‹ Le coup d'Etat de Louis BonaparteChapitre 4 sur 15 · LES PRISONS DE PARIS. — LES CASEMATES. — BICÊTRE ET IVRY · texte numérisé non relu

LES PRISONS DE PARIS. — LES CASEMATES. — BICÊTRE ET IVRY

I. — La mairie du 5™^ arrondissement était gardée par la ligne ; un capitaine nous conduisit d'un air triomphant à un corridor étroit, bas et humide, dans une pièce tout aussi étroite et plus humide encore. Ce n'était pas une salle de dépôt, mais un véritable cloaque, une espèce d'oubliette éclairée, si l'on peut employer cette expression, par une haute lucarne percée dans un mur très-épais, deux fois à hauteur d'homme. Les chefs de l'armée n'avaient plus à commander de massacres ; on leur donnait un autre rôle, et ils le remplissaient admirablement, le rôle de geôlier.

Notre capitaine nous avait fait enfermer sans lumières ; sur nos instances répétées, un sergent prit sur lui de nous procurer une chandelle fumeuse, dont la lueur sinistre nous permit de distinguer enfin les objets. Les murs suintaient une eau sale et noirâtre. Pour tout siège, un seul banc de quelques pouces de largeur sur lequel on pouvait à peine s'asseoir : le sol, briques ou terre, avait presque disparu sous une boue

liquide encore et fétide. Dans un des coins on apercevait une paillasse de corps de garde horriblement sale et tout ensanglantée; il nous semblait y voir comme les traces du râle de quelque pauvre blessé qu'on y avait abandonné la veille; à côté de la paillasse un pain de munition à demi rongé. C'est là que nous devions rester jusqu'à ce qu'il plût au commissaire de police de venir nous prendre pour nous conduire à la Préfecture.

Mes compagnons passèrent la nuit presque entière à se promener les pieds dans la boue, le corps tout grelottant, sous le froid intolérable que leur apportait la lucarne ouverte. Pour mou compte, vaincu et terrassé par une excessive fatigue, il me fut impossible de tenir contre le sommeil. Je me couchai tant bien que mal sur le banc, d'où, sans me réveiller, je roulai bientôt à terre, dans la boue et le sang. Je me relevai le lendemain les membres à demi perclus, tellement engourdi par le froid que, sans une forte dose de résolution, je me serais vu hors d'état de marcher. C'était vraiment la meilleure initiation aux tortures des casemates et des pontons. Nous étions après cela parfaitement préparés pour Bicêtre et le Duguesclin.

II. — Le commissaire de police arriva sur les dix heures du matin, accompagné d'un porte-clefs, qui n'était autre que le général Canrobert, en grand uniforme, pour rehausser l'éclat de ses nouvelles fonctions. Le général Canrobert nous remit lui-même aux agents de police, qui ramassèrent tout ce qu'il y avait

(le prisonniers dans les cachots voisins et en remplirent des voitures cellulaires. Mais là ne se borna pas son intervention glorieuse. Suivi d'un aide de camp et de quelques officiers d'ordonnance, il escorta la voiture jusque sur les quais. Le général CanroLert semblait ne pas comprendre qu'il était bien déchu depuis quelques heures. Boui-reau la veille sur le boulevard Montmartre et le boulevard Poissonnière, il n'était plus que geôlier le lendemain.

Je fus assez heureux, du moins, pour n'avoir à subir que deux ou trois minutes l'affront et l'horreur de sa présence. Le commissaire de police confia mes compagnons à ses agents, et nous conduisit, Kesler et moi, à notre domicile, pour y opérer une perquisition minutieuse. Inutile d'en raconter les détails ; tout le monde sait avec quelle brutalité, en un jour pareil et par de telles gens, devait s'accomplir cette opération. La pauvreté de ma demeure étonna le commissaire : u Ah ! Monsieur, me disait-il, comment des hommes de talent sont-ils assez simples pour s'occuper de politique ? Vous gagneriez bien plus d'argent à ne faire que de la science. " La politique était pour lui le domaine exclusif de l'intrigue médiocre et rampante, et certes, il se comprenait bien lui-même ; il pressentait déjà un des côtés les plus saisissants et les plus abjects du régime que Louis Bonaparte allait inaugurer.

Nous fûmes aussitôt après conduits à la Préfecture de police. La veille et le matin même, un grand nombre de personnes arrêtées avaient été, dans la cour de

la Préfecture, l'objet des injures les plus grossières, de la part des soldats, et de voies de, fait qui sont allées quelquefois jusqu'à l'assassinat. Moins cruels cette fois que leurs auxiliaires de l'armée, les agents de police nous menèrent par un escalier dérobé dans la pièce où devait s'accomplir la formalité de l'écrou. On nous fouilla aussi grossièrement qu'on le put, et l'on nous remit enfin aux gardiens du dépôt. L'encombrement n'étant pas encore aussi considérable qu'il le fut plus tard, dans la journée même, nous obtînmes ce que, dans la langue des prisons, on appelle une pistole.

III. — La pistole où je fus introduit renfermait déjà un commis marchand du boulevard du Temple, sous l'inculpation grave, à ce que lui avait dit son commissaire, de n'avoir pas quitté son magasin dans la journée du 4, et un marchand de vin, sous l'inculpation non moins grave d'avoir quitté sa boutique dans la même journée. J'admirai cette logique éminemment policière, mais ce n'était rien en comparaison de faits beaucoup plus extravagants, que j'aurai bientôt à raconter.

Les arrestations se poursuivaient cependant dans la ville entière et dans les moindres recoins de la banlieue. Le 6 au soir, elles avaient atteint déjà des proportions prodigieuses. Mazas, la Conciergerie, Sainte- Pélagie, la Roquette, le dépôt de la Préfecture, tous les lieux dont on avait pu faire des prisons ne tardèrent pas à être complètement encombrés. Nos cellules.

OÙ arrivaient d'heure en heure des constituants, des représentants de la Législative, des magistrats, et parmi eux un ancien conseiller à la Cour de cassation, d'anciens officiers, des négociants, des propriétaires, des journalistes, étaient littéralement remplies de détenus. Tout le reste fut jeté pêle-mêle, sans égard pour l'âge, pour les habitudes d'éducation ou de mœurs, dans ces effroyables réceptacles du vol, de l'assassinat et de la prostitution, dont le nom seul est une torture pour le cœur et une souillure pour l'esprit. Là étaient confondus, avec la plus ignoble et la plus odieuse préméditation, les plus honorables citoyens, des négociants, des ouvriers, des légistes, des artistes, des savants, tout ce que la Démocratie échappée aux massacres du 3 ou du 4, et prise à l'improviste par une seconde armée d'argousins, avait de plus pur, de plus croyant et de plus dévoué.

Nos cellules particulières donnaient sur d'étroits couloirs, au fond desquels ou avait entassé des enfants arrêtés dans les quartiers populeux, et particulièrement recommandés à la brutalité des gardiens pour leur crime précoce de républicanisme. Au-dessus était le dépôt général dont je viens de parler, ce premier cercle de l'enfer du Dante, en attendant les casemates et les pontons; au-dessous, la salle où l'on avait relégué les filles publiques et les mendiantes, dont les cris de débauche ou de détresse arrivaient souvent jusqu'à nous. Et tout cela était soumis, les pistoles exceptées, au même régime, à la même nourriture,

au même traitement, si ce n'est qu'on montrait, — j'en ai des preuves nombreuses, — beaucoup plus d'égards pour les voleurs et les rôdeurs de barrière que pour les républicains.

Pour en finir avec le régime spécial des pistoles, nous étions contraints de nous lever à six heures du matin, et de nous coucher, ou du moins d'éteindre nos lumières à huit heures du soir. Le matin, pendant qu'on lavait les couloirs et qu'on rangeait nos lits de sangle contre la muraille, nous pouvions nous promener cinq ou six rainutes de nos cellules à un réduit sur le palier, où un robinet d'eau saumâtre nous permettait du moins quelques soins de propreté. A côté, se trouvait une espèce d'entonnoir, disposé là pour les plus secrets besoins, auxquels il fallait vaquer devant tous, et, pour ainsi dire, en public ; violence ignoble, et des plus dures, à la délicatesse des sens qui a été plus tard bien autrement outragée. Ces minutes écoulées, on rentrait dans sa cellule et l'on restait en place jusqu'au lendemain.

Tous ces détails je ne les raconte que pour mémoire. Qu'était-ce en comparaison de la situation, moralement et matériellement intolérable, faite, il faut le répéter, avec une intention infernale, à ceux de nos amis, dont nous entendions, jour et nuit, au-dessus de nos têtes, les conversations sourdes et le piétinement incessant? car l'horrible dépôt était beaucoup trop étroit pour les détenus qu'on y avait amoncelés. Il n'y avait pas assez de place pour tous sur ces plan-

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ches raboteuses, où fourmillait déjà la vermine : ils étaient obligés de se relayer pour donnir. Les baquets fétides placés dans les coins, débordant presque et quelquefois se renversant, mêlaient à des centaines d'iialeines leurs épaisses et intolérables exhalaisons. C'est da'ns cette crasse et et pestilentielle atmosphère, — ténèbres et miasmes infects, — qu'on leur jetait, matin et soir, du pain noir et des légumes insipides ou repoussants. Ah ! dans la position à peu près supportable que le hasard m'avait faite, j'ai souffert autant qu'eux, je le déclare, par la sympathie douloureuse qui attachait constamment ma pensée à leurs souffrances et par mon indignation contre les tortionnaires. La nuit, quand ils allaient et venaient sans cesse au-dessus de ma tête, ce n'était pas le bruit qui me tenait éveillé, mais la tristesse navrante et la colère dont j'étais pénétré. Un matin, j'appris que mon frère, dont le sort m'avait inspiré tant d'inquiétude, était parmi eux ; mais la joie de le retrouver ou plutôt de le savoir vivant, car toutes relations nous étaient interdites, s'éteignit bientôt dans la douleur de le savoir ainsi torturé. Quatre jours après nous étions dans les casemates, et, trois semaines plus tard, sur les geôles flottantes. Toute inégalité avait disparu devant cette impitoyable et immonde persécution. Autant que tout autre, plus que d'autres peut-être, en raison de ma santé presque toujours ébranlée, j'ai ressenti ces tourments du corps ; mais, on peut m'en croire, ils m'étaient moins cruels que ce tourment de

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]'âme enduré sans répit ni trêve pendant six jours et six nuits au dépôt !

