‹ Le coup de foudreChapitre 1 sur 14 · L'APPROCHB DE LA TEMPÊTE · texte numérisé non relu

L'APPROCHB DE LA TEMPÊTE

La letti*e de Jenny disait vrai. Joltran, à qui tout réussissait et dont la fortune grossissait d'année en année, venait d'acheter la maison d'habitation, la verrerie et la propriété attenante, qui avaient appartenu au comte de Loubier, moit criblé de dettes. La maison n'était pas habitée depuis longtemps mais se trouvait quand même en bon état. Quant à la veiTerie, après avoir éteint ses feux quelque temps après la raiort du maître, elle avait été remise en exploitation par un de ses neveux, lequel, du reste, selon l'expression des gens de Monthermé, y perdait de Targuent autant qu'il voulait.

Joltran, très avisé, très entendu, s'était vite rendu compte de la situation. La verrerie, autrefois, avait été très prospère. Une mauvaise gestion, un coulage énorme, une négligence à se servir des procédés nouveaux de fabrication qui diminuaient la main-d'œuvre ou rendaient une marchandise supérieure, mieux appréciée et moins chère, tout cela avait concouru à la ruine de' la maison. C'était une vieille réputation, cependant, et oui subsistait malgré tout, que celle de la Malavisée, oes produits étaient connus de toute la France ; les expémtions en Belgique, en Hollande, en Angleterre et en Allemagne avaient été jadis très considérables et il paraissait évident que si la maison

(\) L'épisode qui précède • pour litre : Jinmt t Tire-l'aiguille ».

Si FOUDROTfi

était de nouveau s'jonduite par une main ferme, dirigée par une tête solide, elle ne tarderait pas à retrouver son antique splendeur et à mériter sa vieille réputation.

Il restait à Monthei'mé bon nombre des ouvriers de la Malavisée, qui n'avaient pas trouvé de place à la verrerie de la Val-Dieu, chez M. Ihommeret.

Joltran vit tout de suite qu'il pourrait en tirer parti t avec eux constituer les cadres de ses équipes.

Il comptait, du reste, amener de Paris quel<jues chefs et un maître ; mais lui-même, si riche qu'il fût a présent, ne dédaignait pas de mettre la main à la pâte, et il n'était pas sans espérer beaucoup de ses propres conseils, autorisés par une expérience déjà longue, de sa direction minutieuse mais amicale.

La première fois qu'il était venu à Monthermé, en descendant à la gare et en suivant la Meuse, il s'était arrêté tout à coup devant les bâtiments de la verrerie de la Val-Dieu, en activité.

■^ Ah I ah I murmura- t-il avec ironie, voicile concurrent...

Et avisant un ouvrier qui passait :

— Mon ami, cette verrerie est bien celle de M. Thommeret ?

— Oui, monsieur. Il y en a bien une autre, mais elle est de l'autre côté du bourg et elle est en chômage, pour le moment.

Il n'y eut aucune trace d'émotion sur le visage de celui que ses camarades d'autrefois, à Pantin et à Glichy, avait surnommé : le père Tranquille. Seulement, il resta sur la berge de la Semoy, longtemps, à rêver. Puis, il hocha la tête. Une lueur, cette fois, passa dans ses yeux bleus et trois mots de menace tombèrent, terribles dans la bouche de cet homme qui depuis vingt ans poursuivait une idée fixe :

— A nous deux ! !

Lorsque, trois ou quatre jours après, il revint à Paris, il raconta à Jenny ses projets, la mit au courant de ce qu'il venait de faire,

— La reconstitution de cette verrerie sera pour moi d'un grand intérêt, dit-il. Je ne pense pas que je puisse y perdre de l'argent, si ce n'est au début de ma prise de possession, et j'ai l'espoir de i^ndre bientôt à cette vieille maison toute sa prospérité...

W>UDROTÉ 3

— Dans quel coia de la France as-tu déniché cet oiseau rare, père ? demanda Blanche.

— Dans les Ardennes... à Monthermé...

Joltran se tut. On eût dit mi'il éprouvait un moment d'embarras. Il regardait sa femme qui, sans défiance, écoutait les détails de son achat, les incidents de son voyage.

élanche étant sortie, il dit, à voix basse :

— Ce n'est pas sans préméditation que je suis allé dans ce pays, ma chère femme... c'est une occasion que je guettais depuis déjà de longues années... je voulais, vois-tu, me rapprocher d'une de nos vieilles connaissances dont il n'a pas été question depuis longtemps, mais dont, assurément, ni toi ni moi n avons perdu le souvenir.,.

— De qui veux-tu parler, mon ami ?

