‹ Le coup d'Etat de Louis BonaparteChapitre 6 sur 15 · LE CAXADA. — LE DUGUESCLIN · texte numérisé non relu

LE CAXADA. — LE DUGUESCLIN

I. — Nous arrivions au Havre à une heure. A une et demie, nous étionç sur le Canada, qui devait nous ti-ansporter à Brest, où le Duguesclin appareillait déjà pour nous emmener aussitôt, sans perdre un jour, à Cayenne. Ainsi l'avait -décidé Louis Bonaparte, et c'est M. de Morny seul qui a revêtu de son contreseing la sauvage» mesure. Cette grande cruauté sommaire s'accomplissait en famille. Le temps marche, et il faut, pour un prochain avenir, que la responsabilité de chacun soit nettement précisée.

Une planche étroite^ pliant sous le* pas des proscrits, rattachait au quai une vieille frégate presque défoncée, vermoulue, cariée de la cale auxplus hautes vergues. Dix jours après, elle était hors de service; on la dépeçait dans le port de Brest, et c'eçt tout au plus si l'on a pu en faire du bois de chauffage. Les marins étaient sur le pont, armés de leurs haches d'abordage ; partout, des gendarmes, le pistolet à la ceinture, l'allure menaçante, le regard irrité : on venait de les prévenir qu'ils avaient aussi à prendre la

mer pour Ca^'enne, et ils se seraient volontiers vengés sur nous d'un avis aussi déplaisant qu'imprévu. Sur la dunette, M. le ca])itaiue de vaisseau Adolphe' Bouët, hâtait lui-même les préparatifs de rembarquement; il allait et venait, maugréant contre ses matelots trop lents à la manœuvre, contre les proscrits trop lents à s'entasser. La frégate était sollicitéi; par une forte marée descendante : pour rien au monde on n'aurait voulu retarder le départ. Nous fûmes surpris de rencontrer un zèle si bruyant chez un de ce^. officiers de marine qu'on nous disait si supérieurs, pour la convenance des manières et pour- l'intelligence, aux officiers de l'ai'raée de terre. Figurez-vous le cocher de la funèbre voiture qui mène les condamnés au supplice, se dépitant conti'e les retards de la dernière toilette et ti'ouvant qu'on le fait trop attendre : vous aurez une idée de l'impatience du capitaine de vaisseau, commandant la frégate le Canada.

Arrivés sur le pont, nous prenions des directions diverses, selon les petites geôles provisoires auxquelles nous étions destinés, dans le faux-pont, dans les batteries, dans les moindres réduits, à côté de la machine à vapeur. Jeté moi-même dans le faux-pont, j'entrai dans un des deux compartiments ou plutôt des deux cages qu'on y avait pratiquées à l'aide de planches sales et noires, formant une espèce de claire-voie. C'était un espace de quarante jiieds de longueur sur une largeur de douze; et encore était-il rétréci d'un bon quart par des amas de poutres, de vergues, de

vieilles cordes et de ferraille. En face, cinq échappées d'un jour douteux et changeant perçaient comme des flèches la muraille de bois; c'étaient des hullots, d'une ouverture d'environ dix centimètres, qu'on voulait bien laisser ouverts, pour ne pas nous asphyxier tout à fait. Nous étouffions déjà, et cependant le flot noir des prisonniers descendait toujours l'escalier branlant. On entrait sans cesse, on se massait dans tous les recoins. Tourmentée déjà par la mer, la vieille frégate, dès qu'on eut levé l'ancre, se courba violemment de l'avant à l'arrière, comme pour se conformer aux intentions de la manœuvre, et se pencha sur son flanc, nous jetant les uns sur les autres. Je me rappelai ces vanneurs qui, pour faire entrer le plus de blé possible dans leurs sacs, les soulèvent de terre avec effort et les laissent brusquement retomber. Quand l'irruption fut complète, nous étions cent quatre dans un espace où trente à peine auraient pu s'asseoir sans trop de gêne !

