jO LE corp d'état
et là aperçu quelques pipes allumées. Avant de les casser à coups de pistolet, on avait bien voulu, par un reste d'humanité, dénoncer d'abord le forfait à M. Mallet. Celui-ci nous mandait pour nous donner un avertissement préalable : les coups de pistolet devaient suivre, si l'avertissement n'était pas écouté. On devait même, au besoin, pour en finir a%'ec tant de scélératesse, fermer les hiiblots, boucher jusqu'aux moindres issues et convertir la batterie en un vaste et sombre étouffoir. C'eût été l'affaire d'une dernière convulsion ; un râleraent général et tout eût été dit. Telle était la petite mesure disciplinaire par laquelle on entendait remplacer la cale sèche décrétée, en pareil cas, par je ne sais plus quelle loi de la Convention, mais qu'on n'avait pas le temps d'appliquer à cinq cents détenus.
Le capitaine nous montrait la loi d'un air sévère mais triomphant. — u Vous le voyez, disait-il, c'est votre Convention qui l'a faite ! Des républicains ne doivent pas la braver. >? — Nous aurions pu lui répondre que cette loi, décrétée ou non par une assemblée républicaine, n'était plus de noti-e temps, qu'elle 'était même tombée en désuétude puisqu'on se gardait bien de l'appliquer aux officiers, expressément compris dans l'interdiction et dans la menace. Nous aurions pu ajouter que, dans tous les cas, elle n'était logiquement applicable qu'aux temps de guerre, loi*sqne chaque batterie de vaisseau est une poudrière qu'une étincelle peut faire sauter. Mais nous ne vou-
lions pas perdre une lieiire à discuter toutes ces misères; nous répondîmes à M. Mallet :
— u Vous pouvez, si vous le jugez à propos, nous faire tous étouffer immédiatement ou nous faire fracasser la tête à coups de pistolet. Ce sera un bienfait. La vie n'est plus tolérable sur votre bord ! ?5
M. Mallet demeura interdit. Nous lui décrivîmes à grands traits, et aussi crûment que possible, tout ce que nous endurions, la faim, l'insomnie, les maladies de tout genre, l'épuisement complet, la malpropreté, la vermine, la gale, toutes ces abominations oubliées par le Dante, dans son Enfer, et dont il aurait pu faire, s'il y eût songé, le plus hideux et le plus ignoble de ses cercles. 11 y avait autant de dignité, je puis le dire, que de fermeté dans nos réclamations. M. Mallet était visiblement et profondément touché.
Je l'ai déjà dit, et je le répète avec empressement, comme un témoignage de justice, ce n'était pas un méchant homme que M. Mallet. Bien loin de là ! Nous comprenions parfaitement qu'il souffrait de la précision impitoyable des instructions et des consignes qui infligeaient et définissaient presque toutes ces cruautés. A])rè3 un assez long combat avec lui-même, après avoir bien examiné si instructions et consignes étaient ou non contraires aux concessions qu'exigeait de lui l'humanité, M. Mallet se décida; il nous fit comme une espèce de Charte nouvelle qui, hélas ! ne devait guère être plus efficace que les Chartes de bon plaisir, octroyées aux peuples esclaves.
XIX. — Des veuves de marins furent autorisées à établir une cantine au-dessus de nos panneaux. Mais elles ne vinrent jusqu'à la fin que chacune à son jour, à tour de rôle; un monopole à deux, c'est tout dire. La plupart, faute d'argent, ne pouvaient rien acheter; les autres n'obtenaient, à des prix exorbitants, que des pommes insipides, du lait sans goût et décomposé, des poulets étiques, du veau mort-né, des débris de charcuterie et de cuisine, ramassés dans les arrièrecabarets du port. Ce fut une cause nouvelle de maladies, et voilà tout. L'exploitation devint un jour si scandaleuse, qu'un capitaine d'armes fit jeter à la mer un monceau de ces comestibles-immondices. Le contrôle venait un peu tard ; la moitié de la batterie se tordait dans des tranchées vraiment spasmodiques : elle s'était presque empoisonnée la veille.
