LE DEPART POUR L'EXIL. — LA PERSECUTION DAXS LES DÉPARTEMENTS
I. — Je n*assistai pas moi-même à l'enlèvement des catégories d'Afrique : j'étais à l'hospice maritime de Brest, pour cause de rhumatisme articulaire, compliquée de cette hideuse affection dominante dont je ne veux plus prononcer le nom. Mon frère partait pour l'Algérie : malgré nos vives instances, il ne nous fut pas même permis de nous revoir. Je me suis promis de ne point appuyer sur mes douleurs personnelles... Et, d'ailleurs, mentionner cette interdiction brutale, n'est-ce pas tout dire? Qu'aurais-je besoin d'insister ?
Il y avait à l'hospice une trentaine de malades environ. Notre salle était gardée à vue ; au-dessus de la porte, ces mots : Déportés a Cayenne, nous rappelaient les premières colères bonapartistes. Mais là, du moins, il n'y avait plus que des menaces; pour le médecin en chef et ses élèves, formés à cette école de science et d'humanité, pour les nobles femmes qui nous prodiguaient leurs soins, nous n'étions que des
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malades et non point des prisonniers. Deux heures avant le départ du Jlof/ador, on vint faire une razzia de fîé\Teux et de pleurétiques, destinés à l'Algérie. Le médecin en chef, M. le docteur Quesnel, essaya vainement de les retenir, alléguant des infirmités graves et tous les périls de la convalescence. Ils furent contraints de s'embarquer, même ceux qui, la veille, vomissaient leur sang. On ne lui en laissa que deux, et encore lui furent-ils longtemps disputés. Il est vrai que l'un était radicalement incapable de se mouvoir, et que l'autre, affligé de palpitations violentes, sentait la vie lui échapper à chaque battement de son cœur. Ce n'était })as la peine de l'envoj'er si loin pour moui-ir (I) !
Le lendemain, les gendai-mes conduisirent à la mairie de Brest les exilés de l'hospice : ils y retrouvèrent les exilés du bord. On nous donna le choix entfe deux pays, la Belgique et l'Angleterre, et l'on nous déclara que nous étions libres sur notre promesse de quitter sans le moindre retard le territoire français. Oui, nous étions libres, autant qu'on peut l'être, quand le regard de la police ne vous quitte pas d'un instant! A Brest, à Morlaix, au Havre, partout où nous attendimes, quelques jours encore, le départ des diligences et des bateaux à vapeur, il nous fallut constamment subir cette inquiète et ignoble surveillance. Avant de nous embarquer pour Londres, nous )U)us rendîmes dans les bureaux du Journal du Ha^ vre, pour donner à noti-e ami B. Gaffney la poignée
de main des proscrits et lui laisser l'encouragement des athlètes traîtreusement terrassés, mais non vaincus, dans cette situation intolérable que font à l'écrivain les capricieux firmans de l'Elysée. Gaffney avait reçu lui-même un ordre d'exil. On l'enveloppait dans la proscription dont son frère George était frappé déjà, pour la part qu'il avait prise, dans Paris, à la résistance des premiers jours de décembre. Il partit avec nous, ainin qu'un loyal commerçant de la ville, M. Voisel, brusquement exilé aussi, et à qui l'on refusa quarante-huit heures pour mettre ordre à ses affaires. Madame Voisel était expulsée nominativement en même temps que son mari, par ce gouvernement qui prend ombrage du patriotisme et de la douleur des femmes. Après tout, la France est un pays où le mépris des femmes peut ranimer le courage des hommes : je conçois que Louis Bonaparte en ait peur !
Les sympathies de la ville entière escortèi'ent les exilés jusqu'au bateau à vapeur. La foule indignée couvrait les quais et la jetée qui domine la rade, exprimant par des paroles courageuses, en dépit de la jiolice partout présente, ces vœux dont le prochain accomplissement doit être une réparation pour les opprimés et un châtiment pour les oppresseurs. Le bateau anglais s'éloigna lentement sous les regards attendris. Les exilés agitèrent leurs chapeaux et crièrent : u Vive la République! ?? Le même cri retentit sur les quais, jusqu'à l'extrémité du môle.
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C'était à la fois la plus douce consolation de l'adieu et la plus sûre espérance du retour !
Les phares de la jetée, les hautes falaises de la rive normande, ces derniers aspects de la Patiie, s'amoindrirent peu à peu et disparurent dans les brunies de cet horizoû où nous cherchions toujours la France, même quand nous avions cessé de la voir, et dont nos yeux ne se détachèrent que lorsqu'il se fut confondu kvec les eaux de la pleine mer. Je n'essayerai pas de dire les amères pensées de tristesse dont mon cœur était navré. Il n'y avait pas seulement une cruauté dans l'insolent ukase qui nous jetait à l'étranger, affaiblis par les avanies de la prison et sans pain : il y avait encore un outrage. Louis Bonaparte ne nous exilait pas; il nous expulsait, cet aventurier qui, après Février 1848, mendiait son retour de la générosité des républicains. Il voulait enlever à notre infortune ce caractère touchant et respecté que l'exil a eu de tout temps et chez tous les peuples. Par ce mot ignoble d'expulsion, il nous dénonçait eftrontément à l'Europe, et appelait sur nous la réprobaUon qui ne s'attache qu'aux malfaiteurs. Mais l'Europe n'a pas été sa complice ; le cynisme du crime triomphant l'a révoltée autant et plus peut-être que le crime lui-même. La malédiction des hommes libres, la seule qui compte pour l'histoire impartiale et yen-
geresse, c'est sur lui, l'assassin et le parjure, qu'elle
est retombée !
Je sais haïr l'oppression et je n'ai que du dédain
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pour l'injure. C'est là le double foyer où se ranime incessamment ma confiance dans ton avenir, ô France tant aimée, pour tes malheurs et tes luttes héroïcjues, malgré tes erreurs et tes défaillances ! Si la Patrie est une religion, c'est la religion du panthéiste qui voit partout son Dieu et le porte constamment en lui. Cette France dont on nous chasse, elle nous reste par le souvenir et par l'espérance; nous la portons en nous relevée Je toutes ses humiliations, lavée de toutes ses souillures, gi-ande comme ses principes de régénération sociale, telle qu'elle a été durant le long martyre du sang, telle que nous la retrouverons demain, quand elle sera vengée du martyre de l'opprobre !
II. — D'innombrables exilés nous avaient précédés en Belgique (J), en Espagne, en Angleterre et en Amérique. Les voitures publiques, les wagons sur les chemins de fer, les bateaux à vapeur sur tous les fleuves et sur les deux mers s'encombraient, et, chaque jour encore, s'encombrent de proscrits. Il y a peu de communes en France que n'ait attristées l'adieu des internés et des expulsés, laissant à leurs familles la misère et le désespoir. Les casemates d'Ivry et de Bicêtre, les prisons de Paris et des départements étaient remplies de captifs, menacés ou atteints déjà par l'arbitraire des commissions mixtes. . Et depuis lors, si le personnel des cachots et des geôles' politiques s'est renouvelé souvent, il n'a point diminué : Louis Bonaparte ne sait plus comment s'y prendre
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pour concilier les scrupules de sa rétive clémence avec la gêne d'heure en heure croissante d'un budget im- ])udemment saccagé. La persécution a sa pléthore ; elle est malade elle-même ; il faut que préfets, magistrats, ministres, conseillers d'Etat, généraux et commissaires extraordinaires continuent de plus belle à proposer aux victimes le troc infâme de la liberté contre l'honneur!
Des ports de l'Océan aux ports de la Méditerranée, du Havre et de Brest, de Toulon et de Cette aux côtes d'Afrique et d'Amérique, les vaisseaux entraînaient et entraînent encore ces convois énormes, auxquels chaque ville, chaque province a fourni son contingent. Dans ce récit qui s'achève, Dieu merci, tout ce que j'ai raconté ne doit pas s'appliquer seulement aux brutalités et aux tortures du Canada et du Dm/uesclin, mais bien à celles que des milliers de républicains ont endurées et endurent toujours sur le Mogador, le Christophe- Coloml), le Berthollet, le Tanger, VAsviodée, sur vingt autres bricks, frégates ou navires de haut bord, dans les pénitenciers des Saintes, des îles du Salut, de Cayenne et de Lambessa.