L'avant-veille encore, aux casemates d'Ivry, je lisais avec horreur, dans les Mémoires de Philippe de Comines, la description de la cage de fer où il fut renfermé par son gracieux souverain Louis XI et par la non moins gracieuse régente, Anne de Beaujeu, tutrice de Charles VIII. Louis Bonaparte distançait Louis XI. Je pensai à Philippe de Comines, mais je ne le plaignis plus. J'enviais sa cage de fer.

II. — Nous fûmes longtemps à nous reconnaître et plus longtemps encore à échanger, — non pas une

poignée de main, c'était impossible, — mais un regard avec les amis que nous n'avions point vus aux casemates. Au fond, dans la cohue, j'aperçus deux de mes anciens collègues à la Constituante, hier encore membres de la Législative, Alexandre Martin, ancien maire d'Orléans, et Michot-Boutet; un ancien préfet, Pereira, et Auguste Tavernier, rédacteur en chef de la Coiistitutioîi, du Loiret. Ils étaient entourés d'environ soixante et dix citoyens du Loiret, d'Eure-et- Loir et de Seine-et-Oise, brutalement enlevés comme nous, la nuit précédente : c'était la première razzia qu'on opérait dans les prisons d'Orléans, de Montargis, de Chartres et de Corbeil. Outre les deux représentants, l'ancien préfet et le journaliste, dont je viens de parler, il y avait là un membre de conseil général, le maire d'Essonne et trois autres maires, trois médecins, deux notaires, des instituteurs, des industriels, des commerçants, des cultivateurs, tous propriétaires, tous pères de fiamille. Tels étaient les Jacques de province, contre lesquels Louis Bonaparte prétend avoir sauvé la Société française ! Voilà les hommes contraints, sous le sabre et le pistolet des gendarmes, sous la gueule des canons, de subir les outrages que leur prodiguaient, par la bouche d'impudents pamphlétaires, les scélérats qui ont versé le sang comme l'eau dans Paris et couvert la France de deuil ! Je ne fais là que pour trois départements à peine ou plutôt pour quelques communes, le rencensement de la persécution. Il se fera pour la France entière, car il faut

enlever jusqu'à l'ombre de l'excuse ou du prétextv la cruauté de nos tortionnaires et au cynisme de leux=*

calomnies! ^ , ,

En face, dans l'autre cage, - tout à cote, près de la macliine, - en haut, dans les batteries de l'avant, c'était le même encombrement, le même etouttement, le même supplice. L'ancre était levée, la vapeur sifflait et sanglotait, nous partions enfin. La contusion redoubla et le malaise devint si extrême que je renoncerais, par dégoût, à le décrire, si je n'avais promis de tout dire et d'aller jusqu'au bout, bur vin-t prisonniers, quinze peut-être naviguaient pour la première fois; le mal de mer nous saisit presque tous, à la sortie delà rade : on n'entendit plus que cris de douleur et vomissements. Il n'y avait au milieu, en pleine foule, qu'un baquet pour ce besoin et pour tous les autres; mais on n'avait pas la force de s y traîner; on vomissait partout, et la cage elle-même, souillée tout entière, ne fut bientôt plus qu'un énorme

baquet.

C'est au milieu de ces convulsions, de ces ordures, que l'on nous fit une première distribution de biscuit avarié, taché de vin et entamé par les vers. Trois heures après, on nous apportait l'aliment principal de la traversée, des poignées de gourgancs, une espèce de levés noirâtres, et, quoique pourries, dures comme des balles, qu'on avait en vain essayé de faire cuire a grand renfort de potasse, et nageant dans une eau bouillante, à peine assaisonnée d'un peu de sel.

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Comme à Bicêtre, on nous signifiait d'avoir à manger par groupes de dix hommes, autour de baquets aussi rebutants que l'autre, celui qu'on avait placé au milieu ; mais, cette fois, il fallait manger sans cuillers, comme on pouvait, à l'aide de ses mains, ou, comme les porcs, dans l'auge. Plus que le mal de mer lui-même, la torture des sens, de l'odorat surtout, provoquait jusqu'à la défaillance..... Je m'arrête : il est des choses que, par respect pour soi-même, on ne peut pas raconter !