Le commandant réclama un peu de vin, au moins pour les plus faibles ; ses sollicitations furent vives et pressantes. On y répondit brutalement et par. un refus obstiné. Pour prouver sou bon vouloir, il essaya de tourner la question en faveur des malades; il leur fit donner, chaque jour, un veiTe de vin à titre de médicament. La ruse fut bientôt éventée. L'autorité supérieure s'en indigna; elle interdit formellement toute distribution de vin ; elle menaça le commandant de mettre à sa charge celui qu'on avait bu déjà.
M. Mallet nous promit de faire enlever par son équipage l'eau de savon qui croupissait sous les coffres, et de nous ménager quelques moyens de rétablir
un peu la propreté corporelle. Le premier point fut aussitôt exécuté. Quant au reste, il n'y pensa plus ou plutôt il ne put rien faire. Instructions et consignes furent inexorablement maintenues. On devait, j usqu'au bout, s'aigrir, se désoler et pourrir dans l'ordure, la vermine, la gale et les ardeurs desséchantes de ce sirocco intérieur qui brûle le sang et enfante le prurigo.
Enfin, on nous rendit un peu d'air par deux sabords ouverts, de dix heures du matin à quatre heures du soir ; on nous annonça que, de deux jours l'un, nous monterions, à tour de rôle, environ vingt minutes sur le pont ; mais l'on exceptait les jours de grande manœuvre et ceux où le temps était trop mauvais. Nous étions en hiver ; c'était excepter les trois quarts de la semaine. L'étouffement continua ; l'énorme faveur se réduisit pour nous à une promenade de vingt minutes par semaine sur le pont, à une station plutôt qu'à une promenade, sous la pluie ou le vent, entourés de gendarmes braquant leurs éternels pistolets, pressés les uns contre les autres comme les bestiaux dans ces bercails d'où on ne les retire que pour l'abattoir. Là aussi, en ■plein air, comme dans le cachot profond, des canons ouvraient sur nous leure gueules toujours chargées à mitraille. De poignantes scènes assombrissaient quelquefois cette misérable distraction et en faisaient un nouveau supplice. Pour les plus légères infractions à la discipline, de pauvi-es matelots demeuraient attachés des heures entières, sur les cordages, aux plus hautes
vergues, battus par le vent comme les squelettes des pendus aux gibets et aux charniers du moyen âge. Il est vraiment fâcheux que la Révolution de Février ait supprimé les coups de fouet ou de garcette; ou n'evit pas manqué de nous en donner le spectacle.
XX. — Souvent de petits grains s'amassaient audessus de nos têtes et nous versaient, en éclatant, une avalanche de menaces et de grosses paroles dont nous prenions très-facilement notre parti. Seulement, ces jours-là, pour nous bien faire sentir la colère, on n'ouvrait pas les deux sabords et nous étouffions de plus belle.
Une protestation fut rédigée contre la disti-ibution de quelques capotes provenant de l'armée de terre : on ne voulait pas de ces vêtements qui nous rappelaient tant de massacres. Grande indignation î Les sabords furent fermés pendant huit jours. Il fallait bien venger les assassins des rues Saint-Denis et Montorgueil, du boulevard Montmartre et du boulevard des Italiens î
Quelques détenus voulurent, un autre jour, repousser une minime collecte faite par les gendarmes pour des malheureux, absolument dénués de ressources, que l'autorité supérieure mettait en liberté sans leur donner un centime. Certes, dans ce cas, je l'avoue, le gendarme donna une leçon d'humanité au ministre ; mais, pour rien au monde, il n'aurait pu se réhabihter à nos yeux. La veille, un de mes amis, E... V..., pour une protestation très-légitime et ti'ès-digne contre l'insolence d'un brigadier, avait été jeté à la cale.
Deux jours auparavant, un mot, un fait exécrable \ nous avait tous indignés. Un ancien notaire, Romain Leroy, était tombé, la tête la première, de son hamac dont le clou s'était détaché. 11 avait le crâne entamé; son sang ruisselait ; il ne donnait plus signe de vie. C'était une nuit profonde ; on crut pouvoir, malgré la défense, allumer un reste de bougie, apporté des casemates.— u Eteignez votre lumière, s'écria dureraentun des gendarmes, toujours en éveil. — Mais vous voyez que cet homme est blessé! qu'il est mort peut-être.... — Éteignez-la, reprit-il plus brutalement encore, ou je la mouche d'un coup de pistolet! ?5 — On l'éteignit, et, en attendant que le chirurgien fût prévenu, on dut relever et panser à tâtons cette tête fendue et ensanglantée ! Je pourrais citer vingt traits tout aussi monstrueux de cruauté ou de cynisme, et nous aurions dû accepter avec gratitude la munificence de quelques francs qui nous venait un jour de ces mains où nous ne voyions que de la honte et du sang ! C'était apparemment l'avis de Messieurs de la marine, qui firent fermer les sabords. Il fallait bien venger des confrères de geôle comme on avait vengé des assassins !