On ne connaît pas encore, on ne peut pas connaître, même par approximation, Tefti-ayant total que forment les cadres lugubres de l'internement, de l'exil et de la transportatiou. En recueillant les chiffres publiés par les journaux et ceux qui nous parviennent par des relations particulières, nécessairement incomplètes, on peut affirmer que cent n^ille
citoyens environ sont impitoyablement frappés dans leur liberté, leur fortune et leur avenir. Un seul département, l'Hérault, a trois mille proscrits, un autre, la Nièvre, deux mille, les autres les comptent par centaines. Quant aux ruines irréparables, aux misères poignantes qui en sont résultées pour tous ceux qui tenaient aux proscrits par des liens de famille ou d'affection, par des intérêts ou des affaires communes, il sera toujours impossible de les supputer. Le cœur se
révolte, il s'épouvante Mais il reprend bientôt
courage, car il entrevoit déjà, dans un avenir prochain, demain peut-être, la France entière réglant avec Louis Bonaparte ce compte de larmes, de deuil, de faim et de sang !
Un instituteur de la Nièvre, Robert, est aujourd'hui en exil. Savez- vous oii est sa famille ? Demandez^ aux commissions mixtes, qui ont envoyé à Lambessa son beau-frère, sa helle-mèj'C, un de ses frères âgé de dixsept ans, quatre de ses oncles et quatre de ses cousins. Sa femme était enceinte, on la jeta dans un cachot. Elle en est sortie, il y a quelques jours à peine ; on la retient à Paris, où elle attend ses couches, toujours sous la surveillance de la police.
Dans ce patriotique département du Jura, oii Robert, de Dôle, le journaliste Barbier, le pharmacien Bergère, Richard, Constantin et tant d'autres citoyens ont constamment entretenu le sentiment démocratique. Il y a une commune de quatre-vingts feux environ, elle a fourni à la proscription un contingent de
soixante-huit personnes, — un par famille ou peu s'en faut : — celui de la petite ville industrielle de Bédarieux (Hérault), est de cinq cents, ni plus ni moins! La police a fait main basse sur ses habitants, maîtres, contre-maîtres, ouvriers. Les ateliers chôment, faute de bras. Je ne veux pas multiplier ces exemples : ou retrouve partout la même violence et la même brutalité (K). ?
Ne cherchez point à pénétrer la logique de ces cruautés : il n'y en a pas ; Louis Bonaparte frappe au hasard sur la masse des victimes, livrant leur sort, pour simplifier et hâter l'odieuse besogne, aux rancunes capricieuses, aux haines sauvages des exécuteurs subalternes. Pourquoi sommes-nous exilés, quand tels de nos amis sont internés, quand d'autres sont transportés à Lambessa, d'autres enfin à Cayenne? Inutile de s'en enquérir ; il y a certaines monstruosités dont il ne faut demander ni le pourquoi ni le comment : on les accomplit, elles ne se raisonnent pas. On nous disait, dans les premiers temps, que les indispensables rigueurs du prince, se détournant des ouvriers et des paysans, des ^;flwyrf5 gens égarés des faubourgs et des campagnes, s'appesantiraient principalement sur les écrivains, les orateurs et les artistes, sur tous les hommes populaires qui les avaient pervertis. Ce n'était là qu'une phrase pompeuse et hypocrite de décret autocratique ou de circulaire ministérielle : on avait bien le temps d'y regarder de si près ! Nous en avons vuj surtout dans les casemates,
de ces formidables j^opnlarités de club, de barreau, de tribune, souscrire et obtenir leur honte sous le nom de grâce; il y en a même aujourd'hui qui la promènent, cette honte, dans les antichambres de l'Elysée ou du Petit-Luxembourg. Et ce n'est pas tout : nous en avons vu aussi de ces pauvres effarés des faubourgs et des campagnes, qui, vaincus par les incessantes supplications de leurs femmes et de leurs enfants, ont imploré, sans la fléchir, Vinéjmisahle clémence; ils sont aujourd'hui en Afrique avec une torture de plus, l'amer regret de s'être avilis. J'allais oublier ce raffinement de cruauté. Derrière Louis Bonaparte, on a montré souvent le jésuite : c'est fort bien, mais, dans ses fureurs calculées, Louis Bonaparte n'a pas besoin de chercher ailleurs qu'en lui-même de machiavéliques inspirations.
Dans les provinces, pourtant, comme à Paris, l'abandon du droit, l'oubli de la dignité personnelle n'ont été que l'exception. Presque partout l'impudente grâce n'a excité qu'indignation et dégoût. Des départements, que l'on avait crus jusqu'ici peu dévoués à la République, la Gironde elle-même, l'ont repoussée en masse, ne cachant pas leur mépris pour qui avait le triste courage de l'accepter et surtout pour les mains d'où elle venait. Telle est la cause de la grossière mauvaise humeur des Canrobert et des Es- }>inasse, de leur sinistre appel à la colère, de leurs blasi)hèmes de caserne contre les populations. En sa qualité de procureur et de parlementaire, dressé à
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toutes les dissimulations et à toutes les ruses, le conseiller Quentin Bauchard est naturellement moins emporté, plus habile : quels pièges il a dû tendre pour grossir la liste" des adhésions dégradantes ! Comme û a dû faire arme de tout, de la faiblesse des vieUlards, des passions de la jeunesse, de la douleur des enfants et dos femmes, de la menace, de la promesse, de la calomnie . Je le connais, ce Quentin Bauchard : je l'ai vu a la Constituante. Dans son département, il avait mendie les suffrages des Républicains; plus tard, après Juin 1848 il les mendiait encore, à l'Assemblée, dans sou bureau, dont je faisais partie, et où l'on nommait un membre de la trop fameuse commission d'enquête. 11 fut nommé ; dès le lendemain, grâce à de nouvelles lutrio-ues qui, cette fois, obsédèrent les royalistes, il devint l'organe de la commission à la tribune : on n'a pas oublié son rapport, ce monument d'audace et de haine contre les républicains. Vous savez donc a (iiioi vous en tenir sur les rapports Quentin Bauchard : soyez sûr d'avance d'y trouver tous les tons et tous les accents, selon les circonstances et selon les consignes, tantôt la haine, tantôt l'hypocrisie a la surface, et, au fond, toujours le cynisme, la bassesse et la corruption.
III. — Dans les départements, d'ailleurs, comme a Paris, la tentative d'insurrection ou l'intention de résistance a été sérieuse ; c'en était fait de Louis Bonaparte, si les communications avaient pu s'établir entre la province et la capitale, si la lutte avait pu, quel-
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ques jours encore, se prolonger à Paris. Mais, avant même que les canons de Rewbell et les fusils de Canrobert eussent consommé, sur les boulevards, leur œuvre de destruction et de mort, des émissaires parcouraient les villes et les champs, annonçant la compression de Paris ou même son adhésion enthousiaste. Rien ne fut négligé de tout ce qui pouvait déconcertei* et décourager les défenseurs disséminés, isolés, du droit et de l'honneur national. L'opinion républicaine est énergique et vivace dans les départements ; — les élections de 1849 l'ont prouvé; l'avenir le prouvera bien mieux encore. Mais, pas plus dans les départements qu'à Paris, elle n'était avertie et tenue en éveil, par ses représentants officiels sur les bancs de la Législative, pour la protestation armée, pour la lutte en pleine rue et en pleine campagne, pour la bataille du droit contre la violence et des principes contre l'usurpation. Comment se reconnaître ou plutôt comment ne pas se fourvoyer, aux lueurs suspectes et mourantes que laissaient par intervalles échapper les petites vio-ies de la Montagne, depuis le 31 mai 1850 et surtout depuis le 17 novembre 1851 ?