IV. — Jour et nuit, du reste, c'était un tumulte indescriptible, une tempête d'appellations confuses, de vociférations et d'imprécations ; dans la cour, le bruit des armes sur le pavé et les féroces lazzis des soldats ivres et des agents de police ; dans les escaliers, à tous les étages, les pas précipités des prisonniers survenants, rudoyés par les gendarmes; sous les combles, les cris lamentables de quelques mallieureux qu'une trop forte tension de la douleur avait déjà rendus fous ; et, par-dessus tous ces bruits navrants, le continuel fracas de la grande porte qui, à toute heure, livrait passage aux voitures chargées de détenus. Souvent, quand la porte était refermée, les sergents de ville se jetaient, comme des tigres, sur les prisonniers attachés, les mains derrière le dos. Ils les assommaient à coups de casse-tête ; ils les laissaient râlant sur la pierre, où plusieurs d'entre eux ont expiré. Cela vous semble, sans doute, monstrueux d'invraisemblance ! Vous aurez besoin, pour le croire, de rassembler tout ce que le régime actuel vous inspire de mépris et d'horreur légitime ! Eh bien, pourtant, il en est ainsi, ni plus, ni moins ; nous l'avons vu des fenêtres de nos cellules, qui s'ouvraient sur la cour^ Cela est aussi vrai que Louis Bonaparte a violé la Constitution, aussi vrai que Rewbell et Canrobert ont massacré les passants sur les boulevards. A chaque prison, son genre de supplice et de mort : on fusillait

à Mazas, au Cliamp-de-Mars , et dans les divers postes de la ville ; à la Préfecture de police, ou tuait à coups de casse-tête !....

C'est pendaut la nuit surtout qu'avaient lieu ces exécutions sauvages. Le jour, on insultait grossièrement les prisonniers, on leur prodiguait des menaces de cannibale. Je n'oublierai jamais avec quelle ex]»ression de joie féroce, avec quel regard de rage triomphante, un sergent de gendarmerie mobile s'approcha de moi pour me dire : u On vient de condamner vingtcinq de vos amis à mort, et on va les fusiller sur-lechamp. Vous y passerez tous!... •?

Quoique nous fussions constamment renfermés dans nos cellules, on se parlait cependant à travers les guichets. Le matin, pendant les cinq minutes de promenade, on échangeait quelques mots à la hâte ; on se communiquait les nouvelles qu'on avait pu recevoir, nouvelles exagérées, avidement recueillies, ardemment commentées. Les départements étaient eu feu ; ils retusaient de plier sous les fourches caudines du dictateur; dans le Midi, Montpellier, Marseille elle-même avaient pris l'initiative de l'insurrection. C'étaient surtout les guichetiers et les gendarmes qui transmettaient ces rumeurs aux détenus, se faisant un jeu cynique de leurs angoisses ou de leurs espérances. Ils ne nmnquaient jamais d'ajouter que, si l'insurrection «.gagnait du terrain sur Paris, on commencerait, pour avoir les bras libres, par se défaire de tous les prisonniers.

V. — La Préfecture de police n'étant qu'un lieu de dépôt essentiellement provisoire, je parlerai peu des personnes que j'y ai rencontrées; nous les retrouverons toutes aux casemates et sur les pontons. Il n'y en a eu qu'une dizaine, à ma connaissance, qui aient été relâchées à la Préfecture, parmi lesquelles je ne connais qu'un rédacteur de la BépuUique, Bûchez, l'ancien président de la Constituante, son ami, le docteur Cerise, et le conseiller M. de M. Ce dernier avait des accès de colère à effrayer les gardiens et jusqu'aux voûtes de la prison. Il aurait voulu briser, non-seulement le Bonapartisme, mais tous les partis capables de porter la main sur les libertés publiques. Il se serait irrité, je crois, comme d'une insulte, comme d'une calomnie, si on lui avait parlé de ses mécontentements après février 1848. Abjurant toutes ses religions anciennes, il appartenait, décidément, à la foi de ses deux fils, toujours dévoués à la Révolution; il était fier du courage déployé par son fils aîné, le représentant du Peuple, aux barricades des jours précédents.

Je me garderai d'oublier la piteuse figure d'un royaliste métis, moitié bonapartiste, moitié légitimiste, ancien commensal de Carlier, exclu plus tard de la Préfecture de police pour une indiscrétion qu'il avait commise dans l'affaire Lemullier. C'était surtout par son enti-emise que le fameux rapport de Carlier sur les premières corruptions bonapartistes avait été confié à un journaliste chargé de le revoir et d'y mettre quelque peu de français. Ce personnage était stupéfait et

atterré de son arrestation, la seule, ou peu s'en faut, qui soit tombée à Paris sur un homme de son opinion. Il n'ouvrait guère la bouche que pour accuser ses anciens compagnons d'orgie ou d'intrigue, qu'il représentait sous les plus repoussantes couleurs. jMais c'était peine fort inutile : pouvait-il rien nous dire qui ajoutât au mépris absolu qu'ils nous inspiraient? Quelquefois encore, il aimait à parler des relations véreuses de certains prétendus Républicains avec le préfet de police : on prêtait un peu plus d'attention, dans l'intérêt de l'avenir, à ces infâmes trafics, aussi déshonorants pour les misérables gouvernants qui paj'ent les consciences avec l'argent du Peuple que pour les traîtres qui les vendent. Ce pauvre échappé des antichambres de Carlier nous a suivis jusques aux casemates de Bicêtre; mais la persécution se détourna bientôt de tout ce qui n'était pas républicain, et il fut relâché. Je ne doute pas qu'il ne se reti'ouve aujourd'hui dans les antichambres de Maupas.

VI. — Les jours s'écoulaient cependant sans amener une solution. Nous ne connaissions encore Injustice bonapartiste que par ses guichetiers, ses gendarmes et ses assassins ; pas un juge d'instruction ne s'était montré. Dominée par ses peurs égoïstes, la magistrature déniait, disait-on, ou plutôt n'offrait point son concours au nouveau régime. Il a fallu que les Républicains fussent bien terrassés, bien casemates, et que la République leur semblât frappée en plein cœur, pour que les magisti-ats de Charles X et de Louis- Philippe,

préposés plus tard, comme des sentinelles avancées, ù la garde de la Constitution républicaine, vinssent nous donner, à Bicêtre, le dégoûtant spectacle de leur banal dévouement à l'homme de sang qui l'avait violée, et de leur haine contre les hommes d'honneur qui l'avaient défendue.

La plupart des captifs appréciaient parfaitement la situation ; nous savions parfaitement d'avance que nous ne pourrions être jugés, ni par des tribunaux, ni par des cours d'assises, pas même par des commissions militaires. Le grand soleil eût éclairé la confusion du parjure et de ses complices; il leur était plus commode de suivre l'exemple donné par le général Cavaignac après juin 1848, et de nous infliger des co7idamnations sans contrôle, sans recours légal. Chacun de nous prévoyait, en conséquence, une détention plus ou moins longue et, en définitive, la transportation.

Mais la soldatesque, toujours ivre de vin et de sang, emplissait encore Paris de ses atroces menaces de mort, que tous les échos de la prison nous apportaient à chaque heure. On pouvait craindre, on craignait qu'on ne fît de notre sang un moyen de la tenir en haleine, et que le signal de larges exécutions, complétant les massacres des boulevards, ne sortît d'une orgie de l'Elysée ou de quelque brutale effervescence de caserne. J'ai le droit de dire que le plus réel danger m'a toujours trouvé de sang-froid; je n'ai jamais ressenti aucune émotion qui me grossît les choses : mais je déclare que, dans cette lugubre confusion des

premiers jours, je ne repoussais pas l'éventualité d'une balle ou d'un coup de baïpnnette dans les ténèbres d'une casemate ou dans la boue d'un fossé. Je savais nos ennemis aussi capables d'attenter à notre vie, que j'étais résigné, pour mon compte, à la leur laisser prendi'e.

VIL — On peut juger, par ces dispositions générales, de la profonde et sinistre impression qui résulta, ■dans la prison entière, du bruit brusquement répandu partout, que les représentants étaient partis pour Sainte-Pélagie et que tous les autres détenus allaient être enlevés pour une destination inconnue. C'était le 12 décembre, à 8 heures du soir. Les gardiens, le directeur lui-même, vinrent bientôt confirmer la nouvelle. Pas plus que nous, ils ne savaient à quoi nous étions réservés; ils devaient nous livrer à de formidables détacbements d'infanterie et de cavalerie, déjà massés sur les quais ou rangés en haie dans la cour et •chargés de nous transférer à la Conciergerie. Le reste ne les regai'dait plus. L'ordre nous fut intimé à 8 heures; à 11 heures, il n'était pas encore exécuté. Les angoisses de ces trois heures ne se racontent pas; ceux qui ne les ressentaient point ou qui parvenaient à les dominer, — et c'était le plus grand nombre, — avaient aussi leur émotion, plus douloureuse, plus poignante encore peut-être, à l'aspect de ces défaillances et de ces terreurs. Des vieillards s'évanouirent; des malades, à qui l'on avait signifié que la mesure ne comportait aucune exception, se levaient,

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s'essayaient à la marche et retombaient épuisés. De pauvres gens, surexcités pai- cette recrudescence d'appréhensions, cherchaient leurs amis pour leur faire des adieux entrecoupés de lamentations ; trois devinrent fous furieux ; il fallut bien, en dépit des instructions les plus formelles, les laisser au dépôt. Ce n'était que le petit nombre, je le répète ; jeunes et vieux, ouvriers, négociants, artistes, hommes de science, hommes de dévouement et de foi, la plupart, presque tous étaient parfaitement résolus; ils n'avaient plus d'autre émotion que l'impatience d'un si long retard. Onze heures sonnèrent pourtant; trois gi'effiers, entourés de sergents de ville et de gendarmes, commencèrent l'appel nominal par ordre alphabétique. Je fus appelé presque en même temps que mon frère, dont j'étais séparé depuis dix jours, et je pus enfin l'embrasser. Je passai avec lui dans l'une des salles communes où l'on rassemblait pour le départ les détenus dont l'identité venait d'êtr'e constatée. J'y retrouvai des amis bien chers, dont les vociférations des gardiens, qui les appelaient chaque jour à tue-tête, m'avaient appris déjà l'arrestation. Mais je fus quelque temps sans les reconnaître. Quelles ténèbres infectes et suffoquantes ! quelle assourdissante cohue ! quel séjour !... Je comprenais qu'on dût en sortir avec bonheur, fût-ce pour mourir !