XXI. — Tout devint prétexte à sévérités et à tempêtes. On vint nous annoncer que le prince, si renommé pour sa dévotion, parmi les viveurs de l'Elysée et parmi les courtisanes de Londres, venait d'instituer un aumônier par chaque vaisseau. On nous demanda si nous serions bien aises d'assister à la messe de l'aumônier du Dufjucsclin, Tout le monde répondit : Non, et
HQ LE COUP d'État
on le comprend sans peine. On devait cette réponse à l'io-norainieux Te Deuvi, chanté à Notre-Dame, devant Louis Bonaparte, par cet archevêque de Paris, qui se disait, avant Décembre, si dévoué à la République et au Peuple, et qui s'assied aujourd'hui, chamarré de broderies et de dorures, sur un des fauteuilspiloris du Luxembourg. On se devait à soi-même cette protestation contre l'impiété de ces cardinaux-sénateurs, qui, aux Tuileries, devant l'Europe, avaient fait de leur haine contre la République et le Socialisme, une monstrueuse flatterie pour le grand parjure de Décembre, et qui, depuis, il y a quelques jours, se sont affligés de sa clémence, outrageant à la fois l'opinion du XIX™^ siècle et la morale éternelle. Dans son hypocrisie révoltante, l'autorité, nous le savions, recourait à cette messe du Buffucscîin comme à uu moyen de découvrir quels étaient ceux dont les âmes, selon la célèbre formule, s^ojw raient par la reUtjivu au repentir. — Oh! pour le coup, nous méritions un mémorable châtiment, et nous crûmes un instant que les sabords ne se rouvriraient plus î
Le surlendemain, l'aumônier descendit parmi nous; quelqu'un s'avisa de lui dire qu'on n'avait pas eu l'intention de l'offenser, lui personnellement, puisque, après tout, on ne le connaissait pas. .^ — Ah ! mon ami, répondit le saint homme, j'aurai bien le temps d'apprécier vos bonnes intentions, dans la longue traversée que nous allons faire ensemble jusqu'à Caj^enne. n C'est la dernière bouche, à peu près officielle, de la-
quelle nous ayons entendu sortir ce nom maudit de Cayenne. On n'y croyait presque plus déjà : toutes les appréhensions recommencèrent. — Je me rappelai cet aumônier de Bicêtre, qui répondait avec une sérénité charmante à tous ceux qui le suppliaient de ti-ansmettre une parole, une consolation à leurs familles : u — Je n'ai pas à intervenir dans vos affaires temporelles ; je ne m'occupe que de vos âmes, heureux si je pouvais les ramener de leurs égarements ! ^^ O Christ ! je sentais bouillonner dans la mienne tes malédictions contre les disciples de Sadoch et de Gamaliel, contre tous les complices et tous les flatteurs de ces oppressions sanglantes qui tuent ou dégradent les peuples. Qu'ils en prennent leur part, ces hommes sans cœur ni conscience, qui se disent aujourd'hui tes ministres !
