et là, jusque vers le faubourg Saint-Antoine. C'était, il faut le dire, une très-sérieuse tentative ; mais, par malheur, elle était coupée en tronçons, sans communications, sans aucun point de ralliement possible ; elle ne pouvait réussir à se renouer pour former cette masse profonde et compacte d'efforts qui assure le succès des insurrections. J'en suis convaincu, Louis Bonaparte eût été défait et châtié, si la résistance avait pu durer trois jours encore. La garde nationale aurait pris parti enfin, et nous savions que ses légions les plus courageuses étaient pour la Constitution. L'armée aurait peut-être compris l'énormité de son crime ; les proscrits de Londres, de Bruxelles, de Genève, auraient eu le temps de rentrer dans Paris, pour ranimer les masses du cœur aux entrailles, par la parole et par l'exemple . La veille déjà", j'avais rencontré un d'entre eux, Gustave Naquet, qui m'annonça leur arrivée pour le surlendemain. La dernière nouvelle, — la sauvasfe compression de Paris, — les rencontra et les retint aux frontières (D).

Louis Bonaparte et ses complices savaient très-bien que le moindre retard pouvait les perdre. Depuis le 2, des bandes d'agents de police, armés ou barricadés comme dans un fort, occupaient les églises pour empêcher qu'on sonnât le tocsin. Il était défendu, sous peine de mort, aux tambours de la garde nationale, de paraître en uniforme dans les rues, aux officiers et aux sous-officiers de faire aucun effort pour convoquer

les légions. Dans la journée du 4, le premier coup de fusil a été tiré dans la rue Saint-Denis, par la brigade Bourgon, le dernier rue Montorgueil, par le régiment du colonel de Lourmel. Entre ces deux coups de fusil huit brigades, outre l'artillerie et la cavalerie, ont été déchaînées sur Paris ; pendant neuf heures, fantassins, cavaliers et artilleurs ont fusillé dans les rues et massacré dans les maisons ; ordre était donné de tout brûler, de tout exterminer jusqu'à ce qu'il ne se levât plus ni une main pour combattre, ni une voix pour protester. A trois heures environ, nous fûmes repoussés par le feu, quelques-uns de mes amis et moi, de la rue du Petit-Carreau à la rue du Mail, où nous essuyâmes une décharge nouvelle, et, de la rue du Mail, par la rue Notre-Dame-des- Victoires et la place de la Bourse, jusqu'à la rue Vivieune, où nous fûmes accueillis encore à coups de fusil. Nous nous dispersâmes enfin, et je me trouvai seul, dans la petite rue Montmorency, en face des Panoramas, au centi'e d'une formidable et quadruple fusillade, rue Neuve- Vivienne, rue du Mail et aux alentours du Palais- National, rue Montmartre et sur les boulevards. Je me réfugiai dans un petit café, à l'entrée des Panoramas, dont la porte, un moment entre-bâillée, se referma aussitôt. Dix secondes après, il n'y avait pas une rue, pas un carrefour, dans le quartier, qui ne fût occupé, battu par la troupe, fusillant et massacrant tout ce qu'elle rencontrait !

Page 1