Je croyais m'être aguerri tout à fait dans les casemates. Pure illusion! le dégoût, cette fois, était bien véritablement insurmontable. Pendant ti'ois semaiues, je me vis réduit à casser entre mes dents quelques morceaux de biscuit.

III. — La nuit arriva, plus tourmentée que le jour, nuit horrible, que sept autres devaient suivre sans nous apporter un moment de sommeil. L'espace manquait, je ne dis pas pour se coucher, mais pour s'asseoir. On s'assit pourtant, vaincu par la fatigue; on essaya de se coucher sur la planche dure et souillée. Il suffit d'un mot pour exprimer ce long martyre : nous étions empilés ! Empilés comme les bestiaux dans la charrette qui les mène à l'abattoir, comme les cadavres dans l'ossuaire ! A chaque instant, nous nous sentions foulés et meurtris par les moindres mouvements de nos compagnons d'infortune et par le continuel va-et-vient des malades. Oh ! comme les casemates, maudites encore la veille, nous apparurent

alors commodes et spacieuses! Quel séjour de bienêtre et de repos! Que nous regrettions cette paille malsaine, où Ibisounait la vermine, mais ou, du moins, ou dormait une lieure sur vingt -quatre. Comme nous aurions béni le coup de veut, le raz de marée (pii nous aurait poussés, avec la rapidité de l'éclair, jusques aux baraques de Cayenne ! Nous aurions tout accepté, même la Sibérie, même les mines, quelques toises de sol, - fût-il de glace, fùt-il de feu, -pourvu que, du moins, nous eussions l'inappréciable bonheur d'y étendre nos membres endoloris ! C'est la le principal caractère de la barbarie napoléonienne : elle ne tue pas seulement, elle dégrade. Et c'est surtout parce qu'elle dégrade,-non parce qu'elle tue,-qu elle a laissé un ressentiment inflexible dans le cœur des hommes qui ont subi la persécution, comme uans le cœur de ceux qui en ont pris leur part par la compassion et la sympathie !

Incapable de résister plus longtemps à un si intolérable malaise, je grimpai, comme beaucoup d'autres, et me couchai sur les poutres et les cordages ranges le long des huMots. — ^r^is chevalets de patient du moyen â^e. On pouvait presque s'y assoupir, mais nous nous réveillâmes bientôt, précipités à terre et les habits entièrement trempés. La mer, dc^à tempétueuse, battait les flancs de la frégate bien au-dessus de nos têtes, et chaque hublot vomissait sa vague.— Il fallut fermer les huMots, au risque de mourir par l'étouiiement. Je me traînai péniblement jusqu'aux planches

en claire-voie qui nous séparaient de nos gardiens. En face, dans l'autre compartiment, j'aperçus mon frère qui essayait aussi, comme moi, d'aspirer un peu d'air gâté par tant d'exhalaisons fétides et surtout par l'aspect des gendarmes !

IV. — Aux premières lueurs du jour, un brigadier de gendarmerie descendit et nous lut un arrêté de Ducos, cet échappé de la galère libérale Odilon-Barrot, commis de Louis Bonaparte à la marine, qui réglait les vivres de la traversée : le biscuit ou le pain des forçats, et puis, chaque jour la gourgam, si ce n'est qu'une seule fois par semaine, on nous accordait un peu de viande ou de morue rance et dure comme un parchemin de la Bibliothèque des Chartes. Tel était l'ordinaire des jJ^^i^onniers de guerre, comme disait l'arrêté. A Brest, pourtant, on nous rendit officiellement notre vrai titre : nous ne fûmes plus que des dé- 2)ortés. Le compatissant ministre nous octroyait encore un demi-quart de vin, mais seulement en mer. Or, comme nous n'avons été qu'un jour en mer, de Cherbourg à Brest, et que tout le reste du temps s'est écoulé dans les rades, il en est résulté que, pendant trois mois, nous n'avons bu que l'eau corrompue du charnier. On verra plus loin ce qu'on entendait par ce mot ignoble qui arrive pour la première fois sous ma plume.