VIII. — L'appel fut suspendu à la lettre O. Il y en avait assez déjà pour une première fournée. Nous partîmes cinq cents pour la Conciergerie, à travers

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une triple haie de sergents de ville, de gendarmes et de soldats. A mesure que nous arrivions, on nous poussait dans une salle souterraine, un de ces grands cachots qui datent de Philippe- Auguste ou de Charles V, où il ne pénètre un peu d'aii- que par de hautes lucarnes transversales, au niveau des cours intérieures. Quand le dernier fut entré, la porte se referma bruyamment sur nous, et nous restâmes dans une obscurité complète, si étroitement pressés les uns contre les autres qu'il nous était à peu près impossible de remuer. Deux heures se passèrent ainsi, deux longues heures d'étouffement et d'incertitude intolérables ! Nous ignorions encore ce que l'on entendait faire de nous. Cette première épreuve subie, on nous ordonna de remo'nter dans la vaste salle des Girondins, qui avait été, les jours précédents, un lieu de dépôt pour des centaines de républicains arrêtés depuis le 2 décembre. Quelques minutes après, nous étions sur le quai de l'Horloge, entourés d'un tel déploiement de forces qu'il ne nous fut pas possible d'en apprécier l'importance : dans quelque sens que se portassent nos regards, nous n'apercevions que fantassins et cavaliers, fusils, baïonnettes et sabres dégainés !

Ordre nous fut intimé de former des files de quatre personnes ; quand nous fûmes ainsi disposés, un chef de bataillon d'infanterie légère, qui avait le. commandement supérieur de l'expédition, fit piaffer son cheval pour appeler toute l'attention de sa troupe ; puis, nous montrant de la pointe de son épée, sans nous

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adresser à Dous-mêmes ni une parole, ni même un regard, il prononça l'allocution suivante, à laquelle je serais désolé de changer un seul mot : u Officiers, sous-officiers et soldats, vous êtes chargés d'une mission importante. Si ces individus font mine de s'échapper, s'ils chantent ou parlent trop haut dans les rano-s, vous avez des armes, c'est pour vous en servir. En avant ! v

IX. — Malgré mes recherches et malgré celles de tous mes amis, je n'ai pu découvrir encore le nom de cette brute, qui insultait lâchement des hommes, dont le moins méritant, à coup sûr, valait cent fois mieux que lui. Nous nous mîmes en marche, frémissant à la seule pensée des malheurs que ces sauvages paroles pouvaient occasionner. Le moindre incident, la moindre circonstance, fortuite, soudaine, inexpliquée, un geste ou un mot de colère, arraché par l'indignation, la chute d'un des malades, si faibles déjà et si^épuisés' l'exaltation ou l'exaspération subite de quelques-uns des malheureux dont la raison était déjà ébranlée, que sais-je enfin? la provocation d'un misérable agent de police, l'insolent caprice d'un soudard ivre, tout était un péril, tout pouvait être un signal de confusion, et, par suite, une cause de carnage. Nous marchions dans un silence profond, les pieds dans la boue, grelottant de froid, d'un pas alourdi par le poids de nos valises: plusieurs, exténués par tant de souffrances, avaient à peine la force nécessaire pour ne pas rester sur place et n'avançaieïit péniblement que

sous la grossière et continuelle menace des sergents de ville; j'en suis à me demander encore comment ils purent accomplir tout le trajet. Les deux côtés de la colonne étaient flanqués de sergents de ville, puis de gendarmes mobiles; le tout enveloppé d'infanterie dont les baïonnettes nous enfermaient comme dans un cercle de fer ; en avant et en arrière, deux détachements de chasseurs de Vincennes ; enfin, sur les flancs, des cavaliers, la lance ou le pistolet au poing, poussaient ou retenaient leurs chevaux, selon qu'il plaisait à l'officier argousin, chargé de nous conduire, de précipiter ou de ralentir la marche, pour augmenter notre fatigue ou pour la prolonger.

La nuit n'était pas tout à fait noire ; gendarmes et soudards y auraient vu tout juste assez pour assurer la direction de leurs coups de sabre ou de baïonnette, si l'ordre leur était venu de nous assassiner. Les quais étaient complètement déserts ; dans les rues populeuses que longeait la colonne, on n'apercevait que les lueurs du gaz sur la voie publique ; pas un bruit dans la rue, pas une lumière dans les maisons. Nous laissâmes derrière nous Notre-Dame, ce muet témoin des amendes honorables et des exécutions sanglantes dans les derniers siècles, ce morne vestibule de la Grève au moyen âge, moins déshonoré alors par les douleurs des patients, qu'il ne l'est aujourd'hui par ses scandaleux Te Deuifi en l'honneur d'une si indigne dictature. Nous doublâmes le Jardin des Plantes et nous suivîmes le boulevard de l'Hôpital. Là seulement, quel-

ques fenêtres s'ouvrirent, — mais la terreur les refermait aussitôt et toute lumière s'éteignait à l'intérieur. A la barrière de Fontainebleau, nous comprîmes enfin que l'on nous menait au fort de Bicêtre. Dès la veille déjà, on y avait jeté les détenus de la Conciergerie.

X. — Si j'ai raconté avec détail notre translation de la Préfecture de police à Bicêtre, c'est que toutes les autres ont ressemblé à celle-là. C'est avec le même déploiement de forces, le même appareil de menace et de haine, que les plus honorables citoyens, de pauvres pères de famille, des enfants, des vieillards ont été menés de prisons en prisons, de forts en forts, des casemates aux embarcadères, et de là, sur les côtes de la Méditerranée et de l'Océan pour la transportation. Aujourd'hui encore, on ne procède pas autrement de l'un à l'autre bout de la France, si ce n'est pourtant que geôliers, gendarmes et soldats, ou plutôt préfets, magistrats et généraux se sont blasés sur toutes ces scènes de désolation. C'est au grand jour que partent ou arrivent maintenant les sinistres convois. Les familles désespérées qui ne se blasent pas, elles, sur leur douleur, les suivent de loin le long des chemins et sur les grèves. Rien ne manque à ces expéditions, qui sont les batailles d'Austerlitz du second Bonaparte, pas même les pleurs des femmes et les cris des enfants !

XI' — A Bicêtre, on nous répartit dans les casemates, dont quelques-unes étaient aux trois quarts remplies. On nous y jeta capricieusement, selon le

hasard de l'arrivée, sans permettre aux amis de se réunir ni même de se parler. Je fus brutalement séparé de mon frère et de tous nos amis, Kesler excepté. La casemate où nous entrâmes, n'avait pas eu jusquelà un seul prisonnier ; aucune précaution n'avait été prise pour l'assainir et la disposer de manière à pouvoir y enfermer, sans trop de cruauté, des hommes presque tous malades; elle était froide comme une glacière. Un si long trajet avait fini par nous mettre en nage. En deux minutes, nous eûmes le sang tout transi. On nous avait refusé, avec des rires et des paroles d'insulte, une seule chandelle qui nous permît de nous reconnaître; nous nous pressions, nous marchions les uns sur les autres, nous nous foulions dans les coins, où chacun de nous cherchait un abri. Au reste, pas une couverture, pas même assez de paille pour y reposer ses membres. C'est tout au plus s'il y en avait quelques poignées çà et là. Les murs étaient humides ou plutôt mouillés ; l'eau y ruisselait jusque sur le sol dont le bitume était boueux et glissant. Bientôt brisée et pénétrée d'humidité, la paille rendait la boue plus consistante, et les malheureux qui avaient pu s'y coucher un instant, se levaient plus transis encore et plus glacés.

XIL — Nous avions tous une soif dévorante; en tâtonnant le long des murs, on trouva une grosse cruche, autour de laquelle on se pressa avidement. Mais le premier qui en approcha ses lèvres, la repoussa aussitôt avec un tel dégoût que tous les autres se décidèrent

à ne pas boire. Le lendemain, au jour, on s'aperçut que c'était du sang!... sang de blessé ou plutôt de martyr, car les casemates avaient eu aussi leurs assommades et leurs fusillades comme le Champ-de- Mars et les prisons de Paris (E). Nous restâmes ainsi jusqu'au matin sans dormir, sans parvenir à nous réchauffer, sur cette couche de fumier et de fange (1). A 8 heures du matin, ceux d'entre nous qui, après juin 1848, n'avaient pas encore subi ce régime d'emprisonnement ou plutôt d'entassement en masse, purent voir enfin ce que c'est qu'une casemate. Une casemate, c'est un long cachot souterrain dont voici la description très-exacte ; j'ai eu le temps d'en mesurer toutes les dimensions : 6 mètres de largeur sur 21 de longueur, une voûte en plein cintre à 5 mètres seulement d'élévation, 2 mètres de base pour appui, 3 mètres de rayon ; le tout en moellons piqués à chaux et sable hydraulique et assez h'mnjontoi/é, comme dirait un ventilateur de bâtiment. Au sud,.une meurtrière à

(1) Cette incurie était systématique; elle persista jusqu'à la fin. Les premiers détenus transférés, quelque temps après à Ivry, firent le trajet à 8 heures du matin. Ils n'avaient pas mangé; le temps était glacial. Arrivés à Ivry, on les jeta dans une casemate où on ne leur laissa ni un brin de paille, ni un morceau de pain. A 9 heures du soir, ils étaient encore à jeun! Pendant tout un jour, les gardiens restèrent impassibles devant leurs énergiques réclamations. Le commandant du fort qu'ils voulurent bien enfin prévenir, arriva sur les 9 heures; il prétendit n'avoir rien su de celte imj)révoyance vraiment sauvage; il leur fit acheter un peu de pain dans le village qui avoisine le fort.

hauteur d'appui et deux au nord; au niveau de la voûte, tant au sud qu'au nord, une ouverture d'environ 36 centimètres de hauteur au centre, de *25 sur les côtés et d'une largeur de 2 mètres. Il était jour depuis longtemps que nous ne pouvions rien distin- Sfuer encore. Quand il fait gi-and soleil, on peut lire en plein raidi, voilà tout !