Réduits à la seule inspiration de leur patriotisme, de nombreux Républicains prenaient les armes ou, du moins, se disposaient à les prendre. Dans tous les départements, au sud, au nord, à l'est et à l'ouest, il y a eu résolution et ferme vouloir de combat; les pamphlétaires de l'ÉIysée avouent qu'à la première heure, à la première npuvelle, trente au moins s'étaient levés
OU allaient se lever contre la dictature et la loi martiale. Je veux les nommer ici, pour leur honneur et pour que l'exemple ne soit pas perdu ; ce sont l'Aude, Saône et Loire, la Drôme, l'Yonne, la Sarthe, le Gers, l'Hérault, le Jura, la Nièvre, l'Allier, le Var, les Basses- Alpes, la Côte-d'Or, le Tarn et Garonne, les Deux Sèvres, le Gard, la Haute-Vienne, la Haute- Garonne, les Pyrénées Orientales, Ile et Vilaine, la Meurthe, l'Ardèche, l'Aveyron, l'Ain, le Loii-et, le Lot et Garonne, les Basses- Pyrénées, les Hautes- Pyrénées, le Lot, la Marne et le Bas-Rhin. Et encore ii'est-cô là que le recensement fait par l'ennemi. On peut le doubler, on peut même y comprendre la France entière, si l'on tient compte de toutes les manifestations de mépris et d'horreur contre le parjure et l'assassinat. Je le répète, si le concert avait subsisté entre Paris et la province, si de funestes malentendus ou plutôt les coupables conseils de la tribune n'avaient point, depuis longtemps déjà, troublé les esprits, endormi ou égaré les consciences, énervé ou garrotté les courages, Louis Bonaparte était perdu; son châtiment eût été immédiat et complet. Il n'aui-ait point ajouté à son crime les insolences du triomphe et les atrocités de la persécution.
L'initiative individuelle a seule suscité les mouvements de province; ils ne s'étaient inspirés que de leur courage et de leur patriotisme, les Républicains (jui se sont emparés, dans les Basses- Alpes, du cheflieu de la sous-préfecture ; dans le Var, du Luc, de
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Cogolin, de Vidoban, d'Aulps, de Grimaud, de la Garde Freinet, etc.; dans l'Allier, du Donjon et de la Palisse; dans le Jura, de Poligny; et de plusieurs autres localités importantes, dans la Nièvre, le Cher l'Hérault, PAude et le Gers. C'est dans le Var surtout que l'élan a eu de l'énergie et de la spontanéité; des la première heure, quatre mille citoyens, ouvriers, cultivateurs, propriétaires, avaient répondu à l'appel de Camille Duteil, d'Arambide, d'Amadric, de Martel et de Marchetti. Tout leur sang appartenait à une SI sainte cause; dans les rues d'AuIps, dans les bois de Tourtour, ils sont tombés par centaines sous les balles de la colonne Trauers.
IV. — En province, plus qu'à Paris même, la chasse aux républicains a été atroce et forcenée. A 1 ans, dans les premiers jours, il y a eu fureur, et puis, jusqu'au bout, cruauté réfléchie. En province la fureur a persisté; elle dure encore, entretenue par les animosités particulières et par les lâchetés, un instant rassurées, qui ne connaissent pas de moyen terme entre l'aplatissement et la férocité. C'est une grande Saiut-Barthéleray où les ressentiments de clocher, les rancunes et les jalousies de mur mitoyen, les vengeances personnelles se sont vautrés en pleine honte, en plein carnage, dans des proportions bien autrement hideuses que sous Charles IX. La délation, toujours écoutée, provoquée, récompensée, a franchi ces dernières limites d'infamie, assignées jusqu'ici, pour ainsi dire, à la perversité humaine par l'histoire
des dissensions civiles. Les Républicains, proscrits par milliers et, nominativement, expressément désignés un à un au soldat et à l'agent de police, leur étaient abandonnés tout entiers, liberté, vie et fortune. Les soldats fusillaient dans les rues et dans les maisons, ils fusillaient dans les bois et sur les grandes routes; ils épargnaient la besogne aux conseils de guerre qui n'osaient pas d'abord s'assembler, et dont, plus tard, l'opinion publique, consternée ou menaçante, n'a pas permis que l'on exécutât les sentences de mort. C'était comme la chasse par le fer et par le feu, la chasse des trapeurs contre les bêtes fauves des savanes et des prairies de l'Amérique, la chasse du conquérant européen au XVI^ siècle, contre les peaux noires du Mozambique et les peaux rouges du Mexique ou du Pérou. Dans une forêt de la Nièvre, deux citoyens de Clamecy, Rousseau et un de ses amis, poursuivis depuis deux jours, s'étaient réfugiés au haut d'un chêne. Les soldats qui les traquaient vinrent précisément camper au pied de Tarbre et y allumèrent de grands feux. Pendant toute une nuit, les malheureux fugitifs, étouffés presque par une fumée épaisse et ai-dente, purent entendre d'horribles détails sur la battue générale contre les Républicains et les Socialistes, des raffinements inouïs de menace et les plus sanglantes vantardises. Ils se cramponnèrent aux branches, se résignant à la mort par l'asphyxie, plutôt que de tomber sur les baïonnettes disposées en faisceaux ou à côté de ces héros du meurtre en grand, qui les auraient aussitôt massacrés.
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La magistrature était non -seulement sans pitié, mais sans pudeur. Elle emprisonnait des femmes et des enfants; dans son immoralité ignominieuse, elle leur appli(iuait l'interrogatoire, comme une torture, pour leur arracher l'aveu des refuges où leurs pères, leurs frères, leurs maris, se mouraient de froid et de faim. Je pourrais citer des villes où des enfants et des femmes sont, à l'heure qu'il est, retenus encore en prison ou sous la main de la police, pour n'avoir pas fïéchi sous cet outrage et cette violence infligés aux plus vifs et aux plus purs sentiments de la nature. Un juge d'instruction de l'Allier disait à un jeune garçon de douze ans : u Révélez ce que fait votre frère ou tremblez pour vous-même ! Vous êtes accusé d'avoir tiré sur un gendarme ! ?5 — c< Non, répondit l'enfant, ce n'est pas sur un gendarme que j'ai tiré, mais sur le sous-préfet. Et je regrette de ne l'avoir pas tué, car c'est lui qui a fait arrêter mon frère ! ?5
Dans les départements, les juges d'instruction donnaient des mandats d'amener signés en blanc. Un citoyen, aujourd'hui à Londres, est arrêté en janvier. Il écrit à un juge d'instruction, lié avec sa famille, pour lui demander des explications. Le magistrat s'émeut, il s'afflige de l'arrestation, il court au parquet, il se fait représenter le mandat : c'était lui qui l'avait signé !
Puisque j'en suis à parler encore de juges et de magistrature, qu'on me permette un souvenir personnel.
J'ai comparu moi-même, trois jours avant le coup d'État, devant un juge d'instruction, nommé Broussais, pour un de mes articles publié dans la Itévolutioîi, le 27 novembre 1851. Je disais, dans cet article, que le président, armé de la toute-puissance par le vote qui avait rejeté la proposition des questeurs, ne tarderait pas à tout balayer, Montagne et Droite, Assemblée et Constitution. — u Mais, monsieur, s'écriait le juge, vous imputez là au président la pensée d'un crime abominable. C'est la plus grande injure que vous puissiez lui faire ! >5 — Trois jours après, le 2 décembre , Louis Bonaparte faisait exactement comme j'avais prédit. Nous étions cités pour le 4, Gasperini, Watiipon et moi, devant la cour d'assises de la Seine, où mon autre collaborateur Edmond Le Guevel nous avait précédés. Je n'ai pas besoin d'ajouter que le procès fut anéanti. Evidemment, le 4 décembre, l'honnête avocat général, de service ce jourlà, ne pouvait pas conclure comme jNL Broussais !