— De h rançois Thommeret I !

Elle devint très pâle. Elle était troublée profondément.

— Pourquoi ce nom, aujourd'hui, entre nous ? Joltran attira sa femme dans ses bras.

— Pauvre chère Jenny, ne crois pas que j'aie la moindre pensée de vouloir te faire de la peine... Ne crois pas, surtout, qu'après tant d'années heureuses, où ma vie a été enveloppée de toute ta grâce et de toute ta tendresse, je veuille faire une allusion à ce qui s'est passé... Je te demande pardon d'avoir prononcé ce nom, mais je le devais. . . je devais te prévenir. . . pour t'armer contre toutes les surprises... Il y a auprès de Monthermé une verrerie qui sera la rivale de la nôtre... Elle appartient à Thommeret... C'est une des dernières épaves, la dernière peut-être de sa fortune... Je n'ai jamais perdu de vue cet homme... Je sais quelle a été son existence... Je sais quelles sont ses ambitions... Je sais que, là-bas, dans ces Ardennes travailleuses, il songe à la députation prochaine... La députation le sauverait, le remettrait à flot, car il est sans scrupules... et il se servirait de son mandat pour bénéficier de toutes les aflaires véreuses... Voilà pourquoi je suis venu dans les Ardennes, comme un obstacle à ses projets.

— Je ne comprends pas, dit-elle.

— Tu ne comprends pas que je le hais ?... Tu ne te rappelles paâ que jo lui ai promis, autrefois, de te

FOUDBOTÉ

venger ?... Et tu ne sais donc pas que je mourrais avec un regret si je mourais san>s avoir tenu ma parole ?... Je veux voir cet homme déshonoré et réduit à la misère... Je veux le voir malheureux entre tous, méprisé par tous, renoussé par tous... Je ne veux pas que son crime de jatfis reste sans châtiment... et qu'il puisse se dire, jusqu'à la dernière minute de sa vie, qu'il a pu faire fi de tout ce qui est bon, piétiner tout ce qui est saint, mépriser tout ce qui est respectable, et cela, sans que personne au monde, jamais, se soit levé

Ï)our lui jeter à la face son ignominie et pour faire sur a terre 1 office de Dieu, puisque Dieu oublie qu'il est le justicier... Voilà vingtansquejerôve la vengeance... J'ai assez rêvé... Je passe à l'exécution...

— Oh I mon ami, mon pauvre ami... pourquoi ri'ouWies-tu poiat le passé, au contraire ?... Est-ce que ce passé ne devrait pas être mort, irrémédiablement ? N'ai-je pas souffert jadis, assez, à cause de lui et pourquoi veux-tu aujourd'hui renouveler mes angoisses à cause de toi?... Tu l'as vu sans scrupules, cet homme, vis-à-vis d(> moi. Crois-tu qu'il en. aurait vis-à-vis de toi-même ? Aux prises avec lui, tu lui seras inférieur, tout de suite, et tu seras battu, car il te combattra avec tout ce qu'il a de mauvais en lui, avec ses passions, ses vices, ses crimes au besoin, et tu ne pouri'as lui opposer les mêmes armes... Pourquoi fs^ut-il (pie tu aies rêvé cette vengeance ? Oh î mon pauvre ami, moi qui te croyais heureux et qui m'aperçois maintenant que j'ai pas^é auprès de toi vingt années sans connaître le fond de Ion cœur... Mon Dieu ! Mon Dieu I...

Elle pleura silencieusement.

Il la pressa avec tendresse contre son cœur.

— Tu te trompes, Jenny. Mon cœur, tu Tas connu autrefois, tu le connais encore. 11 a été pour toi ce qu'il est encore. Je n'ai jamais douté de toi et je n'ai jamais rien fait qui pût l'amener à douter de moi. Mon amour pour toi est infini et profond. Mais il y a, dans ta vie, une biessure toujours saignante. Cet homme n'a pas été puni de sa trahison envers toi. Je le punirai. Certes, je le reconnais, il est plus fort que moi puisqu'il a ses vices et que les scrupules ne le retiendront pas. Mais je le mettrai en face de lui-même. Je ferai de ses Lesoins, de ses passions mes complices contre lui>'Et tu le verras bientôt s'effondrer, Jenny, écrasé par toute

une tempête qu'il aura déchaînée de ses propres mains.