Bicêtre, comme les autres forts, a 24 casemates. Les détenus en occupaient une vingtaine aux deux extrémités ; les 4 autres servaient d'écuries et de magasins. Dans chaque casemate, la superficie du sol est de cent vingt-six mètres; — soixante prisonniers peuvent à la rigueur y tenir avec une certaine liberté de mouvements, bien qu'avec tous les embari*as et tous les dégoûts de la promiscuité. Nous nous y sommes vus renfermés jusqu'à deux cents! — Au centre, s'élevait un poêle rouillé, défoncé, hors d'état de servir ; une raillerie de plus ! C'est à Ivry seulement, et sur la fin, qu'on a pu obtenir quelques morceaux de bois qui produisaient plus de fumée que de feu ; on étouffait un peu plus, on ne se réchauffait pas. A droite et à gauche étaient suspendues deux planches si étroites qu'on n'y pouvait déposer sans confusion ni désordre ses paquets et ses vêtements. Je l'ai déjà dit, toutes les casemates sont horriblement malsaines ; à Ivry, pourtant, un peu moins qu'à Bicêtre. Dans ce dernier fort, nos habits étaient constamment mouillés.

XIII. — Tel est le cachot infâme où Louis Bonaparte a déposé, pendant des mois entiers, quiconque

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iracceptxiit pas son absurde et honteuse domination. La société française a été représentée là tout entière. Lh ont séjourné sous le pied des soldats qui foulaient le gazon au-dessus de nos têtes, des mandataires du Peuple, des officiers de tous grades, d^anciens magistrats, d'anciens préfets, des fonctionnaires de tout ordre, des avocats, des médecins, des pharmaciens, des notaires, des négociants, des industriels, des écrivains, des ouvriers, des artistes, tout ce que les sciences ont de plus honorable, tout ce que le Peuple a de plus pur.

Voilà les Jacques que Louis Bonaparte jetait à Bicêtre, les mêlant et les confondant à plaisir parmi ce que la population a de plus repoussant et de plus abject ; on avait voulu de toutes façons, matériellement et moralement, insulter à nos sentiments de délicatesse ; on avait voulu que les plus honorables citoyens pussent être, à chaque heure de jour et de nuit, coudoyés, rudoyés, raillés ou insultés par des voleurs ou de vrais bandits ; on avait voulu que les entretiens du prisonnier, cette dernière consolation, fussent à chaque instant interrompus et troublés par des chants obscènes ou des querelles ignobles. C'était au dedans le plus sûr moyen de torture, et au dehors une occasion de dénigrement, une arme de calomnie ; calcul infâme qui heureusement a été déçu ! Non, Louis Bonaparte et ses comphces n'ont pas donné le change à l'opinion consternée ; ils n'ont pas réussi à établir cette synonymie horrible entre la République

et le crime, entre la Démocratie et le vol. A Bicêtre déjà, l'alliage impur, découvert et repoussé, diminua peu à peu et disparut presque entièrement. On put voir ensuite, rien qu'à la douleur des plus honnêtes familles, sur qui retombait et se concentrait la persécution !

Je voudrais pouvoir raconter, à mesure qu'ils se sont produits, les incidents de la vie des casemates ; il n'y a pas eu d'heure qui n'ait apporté sa douleur ou son angoisse, sa peine physique ou son tourment moral.

XIV. — Il me faudrait des pages entières et de longues pages, rien que pour citer les noms des hommes qui ont donné l'exemple, quelques-uns, ceux que les événements n'ont pas surpris et qui ont pu se battre, du courage devant les balles, tous de la dignité dans l'attitude et de la constance dans l'opinion : — Louis Vasbenter, l'ancien directeur du Pe^cpîe, un des caractères les plus purs que je connaisse; Hippolyte Magen, jeune écrivain d'un talent populaire ; Amable Lemaîti'e, Joseph Cahaigne, l'ancien rédacteur en chef de la CommuTie de Paris, en qui revit la fermeté persévérante des anciens publicistes révolutionnaires ; d'infatigables vétérans des luttes démocratiques. Chevalier, d'Orléans, Aimé Baune, Caillaud, l'ancien colonel de la garde républicaine, Lefèvre, etc. ; des soldats plus jeunes, mais non moins dévoués, de la cause du Peuple, Delpech, Mercier, Gay,Thouard, Sainguerlé, Filhon, Lavaur, etc. ; des chefs ou plutôt, pour pai'ler

la langue de Pégalité, les champions de cette vieille bourgeoisie parisienne, industrielle, commerçante, artiste, lettrée, qui a fait le 31 mai 1793, et qui, sans les scrupules de Robespierre, à l'hôtel de ville eût empêché le 9 Thermidor, Jules Lignière, Jacoubet, Croce-Spinelli, etc., les médecins Hodé et Lesseré, Lasserre, Abazaër, Couverchel, etc. ; de jeunes hom-' mes déjà connus dans les sciences à divers titres, médecins ou chimistes, Deville, le fils du coura-eux représentant des Hautes-Pyrénées, Théopliile Guérin, esprit élevé, cœur ferme, une de mes amitiés les moins anciennes, mais, en revanche, une des plus solides et des plus chères ; des ouvriers d'une loyauté admirable et d'un bon sens incapable de fléchir dans l'entraînement du triomphe ou dans la persécution, Devret Antoine, Lecomte-Minor, Mouton, etc.; des hommes sans éducation, et pourtant doués des plus fortes qualités de l'esprit et du cœur, en si grand nombre qu'il faudrait nommer presque tout le monde et demander a nos geohers leurs informes listes d'écrous. Cette portion du clergé qui met le Peuple avant le pape et sur la même ligne que Dieu, était représenté parmi ' nous par l'abbé de Montlouis et quelques autres prêti-es. L'armée, dont le brutal serviiisme comporte, je 1 espère, de nombreuses exceptions qui consolent l'humanite, nous avait envoyé, entre autres officiers de tout grade, le lieutenant - colonel Mussot; Front jeune lieutenant de pompiers, le premier, le seul' peut-être, à Paris, qui ait écrit Non! sur les registres

ouverts, le jour des massacres, par la cynique ambition de Louis Bonaparte, aux adhésions peureuses des casernes; Auguste Mathieu, le sergent qui avait arrêté de sa propre main Louis Bonaparte à Strasbourg. Plus tard, officier plein d'avenir, au moment où s'élargissait pour lui la carrière des hauts grades, Mathieu, homme de science et homme d'action à la fois, avait noblement renoncé au service, indigné de l'io-norance et de l'insolence des chefs, comme de l'abrutissement des soldats.

J'étais fier, qu'il me soit permis de le dire, de la large part que la persécution avait faite à la Révolution. Nous étions sept rédacteui-s ou employés du journal, dans les casemates, Kesler, Charles Emmanuel, Hippolyte Bahou, Léon Watripon, mon frère et moi; tous les autres rédacteurs, Gasperiiii, Edmond Le Guevel, Jules Gouache, etc., étaient déjà en exil ou réduits à se cacher sous le coup de mandats d'amener. Que ne puis-je reproduire le journal de mes relations et de mes entretiens avec tant d'hommes si méritants, des paroles et des sentiments que nous avons échangés durant ces journées lugubres et ces longues nuits sans sommeil ! il ne manquerait, je l'assure, ni d'intérêt ni d'enseignements. Mais je ne dois pas faire de ce récit l'histoire de mes impressions pei-sonnelles ; aussi ne m'attacherai-je qu'à décrire ou à rappeler les excès les plus saisissants, les principaux caractères de la persécution Bonapartiste, — ce que tous, en un mot, ont vu ou ressenti.

-^^- — I^es forts étaient placés sous l'autorité militaire, immédiate et absolue ; on lui adjoignit, non pour notre bien-être, mais pour la discipline, un directeur des prisons et des gardiens recrutés dans toutes les geôles de Paris; ceux-ci étaient, je dois le dire, animés d'intentions un peu plus humaines, mais aucun moyen ne leur était fourni de nous rendre la situation à peu près supportable. Voici le régime imposé dès le lendemain, et maintenu sans amélioration sensible jusqu'au dernier jour. '

A huit heures du matin, une maigre ration de pain noir ; à trois heures de l'après-midi, un bouillon, ou plutôt une sorte d'eau de vaisselle et une purée de légumes noire et épaisse ; pour boisson de l'eau de puits, bientôt corrompue par un trop long séjour dans le baquet et par les fétides odeurs dont la casemate était remplie 5 une fois par semaine les légumes étaient remplacés par un morceau de viande bouillie, dure et desséchée. Les prisonniers qui avaient des relations à Paris pouvaient, à la vérité, après de longues et rebutantes formalités, recevoir quelques provisions de leurs familles ; on permit à ceux qui avaient de l'argent d'acheter aux meurtrières un peu de vin aigre et sur, des cervelas et d'autres comestibles malsains, apportés par les gens de la campagne, et payés trois ou quatre fois leur valeur. Mais la plupart, brusquement enlevés et arrachés à leurs affaires, se trouvaient absolument sans ressources; ceux-là auraient enduré tous les tourments de la faim, si leurs

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compagnons, pour satisfaire ou plutôt endormir leurs premiers besoins, n'avaient partagé avec eux. Dans les premiers jours, il fallait manger par groupes de dix à de grandes gamelles, d'une saleté repoussante ; la plupart en éprouvaient une telle répugnance que ces vils aliments restaient bien souvent intacts; mais on fut contraint de choisir entre cette torture et la mort par l'épuisement et la faim : chez presque tous, le dégoût finit par être, si non détruit, du moins surmonté.

Quelques jours après, cependant, chacun de nous reçut une gamelle particulière, et il fallut voir alors avec quel appareil s'accomplit la distribution des vivres!

Les détenus, placés sur deux files, sortaient deux par deux dans la cour et chacun de nous tendait sa gamelle à un des gardiens chargés de répartir la pitance. Un imposant détachement de soldats, la baïonnette au fusil ou le sabre dégainé, présidait à cette opération, qui s'accomplissait sous les plaisanteries grossières, sous les injures et les menaces, proférées quelquefois par des officiers dont on n'aurait pas voulu comme de goujats dans les bandes de routiers au moyen âge. L'eau qui servait de boisson n'était renouvelée que le matin ; on la déposait tout à côté du baquet destiné aux plus rebutantes fonctions de la nature, dans un autre baquet exactement semblable }iar la forme, la couleur et la capacité. Ce que l'on souffrait de répugnance et de dégoût par cette saleté

persistante, je renonce à le décrire, mais on doit me comprendre! Qu'il me suffise de dire que tous les sens étaient à la fois révoltés.