Il va sans dire que ce même M. Broussais, plus que jamais juge-inquisiteur, s'est empressé de se rendre à Bicêtre pour instruire contre les itisurgés. Le crime (ibomin aille éiQ.\icomm\s> ; mais, pour le consciencieux INI. Broussais, il n'y avait plus d'auti-es scélérats que les citoyens qui s'en étaient indignés.
A Paris, c'était une commission nommée par les trois ministres de la guerre, de la justice et de l'intérieur, qui dispensait l'exil, l'internement et la transportation. Dans les départements, les commissions
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mixtes se composaient, selon les chefs-lieux, du procureur général ou du procureur de la République, du général commandant la division ou la subdivision, et, enfin, du préfet. Bien qu'en acceptant et en remplissant jusqu'au bout ces fonctions atroces, les membres des commissions mixtes aient commis un forfait énorme, je ne puis m'empêcher de les plaindre pour l'infamie qui pèse déjà sur eux, et dont ils sentiront chaque jour davantage le poids écrasant. Ils ont dépassé de beaucoup, en audace, les juges-bourreaux des fameuses cours prévôtales, après 1815 : aussi l'opinion publique leur infligera-t-elle un plus rude châtiment. Ils l'ont eux-mêmes si bien compris d'avance qu'ils se sont, presque partout, cherché des complices, espérant sans doute se faire un jour, au besoin, un rempart de leur solidarité. Comme si, en Ja disséminant, ils pouvaient amoindrir l'horreur qu'ils inspirent! Dans un grand nombre de chefs-lieux, ils convoquaient, pour l'exécution en masse, les principaux enragés ''e bonapartisme : on allait aux voix, et Varrêt était prononcé. A celui-ci l'internement, à celui-là l'exil, à cet autre la transportation !...
Dans ces juntes sataniques, les rancunes, les ressentiments, les jalousies, les haines, les vengeances, toutes les mauvaises passions locales se sont donné carrière à cœur-joie. C'était, comme sous Charles IX, à qui se débarrasserait d'un ennemi personnel, d'un rival, souvent d'un créancier. Ces petits Verres s'acharnaient d'autant plus contre la République et les Républicains,
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qu'ils avaient à faire oublier leur lâcheté ou leur enthousiasme d'imposteurs, après Février. Je n'en veux citer qu'un ici, à titre d'échantillon.
Il y a dans l'Indre une ville qu'on appelle Saint- Benoît, et, dans cette ville, un juge de paix qui se nomme Beaufort.
En mars 1848, ce Beaufort disait : u J'arrive de Paris; j'ai vu Ledru-Rollin, et je donnerais pour lui ma tête ! y>
Après les journées de Juin, il appartenait à Cavaignac. Le 10 décembre 1848, il présidait un bureau électoral. Il s'écriait, à l'aspect d'un bulletin portant Louis Bonaparte : u Encore un imbécile qui vote pour ce crétin ! jj
Avant la fin de décembre 1848, il s'empressa de livrer à Louis Bonaparte son banal et toujours furieux dévouement. Après décembre 1851, le jour où le docteur Confoulant et quelques autres proscrits partaient pour l'ecJl, il s'écriait : u Que personne ne k'ur parle ! Je ferai fusiller quiconque leur témoignera la moindre sympathie ! yi
Encore une fois, je n'en citerai pas d'autres. Ils se ressemblent tous par l'indignité des mobiles et par l'impudence des palinodies. Il faudrait trop se baisser pour leur attacher au front le stigmate. Qu'ils restent dans leur fange : ils ne valent pas la peine qu'on les traîne au pilori !
V. — J'ai pai'lé plus haut d'une femme, — la bellemère de l'instituteur Robert, — condavuiéc à Lam-
bessa. Ce n'est point la seule que les impitoyables commissions mixtes aient ainsi frappée. Saint-Lazare, à Paris, d'autres prisons clans les départements, sont remplies de femmes qui attendent avec fermeté qu'on les envoie en Afrique. Les journaux ont dit avec quel mépris les courageuses prisonnières de Saint-Lazare ont accueilli ce hrillant général de Goyon, qui, dans sa valeur incomparable, s'est chargé d'accomplir contre les femmes la campagne d'intimidation qu'Espiiiasse et Canrobert, ces deux autres paladins de la terreur bonapartiste, ont faite, dans le midi et le centre de la France, contre les enfants et les vieillards. Dans le département des Landes, une jeune domestique a été arrêtée, vingt fois interrogée, constamment tourmentée, pour n'avoir pas voulu dénoncer Je retuge où se cachait son maître. Enfin, on l'a aussi condavirwe à Lambessa. Avant que la commission mixte eût prononcé, on avait l'infamie de la contramdre à séjourner dans une de ces hideuses salles communes, où l'on entassait les proscrits. Je pourrais m'arrêter ici... Que dire encore à la charge de ces hommes qui allaient jusqu'à faire une torture de la pudeur?
^ V[. — Dans le Puy-de-Dôme, le lieutenant Despiar et le procureur de la République Monteil cherchaient dans tous les recoins de montagne le loyal et ïourugeux docteur Lachamp, de Thiers. Lachamp îtait condamné à Cayenne; pendant trois jours, à la ete de cinq cents paysans armés de faux et de lances
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forgées à la hâte, il avait, à Tbiei-s même, tenu en échec troupes et police. Après avoir erré, deux mois entiers, dans les glaces et les neiges, il s'était caché, épuisé de lassitude et perclus de rhumatismes, chez un pauvre aubergiste de village.— u Vous aurez deux cents francs, disait le lieutenant Despiar à un vieux maréchal ferrant, si vous indiquez sa retraite, r — u Je suis depuis longtemps dans ce monde, répondit le vieillard indigné, mais c'est la première fois de ma vie que je me vois insulté. Vous n'êtes pas assez riche, ni vous, ni personne, pour acheter ma conscience! ?7 — L'exécrable question, toujours accompagnée de l'ignoble tentation de l'argent, fut adressée à tous les assistants, et tous y répondirent avec la même indignation flétrissante. En désespoir de cause, le procureur Monteil, avisant une mendiante, accablée sous le poids de l'âge et à peine capable de se mouvoir, formula lui-même la proposition et lui cria : u Dis-nous où est ce scélérat ! ?? — La mendiante lui répondit : u 11 n'y a de scélérats que vous et ceux qui vous ressemblent. Je crois eu Dieu, et je vais le prier pour qu'il bénisse M. Lachamp et tous les hommes honnêtes qui aiment les malheureux. ?5 On la menaça de la cravache, de la prison, du fusil et du sabre,' et on la laissa, car elle était protégée par son extrême vieillesse. Mais on arrêta l'aubergiste pour et crime de dévouement et d'hospitalité généreuse; il esl aujourd'hui à Lambessa.
Je n'insisterai pas sur toutes ces scènes d'abomi-
nation et de brigandage ; mais j'en veux raconter quatre qui se sont passées dans la Nièvre. Elles suffiront, j'en suis certain !
VII. — A Neuvy, où le médecin Charles Couy avait donné le signal de la résistance, les Républicains ne cédèrent, après des pertes cruelles et nombreuses, qu'à des forces vingt fois supérieures. Voici comment les soldats du parjure célébrèrent leur facile victoire.
Un boulanger, Alexandre Dugué, gisait dans son sang, frappé de quatre balles. Les soldats l'aperçoivent ; ils courent sur lui et s'amusent, — c'est le mot, — en présence de leurs officiers, à le percer de leurs baïonnettes. Ils espéraient lui arracher des plaintes et des lamentations. Dugué ne jeta qu'un cri : Vive la République! La rage des bourreaux s'en accrut ; ils continuèrent à le larder de leurs baïonnettes, mais sans l'achever encore. La population consternée réclamait son corps; on le refusa, on voulut que, durant l'agonie, il se débattît sur le sol, devant tous, donnant en spectacle son dernier râlement et ses dernières convulsions. Et, pendant ce temps, savez- vous ce qu'ils faisaient, les vainqueurs? Ils buvaient le vin de la victime, en raillant son martyre ;
ils s'enivraient chez sa jeune femme évanouie ! Le
sang avant le vin ! C'était, du moins, une variante des orgies et des massacres de la capitale. A Paris, c'était le vin avant le sanjr !