— Et dans les ruines que tu prévois, des innocents seront peut-être ensevelis ? ïu frappes un coupable, mais ce coupable n'est plus seul. Il a une iaihille, des enfants peut-être... Doivent-ils soulïHr, àcausede lui?... S'ils sont frappés, eux, victimes innocentes et si tu crois en la justice des choses, ne trembles-tu pas qu'un jour nos enfants soient frappés à leur tour, nos enfants qui ne savent rien du passé et ne partagent point nos haines ?... Oh ! mon pauvre ami, encore une fois, je t'en supplie, pour le bonheur de mon Philippe, pour le bonheur de notre Blanche, de notre fille bien-aimée... oublie Toutrage que cet homme m'a fait... reste auprès de nous à jouir de notre bonheur intime... Tu es donc las d'être heureux?... fatigué de nos tendresses ?...

— Je vous aime... mais je veux que l'autre soit puni ! Alors, elle se tut. Elle n'osait plus insister. Une

crainte subite lui venait. En ouvrant ainsi son âme, Joltran venait de montrer combien il cachait de sensibilité, combien il vibrait vraiment, sous l'apparente insensibilité de son large visage d'Alsacien.

Pendant vingt ans, ce feu qui éclatait tout à coup avait couvé sous cette cendre, et elle n'en avait rien deviné.

Si elle insistait, si elle s'interposait, si elle voulait défendre Thommeret, est-ce que la jalousie de celui qui l'avait tant aimée ne viendrait pas à s'en émouvoir ?

Cela, elle ne le voulait à aucun prix.

Et voilà pourquoi elle avait baissé la tête en disant:

— Qu'il soit fait selon ta volonté... moi, je ne puis que prier Dieu pour qu'il te protège... Mais, je t'en conjure, ne frappe que lui... Epargne ceux qui sont innocents...

Elle garda le silence pendant quelques minutes, puis, voyant qu'il était absorbé, elle demanda timidement :

— Que comptes-tu faire ?

— Tu ne le sauras pas, dit-il... Je ne veux pas troubler ta vie, je ne veux pas t'associer aux détails de ma vengeance... Je ne veux pas que ton bonheur en conçoive de i'inquiétud(î. Il n'y aura rien de changé autour de tci, rien, tu m'entends ? Je ne cesserai pas d'être pour toi ce que j'ai toîajours été.,. Tout ce qui

6 VOUDROTÉ

Ta ee paaser se passera hors du cercle ordinaire de ton existence paisible... Et si je t'ai prise comme confidente cest qu'il fallait bien que tu fusses prévenue de la présence de ce misérable dans le pays où nous allons vivre... Et en te prévenant comme je Tai fait, j'ai d'avance répondu aux questions et aux reproches qui tu n'aurais pas manqué de m'adreftser... Va, ma Jenn} adorée, et continue d'être heureuse I

Heureuse I oui, elle Favait été depuis vingt an à auprès de ce cœur si simple, si noble, si généreux... Mais pouvait-elle l'être encore ?

Elle soupira.

Ils firent aussitôt leurs préparatifs de départ. Et un mois après, ils s'installaient à la vénerie de la Malavisée.

L'hiver touchait à sa fin. Déjà le soleil était plus chaud. Le ciel était d'un bleu moins pâle. Et si, aans les bois touffus qui couronnent les collines des bords de la Meuse, les arbres ne portaient pas encore de feuilles, déjà, pourtant, les oiseaux recommençaient de chanter en quôte de leurs amours, et de toute la terre montait, matins et soirs, le parfum de la sève nouvelle.

Les bâtiments de la Malavisée couvi*aient deux hectares environ en y comprenant toutes les dépendances, la maison d'habitation et ses jardins ; il y avait en outre deux ou trois cents hectares de terres et bois qui constituaient une propriété de culture et de rapport et dans laquelle était même enclavée une ardoisière dont les travaux avaient été interrompus en même temps qu'c«n avait éteint les fours de la verx't^rie.

Les services de la verrerie étaient groupés de telle sorte que le chef les avait pour ainsi dii'e sous la main et la maison d'habitation avait ses fenêtres de la façade de cour sur les magasins, les bureaux et les halles.

Joltran avait résolu de faire une concuri'ence directe à la verrerie de son ennemi qui fabriquait de préférence les bouteilles, les verres à vitres, les globes et les verres d'optiques.

Mais en outre, décidé, pour le battre sur ce terrain et en arriver à son but, à faire tous les sacrifices d'argent qui seraient nécessaires, il comptait donner un essor à la verrerie et regagner l'argent perdu en rivalisant avec les cHstalleries belges «ujt le terrain

OÙ celles-ci faisaient aux produits irançais une concurrence victorieuse.