XVI. — Le nombre des malades s'accroissait chaque jour. Tout le monde s'affaiblissait d'heure en heure; on dut se décider à nous donner quelques bottes de paille, une pour chacun ou peu s'en faut. Les détenus les disposèrent de leur mieux pour la nuit, mais le sommeil était presque impossible : il n'y avait pas assez de place pour que chacun pût librement s'étendre. Les détenus étaient pressés, mêlés, et, pour ainsi dire, enchevêtrés, bras et jambes, la tête des uns sur la poitrine des autres; il suffisait qu'un seul remuât pour déranger les voisins ou pour accroître leur malaise : on fut obligé de convenir, dans certains groupes, que, lorsqu'on voudrait se retourner ou changer de position, tout le monde remuerait à la fois. La nuit entière n'était qu'un interminable cauchemar, une insomnie intolérable, rarement entrecoupée de courts moments de sommeil plus pénibles encore, avec des intermittences de chaleur méphytique et de froid glacial. C'est en vain que l'on songeait à se reposer le jour, vous étiez constamment tenu sur pied par le bruit de la cohue, marchant ou piétinant sans cesse, par les visites du directeur et des officiers, par les rondes des gardiens, par l'appel incessant des détenus mandés à l'instruction ou promenés de casemate en casemate. Vous n'aviez pas même la consolation de rester avec des amis anciens

OU avec ceux que venaient de vous faire les maux soufferts en commun. Les gardiens vous appelaient à toute heure, sans le moindre avertissement préalable, le jour, la nuit, pendant les repas, pendant votre sommeil. On vous jetait brusquement dans une autre cohue où, bien souvent, vous ne connaissiez personne, heureux si vous trouviez encore quelques brins de paille et un peu de place à côté de l'immonde baquet ! Il n'est pas un détenu, qui, dans l'espace de quinze jours, n'ait eu à subir au moins cinq fois cette insultante et gratuite avanie.

Deux fois surtout dans la journée, le malaise atteignait des proportions indicibles, qui allaient pour moi jusqu'à l'épuisement et la défaillance : — le matin, lorsque, pour mettre un peu d'ordre dans la casemate et pour ménager la circulation, on balayait et massait la paille le long du mur ; — le soir, lorsqu'on la battait pour la rendre moins dure et qu'on la brassait pour l'étendre en grabats. C'était alors une obscurité complète, contre laquelle luttait en vain le jour ou la chandelle fumeuse qu'on nous permettait d'allumer, une vraie nuit de poussière, de débris volants et de fétus qui vous prenaient à la gorge et vous aveuglaient !

Plus tard, chaque détenu reçut une couverture; sur la fin et à Ivrj^ seulement, chacun de nous eut un drap de lit; précaution inutile contre la poussière et l'humidité. Constamment piétinée, souillée de boue, disparaissant sous les taches, la toile n'offrait plus

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bientôt qu'un aspect dégoûtant, et c'eût été une aggravation de peine que de s'en servir.

X VU. — C'était d'abord dans toutes les casemates une confusion assourdissante. Mais l'élément impur ayant, comme je l'ai dit, peu à peu disparu ou au moins diminué, on parvint à établir un peu l'ordre et à réglementer ce chaos. On rédigea, on vota des ordres du jour ; les heures du lever, du coucher, des repas, celles des conversations et du silence, et, plus tard, celles du chant ou de la lecture en commun, furent invariablement fixées. On nomma des délégués pour veiller au maintien de la discipline fraternelle et à l'exécution des corvées que chacun de nous, si fatigantes, si rebutantes qu'elles fussent, remplissait à son tour. Matin et soir, chacun allait à son tour, au fond d'une cour immense, renouveler la provision d'eau ou jeter les ordures. Délicates ou calleuses, qu'elles fussent endurcies par le travail matériel ou seulement habituées à manier la plume de l'écrivain, le pinceau, le crayon ou le ciseau de l'artiste, toutes les mains s'assujettissaient à cet acte immonde. — L'ordre ainsi établi d'un consentement unanime, n'a pas été troublé une seule fois ; pas une infraction aux règlements, pas une faute commise. Les délégués virent toujours leur autorité religieusement respectée.

XVIII. — Cependant, je le répète, le nombre des malades allait croissant. La nourriture insuffisante ou malsaine, les brusques successions du froid et du chaud, la poussière, le défaut presque absolu de sommeil,

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tous les tourments du corps, en un mot, se joignant à toutes les sollicitudes et à tous les soucis de l'âme, déterminèrent partout des fièvres, des névralgies, des dyssenteries, des rhumatismes, des hernies, des pleurésies, des fluxions de poitrine, des maux d'entrailles et d'autres affections plus douloureuses encore, auxquelles plusieurs ont succombé depuis et dont beaucoup d'autres ne guériront peut-être jamais. C'était à occuper toute une légion de médecins, mais tous les soins manquaient; on refusait jusqu'aux plus simples remèdes. Une seule fois par jour, un médecin, — M. le docteur Desprez à Bicêtre et à Ivry M. le docteur Rej^nass, — faisait une rapide visite, accompagné de deux ou trois élèves. L'intervention des médecins se bornait à la constatation de tant de souffrances, qu'il leur était impossible de soulager. C'est avec reconnaissance que j'écris ici les noms de ces deux hommes de bien, qui se désolaient de leur impuissance. Grâce à leurs instances infatigables, l'autorité militaire convertit deux casemates en infirmeries, pour quelques malades et pour quelques blessés. Mais ce n'était qu'une mesure vraiment dérisoire : on obtenait à grand'peine un dur matelas posé sur des planches raboteuses et mal jointes que supportaient et encadraient des barres de fer. On n'eut des draps de lit qu'à Ivry, et seulement dans les derniers joui's. Au demeurant, il n'y avait aucune différence, pour la disposition des lieux et le régime intérieur, entre les autres casemates et ces prétendues infirmeries.

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XIX. — Dans les premiers temps, la réclusion était complète ; on se pressait aux meurtrières pour respirer un peu d'air pur. Pendant un mois, chacun de nous garda les mêmes vêtements, déjà souillés de vermine, la même chemise, la même chaussure, supplice vraiment affreux, qui a duré pour la plupart, pendant trois mois et demi, jusqu'à leur sortie des pontons. Un jour, enfin, quelques planches, dressées dans un des coins de la cour, nous firent une espèce de préau où nous pûmes aller, dès lors, nous promener, environ vingt minutes, chaque matin, dans la neige ou la boue, sous la pluie, le givre ou le vent. Et il fallait, certes, que cette courte promenade fût d'une nécessité absolue, pour se décider à s'y rendre, malgré les brutalités révoltantes des gardiens; il n'était pas même permis de s'arrêter, en passant, devant les meurtrières des autres casemates, pour échanger avec ses amis un mot d'espérance ou même un regard. Les soldats renchérissaient, comme toujours, sur ces insolences. Geôliers improvisés, ils avaient, du premier moment, toute l'inhumanité de ce métier ignoble. Un de nos amis ayant passé le bras hors du préau, à travers cette clôture élevée à la hâte, reçut à la main un coup de baïonnette qui la lui cloua sur les planches !

XX. — Les relations avec le dehors étaient d'abord supprimées, même avec un pèi-e, une mère, une femme ou un fils. L'autorité militaire daigna pourtant, à la fin, fixer une heure pour les visites des parents. Toute autre communication resta constamment interdite. Il

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fallait se munir d'une autorisation délivrée au palais de iustice par le président de la commission militaire. Je veux écrire ici le nom de cet homme, chargé depuis quatre ans des malédictions de tant de familles ! C'est le général Bertrand, colonel avant Février. L'exécrable instruction de Juin 1848 lui valut récharpe de général de brigade. Aujourd'hui, sans doute il est général de division ou commandeur de la Léo-ion d'honneur, en récompense du zèle furieux apporté par lui à l'instruction de Décembre. Il ramassera ainsi jusqu'au bout, dans le sang et les larmes, des croix, des honneurs et des grades, tant qu'il y aura une tyrannie, en France, qui ait besoin de fusillades, d'emprisonnements et de déportations !

Toute la journée, devant le cabinet de ce Jeffries à épaulettes, stationnaient, suppliant et pleurant, des femmes, des vieillards, des enfant.^, de pauvres familles, qui obtenaient la permission à grand' peine. Et encore cette permission était-elle souvent illusoire : on avait d'abord fixé les visites de 6 heures du matin à 7 heures. Des malheureux, partis de Paris dans la nuit, assiégeaient en foule la porte du fort, attendant anxieusement qu'il leur fût permis d'entrer à leur tour. Rien ne leur servait, ni l'attente, ni l'angoisse. L'heure s'écoulait, et ceux dont le tour n'était pas venu se voyaient impitoyablement repoussés par les sentinelles menaçant de leurs sabres et de leurs fusils. Il y a eu là de na\Tants désespoirs d'enfants et de femmes, des exaspérations qui auraient fini pai- tout

affronter, même les coups de baïonnette et les balles. On en eut peur : le temps des visites fut prolongé ; on le fixa dans l'après-midi. Mais ce fut toujours un vrai leuiTC pour les familles, un tourment de plus pour les prisonniers. Une casemate, convertie en parloir, était divisée en deux compartiments par des planches, qui laissaient au milieu un large espace pour les gardiens. D'un côté, les visiteurs, de l'autre, les détenus. Impossible de se faire la moindre confidence, ni la moindre communication d'affaires ; on se voyait à peine ; souvent même, presque toujours, on ne pouvait échanger aucune parole distincte parmi les sanglots et les cris de ces petits enfants qui tendaient en vain les mains à leurs pères ou de ces mères qui ne pouvaient embrasser leurs fils ! Ce n'est pas tout, il y avait une telle confusion dans les casemates qu'on ne parvenait, dans les premiers temps, à découvrir tout au plus qu'un prisonnier sur dix. J'en connais dont les familles ont en pure perte battu les rues et les chemins, de prisons en prisons, de forts en forts, de Mazas à la Préfecture de police, de Bicêti-e à Ivry, et qui sont partis pour Brest, l'Algérie ou Cayenne, n'emportant avec eux ni un regard d'encouragement, ni une parole de consolation !

