XII. — Pendant deux heures, le canon tonna sur
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le boulevard des Italiens, sur le boulevard Montmartre, sur le boulevard Poissonnière, et, avec le canon, une fusillade incessante. Deux coupe-jarrets à grosses épaulettes,Ilewbell et Canrobert, faisaient tirer aux balcons, aux fenêtres, dans l'intérieur des cercles publics et des maisons particulières, pendant que la mitraille enfonçait les portes, pour ouviûr un large passage aux assassins, qui n'eurent de pitié ni de respect pour rien, pas même pour la faiblesse du sexe et de l'âge. On n'a pas compté les victimes, le nombre en était trop considérable et puis on fut si pressé d'enlever leurs corps ! C'étaient, aux trois quarts, pour le moins, des passants surpris par cette tourmente de fer et de feu, des curieux attirés à leurs fenêtres par les premières détonations, des marchands, dont le sang ou la cervelle, au moment oii ils essayaient de fermer leur porte, était répandu sur le seuil, de pauvres gens enfin, évidemment inoffensifs qu'il fallait chercher, pour les tuer, dans les recoins de leurs maisons. Longtemps après que le feu eut cessé, la circulation demeura interdite sur le boulevard : ce n'était pas trop, en effet, de quelques heures pour faire disparaître de vraies mares de sang et des cadavres amoncelés !
Un jeune homme qui, à quatre heures et demie seulement, put sortir de la maison contiguë au théâtre des Variétés, fut pbligé, pour reprendre le chemin de son quartier, de tremper ses pieds dans le sang et de marcher sur les corps inanimés qui jonchaient l'asphalte du boulevard. Il n'y a pas eu bataille de la rue Laffitte
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au boulevard Poissonnière, au grand magasin des tapis d'Aubusson, si tristement célèbre par les égorgements qu'on y a commis. Il n'y a eu bataille que dans les rues éti-oites qui séparent la rue Saint-Denis et les hauteurs du Petit-Carreau de la rue de Rambuteau et de la Pointe-Saint-Eustache. Sur les boulevards, il n'y a eu que massacre, et massacre sans motif, sans la moindre provocation. J'en appelle, si on le conteste, aux cadavres des femmes, des vieillards et des enfants qui, à quatre heures et demie encore, gisaient sur la voie publique et sur les marches des Variétés !
XIII. — J'ai déjà dit que, vers neuf heures du soir, le dernier coup de fusil fut tiré rue Montorgueil; l'œuvre sanglante du soldat était consommée ; la police allait commencer ou plutôt poursuivre la sienne dans des proportions jusqu'alors inouïes. Après les massacres, les arrestations en masse. Le 3 et le 4, Louis Bonaparte avait fait de Paris un effroyable coupe-gorge : le 5 et les jours suivants, il en fit une immense souricière.
Depuis le 2, les agents de police s'étaient quatre fois présentés pour m'arrêter moi-même, rue Sainte- Anne, et aux bureaux de la Révolution. Ils avaient perdu leur temps. Par tout ce que je viens de raconter, on doit voir pourquoi. J'employai la nuit du 4 et la journée du .5 à m'enquérir de ce qu'était devenu mon frère Edouard, qui ne se retrouvait nulle part et dont la disparition m'inspirait les plus cruelles inquiétudes. Le 5, à huit heures du soir, je me rendis au divan Lepelle-
tier, vis-à-vis l'Opéra, où j'espérais avoir quelques renseignements. J'y trouvai plusieurs journalistes que désolait l'issue des événements, et qui, pas plus que moi, ne cachaient leur consternation. Aucun d'eux n'avait vu mon frère. J'allais sortir, quand un homme, remplissant, je n'en puis plus douter aujourd'hui, une odieuse mission de police, vint me prier d'attendre encore. Un de mes amis, disait-il, me donnait rendezvous rue des Martyrs, et c'était lui qui se chargeait de m'y conduire. Il sortit lui-même aussitôt, sous je ne sais plus quel prétexte, et revint quelques minutes après. Il était à peine de retour qu'un commissaire de police accompagné de six agents et d'environ soixante chasseurs de Vincennes, fit cerner la maison, entra bruyamment dans la salle où nous nous trouvions, et nous somma tous de décliner nos noms et nos qualités.
XIV. — Parmi les agents, il y en avait un qui n'était pas un comparse, mais bien un premier sujet dans toutes ces scènes d'impudence et d'abjection. Celui-là interrogeait les personnes présentes, les regardait effrontément au visage pour les reconnaître, et décidait, selon son caprice, de leur arrestation. C'était.... mais non, je ne veux pas souiller ma plume ; je n'écrirai pas le nom infâme de cet ancien chansonnier démocrate, Iscariote de Février, qui, pendant dix ans, admis à l'intimité des principaux républicains, s'asseyant à leurs tables, s'iustallant et séjournant dans leurs foyers, puisant dans leurs bourses, livrait
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Nous fûmes coudults à la mairie du 5™« airoDdissement, faubourg Saint-Martiii, par les chasseurs de Vincennes. Ou nous fit traverser les troupes qui bivaquaient sur les boulevards. Des soldats, arrivés au plus abrutissant degré de l'ivresse, entouraient de grands feux, buvant toujours et chantant d'obscènes refirains.'Un grand nombre criait sur notre passage : " Piqitez-Usi Lardez-les! -' Quelques-uns même s'approchèrent de nous, menaçant de rompre les rangs des chasseurs et de nous égorger. Nous arrivâmes enfin au faubourg Saint-Martin ; on nous jeta dans cette première geôle, en attendant celles que nous devions traverser encore, mes amis et moi, et dont nous étions destinés à épuiser toutes les douleurs, de la Préfecture de police à la rade de Brest. Mais tant et de si rudes persécutions, nous avons le droit de le dire après les avoir endurées, n'étaient pas plus capables d'ébranler notre force de cœur et d'esprit, que notre foi profonde et ardente dans l'avenir !
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