XXII. — Je n'ai pas à m'étendre sur les relations des captifs entre eux-mêmes, sur cette espèce de vie générale qui s'était produite peirmi nous. Accablement moral, transes du cœur incessantes, telle est, en deux mots, l'histoire de ces deux longs mois, dont les jours n'avaient jamais de repos, ni les nuits de sommeil. Je ne serais pas surpris que nos ennemis fissent grand bruit des petites querelles, des antipathies momentanées et fort peu graves, je l'assure, qu'enfantait cette promiscuité horrible. Je ne leur conseille pas d'insister : il ne se dit pas une seule parole dans les classes déshéritées, il ne s'y commet pas une action brutale, il n'y a pas un instinct dangereux, une passion malfaisante, qui n'accusent, bien plutôt que ces classes
H8 LE COUP D'iTAT
elles-mêmes, les vieux régimes de privilège, pour qui l'ignorance et la misère sont les plus sûrs moyens d'oppression et d'avilissement. Peut-être aussi raconteront-ils qu'un voleur fut découvert dans la batterie : mais il faudra bien qu'ils ajoutent, alors, qu'il fut découvert par les captifs eux-mêmes, par eux expulsé de la batterie, et que l'administration, ne sachant plus qu'en faire, prit le parti, quelques jours plus tard, de le mettre en liberté.
— Voj'ez, Monsieur, me disait à Bicêtre, dans une des pièces où l'on interrogeait, un juge d'instruction qui n'était pas le mien ; voj'ez comme la police a la main heureuse! Sur quarante prisonniers qu'elle a faits dans une seule rue, il se trouve trente repris de justice.
Je lui répondis :
— La police savait fort bien d'avance dans quelle souricière elle devait les prendre, pour nous contrister de leur contact et s'en faire une arme de calomnie.
J'en vis passer quatre ou cinq à l'interrogatoire : pas un qui ne protestât avec énergie de son horreur pour la République et de son admiration pour le prince! je le crois facilement ; le coup de main de la Banque et le guet-apens du boulevard Montmartre étaient bien faits pour exciter cette admiration sympathique !
Le gouvernement qui avait songé aux voleurs, se serait bien gardé, on le conçoit, d'oublier les agents de police déguisés ; il y en avait dans les casemates, il y en avait sur le Dugucsclin. Mais, en vérité, on les
avait, cette fois, très-mal choisis; leur déguisement fut bientôt percé à jour. Un d'entre eux, dont on crut que la mission était close, fut, un soir, appelé aux panneaux et mis en liberté. L'immonde coquin s'indigna sans doute d'une réforme si précipitée ; de la dernière marche, avant de disparaître, il nous dénonça, tout en se flétrissant lui-même, ceux de ses confrères qu'on laissait encore au milieu de nous, en activité de service.
XXIII. — J'écarte mon souvenir de ces hontes, et, pour le purifier, pour effacer l'impression hideuse, je m'empresse de le reporter jusqu'à vous, courageux artisans, bons cultivateurs de l'Orléanais et de la Beauce, dont on calomnie en pure perte la simplicité admirable et la croyance si ferme, si fervente, à la République ! Et jusqu'à vous, aussi, amis éprouvés déjà par les casemates, que le Duguesclin avait du moins rassemblés, artistes, ouvriers, écrivains, négociants, hommes de science ou d'industrie, vieillards, enfants, cœurs dévoués, recrutés, pour la persécution, dans toutes les conditions, dans tous les âges, constamment sollicités au dehors par la misère et les pleurs des familles désespérées ! Tous les jours, à quatre heures, nous voyions revenir la dernière barque de correspondance entre le vaisseau et la préfecture maritime ; si son retour n'était pas immédiatement suivi de communications officielles, il n'y avait plus rien, ce jour-là, à espérer ni à craindre ; on remettait presque toute préoccupation au lendemain. Divers groupes, s' accordant ou al ter-
150 LE corp d'état
nant avec un goût quelquefois remarquable, entonnaient les chants de liberté. A 7 heures, un coup de canon, annoncé par la musique du navire, vraie musique iroquoise de tamtams et de fifres, commandait le silence. Les chants cessaient, mais les conversations continuaient bien longtemps encore, le long de ces confuses rangées de hamacs, çà et là, dans des recoins où le caractère national dépensait largement son trésor complexe d'esprit, de grâce, de sensibilité, de gaieté, de bouffonnerie. Il y a eu là des discussions qui, mieux que bien des livres et bien des études prétentieuses, m'ont donné l'intelligence des besoins du Peuple, de ses logiques tendances et de son avenir. Plus d'une fois, il est vrai, le plus sérieux entretien était bouleversé, mis en déroute par un incident burlesque, un assaut de lazzis ou d'épigrammes, un conte fantastique ou extravagant, par le dramatique récit de la grande chasse faite, dans la journée, aux séna' teurs, comme on disait, quand on voulait humilier la vermine. Mais si le rire français atteste, dit-on, la légèreté du caractère national, on conviendra qu'en de pareilles circonstances, il peut bien être accepté comme une preuve de force et de résolution.