XXI. — Cette confusion des casemates était si grande qu'il serait vraiment difficile d'en donner une idée. Les gardiens et les soldats passaient les journées à errer de meurtrière en meurtrière, munis de listes extravagantes, appelant dix fois, vingt fois de suite, des

noms auxquels on ne répondait pas; vous pouviez croire qu'où avait dressé k j^riori l'inventaire de tout ce qu'il y avait à Paris de républicains, et qu'on les faisait ensuite demander à tout hasard dans les forts où la police avait du les parquer. On appelait des gens qui n'avaient pas été arrêtés. J'entendis le nom d'un de mes amis qui avait pu, grâce à son énergie et au prix des plus grands périls, franchir la frontière de Belgique. On appelait des gens mis en liberté à la Préfecture. On appelait des citoyens tués sur les barricades. On en appelait qui étaient morts depuis deux ans!

C'était à désespérer les juges d'instruction qui venaient eux-mêmes, en compagnie des geôliers, chercher leurs jJrévemis dans les casemates, avec ce regard particulier aux hommes de leur profession, un faux et piteux regard d'inquisiteur déçu. Et comme ils paraissaient glorieux, lorsque, à force de recherches, ils avaient fini par en découvrir quelques-uns! De quel air triomphant et gendarme ils s'empressaient de les emmener ! Car il avait paru enfin, le juge d'instruction ! Etre indéfinissable, toujours suspect et odieux, même aux époques à peu près normales, le juge d'instruction, aux époques de réaction et de crise, n'a qu'une ambition : c'est de mettre sa complaisance et ses cyniques services au niveau de l'exécration et du mépris encourus par l'agent de police et le soldat pour leurs coups de casse-tête, de baïonnette ou de fusil.

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La magistrature n'avait plus peur : elle se livrait bassement à Bonaparte, comme autrefois à Louis XVIII, à Charles X, à Louis-Philippe, à la République elle-même en la décriant tout bas et en la trahissant. Elle se livrera toujours au premier venu, quel que soit son droit ou son principe, pourvu qu'il tienne d'une main le sceptre ou plutôt le bâton qui intimide, et de l'autre la bourse de la France qu'on ruine à payer ces avidités toujours lâches et toujours mendiantes. Si l'on avait conservé le moindre doute sur l'immoralité de la magistrature, sur les vices radicaux et criants de l'institution, sur la scandaleuse indignité du personnel, l'attitude et la conduite de nos juges, après Décembre, les auraient, Dieu merci, entièrement dissipés. La vieille monarchie française a eu des présidents et des conseillers de Parlement qui, après tout, se laissaient embastiller et tuer pour leurs rois ; elle avait un homme, comme du Plarlay, qui regardait en face Henri de Guise et lui jetait son mépris au visage. De tous les magistrats amnistiés et maintenus par la République de Février, il n'y en a pas eu un, à Paris, du moins, ni peut-être dans toute la France, qui ne se soit aplati sous la botte éperonnée d'un Saint-Arnaud ou sous la cravache d'un Persigny.

On vous a parlé, dans les premiers jours, de leurs velléités de protestation et de résistance ; on s'est ému d'un arrêt délibéré, rédigé par la Cour de cassation contre Louis Bonaparte. J'en sais bien quelque chose, moi qui ai risqué mon sang pour faire imprimer cet

arrêt et le répandre dans Paris. Voulez-vous que je vous dise ma pensée entière ? C'est que ces velléités, si, en effet, elles se sont produites, n'étaient que tactique et machiavélisme. Cet arrêt, si en effet on l'a rédigé, n'était pas signé encore, on le sait : chacun de ces grands citoyens retardait la formalité dernière, implorant du ciel l'arrivée des municipaux qui les ont chassés de leurs sièges, afin, plus tard, de pouvoir dire au Peuple, s'il eût châtié Bonaparte : " J'étais pour toi ! vois cet arrêt! " ou à Bonaparte lui-même, après son crime heureux : " Je n'étais pas contre vous. Monseigneur ! je n'ai pas signé ! " Ne suffit-il pas, pour en être convaincu, de les voir aujourd'hui reprendre possession de ces sièges d'où les soudards les ont précipités le 2 décembre, dévorer en silence les plus insultants dédains de Bonaparte et repousser tout pourvoi contre ces abominables arrêts des conseils de guerre pai* lesquels se venge l'usurpation triomphante?

Je n'ai pas l'intention de traiter ici cette grande question de la magistrature française, de sa rénovation absolue, institution et personnel, à tous les degrés, sur tous les points de la République : j'y reviendrai plus tard dans une autre publication. Les hontes de Décembre me dispenseraient bien d'ailleurs d'insister. Cette réforme est de celles qui ne comportent plus de discussion ni de moyen terme. Je ne puis pas douter un seul instant, pour l'avenir du Peuple et pour l'honneur de son intelligence, que, dès la première heure de sa prochaine et définitive victoire, il

DE LOUIS B03ÎAPARTE. 87

ne choisisse lui-raêrae ses magistrat^?, — pour luimême et dans lui-même !

XXII. — Au reste, les juges d'instruction et leurs greffiers qu'on envoyait aux forts par vingtaines, pour interroger les détenus, comme on expédie les bourreaux et leurs valets partout où il y a des exécutions à faire, ne gardèrent pas longtemps leurs fières et arrogantes allures. S'il se trouva des esprits faibles qu'ils déconcerièrent par leurs menaces et qui donnèrent le spectacle des premières défaillances, il y eut aussi des citoyens énergiques, et ce fut le plus grand nombre, qui protestèrent hautement, dès le premier mot, flétrissant l'usurpation et leur demandant à euxmêmes de quel droit ils se permettaient de les interroger. Je ne citerai personne ; ceux qui se sont montrés fermes et courageux n'ont rempli, après tout, que leur plus naturel devoir de républicains.

Ces pitoyables questionneurs, ne trouvant pas un mot à répondre, ni en fait ni en droit, se faisaient aussi petits que possible. Ils balbutiaient comme des justifications de leur propre conduite ; ils déclinaient toute discussion , prévoyant qu'elle serait écrasante pour leur nouveau maître et pour eux-mêmes; ils n'osaient ni accepter ni répudier la responsabilité de l'acte servile qu'ils étaient en train d'accomplir. Ils n'avaient, disaient-ils, et on verra que c'était un odieux mensonge, à s'enquérir ni d'opinions ni de principes, mais à poser de simples questions de fait. Le reste ne les regardait pas. C'était l'affaire des commissions

militaires qui prononçaient souverainement. Ils n'étaient, en un mot, que les éclaireurs bien subalternes, bien en sous-ordi'e, de la réaction bonapartiste, les petits limiers de la chasse aux républicains ; c'était ailleurs, dans leur propre palais de justice, qu'agissait la grande meute ; là étaient les grands pourvoyeurs des prisons flottantes et de la déportation.

Je fais en ce moment de vi-ais efforts pour me rappeler le nom de mon juge d'instruction ; c'est en pure perte ! Cet homme m'inspira une pitié si profonde qu'il y a disparu tout entier.

XXIII. — La manière même dont se faisait l'instruction, nous révéla bientôt les intentions de la justice bonapartiste. Il était évident qu'on n'oserait pas, j'ai dit pourquoi précédemment, nous traduire devant des juridictions régulières, pas même devant des conseils de guerre. J'ai la conviction, par mon propre interrogatoire, que Ton avait une parfaite connaissance de la coopération active prise par quelques-uns de nous à la résistance. Mais on ne voulait pas que la procédure portât sur des faits caractérisés par les décrets de Décembre, et qui, aux termes de ces décrets, auraient nécessité un jugement public, des débats contradictoires, une défense ou plutôt une protestation nouvelle, et, partant, la confusion au grand soleil, devant l'opinion révoltée, des juges et des accusateurs. Auguste Mathieu et quelques autres de mes amis, arrêtés le 2, le 3 et le 4 décembre, en pleine insurrection contre le parjure, dans les rues et sur \(t

boulevards, n'ont pu eux-mêmes, malgré la précision obligée des procès-verbaux d'arrestation, obtenir le moyen de continuer, devant la France et l'Europe, • leur lutte courageuse contre l'usurpateur. C'est en vertu de décisions administratives qu'ils sont, les uns en Algérie, les autres en exil. Ce n'est que plus tard, beaucoup plus tard, que Louis Bonaparte a cru pouvoir compter sur les viles complaisances de la Cour de cassation ; alors seulement on a vu quelques arrêts de commissions militaires, dans la proportion d'un à mille, si on les met en regard de l'œuvre informe accomplie par le seul arbitraire administratif. On dut s'habituer à l'idée qu'on était frappé, non pour des faits, mais pour des opinions, pour la moindre notoriété de républicanisme qui s'attachait à vos précédents ou à votre nom. Il y avait cependant un assez grand nombre de pauvres gens qui n'ont jamais pu s'expliquer leur arrestation, bien qu'elle les ait conduits jusqu'à la rade de Brest et en Algérie, où ils sont encore.

L'un passait dans la rue, et, voyant un officier supérieur, il lui demanda s'il était vrai que le général Neumayer n'acceptât point le coup d'État : pour toute réponse, le glorieux colonel se jeta sur lui comme un sergent de ville et le mena au poste voisin.

Un autre avait été happé sur le seuil de sa porte par un officier de gendarmerie qui se souvenait, — ce furent les propres expressions de l'intelligent gen-

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darme, — de l'avoir entendu citer dans le quartier z7<??/r SCS oijinions liberticidcs.

Un autre encore se présente au poste de la Chapelle pour remettre un paquet de tabac à un de ses amis arrêté : on l'arrête lui-même, et depuis on ne l'a pas même interrogé. Il expie ce grand crime en Algérie, dans la catégorie la plus compromise.

Un enfant de quinze ans regardait passer, rue Saint-Denis, dix-neuf prisonniers conduits par un détachement de la ligne : u Allons, cela fera vingt, un compte rond, v s'écrie le sergent en le poussant dans les rangs, et on l'emmène à la Préfecture.

Dans une autre rue, un ouvrier charpentier travaillait sur un échafaudage. C'était le 4 décembre, et certes, en travaillant un pareil jour, celui-là croyait se mettre bien en règle avec la dictature : un officier passe à la tête de quelques soldats et se foule un peu le pied contre l'échelle. Le vaillant guerrier entre en fureur, il ordonne à l'ouvrier et à tous ses aides de descendre, ébranlant ais et poutres, et menaçant de tout renverser. Les pauvres diables obéissent, on les emmène à la Conciergerie.