Un autre citoyen, un propriétaire, nommé Cha-
vane, est découvert dans sa propre maison. On se fait aussi un jeu de le déchirer et de le dépecer à coups de sabre. Ses mains, qui allaient au-devant des blessures, n'étaient plus que débris et lambeaux, quand le fer arriva au cœur et aux intestins !
Un vieillard septuagénaire avait deux de ses fils, — deux enfants ! — parmi les défenseurs de la Constitution. Les soldats ne trouvèrent pas les enfants : ils assassinèrent le vieillard !
Dans cette même ville de Neuvy, un citoyen, Thème, rentre chez lui le 9 décembre, seul et sans armes. On le saisit, on le garrotte à un arbre, on le fusille sous les yeux des autorités de Cosne, qui commandaient et hâtaient l'exécution. Sa femme, qui avait déjà revêtu ses habits de deuil, vint l'embrasser avant le feu, au milieu des outi-ages et des plus odieux sarcasmes. Quand il fut bien mort, les soldats ivres le jetèrent sur une civière et l'emportèrent, insultant son cadavre et lui crachant au visage!...
Je m'arrête : c'est bien assez, je crois, pour que l'Europe juge et condamne! Si je voulais remplir tout un volume d'atrocités et de scélératesses, je n'aurais qu'à choisir parmi les faits que j'ai là, sous la main, par vingtaines. Mais non, il faut les abandonner à l'horreur qu'ils inspirent à chacun des coins et recoins du pays de France où ils se sont accomplis, et où le souvenir ne s'en perdra pas, je l'espère. Par respect pour l'Europe et pour l'histoire, je ne dois pas contribuer à étendre, au delà des étroites limites de leurs
départements, la hideuse célébrité locale des bourreaux. Le complexe et immense forfait de Décembre a un nom, d'ailleurs, pour l'Europe et l'histoire : il s'appelle Louis Bonaparte !
Vin. — Je n'ai pas besoin d'insister non plus sur les mauvais traitements et les avanies essuyés par les Républicains dans les geôles départementales. Pourquoi répéter ce qu'à mon cœur défendant, il m'a fallu dire tant de fois des casemates de Paris et des pontons l'Océan? C'était partout la même barbarie cynique. Un seul fait encore et vous jugerez. Dans l'Allier, un prisonnier se plaignait du froid, au fond d'un cachot boueux. On l'en retire et on le jette dans une pièce chauffée par un poêle ardent. La pièce était presque hermétiquement fermée ; le malheureux étouffait. Il réclama d'abord à grands cris contre le supplice du feu et de la fumée suffocante. Puis, il se tut; il était sans voix, il mourait. Soldats et gardiens riaient; ils ne savaient, disaient-ils, comment s'y prendre pour contenter un homme qui se plaignait et du froid et du chaud. La fille du geôlier indignée s'élança vers ce cabanon de l'enfer et l'ouvrit de vive force. Elle dut affronter la colère de ces misérables pour accomplir un acte si simple d'humanité.
Dans la Nièvre, la commission mixte se montra cruelle, non-seulement jusqu'à l'odieux, mais jusqu'à l'absurde. Elle a coyidamné à la déportation des citoyens arrêtés, sur un soupçon de républicanisme, tout un mois avant décembre! Durant le trajet de
Cosne ou de Bourges aux chemins de fer et aux ports de mer, on les laissait des heures entières, comme pour une sorte d'exposition, sur les places publiques, dans les intolérables tourments du froid et de la faim ; on écartait, avec la baïonnette et le sabre, les petits enfants qui venaient donner le dernier embrassement à leurs pères. A Nevers, les cris désespérés des enfants émurent la population. Les femmes pleuraient, les hommes grinçaient des dents. Un factionnaire, — que son nom soit béni et glorifié, si l'on parvient à le découvrir ! — protesta en présentant les armes sur le passage des déportés, quand on prit le parti de les entasser dans les wagons. On arrêta le factionnaire, cela va sans dire ; mais ce fut un avertissement pour les ordonnateurs de ce grand spectacle à tortures païennes. Ils comprirent que la mesure était comble. Sur la route des pontons, on maintint les cachots et les convois lugubres, mais on supprima le cirque : la longue tragédie des rues et des voies de fer n'eut plus de ces abominables intermèdes !
IX. — Et voilà les hommes qui ont eu l'effronterie de dénoncer à l'Europe, comme des vudjaiteurs et des hrigandSj les intrépides et généreux citoyens qui se battaient pour la loi, d'amonceler les calomnies sur les tombes ou plutôt sur les cadavi'es de ceux qui se sont fait tuer pour elle ! Il faut que l'Europe le sache bien, il n'y a que mensonge et calomnie monstiueuse dans tout ce que les pamphlétaires de Louis Bonaparte ont raconté des pillages et des meurti-es de Po-
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ligny, de Clamecy, de Montargis, de la Palisse et du Donjon. Le curé de Poligny (Jura) s'est indigné luimême des infâmes déclamations de la Patrie; il a écrit à ce journal pour en faire justice. Les débats des conseils de guerre ont suffi pour venger l'honneur des Républicains de Montargis et de Clamecy. Voici ce qui s'est passé à la Palisse et au Donjon.
Trois cents Républicains du Donjon (Allier), conduits par le docteur de Nolhac, par le notaire Terrier, frète du représentant, par le pharmacien Pellassy, par un riche propriétaire, nommé Fagot, par un autre citoyen, nommé Raquin, mettent en fuite le souspréfet de la Palisse et ses gendarmes» Ils entrent dans cette ville et s'en emparent. Assaillis bientôt par des forces supérieures, ils se défendent héroïquement et se décident enfin à battre en retraite sur Saône-et- Loire, non sans avoir eux-mêmes rendu la liberté à un juge de paix, à des maires et à d'autres fonctionnaires depuis deux jours en leur pouvoir. Ceux-ci les remerciaient avec effusion ; le juge de paix d'Olivier, qui ne croyait pas alors au triomphe de Louis Bonaparte, s'écriait : u Napoléon est un brigand, dont je ne serai jamais le fonctionnaire, me donnât-il un million d'appointements ! ?î Or, deux jours après, savez-vous qui s'empressait de fournir le texte des diffamations à la Patrie, au Constitutionnel , au Pays, et aux autres insulteurs publics, gagés pai* Louis Bonaparte? — ce lâche sous-préfet qui fuyait devant les premières •balles, ce juge de paix d'Olivier, qui, dans sa recon-
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naissance d'occasion, se prosternait platement, en insultant son maître, devant la générosité républicaine. Le sous-préfet est décoré, le juge de paix d'Olivier a un siège au tribunal de Moulins. Allez au fond de toutes les autres déclamations, si bruyantes et si extravagantes, contre les Républicains de la Nièvre, de l'Hérault, du Var et des Basses- Alpes : vous y trouverez toujours, comme auteur ou agent de calomnies, un homme d'ambition vile ou un poltron rassuré enfin et d'autant plus furieux qu'on a vu et flétri l'intensité de sa peur. Je ne daignerai pas les réfuter, car tout cela est dans l'ordre. Le tigre repu ne laisse pas seulement du sang sur la proie qu'il a broyée : il y laisse aussi de la bave !