XXIV. — La résolution éclatait surtout dans les chants, expressément choisis de manière qu'ils renfermassent la confession de la foi républicaine ou une protestation contre les oppresseurs. Le 24 février approchait : on se proposait de célébrer les immortelles prémisses d'émancipation et de rénovation sociale, pro-
clamées par la Révolution de 1848 et toujours vivantes dans le cœur du Peuple, en dépit des scandales et des crimes officiels. Le commandant fut prié d'autoriser, pour ce jour-là du moins, l'achat d'un peu de vin. Mais le commandant, outré d'une lettre où on le qualifiait de citoyen^ nous fit signifier le décret qui venait d'abolir tous les anniversaires de la République, et, pour que son intention fût bien marquée, la cantine ne s'ouvrit pas le 24 février. Le mardi gras coïncidait avec notre fête non-seulement supprimée mais outragée. Oh ! pour le mardi gras, — pendant qu'on nous réduisait au dur morceau de pain noir et à la fève moisie, — il fut longuement et bruyamment célébré par les orgies somptueuses de l'état-major, par d'abondantes distributions d'eau-de-vie à l'équijiage, par de grotesques mascarades à l'arrière et à l'avanti C'était, en vérité, comme un emblème du régime actuel : de la débauche et du cynisme remplaçant ou comprimant tout élan de patriotisme et toute aspiration vers la liberté.
Ils furent plus heureux que nous, ceux de nos compagnons que nous avions laissés à Ivry. Le 24 février, ils disposèrent dans leurs casemates les signes de la République. Au milieu du triangle égalitaire étaient inscrits 1^ nom de Charles Baudin, et, tout à côté, celui de Robert Blum, un autre nom de martyr. Audessus et au-dessous du triangle, entouré d'immortelles et surmonté de deux drapeaux rouges, on lisait les dates épiques et les saintes devises de nos grandes
Révolutions. Nos amis, du moins, purent boire à la République universelle, à la définitive et complète émancipation de l'humanité !
Avertie bientôt, l'autorité militaire enleva brutalement ce monument dressé pour quelques heures, avec de frêles morceaux d'étoffes, au martyr du 3 décembre ; Charles Baudin peut dormir tranquille et rassuré dans sa tombe : le Peuple , quand il se sera réhabilité lui-même, saura bien garder celui qu'on lui dressera un jour pour des siècles, avec du marbre ou de l'airain !
XXV. — Bien avant le 24 février, notre sort était fixé déjà. Le naufrage de la frégate VAmazo7ie, chargée de préparer nos étapes sur la route de Cayeune, avait retardé notre départ. De longs jours s'étaient écoulés depuis, pleins de pluies et de rafales. Au retour du beau temps, les dispositions de Louis Bonaparte et de ses ministres étaient changées à notre égard. Comment? pourquoi? Il serait bien oiseux de le demander à de pareils hommes. Quoi qu'il eu puisse être, nous n'étions plus destinés à Cayenne. Un soir, au moment où l'on pouvait le moins s'y attendre, deux noms sont appelés au haut de l'escalier qui menait à la batterie supérieure, puis deux autres, puis, enfin, trente-quatre sans interruption. Le^ premiers qui redescendirent étaient rayonnants de joie : on leur rendait la liberté ; ils partaient le lendemain ! Ce n'é- ^ talent pas les moins compromis qui rentraient ahisi ' dans leurs familles. Les trois quarts des prisonniers^
DE LOUIS BONAPAHTE. lr,:i
en ressentirent une confiance excessive; ils s'attendaient à être appelés le jour suivant.