Que nous faisaient, au demeurant, tous ces détails de cuisine et de ministère ? Avec l'arrêté, le brigadier nous avait apporté une nouvelle dont nous fûmes con-

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sternes. Nous nous croyions arrivés en rade de Brest ; dans la nuit déjà, nous en étions à quinze lieues tout au plus. Mais la mer elle-même avait barré le passage ; repoussés par les vents à- plus de cinquante lieues en arrière, nous étions rentrés dans la rade de Cherbourg, et Pon n'entrevoyait pas même le jour où nous pourrions enfin sortir de cet enfer flottant !

V. — Les six geôles pratiquées dans la frégate furent ouvertes les unes après les autres, et nous montâmes à tour de rôle sur le pont. Le vent soufflait avec violence; nos vêtements en lambeaux ne nous protégeaient plus contre un froid glacial. La frégate était enfermée dans un montueux horizon de lames qui submergeaient l'avant et s'effondraient en torrents sur nos têtes. Nous étions tous épuisés de fatigue et de maladie. Le chirurgien du vaisseau parut un instant parmi nous, le sourire sur les lèvres, le regard presque insultant : à ceux qui songèrent à se plaindre, il ne répondit que par des plaisanteries indécentes et d'ironiquéb encouragements. Il savait déjà pourtant que nous n'étions point des forçats ; on assure même qu'en apprenant la vraie qualité de sa cargaison, le capitaine Bouët s'indigna de la méprise où les instructions ministérielles l'avaient fait tomber. Indignation fort discrète, j'en réponds, car, dès ce moment, nous n'avons plus aperçu cet homme ni aucun de ses officiers. — L'officier de marine s'effaça complètement devant le gendarme. Etait-ce humiliation du rôle qu'on lui faisait remplir ou seulement indifférence? L'une et

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Tauti'e peut-être, mais la dernière, à coup sûr. A la façon si dégagée, si sereine dont nous l'avons vu plus tard accepter l'humiliation, l'officier de marine a dû se blaser bien vite, et je doute qu'il soit encore capable de la ressentir.

Il n'en fut pas de même des matelots, ces nobles enfants du Peuple, que les gouvernements n'ont pas eu intérêt à dépraver. Dieu merci, pour s'en faire un instrument d'oppression, et dont la rude bonté native est entretenue par les plus durs labeurs et de constants périls. Les matelots nous témoignèrent, dès la première heure, malgré les plus sévères consignes, sous la jalouse et brutale surveillance des gendarmes, une sympathie généreuse qui ne s'est jamais démentie. Ce cœur indépendant et fier, indigné de l'oppression et ouvert à tous les sentiments généreux, que nous avons rencontré chez les marins du Canada et du Duguesclin, il bat, j'en suis sûr, dans la poitrine de tous les marins de France : <iu'ils reçoivent ici l'expressioii de notre profonde et reconnaissante sympathie, àwious, les républicains, dont ils ont si souvent consolé les douleurs !

VI. — Le vent nous retint huit jours à Cherbourg, huit jours d'estrapade, auxquels on ne trouvera i>as même un terme de comparaison, si l'on ne cherche point les détails du supplice de \b. presse dans les archives de l'ancien Châtelet. Nous avions reçu des couvertures; la plupart des captifs en nouèrent les extrémités avec des cordes marines, que les matelots leur

prêtaient en cachette, et s'en firent une sorte de hamacs. Mais la vieille couverture fléchissait et se déchirait sous le poids du corps, ou bien encore la laine glissait dans les nœuds, et nous tombions à l'improviste, nous fendant la tête ou meurtrissant encore davantage les malheureux qui se trouvaient au-dessous. On se relevait pourtant, et l'on redressait son hamac, au risque de retomber encore et de s'estropier. Mieux valait ce péril, mieux eût valu péril de mort que cette longue torture de l'entassement!