X. — Le lecteur a vu, dès les premières pages de ce récit, quels étaient les prisonniers de Paris, d'Ivry et de Bicêtre, entassés plus tard sur le Canada et le Duguesclin. Je suis en mesure de prouver, par des renseignements authenti(iues et par des noms propres, qu'à d'insignifiantes exceptions près, la masse entière des proscrits se recommandait par les mêmes vertus, les mêmes qualités de cœur et de caractère, les mêmes habitudes sociales, dans toutes les autres prisons de France et sur tous les autres pontons. En voici le recensement exact; je ne crains pas le démenti :
Des militaires de tous grades, depuis le colonel jusqu'au soldat ;
Des mandataires du Peuple, à tous les degrés de
DE LOUIS BONAPARTE. ]g5
l'élection, représentants, conseillers généraux, conseillers a'arrondisseraent, conseillers municipaux, juges consulaires, prud'hommes et membres des chambres de commerce ;
D'anciens magistrats et d'anciens fonctionnaires de tout ordre, préfets, sous-préfets, maires, adjoints conseillers de cours d'appel, juges de première instance, juges de paix, membres du parquet, employés de toutes les administrations ;
Des avoués, des notaires et autres officiers ministériels j
Des hommes, par centaines, entourés de célébrité ou d'estime, dont la vie appartient aux lettres, aux arts, aux sciences, aux professions libérales, des écrivains, des avocats, des sculpteurs, des graveurs, des peintres, des architectes, des médecins, des chirurgiens des chimistes, des astronomes, etc. ; '
Des citoyens, plus nombreux, qui s'occupaient de grandet petit commerce, de grande et petite industrie, de finance, de banque, etc. ;
Et, beaucoup plus nombreux encore, des chefs d'ateher, des contre-maîtres, des ouvriers qui ne vivaient que de leur labeur, avec leurs femmes et leurs enfants, des propriétaires de maisons et de terres quelques-uns riches, tous intéressés au maintien de la loi, du droit public et des droits individuels, des fermiers, des laboureurs, tous possédant ou cultivant, demandant tous à un rude travail de chaque jour leur pam et celui de leurs familles.
XI. — Qu'on nous parle maintenant de Jacques et de Jacquerie! Oui, apparemment, la Jacquerie du travail, de l'intelligence, du talent, de la science, de la propriété elle-même et du capital, de la probité, de l'honneur, de l'amour paternel, de tous les autres sentiments naturels, de toutes les autres affections de famille! C'est à cela que se réduit cette exécrable fantasmagorie de meurtres, de viols, de pillages, que les complices et les flatteurs de Louis Bonaparte ont suscitée devant le monde civilisé pour excuser ou glorifier son ambition. La société française n'avait pas besoin d'être sauvée en mai 1852, et la preuve, c'est que le dictateur, pour s'imposer et se maintenir, a eu besoin de comprimer la société elle-même ; il l'a bouleversée, bâillonnée, décimée, désolée, de Lille à Baj^onne, des Alpes à l'Océan. La société française se préparait consciencieusement, solennellement à cette prétendue crise de mai 1852 : il n'y avait donc pas de crise possible ; ce n'était qu'une évolution. Chaque jour, on voyait s'amoindrir et s'effacer les distinctions vieilles et discréditées de rangs, de classes ou de castes, et la preuve, c'est que Louis Bonaparte a dû tout courber et tout abattre sous le même niveau de persécution. Le travail comprenait tout son droit et il l'aurait obtenu de la loi, sans bouleversements, sans secousses. Ramenés à leur vraie fonction, le capital et la propriété se seraient ennoblis en se consolidant; ils auraient cessé d'être, enfin, la cause des dissensions civiles et des révolutions. Si bruyantes
qu'elles fussent, les discussions de la presse, la propagande des livres, avaient du moins ce résultat incontestable, qu'elles habituaient les esprits à ne plus reconnaître d'autre autorité, d'autre force que la force et l'autorité de la raison et des principes. En portant infatigablement, et à chaque heure du jour, sur toutes les idées humaines, sur toutes les idées politiques, sur toutes les conditions d'amélioration ou de rénovation sociale, elles accomplissaient un des plus grands efforts d'élaboration et d'éducation publique, dont un peuple initiateur ou Messie ait jamais donné le spectacle. Pourquoi s'effrayer, si des esprits, — trop généreux ou trop impatients, comme on voudra, — montraient obstinément ou exigeaient le proorès absolu ? En même temps, du moins, ils éclairaient les étapes diverses de la route vers ce but éclatant. Ils forçaient la capitulation des préjugés et des intérêts exclusivement personnels. Il n'y avait plus personne en France, — si l'on excepte les soudards et les viveurs dissolus du bonapartisme, les entêtés ou inintelligents exploiteurs des vieux régimes, — qui n'acceptât, plus ou moins, la science nouvelle, et le moins, c'était une somme énorme de progrès relatifs! Il n'en fallait pas davantage pour assurer la paix du présent par la modification inévitable des mœurs et des habitudes, par cette normale évolution des institutions et des lois, qui discipline et contient les plus ardentes intelligences en leur laissant toutes les espérances de l'avenir. II n'y avait qu'un péril en 1852, un péril de
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ruine certaine pour l'ambition de Louis Bonaparte. Louis Bonaparte le savait bien, et, pour la préserver, pour l'assouvir, cette ambition, il a versé le sang par torrents, il a couvert la France de deuil, il l'a frappée au cœur et aux entrailles, dans son honneur et dans sa fortune ; il a tout rerais en question !
Je l'ai déjà dit et je le répète, c'est lui seul qui est le Jacque; il l'a été, il l'est encore, vis-à-vis de tous et de tout! Si l'on voit renaître, pour les convulsions civiles et les guerres internationales, les causes néfastes qui ont fait, depuis soixante ans, du Peuple français un martyr et de l'Europe un champ de bataille, c'est à lui seul qu'il faut s'en prendre. On n'attente pas impunément à l'humanité ; on ne fait pas impunément, du vice inintelligent et furieux, le maître d'une nation, comme Caligula un consul de son cheval. Le crime de Louis Bonaparte est de ceux qui le mettent, non-seulement hors la loi d'un peuple, mais hors la civilisation !
XIL — Ce procès est fini, Louis Bonaparte est jugé. A son armée de janissaires, il a beau joindre une autre armée d'adulateurs et de journalistes vendus : il n'est pas une seule de leurs flatteries qui ne se retourne contre lui et ne le condamne.
On exalte sa clémence à chacune de ces heures sinistres où les convois des proscrits prennent le chemin des pontons, des colonies lointaines et de l'exil.
On se récrie sur sa générosité, et pas une grâce n'est octroyée, — c'est lui qui parle de grâce î — que
si, en échange, on ne donne ses convictions les plus anciennes, les plus intimes espérances de l'âme et, pour tout dire, jusqu'à l'honneur.
C'est la Providence des familles, et l'Europe entière contemple le désespoir ou la stupeur de celles qu'il a brisées par milliers et réduites à la plus atroce misère.
C'est le champion de la propriété, et demain, toutes ces ruines, aujourd'hui muettes sous la gueule des canons et sous les baïonnettes, crieront vengeance et malédiction. Les généraux proconsuls décrètent la confiscation contre les proscrits (L). L'argent du Peuple est livré, comme une proie depuis longtemps convoitée, aux mignons de l'armée, aux favoris de salon et d'antichambre, aux princes et aux princesses, aux courtisans et aux courtisanes.
C'est le rempart de la religion, et, par son parjure, il a foulé aux pieds cette religion vraiment universelle de l'honneur et de l'éternelle morale, qui n'a pas de schismes ni d'hérésies. Si les catholiques ne se préoccupent que de la leur, ils doivent savoir déjà que, par la connivence des cardinaux et des archevêques, elle est, depuis Décembre, plus compromise que par les protestations et les croisades philosophiques des trois derniers siècles.
Il a préservé la paix de l'Europe, mais l'Europe entière s'inquiète et s'alarme. Il n'est pas de nation qui, voyant un aventurier sans foi, un ambitieux sans principes, à la place du loyal Peuple de France, ne se prémunisse et ne veille sur sa frontière !