Le lendemain, en effet, nouvel appel, et trois ou quatre autres fois encore, de nombreuses mises en liberté. Le gouvernement n'oubliait qu'une chose, c'était d'accorder d'indispensables secours à tant, de malheureux absolument privés de ressources. Nous faisions entre nous de petites collectes, mais, à trois ou quatre exceptions près, nous étions tous sans argent, et nous ne donnions pas à nos pauvres camarades de quoi payer le pain et le bâton de la route. Le digne commandant n'en revenait pas; il ne concevait pas que des coreligionnaires politiques ne pourvussent point abondamment à des besoins si impérieux ; il en prenait occasion pour faire, contre la fraternité républicaine, de très-amusantes sorties, presque aussi intelligentes que ses commentaires de la Constitution octroyée par Louis Bonaparte, dont il était un enthousiaste admirateur. Ah! Monsieur, si ce récit tombe sous vos yeux, apprenez que la plupart de ceux dont vous avez osé accuser Tégoïsme, n'ont pas chaque jour, dans l'exil, ce qu'il leur faudrait de pain, grâce à la misère que leur a faite Louis Bonaparte. Et si, pour le malheur de votre carrière déclinante, votre bord porte encore des proscrits, si vous exécutez jusqu'au bout ces consignes qui brisent le corps, abstenez-vous, du moins, de tout ce qui peut être une torture pour l'âme. — Pourvu, cependant, que cela ne soit pas compris dans vos instructions; car, dans
lu
ce cas, j^essayerais en vain de vous en détourner!
XXVI. — M. Mallet comprenait parfaitement, au surplus, que le gouvernement de Louis Bonaparte, quand il jetait des millions dans des fêtes ou des profusions scandaleuses, n'accordât pas même ces misérables trois sous par lieue des feuilles de route aux pères de famille, aux ouvriers, dont ses persécutions avaient consommé la ruine (G). Pourquoi on les mettait en liberté, ils n'en savaient rien, pas plus qu'ils n'avaient su, pour la plupart, pourquoi on les avait mis en prison. Le commandant, il faut lui rendre cette justice, ne se possédait pas de satisfaction et de bonheur. Il ouvrait lui-même à tout le monde les perspectives de la liberté immédiate. Et que fallait-il pour s'en rendre digne? Oh! mon Dieu, presque rien, renier ses convictions et se mettre à genoux devant Louis Bonaparte : ce n'était pas la peine de s'en passer (H) !
Le commandant du DuguescUn n'apercevait pas lui-même, j'en suis sûr, la portée de ses insinuations et de ses conseils. Il faut avoir une foi politique pour comprendre ce qu'il y a d'odieux et d'ignominieux à l'apostasier. M. Mallet n'était qu'un instrument fort innocent au service d'une pensée infernale, mais il n'en fonctionnait que mieux et avec plus de zèle sous cette pensée. Les remords, du moins, ne le déconcertaient pas. Avec quelle habileté de démon le plan était dressé à Paris; il est facile de vous l'expliquer.
A Paris, dans tous les ministères, on répondait aux
parents que leurs fils, leurs pères, leurs frères, leurs maris allaient être libres, si même ils ne l'étaient déjà. Il vous arrivait chaque jour des lettres où débordait, non-seulement l'espérance, mais un radieux contentement. On vous félicitait avec effusion; on donnait les plus minutieux conseils pour la route; les plus empressés, les plus dévoués annonçaient qu'ils allaient se rendre sur le chemin, à telle ville ou à telle autre, afin d'échanger le plus tôt possible les premiers embrassements. Les malheureux détenus allaient et venaient de leur cloaque au salon du capitaine, demandant la confirmation de ces nouvelles, u Rien de si facile à réaliser, leur disait-on ; vous n'avez qu'à vous adresser à la clémence du lyrince. Elle vous répondra. ?5
Les hommes de cœur s'indignaient, ils s'en expliquaient avec leurs familles. Jugez de la consternation où tombaient celles-ci, quand le piège était découvert! Jugez comme les transes recommençaient, surexcitées par les décrets qui avaient institué les commissions mixtes et par les bruits renaissants de transportation ! Beaucoup d'entre elles en perdaient jusqu'au sens de la moralité politique; elles acceptaient l'infamie pour hâter une réunion si ardemment désirée ; elles préféraient la liberté à l'honneur, ou plutôt, dans le délire de leur désespoir, il n'y avait plus pour elles ni moralité ni honneur dans ce monde : elles voulaient immédiatement l'homme chéri ou nécessaire dont Taffection ou le travail leur était indis-
156 liE COUP d'état
pensable, et voilà tout! Les plus intimes, les plus douces relations s'aigrissaient bientôt; à ceux qui résistaient, on reprochait amèrement leur cruauté envers leurs vieilles mères, leurs femmes abandonnées, leurs enfants sans pain; ils devaient rougir de leur ingratitude envers le prince magnanime dont la rigueur ne demandait qu'à se laisser désarmer. Monstrueux renversement de toute logique et de toute morale ! On finissait par maudire les martyrs , et c'était le bourreau que l'on exaltait comme l'auge de la clémence, même dans les familles qu'il avait plongées dans le deuil et dont il faisait toujours couler les larmes !