Eh bien ! je le déclare, et je ne crains pas que les limiers de haute et basse police, toujours à l'affût des lâchetés et des défaillances, osent eux-mêmes affirmer le contraire : parmi tant d'hommes, habitués presque tous au bien-être, parmi ces pauvres gens de la campagne, dont la vie jusque-là si paisible était si brusquement livrée à tous les tourments de l'âme, à toutes les avanies que le corps peut subir, à une vraie tempête de huit jours, pas un, sur le Canada^ ne s'est montré faible, pas un n'a fléchi ! On n'avait pas encore eu le temps, pour ébranler et briser la fermeté des vieillards ou des pères de famille, d'exploiter la douleur des femmes et des enfants. Au Canada, la tenue des républicains a été parfaite. Il s'y était formé comme une atmosphère de résignation et de courage, où les cœurs, du moins, respiraient à l'aise et se dilataient. Chaque soir, pour se raffermir dans l'épreuve, on se racontait les persécutions constamment déchaînées, sous les vieux régimes, conti*e les hommes de foi

et de dévouement, les cabanons de Paris, les cellules de Doullens, les longs ennuis des loges à double grille du Mont-St.-Michel, si énergiqueraent racontés par mon ami Martin-Bernard ; les plus convaincus montraient l'avenir, et ils parvenaient à ranimer toutes les espérances. Chaque soir, malgré une interdiction absolue et malgré les injures des gardiens, on chantait les hymnes de la République et du Socialisme. Quand nous chantions à bâbord, les proscrits renfermés en face de nous faisaient silence, et, quand nos voix se taisaient, l'hymne recommençait à tribord. Les matelots bravaient la consigne, et, se mêlant aux gendarmes courroucés, nous écoutaient avec une visible émotion. Lachambeaudie disait ces fables où respire une charité si douce et à la fois si ardente. D'autres poètes racontaient les misères des peuples européens et flétrissaient le cj'nisme de leurs oppresseurs. Un d'eux, un jeune homme qui sera célèbre un jour, s'il n'est pas emporté par la réaction bonapartiste, E.... V..., nous récitait une satire brûlante que lui avaient iflspirée les massacres de Naples et de Sicile. Il dénonçait à l'indignation de l'humanité le grand parjure royal du 15 mai 1848. Chacun de ses vers était une accablante allusion contre les massacres de Paris et des provinces, contre le parjure présidentiel, plus grand encore, du 2 décembre 1851. Le fils de la reine Hortense prenait place au même pilori que le fils de la reine Caroline. Louis Bonaparte était écrasé sous Bomba. La colère des gardiens monta à son paroxysme; le plus

instruit des gendarmes s'écria : u C'est en vain que vous mettez là des noms de l'histoire ancienne ; nous comprenons tout. Silence, ou je fais feu ! v On rit de la bévue, mais il fallut bien se taire. Il n'y a pas d'opinion historique ou littéraire qui ne soit fort respectable, quand on peut l'appuyer d'un coup de pistolet. VII. — Enfin, après huit jours d'une mortelle attente, le vent tomba un peu et la frégate, aux acclamations des proscrits, put reprendre la route de Brest. Nous subissions la dernière épreuve du Canada, mais celle-là faillit nous dispenser de toutes celles qui nous attendaient encore sur d'autres pontons. On n'a pas besoin, quand on a sous la main tant de crimes avérés, incontestables, de s'abandonner à de simples conjectures; mais, en vérité, si l'on songe à l'horrible état de la mer et au délabrement absolu du vaisseau, il est difficile de ne pas prêter à des ennemis si peu scrupuleux les plus sinistres desseins. C'était au mois de janvier, en pleine saison des rafales et des tempêtes, dans la nuit du 15 au 16, une des plus sinistres qui aient passé sur l'Océan. Vents et vagues achevaient de broyer la frégate et lui enlevaient sur le pont jusques aux tambours des cabines et des poulaines. Lancée tout au haut d'une Alpe bouillonnante, elle en redescendait aussitôt le versant, décrivant des bordées furieuses. Un coup de vent la fit dériver à trente-huit lieues de sa route et la jeta entre l'Irlande et Jersey. Si nous avions eu parmi nous un seul homme de mer, capable de diriger un navire, le Canada nous eût ap-

partenu entre ces deux terres de liberté. Nous n'aurions eu affaire, je le crois, qu'au mauvais vouloir des gendarmes, mais les gendarmes étaient absorbés dans un immonde abattement. Ils ne nous auraient pas longtemps résisté.