Un autre avait un perroquet qui chantait quelques notes de la Marseillaise. Il fut arrêté pour avoir donné cette éducation séditieuse. J'ignore si le perroquet a été fusillé.

Dans le faubourg Saint-lNIartin, on se présente pour arrêter un fabricant; malheureusement pour la police, l'homme ainsi poursuivi était mort depuis six

DE liOUIS BONAPARTE. 91

mois. La police ne voulut point se retirer sans dédommagement : elle emmena le frère du mort.

Rue Saint-Martin, elle fut plus absurde encore, et, cette fois, elle ajouta au ridicule une abominable profanation. Elle recherchait une proie quelconque dans les recoins d'une maison. La perquisition s'étant faite en pure perte, les agents allaient se retirer quand ils aperçurent, sous la porte cochère tendue de blanc, le cercueil d'une jeune fille morte la veille et dont le convoi était sur le point de partir. Les ignobles limiers crurent avoir flairé un républicain dans cette bière ; ils la firent ouvrir pour voir s'il n'y était point caché. Ils en furent pour leur honte ; mais, pour la couvrir et ne point sortir les mains vides, ils emmenèrent le concierge de la maison !

XXIV. — Je n'en finirais pas si je voulais raconter toutes les extravagances de la persécution en délire. On arrêtait sans cesse, on arrêtait partout, dans les hôtels garnis, dans les cafés, sur les ti'ottoirs, on arrêtait pour le seul plaisir d'arrêter. On accueillait, on provoquait les plus infâmes délations, et si les dénoncés ne s'étaieut pas trouvés sous la main des sbires, ou aurait, je crois, arrêté les dénonciateurs.

Chaque commissaire de police avait à cœur de fournir un certain contingent de prisonniers. Un d'entre eux avait un jour fixé le sien à deux cents. Ce chiffre atteint, il fit jeter à la porte tous les autres prévenus. u Assez pour aujoujd'bui, leur dit-il, ce sera pour une autre fois î jj

Nous avions parmi nous des familles entières, le père et les fils valides ; au dehors se désolaient et dépérissaient, dans la plus affreuse misère, la mère et les enfants incapables de travailler. Nous avions des ateliers entiers, maîtres, contre-maîtres, ouvriers. L'établissement était détruit, l'industrie supprimée, la ruine certaine, ou, pour mieux dire, déjà consommée. Qu'importaient à Louis Bonaparte et à ses complices, les catastrophes particulières et la ruine absolue de milliers de familles ! Les hommes qui ordonnent des massacres et s'en glorifient, peuvent bien n'y point regarder de si près !

XXV. — Il serait à désirer pourtant qu'on les pût raconter, sans oublier une larme ni une goutte de sang, tous ces crimes auxquels s'attacherait inflexiblement l'exécration du monde civilisé tout entier et celle de l'histoire, même quand ils auraient la sinistre excuse d'une nécessité sociale. Que dira-t-on un jour d'un peuple qui a pu les laisser commettre dans l'intérêt exclusif d'une seule ambition qui voulait prévaloir à tout prix et s'assouvir? C'est, du moins, un enseignement pour les Démocraties qui parviendront à se relever et à se constituer. L'expérience est complète : on sait désormais à quoi tiennent la liberté, la dignité, la fortune d'une nation, quand elle se dessaisit de la force organisée, disciplinée, armée, quand elle en fait un corps distinct, et, par conséquent, ennemi d'elle-même, animé, sous la main des hommes qui dispensent faveurs et grades, d'intérêts et de mo-

biles nécessairement contraires à tous ses mobiles et à tous ses intérêts. Ce que l'on racontait des fureurs de la soldatesque dans Paris nous aurait paru prodigieux d'invraisemblance, si nous n'en avions été presque tous les témoins.

XXVI. — Sur le boulevard des Italiens, le 4, à 8 heures du soir, on voj-ait encore des mares de sang et des débris de cervelles humaines que piétinaient des lanciers ivres, presque hors d'état de tenir leurs armes.

Des blessés gisaient étendus sur les larges dalles des trottoirs. Des lampions, — raillerie atroce ! — étaient placés à côté d'eux, et les soldats écartaient à coups de crosse les passants qu'attirait un sentiment d'humanité.

Après que le massacre fut terminé dans les rues Montorgueil et du Petit-Carreau, quelques blessés et, entre autres, un enfant de quinze ans, s'étaient traînés mourants jusqu'au passage du Saumon. Ils étaient parvenus à se soustraire aux recherches de la troupe; une misérable femme les aperçut ; elle alla chercher les soldats, qui accoururent les égorger. Plusieurs commerçants nous ont raconté cette scène horrible ; ils entendaient parfaitement les cris des victimes et surtout la voix plaintive du pauvre enfant qui ne fut pas épargné. Un seul échappa au massacre : il avait une balle dans la cuisse. Il resta jusqu'au jour étendu sur les dalles du passage.

Dans cette même soirée du 4 et à la même heure, un général, dont je regrette de ne pas savoir le nom,

Q^ IB COTTP D'ÉTAT

mais on le reconnaîtra sans doute, faisait impitoyablement fusiller, devant le péristyle de l'Ambigu-Comique, une dizaine de malheureux ramassés dans les rues. Il soupait avec son état-major, dans un restaurant, au coin de la rue de Lancry. Il interrompit son repas et, des fenêtres du premier étage, il assista, un cigare à la bouche, à cette abominable exécution. Puis, il se remit tranquillement à table!...

Le 4 encore, un habitant du boulevard Montmartre, — M. L S...-M...., — aperçut de sa fenêtre,

sur l'asphalte ensanglantée, un blessé dont les jambes remuaient encore. Il descendit et s'empressa d'implorer pour ce malheureux la commisération de- l'officier qui commandait à l'entrée du passage Jouffroy. « Retire-toi, brigand! répondit l'officier. Veux-tu que je t'envoie le rejoindre ! ??

Le 5, à 3 heures de l'après-midi, — vingt-quatre heures après le dernier engagement, — un citoyen s'approche d'un dragon, sur le boulevard, au coin de la rue Rougemont, et s'écrie : u Vive la République' yi — Pour toute réponse, le dragon lui casse la tête d'un coup de pistolet. - Le même jour, pour le même motif, vingt autres assassinats étaient commis par des cavaliers de toute arme, dans les environs du Palais-National et sur presque tous les points de

Paris. ,

Le G, un prisonnier entre à la Préfecture, dans une de nos cellules, pâle et défaillant. On s'empresse autour de lui; et, comme on se trompait sur la cause de

DE UiVIS BONAPAKTE. 95

son émotion, on cherche à le rassurer. — u Ah ! Messieurs, s'écria-t-il, c'est Lien de moi qu'il s'agit! Comme je passais tout à l'heure, conduit par des agents, sur le quai des Orfèvres, des soldats sont sortis de la Préfecture, emmenant un jeune homme, presque un enfant, qu'ils ont assassiné sous mes yeux. Après le second coup de fusil, il respirait et remuait encore. Les bourreaux lui ont alors envoj'é dans la tête une balle qui la lui a fracassée ! ?? — Le prisonnier qui a vu ce meurtre, c'est un ancien magistrat, le beau-frère du général Lefîô. Et, à ce propos, je me rappelle le passant que les soldats précipitèreut euxmêmes, tout sanglant, dans la Seine, après l'avoir frappé de quatre balles. Il ne put mourir ni par le feu ni par l'eau; on le retira de la rivière. Mais ce fut pour le jeter à la Conciergerie, puis aux casemates. Nous l'avons tous connu : il est aujourd'hui transporté.

Les soldats en étaient venus à tirer aveuglément, pour le moindre motif et, au besoin, sans motif, jusque sur leur pro})re uniforme. A Sainte-Pélagie, un militaire qui subissait une insignifiante punition disciplinaire, fut menacé du cachot pour des paroles fort ])eu graves par lesquelles il avait relevé des brutalités dont quelques prisonniers politiques avaient été l'objet, u Je n'irai point au cachot, s'écria-t-il; je me laisserai plutôt tuer! ?? On le prit au mot; trois de ses camarades réprimèrent sa résistance à coups de fusil ; on le tua dans son cabanon, u Je ne l'ai pas manqué,

moi ! yi disait, avec une joie féroce, l'un des trois aux deux autres, qui, à ce qu'il paraît, ne savaient pas aussi bien tuer que lui. C'était là une cruauté inutile, si jamais il en fut, une cruauté véritablement extravagante ; mais le fait est certain. Je le tiens de deux représentants du Peuple, détenus dans la même prison, à qui les gardiens montrèrent le cadavre, et qui auraient pu tout à loisir, s'ils l'avaient voulu, compter les blessures. Les deux représentants se sentaient pénétrés d'une indignation qui éclata bientôt avec énergie. « Bah ! leur dirent les gardiens, qu'est-ce que cela? Si vous saviez tout!... ?5

XXVII. — Les détails do cent autres scènes de carnage emplissent ma mémoire, et ma plume, en les écrivant, commencerait la plus légitime des vengeances. Mais non, le cœur se révolte et se lasse à rappeler ces débauches de sang. J'aime mieux finir ce tableau par un trait qui ramène l'âme aux plus nobles sentiments de patriotisme et d'honneur national.