Enfin, les commissions mixtes prononcèrent leurs infâmes sentences. On n'appelait qu'un petit nombre de détenus à répondre devant les tribunaux ordinaires de délits insignifiants et fort ridicules, après tant de menaces et de persécutions. D'autres, moins nombreux encore, étaient internés et placés sous la surveillance de la police. Cinquante environ étaient exilés ; quatre devaient partir pour Cayenne ; tout le reste, — près de trois cents, — était jeté dans les pénitenciers de l'Algérie.
Mais ces sinistres résolutions ne nous furent communiquées d'abord que d'une manière tout à fait officieuse, un long mois avant qu'on ne les ait exécutées, le 8 février 1852 ; — les déportés et les exilés ne sont partis que le 11, le 13 et le 14 mars. On avait voulu se réserver tout un mois encore pour bien ménager et
bien choisir le moment où Ton assènerait le deraier coup aux courages ébranlés. Rien de plus cynique ni de plus infernal, je le répète, que cette exploitation qui s'est faite pendant un mois du désespoir et de la douleur des familles. Ce fut la plus cruelle des tortures, la plus savante qu'on pût imaginer. Louis Bonaparte l'a inventée, je le constate pour sa gloire- C'est un trait qui manque aux plus sombres tableaux de Tacite. Tibère et Néron n'y ont pas songé.
Quelques-uns fléchirent ; je les blâme et je me hâte de détourner le regard. Je les plains surtout, tant ils ont souffert et tant ils doivent souffi-ir encore ! Le plus grand nombre résista héroïquement : une de mes ambitions les plus chères, c'est de pouvoir un jour livrer à l'histoire les dévouements si obscurs et si sublimes qui, en ce moment, ennoblissent la terre d'Afrique.
XXVII. — L'heure des adieux sonna quand la somme des défaillances fut complète et qu'on eut perdu l'espoir de l'accroître. Les internés avaient déjà été conduits à terre ; on avait prévenu les exilés du moment précis où les passe-ports leur seraient délivrés. Un matin, à l'improviste, une force armée, plus imposante que d'habitude, entoura les hauts panneaux : on venait enlever les catégories d'Afrique. Sur les flancs du Dufjueselin, deux frégates à vapeur, le Mofjador et le Christophe- Colomb, chauffaient sous pavillon de partance. Au premier avertissement, il se fît d'abord un profond silence ; puis, la Marseillaise
158 i^ COUP d'état
éclata, comme sur un signal électrique, entonnée par tous les proscrits. L'appel nommai interrompit l'hy^mne sacrée : on lut jusqu'au bout la longue liste des transportés. Dans les voix qui répondirent, il y eut l'accent du courage et la fierté d'une noble résignation. Un chaleureux embrassement aux amis qui restaient pour les misères de l'exil, et l'on montait d'un pas ferme l'étroit et noir escalier. L'émotion était vive, mais dominée, contenue. Des larmes furent versées, mais seulement par ceux qui ne partaient pas. Avant de quitter le vieux vaisseau-prison, chaque transporté levait son regard au ciel, ce témoin éternel de toutes les protestations et de toutes les espérances ; il le tournait une dernière fois vers la France et criait Vive la. République! Et, chaque fois, dans les trois navires, le cri de foi et d'amour s'adressait à d'enthousiastes échos. Une acclamation immense couvrit bientôt les flots de la rade, une suprême acclamation à Dieu, à la France, à la République et à l'Avenir! La frégate le Mogador emporta la première les captifs entassés dans ses batteries l)ar le gouvernement de l'assassinat et du parjure. Le surlendemain, — c'était le 13 mars, — le Christophe' Colomb disparaissait à son tour par delà les écueils de la roche Mainçand.