Les hamacs s'entre-clioquaient et se détachaient violemment des poutres, mais l'on ne songeait point à se relever, et ceux que l'on foulait dans sa chute ne se plaignaient même plus. Baquets et vêtements roulaient partout dans une eau letide vomie par les hu- Mots comme par autant d'écluses. Un dernier effort de la mer ébranla tout le navire; le vent déchirait les voiles sur les vergues et les jetait dans les rouages de la machine à vapeur. Voiles et vapeur cessèrent au même instant tout service; on n'entendit plus que le bruit des pompes dans les profondeurs de la cale. La frép'ate s'était affaissée comme un nové dont les bras et le cœur manqueraient à la fois !

Quelques heures de plus et c'en était fait du Canada. Heureusement, le jour avait lui enfin, et, par un hasard providentiel, le vent nous ramenait luimême en vue de Brest. Il fallut précipitamment quitter la frégate qu'on livra aussitôt aux ouvriers dépeceurs des chantiers. Nous arrivions le matin, à 10 heures. A midi, nous étions tous sur le DvgnescUn.

VIII. — Le transbordement s'accomplit avec le même appareil menaçant, le même déploiement de forces, que notre embarquement sur le Canada. L'équipago occui)ait le pont, toujours armé de ses haches

DE LOtriS nONArAKTE.

d'abordage. Los gendarmes étaient exaspérés des périls de la veille, et, plus que nous, soucieux de la longue traversée qui allait, disait-on, commencer dès le lendemain. L'immense rade était vide et morne, la mer moins tourmentée, maisçà et là couverte de sombres nuées. Les goélands, rasant les flots de leurs ailes renflées comme des voiles, ou ballottés par le vent et lu brume, ressemblaient à de petites barques de pêcheurs, dont on apercevrait au large le naufrage lointain. Par de rares éclaircies, qu'obstruaient bientôt les nuages, on entrevoyait parfois les vergues immobiles du Vaisseau-École, les genêts ou les galets de la côte, quelques toits de la ville, une des plus tristes que baigne l'Océan. Plus loin, à l'entrée même de la rade, les grandes houles se brisaient encore contre les crêtes submergées de cette fameuse roche Maingand, où tant de navires se sont perdus, comme ces voyageurs qui tombent, à l'entrée même des cités populeuses, sous le poignard d'un assassin caché dans les ténèbres d'un carrefour.

A mesure que s'opérait le transbordement, nous passions devant deux sous - officiers. L'un remettait à chacun de nous une toile de hamac et une couverture ; l'autre inscrivait nos noms, car, au Dngnesclin, pas plus qu'au Canada, on n'avait reçu de liste nominative; ici encore, nous n'étions que des forçats; au maintien de l'équipage, nous pûmes comprendre que nous étions toujours l'objet de la même répulsion; sous le même regard de dégoût, nous descendîmes

l-E COUP D'ETAT

l'escalier qui menait à la plus basse batterie du vais-

seau.

IX. — Dans les temps ordinaires, cette batterie peut contenir environ deux cents personnes : nous nous y retrouvâmes cinq cents, si l'on excepte les deux représentants du Loiret, l'ancien préfet d'Orléans et quatre ou cinq autres de nos amis qu'on avait retirés du Canada pour les renfermer dans le château de Brest. Et encore si l'on avait eu assez d'humanité pour nous réserver tout l'espace î Mais non, «n bon tiers de la batterie, sinon davantage, était envahi par d énormes caisses rangées le long des sabords, par de grands coffres disposés au milieu pour les paquets et les bagages, par un large cylindre en bois, cerclé de fer, ou séjournait, corrompue et presque toujours fétide, l'eau destinée à la boisson, et, enfin, à l'avant et a 1 arrière, par deux formidables retranchements, derrière lesquels on apercevait, toujours béantes, les gueules des canons chargés à mitraille. Ces espèces de corps de garde étaient construits de façon que les planches formaient des barbacanes par où l'on aurait pu, a toute heure, sur un mot, sur un signe, nous fusdier dans tous les sens et jusque dans les moindres recoins. Entre les coffres du milieu et le grand cylindre, un escalier conduisait, par deux panneaux constamment ouverts, à la batterie supérieure, toujours occupée par les gendarmes, le pistolet à la ceinture ou au poing.

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