Deux frères, officiers l'un et l'autre, l'un dans l'artillerie, l'autre dans l'infanterie, reçurent l'ordre de marcher contre les défenseurs de la Constitution et de la loi. Le premier s'indigna du parjure et brisa son épée ; on le jeta aussitôt à l'Abbaye. Le second, c'était le plus jeune, craignit qu'on ne lui imputât à lâcheté son refus d'exécuter l'odieuse consigne. 11 l'exécuta en la maudissant. C'était le 4, rue Montorgueil, au dernier moment de la résistance. Deux balles vinrent le frapper à la foisj il tomba dans son sang,

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les deux jambes fracassées. Le lendemain, il expirai à l'hôpital militaire. Sa mort fut précédée d'un lon}^ délire ou plutôt d'un accès de désespoir, tout rempli d'une idée fixe, la douleur, le remords d'avoir obéi. On avait, du moins, permis à son frère de recueillir ses suprêmes paroles ; celui-ci était présent quand on apporta au mourant une de ces croix dont Louis Bona- I)arte a fait un signe de complicité infamante. Le malheureux jeune homme la repoussait avec horreur. II s'efforçait convulsivement de l'attacher sur la poitrine de son frère ; il lui disait : u C'est toi seul qui la mérites pour ta noble désobéissance, et c'est la France réhabilitée qui devrait te la décerner ! 'j

XXVIIL — Sans aucun doute, même dans l'armée de Paris, il y a eu un grand nombre de soldats et d'officiers subalternes qui ont subi cette horrible contrainte. C'est ce que nous affirmaient dans les casemates, des fusiliers du 43"^ de ligne, qui, eux du moins, s'en étaient courageusement affranchis. Ils étaient admirables de dévouement et de patriotisme, quand ils nous disaient : u Nous préférons séjourner vingt ans et mourir, s'il le faut, avec vous à Cayenne, plutôt que de rester quelques mois encore avec des assassins! ?5

Mais ces exceptions, si touchantes qu'elles soient, augmenteraient, s'il était possible, loin de l'atténuer, l'horreur inspirée par l'armée de Décembre à tout citoyen qu'indignent la ruine et le déshonneur de la France. 11 en est de l'armée comme de la magistra-

ture (F). La France, quand elle aura repris possession d'elle-même, en finira du premier coup avec cette anomalie d'un pays qui se surcharge d'impôts et s'épuise pour entretenir un instrument obligé de terreur et de compression.

XXIX. — Il y avait un mois environ que nous étions à Bicêti*e. La commission Bertrand prit enfin une décision. Elle prononça un petit nombre de mises en liberté arrachées par des sollicitations puissantes ou par l'obsession des familles. Quelques-unes, il faut le dire, furent achetées par des concessions déshonorantes; ce sont des avocats presque célèbres, des oi'ateurs de clubs, des mendiants de popularité, des hommes que les élections de mai 1852 auraient glorifiés, sans le coup d'Etat, et portés à la représentation nationale, qui ont donné le scandaleux exemple d'une adhésion signée en échange d'une grâce octroyée par le grand criminel de Décembre. Ils ne sentaient pas toute leur honte dans les premières joies d'une liberté si chèrement payée. En est-il de même aujourd'hui, quand leur pensée se reporte à tant de malheureux obscui"s, livrés aux tortures d'Afrique, non certes pour leur ambition, mais pour leur dévouement si désintéressé à la République ?

Tous les autres détenus furent peu à peu dirigés sur Ivry, où se formaient lentement les cadres de la transportation. Il en partait chaque jour trente ou quarante à la fois, qu'on plaçait sur deux rangs en vue des casemates. Les gendarmes et les soldats de l'es-

corte chargeaient devant eux leurs armes avec une affectation qui, à la fin, n'excita plus que notre pitié. Au dehors, les sympathies étaient moins timides et plus nombreuses ; on se découvrait sur notre passage. Quelques paysans pleuraient ; malgré les menaces des officiers, ils s'arrêtaient à nous regarder jusqu'à ce que la colonne eût disparu au détour du chemin.

XXX. — Je fis moi-même ce triste trajet le !«■■ janvier 1852. Nous avions la transportation en perspective : c'étaient les étrennes bonapartistes. Je ne parlerai pas de ces nouvelles casemates; je n'ai rien dit, pour le régime intérieur, des casemates de Bicêtre, qui ne s'applique de point en point à celles d'Ivry. On nous permit cependant une plus longue promenade dans le préau, et l'on nous accorda quelques tables pour écrire nos lettres. Nous fûmes répartis en trois catégories, plus ou moins compromises, à ce que disaient les geôliers, du gardien au général en chef ou au ministre ; mais toutes les trois ont passé sous le même niveau de persécution ; elles sont parties à la fois pour les pontons et, en définitive, elles ont indistinctement fourni leur contingent à^'internement, à la transportation et à l'exil. La surveillance était plus active encore et surtout plus bruyante qu'à Bicêtre ; il n'y avait pas d'heure où l'on ne fût réveillé en sursaut par les assourdissants Garde à vous! des innombrables sentinelles répandues dans les cours et sur la plate-forme des casemates.

On en vint pourtant à se méfier de la troupe elle-

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même. Des scènes poignantes avaient consterné jusqu'à la caserne. Un jeune soldat, en faction au préau, reconnut son père dans un groupe de détenus en haillons et hâves d'épuisement. Il tomba sous les armes ; on l'emporta dans les convulsions du désespoir.

Le 30<= de ligne, soupçonné de compatir à de si navrantes douleurs, fut relevé par le 39«. Ce régiment crut devoir faire du zèk. La première nuit, les sentinelles tirèrent des remparts sur les passants. Un de ceux-ci fut blessé, on le recueillit dans les casemates. Ce malheureux subit une amputation, mais il expira le lendemain au milieu d'atroces souffrances.

XXXI. — Nous séjournâmes environ ti-ois semaines à Ivry. Cette attente inespérée avait ranimé bien des illusions. Un soir, à neuf heures, des gardiens effarés vinrent brutalement réclamer les chemises fournies aux plus nécessiteux par l'administration des prisons, et nous rendirent en échange, toutes mouillées encore, celles qu'on avait donné à blanchir. Ce fut le seul avertissement du départ. On se précipita aux meurtrières ; cours et préaux, aussi loin que le regard put s'ét<indre, étaient hérissés de baïonnettes; des chevaux piaffaient à l'exti-émité ; en face, à l'entrée du fort, on distinguait le bruit des canons roulant sur l'affût. Bientôt les gardiens crièrent par chaque lucarne : u Debout! préparez- vous, il faut partir ! v On se prépara, presque sans mot dire, mais on attendit encore longtemps le dernier signal. Enfin, les portes s'ouvrirent et tous les détenus furent réunis, entassés sur un

DB LOriS BONAPARTE. 101

point : cinq cents personnes, sans compter gai«liens et soldats, sans compter un espace à l'entrée pour l'appel, cinq cents personnes embarrassées de paquets et de valises, dans une de ces casemates où l'on ne met jamais plus de soixante soldats !

Là, il fallut encore attendre deux heures mortelles, ni plus ni moins ! La plus grande confusion régnait dans le fort. Des torches de résine, portées par des sergents de ville, allaient et venaient, éclairant de lueurs sinistres ces masses profondes de sabres et de fusils. L'appel nominal commença, le plus arrogant auquel j'aie assisté pour mon compte. Les prisonniers passèrent deux par deux dans la cour; ils tombaient sur un groupe d'agents de police, qui aussitôt les attachaient deux par deux avec des cordes rugueuses et pénétrantes, dont la plupart ne purent dégager que le lendemain, à midi, leurs poignets meurtris et tout en sang.

On se remit en marche par des chemins boueux, tout coupés de fondrières. Trois voitures cellulaires suivaient, emportant les malades, réduits presque à l'impossibilité de se mouvoir. Nous étions entourés de deux régiments d'infanterie et d'un bataillon de chasseurs de Vincennes; trois escadrons de lanciers, de gardes républicains et de gendarmes à cheval appuyaient les flancs de la colonne ; derrière, marchait l'artillerie, prête à nous écraser si la troupe de ligne, s'écartant à la moindre alerte, nous avait démasqués ; en tout quatre mille hommes environ pour escorter

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cinq Cents malheureux, affaiblis déjà pai- le carccrc

duro et qu'on avait étroitement garrottés!

XXXII. — Aucun, ni de vive voix, ni par écrit, n'avait pu faire ses adieux à sa famille ou à ses amis; aucun n'avait pu prendre de dispositions pour ses affaires ni pour son avenir. On savait que l'autorité militaire en était parfaitement instruite; aussi ne pouvait-on croire à un lointain voyage; on se rattachait encore à l'espérance de ne pas quitter Paris.

On se croyait destiné, selon les mouvements et les ondulations du convoi, sur les divers points de la route qu'il parcourait, tantôt à Sainte- Pélagie, tantôt aux salles communes de la rue du Cherche-Midi ou de la Conciergerie, pour les conseils de guerre, tantôt à Mazas, pour l'emprisonnement solitaire et indéfini. Et cependant on marchait toujours, laissant l'un après l'autre, à droite et à gauche, les chemins qui mènent à ces prisons. La colonne arriva sur la place* de la Bastille ; elle s'engagea dans les boulevards intérieurs. Il était une heure et demie de la nuit; pas un homme attardé sur notre route, pas une fenêtre éclairée. Nous n'entendîmes d'autre bruit que les violons d'une noce bourgeoise, au restaurant de l'ancien Cadran-Bleu, sur le boulevard du Temple, et plus loin, au coin de la rue Laffitte, les éclats de rire d'une orgie aristocratique à la Maison-Dorée. Danseuis et danseuses, viveurs et courtisanes se montrèrent un instant aux fenêtres; mais ils ne voulaient point perdre leur temps à voir défiler tant d'infortunes ; ils

recommencèrent bientôt leur quadrille ou leur débauche. Au boulevard des Capucines, la tête du convoi tourna brusquement à droite : notre sort était fixé; on nous menait au chemin de fer du Havre. A trois heures et demie, nous étions entassés dans les wagons^ pêle-mêle avec des agents de police et des ..gendarmes; nous partions pour Brest.

Le lendemain, Paris tout entier se fit raconter les détails de cette expédition lugubre, et, l'émotion fut, ^ dit-on, pendant quelques jours assez vive. Plus tard' ^ quand <es monstrueux enlèvements recommencèrent' on n'osa plus traverser Paris. On contraignit les détenus, malgré leur épuisement, à franchir l'immense espace qui s'étend d'Ivry à la rue d'Amsterdam, en longeant la ville par les boulevards extérieurs, depuis la barrière de Fontainebleau jusqu^i la barrière de Clichy.

XXXIII. — Une dépêche télégraphique nous avait précédés au Havre; elle nous enlevait le dernier avocat. Le colonel Neigre, commandant l'état de siéo-e dans cette ville, avait disposé ses troupes en batailFe. Les rues et les quais étaient interdits ; on avait consigné les équipages de tous les navires stationnant dans les bassins. Le colonel lui-même et son petit etat-major se prodiguaient partout avec un zèle de gendaime, écartant les rares curieux par des paroles grossières et de farouches regards. Un prisonnier devenu plus tard paralytique, se laissa tomber presque évanoui, hors d'état de faire un pas de plus •

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