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Enfin, on a osé célébrer jusqu'à son intelligence, — l'intelligence de Louis Bonaparte! Et l'on parle à des hommes qui ont pu le voir et l'entendre! Toutes ces mesures par lesquelles il a espéré un instant détourner ou atténuer la haine publique, — conversion des rentes, dégrèvement des petites taxes, institutions de crédit foncier, décentralisation administrative, — ce sont les épaves du Socialisme. Mais c'est en pure perte qu'après avoir massacré les socialistes, il met en pièces le Socialisme lui-même. Il ne comprend pas que piller ainsi le Socialisme, en proscrivant son principe, en essayant de combiner des semblants de réforme avec les abus de l'ancien monde restaurés ou aggravés, c'est redoubler la confusion politique et décupler le malaise des populations !
Dans les conditions présentes du crédit et du capital, la conversion des rentes, c'est l'appauvrissement du rentier, sans compensation ni avantage pour un seul citoyen. Je ne parle pas du trésor public : on verra quel profit il en a retiré par les conditions du prochain emprunt, que sollicite et commande l'incessant gaspillage ou plutôt le vol organisé du budget.
Le dégrèvement des petites taxes, réparties sur les principaux imposés, c'est l'appauvrissement indéfini du Peuple lui-même, sur lequel se dédommageront et se vengeront les hauts censitaires par l'augmentation écrasante des loyers et du prix des denrées.
Les institutions de crédit foncier, c'est un leurre pour le travail, pour le commerce, pour l'industrie,
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pour la propriété grande et petite, agonisant sous l'immense et dévorante exaction de l'hypothèque ; ce sera une de ces déceptions qui livrent au capital, plus que jamais usurier et rapace, l'atelier, la febrique, la main-d'œuvre, le grand et petit négoce, les possesseui-s et les ouvriers de la terre, plus que jamais épuisés et désespérés.
La décentralisation administrative, c'est un nonsens ridicule, un mensonge et un outrage de plus pour la France, du moment où l'arbitraire politique, aujourd'hui absolu, du président au dernier des préfets, met le pays entier, hommes et choses, corps, esprits et consciences, entre les mains impures et violentes d'un pareil gouvernement.
Dans l'œuvre informe et confuse de ces derniers mois, il n'y a que deux choses qui appartiennent en propre à Louis Bonaparte : l'entêtement chronique à poursuivre et à s'assurer la domination par les plus cyniques audaces dont un prétendant ait encore donné l'exemple ; — la révoltante infiituation de grandeur personnelle et d'empire, qui se traduit au dehors par des i)arades officielles, par des fêtes scandaleuses qui insultent à la misère ou à la douleur publique, par le clinquant des costumes et des livrées, par les broderies d'or, d'argent et de soie, dont ses ministres, ses fonctionnaires, ses législateurs serviles essayent en vain de couvrir leur honte. Deux fois, avec des conjurés de mauvais lieu, il a voulu détrousser la France ; deux fois, on l'a pris au collet comme un malfaiteur vul-
gaire, dans la cour d'une caserne ou dans les eaux d'une rade. Plus tard, il a eu sous sa main toute une armée, tournée contre le pays par une longue et systématique dépravation. Cette fois, il a réussi, mais, dans l'horrible succès comme dans les ridicules défaites, c'est toujours le même aventurier. Le 2 décembre 1851, les moyens étaient autres qu'en 1836 et en 1840 : l'homme était le même ; sa fortune a changé, mais non son cœur ni son intelligence. Il y a une espèce de buse qui, aperçue d'un certain côté, a quelque chose du profil de l'aigle : ce n'est pas même à cette espèce qu'appartient Louis Bonaparte. Malheureusement, dans notre Empyrée officiel, rétréci et souillé, c'est aujourd'hui la buse et non l'aigle qui porte la foudre. Et c'est sur la France entière, sur toute sa richesse matérielle, intellectuelle et morale, sur la civilisation du monde, que la foudre est tombée ! Mais si, en plein XIX « siècle, il a pu se rencontrer encore un homme qui, en dépit de son indignité radicale, s'est imposé par le fer et le feu, il y a toujours en France un peuple capable de se réhabiliter et de punir. Il y a, dans tous les pays de la terre, des peuples solidaires, qui s'indignent et maudissent. Leur malédiction a commencé le châtiment : la France, dans sa justice, ne tardera pas à le compléter!
Je crois devoir reproduire la proclamation rédigée et signée dans les bureaux de la Bévoliition, le 2 décembre, à dix heures du matin.
« Citoyens,
« Au mépris d'un serment solennel, Louis Bonaparte a brisé la Constitution. Il confisque brutalement toutes les libertés de la France; il proclame sa dictature. La Constitution s'est confiée à votre patriotisme. Défendez-la! Vengez-la!
« Le traître ose invoquer encore le saint nom de la République, il parle du suffrage universel. C'est un infâme blasphème! Ce qu'il veut, il l'avoue lui-même, c'est l'Empire avec ses institutions despotiques; il nous ramène violemment à 1804. Il pense, il açit comme l'autre Bonaparte, celui qui a étouffé la première Révolution. Que la Révolution de 184S ne se laisse pas étouffer, elle! Qu'elle frappe et cliâtie le parjure!
« Louis Bonaparte e.«;t hors la loi. Aux armes!
« Paris, le 2 décembre 1851.
« Xavier Durrieu, Frédéric Cocrnet, Keslf.r, P. Merlet, typoïraphe, Gaspérini, et un ijrand nombre d'autres signataires. »
La proclamation des journalistes républicains et celle des représentants de l'extrême gauche étaient conçues dans le même sens, presque dans les mêmes termes. Il n'y a pas deux langages pour exprimer le même sentiment, la même indignation. Durant toute
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la journée du 2, un gi-and nombre de représentants avaient pu se réunir et délibérer rue Blanche, chez Coppens, républicain éprouvé, un des premiers au poste de l'honneur et du péril. C'est chez Coppens que Victor Hugo dicta cet éloquent manifeste qui restera dans l'histoire. Savez-vous qui tenait la plume? Charles Be^nàm, - Baudin le iimrtyr! Ces trois proclamations ont été affichées, le 3 au matin, place de la Bastille et dans les quartiers environnants par Merlet, et d'autres citoyens. Le lendemain 4, elles étaient répandues, ainsi que l'arrêt de la Haute-Cour de Justice, au nombre de 3,000 exemplaires, place du Caire et dans toutes les rues adjacentes.
Voici l'Arrêt de la Haute-Cour de Justice :
,< En vertu de l'article 68 de la Constitution, la Haute-Cour de Justice déclare Louis-Napoléon Bonaparte prévenu du cnme de haute trahison; ,., .
« Convoque le haut jury national pour procéder sans delà, au
^"r Kt"cîiarge M. le conseiller Renouard des fonctions du ministère public près la Haute-Cour.
« Fait à Paris, le 2 décembre 1351.
« Signé : Hakdocik, président.
« Dklahalmr, \
« MOKKAU (delà Seine), / juges. »
« Pataillk, i
a. CAUCHY, '
Dans le décret voté à la Mairie du 10- arrondissement, les représentants de la droite rappelaient l'article 68 de la Constitution et mettaient Louis Bonaparte hoi-s la loi. -Le pouvoir exécutif passait de plein droit à l'Assemblée nationale.-Les conseils ge-
néraiix étaient convoqués pour nommer des commissions chargées de pourvoir à l'administration des départements.—Défense était faite à tout fonctionnaire, à tout citoyen d'obéir aux ordres du pouvoir déchu. — Les jnembres de la Haute-Cour de Justice étaient tenus de se réunir immédiatement, à peine de forfaiture, pour procéder au jugement de Louis Bonaparte et de ses complices.
Ce document est signé de deux cent vingt membres auxquels, dans la soirée, se joignirent douze de leurs collègues. Sur ces deux cent trente-deux représentants, on peut compter, à l'extrême rigueur, douze Républicains plus ou moins avancés; et encore, parmi ces Républicains, s'en trouve-t-il au moins six que leur conduite parlementaire, avant, pendant et après la dictature Cavaignac, avait complètement dépopularisés.
La réunion conféra le commandement de l'armée et de la garde nationale à M. Oudinot, le général en chef de l'expédition romaine ! Ce suprême attentat contre la Constitution, on voulait qu'il fût puni par Pépée qui avait appuyé la première violation de la loi fondamentale, que Louis Bonaparte ait commise, ayant pour complices presque tous les signataires du décret de déchéance! J'ai sous les yeux, dans les journaux de Bruxelles et de Londres, le procès-verbal de cette dernière réunion. On n'y voit guère figurer que les Berryer, les Benoît-d'Azy, les Falloux, les Larcy, les Rességuier, les Piscatory, les Oudinot, les Vitet, les Chapot, les Dampierre, et une foule d'autres personna-
ges tout aussi populaires. Parmi les signataires du terrible décret, on remarque aussi quelques-uns de ceux qui se prosternent aujourd'hui le plus bas devant Louis-Napoléon, jJrésidcJit pour dix ans, en attendant qu'ils s'aplatissent encore davantage, s'il est possible, devant V empereur : le conseiller d'État-i^roconsul Quentin Bauchard, l'amiral-sénat^ur Cécile, le membre du corps législatif Debrotonne, et d'autres dont ma plume pourrait écrire les noms, si l'on ne gagnait pas un insurmontable dégoût à rappeler ces ignobles revirements.
En résumé, loin d'être une force contre Louis Bonaparte, la réunion du 10"^ arrondissement ne pouvait, avec toutes ses colères, que seconder son odieuse tentative. Il suffit de deux commissaires de police et d'un détachement d'infanterie pour la mener tout entière en prison. Cromwell et le premier Bonaparte y mirent plus de façons, l'un avec le Parlement-Croupion, l'autre avec le Conseil des Cinq-Cents : ils se donnèrent la peine de se transporter en personne, l'un à Westminster, l'autre à Saint-Cloud, pour jeter les législateurs à la porte ou par les fenêtres.
Louis Bonaparte a brisé la Constitution le 2 dA;embre 1851 ; voici comment il en parlait le 11 novembre 1850, dans son message à l'Assemblée Législative :
« J'ai souvent déclaré, lorsque l'occasion s'est offerte d'exprimer publiquement ma pensée, que je considérais comme degrandi coupables ceux qui, par ambition personnelle, compromettraient le peu de stabilité que nous garantit la Constitution. C'est ma conviction profonde; elle n'a jamais été ébranlée. Les ennemis seuls de la
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tranqniilité publique ont pu dénaturer les plus simples démarches qui naissent de ma position.
« La règle invariable de ma vie politique sera, dans toutes les circonstances, de faire mon devoir, rien que mon devoir.
« Il est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté à moi, de vouloir hâter la révision de notre loi fondamentale. Si la Constitution renferme des vices et -des dangers, vous êtes tous libres de les faire ressortir aux yeux du pays. Moi seul, lié par mon serinent, je me renferme dans les strictes limites qu'elle a tracées.
« Les conseils eénérnux ont, en grand nombre, émis le vœu de la révision de la Constitution. Ce vœu ne s'adresse qu'au pouvoir législatif. Quant à moi, élu du Peuple, ne relevant que de lui, je me conformerai toujours à ses volontés légalement exprimées.
'< L'incertitude de l'avenir fait naître, je le sens, bien des appréhensions en réveillant bien des espérances. Sachons tous faire à la Patrie le sacrifice de ces espérances et ne nous occupons que de ses intérêts. Si, dans cette session, vous votez la révision de la Constitution, une Constituante viendra refaire nos lois fondamentales et régler le sort du pouvoir exécutif. Si vous ne la votez pas, le Peuple en 1852 manifestera solennellement l'expression de sa volonté nouvelle.
» Mais, quelles que puissent être les solutions de l'avenir , entendons-nous, afin que ce ne soit jamais la passion, la surprise ou la violence qui décident du sort d'une grande nation. Inspirons au Peuple l'amour du repos en mettant du calme dans nos délibérations; inspirons-lui la religion du droit, kn ne nous kn écartant JAMAIS NOOS-MÉ.MES, et alors, crojez-Ie, le progrés des mœurs politiques compensera le danger d'institutions créées dans des jours de défiance et d'incertitude.
« Ce qui me préoccupe surtout, soyez-en persuadés, ce n'est pas de savoir qui gouvernera la France en 1852, c'est d'employer le temps dont je dispose de manière à ce que la transition, quelle qu'elle soit, se fasse sans agitation et sans trouble.
« Le but le plus noble et le plus digne d'une âme élevée n'est point de rechercher, quand on est au pouvoir, par quels expédients on s'y perpétuera, mais de veiller sans cesse aux moyens de consolider, à l'avantage de tous, les principes d'autorité et de morale qui défient les passions des hommes et l'instabilité des lois.
« Je vous ai loyalement ouvert mon cœur : vous répondrez à ma franchise par votre confiance, à mes bonnes intentions par votre concours, et Dieu fera le reste. »
Ces paroles n'ont pas besoin de commentaire. Ni
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plus ni moins que le crime du 2 décembre, elles resteront comme un stigmate ineffaçable sur le front du parjure et de l'assassin !
La fameuse lettre du général Changamier met au grand jour l'exécrable système de corruption, pratiquée, dès 1848, vis-à-vis des chefs de l'armée. Il n'est pas sans intérêt de reproduire l'extrait suivant d'une correspondance insérée, le 13 décembre 1851, dans un journal français qui se publie à Londres. Cela peut ajouter à l'édification de l'Europe.
« On a beaucoup parlé depuis huit jours d'une somme de 25 millions de francs que le sotivernement aurait, en quelque sorte, extorquée de la Banque de France et qui aurait joué un rôle décisif dans la perpétration du coup d'Etat. Je puis vous dire que c'est une opinion très-sénéralement accréditée dans le public qu'une somme très-considérable a été mise à la disposition du ministre de la guerre et du général Magnan, et qu'on a fait aux troupes de l'armée de Paris des largesses extraordinaires. Vous savei que le général Saint-Arnaud, comme le général Magnan, se trouvait dans une position pécuniaire telle que la contrainte par corps le menaçait de très-près; ceci est de notoriété publique et vient corroborer jusqu'à un certain point les suppositions, les bruits dont je viens de vous faire part. »
A mesuré que les événements de Décembre me reviennent à la mémoire, j'écris avec bonheur les noms des citoyens qui se sont armés contre la dictature, quand de péremptoires motifs de discrétion et de prudence ne me l'interdisent pas absolument. A ceux que j'ai cités déjà, je puis joindre Janty-Sarre, Clédat,
Vallière, Tachon, Berreta, B t, Marius Puget...
Mais je m'arrête; j'ignore encore ce que sont devenus les autres; je ne veux pas qu'une mention imprudente puisse aggraver leur sort.
Je prie instamment ceux de mes lecteurs, à la connaissance desquels seraient parvenus les traits de dévouement et de courage qui m'ont échappé, de vouloir bien m'en transmettre les détails. Leurs communications trouveront place dans une édition nouvelle, qui complétera prochainement, je l'espère, cette œuvre de justice et de vérité.
Si peu que la résistance eût duré, les républicains, réfugiés à Londres, à Bruxelles, à Genève, à Lausanne, etc., auraient tous répondu, sans exception, à l'appel de l'honneur et du devoir. La même indignation eût réuni dans la même action les représentants, les journalistes, les ouvriers proscrits, de Juin 1848 à Juin 1849. Mais la lutte n'est qu'ajournée, — comme la victoire. Nos ennemis auront beau faire : à l'heure décisive, la communauté de l'effort mettra toujours au service de la Patrie opprimée tout ce qu'il y a, dans la Démocratie révolutionnaire et socialiste, d'intelligence et de résolution.
Les susceptibilités ou plutôt les persécutions diplomatiques dont la vieille Europe est encore obsédée, m'imposent la loi de n'entrer dans aucun détail sur les mouvements des proscrits, surtout en Suisse et en Bel-
gique. Je me borne, pour le moment, à recueillir les deux pièces suivantes :