Les verreries belges sont à craindre surtout par une fabrication de demi-cristal, fort peu usitée chez nous, et dans laquelle elles imitent toutes les formes de nos cristaux courants à des prix qui se rapprochent beaucoup de ceux du verre. C'est un genre de production, intermédiaire entre le cristal proprement dit et le verre, qui leur permet de faire d importantes affaires d'exportation en se substituant au cristal. Elles imitent les formes françaises dans les cristaux et les offrent à des prix très inférieurs en demi-cristal.

Joltran voulait battre la Belgique avec ses propres armes : faire très vite pour faire à très bon marcJié.

Il eut bientôt *éuni les ouvriers qui lui étaient utiles et organisé ses équipes.

La veriHîrie de la Val-Dieu ne voyait pas sans curiosité, sinon sans inquiétude, la renaissance de la Malavisée ; elle marchait cahin-caha, joignant les deux bouts, manquant surtout de direction ; elle n'était, nous l'avons expliqué déjà, entre les mains de François Thommeret qu'un moyen de propagande, qu'une ba&e pour la campagne entreprise depuis longtemps déjà dans cette partie industrielle des Ardennes et qui devait le mener à la Chambre des députés. Il n'était plus assez riche pour se payer le Inxe d'un établissement à entretenir et qiii lui eût coûté de l'argent. Mais il ne lui demandait pas, du moins, de lui en rapporter.

Cependant il y eut un peu de désarroi à la Val-Dieu, dans le premier mois qui suivit l'arrivée de Joltran à la Malavisée. Les plus habiles des ouvriers de Thommeret quittèrent celui-ci pour aller s'embaucher à Monthermé. Deux maîtres suivirent et ce ftit une perte sensible, car la verrerie ne marchait que sur leurs conseils.

Au bout du mois, la main-d'aiuvi*e, à la Val-Dieu, fut réduite au point que les commandes en souffrirent. Il fallut éteindre quelques fours.

Joltran n'avait fait aucun effort pour écrémer ainsi les équipes de son rival.

Il cherchait, comme tous les chefs d'industrie, un moyen de produire au meilleur marché possible ou d'abaisser le prix de revient. On y arrive par trois

moyens : le perfectionnement de Toutiliage, mais celui-ci, dans les verreries, est assez rudimentaire et le dernier mot de la mécanique n'a rien à y voir, en général; la réduction des salaires, maiî* Joltran n'y songeait înême pas ; Féconomie sur les matièi*es premières, il croyait pouvoir réaliser celle-ci. Mais ce qui avait attiré et devait retenir auprès de lui, dans une fidélité et un dévoue^nent absolus, ces ouvriers, c'était la combinaison d'association qu'il leur proposait au bout d'un certain temps de service et grâce à laquelle ils participeraient aux bénéfices, participation qui s'ajoutait à leur salaire. En outre, Joltran préparait la création d'une caisse de retraite et d'une caisse pour les infirmes, les malades et les blessés.

Ce n'est pas tout. Les ouvi'iers aiment à être dirigés et obéissent d'autant plus volontiers qu'ils sentent un maître plus ferme, et surtout plus expérimenté.

Joltran, — ils le virent dès le premier jour où les fourneaux s'allumèrent — n'avait pas seulement la tête pour commander, il pvait aussi le bras pour exécuter. Il possédait si bien l'ensemble et le détail qu'il pouvait remplacer indifféremment tous ses chefs et tous ses ouvriers. Il examinait tout, mettait la main à tout, conduisait la matière première dans toutes ses transformations depuis la porte d'entrée jusqu'à la sortie. On le voyait le premier au travail, le dernier au repos. Ses façons étaient simples et cordiales.

Gomment ses ouvriers ne l'eussent-ils point aimé pour sa douceur et son humeur toujours égale ?

Et comment n'eussent-ils point respecté cet homme si bien au courant Se toutes les délicatesses de leur dur métier que parfois il s'approchait de l'un d'eux et lui disait en souriant :

— Vous vous trompez, mon ami. Vous allez faire de mauvaise besogne... Voici comment il faut vous y prendre !

On ne voit jamais avec plaisir un concurrent s'établir auprès de soi, et Thommeret suivait de près les agissements du maître-verrier de la Malavisée.

Etait-ce un rival qu'il venait de rencontrer là, tout à coup, ou bien était-ce un enaiemi ?

Il y pensait.

Un rival, rien n'était plus sûr. Mais un ennemi, pourquoi ? La première fois qu'il entendit prononcer

le nom de Joltran, il lui parut que ce nom ne lui était pas tout à fait inconnu. Il essaya de se souvenir. Son aventure d'autrefois, avec Jenny, était oubliée depuis longtemps. Il savait bien, parbleu, que jadis il avait trompé lâchement une jeune fille. Il savait môme que quelque part dans le monde devait vivre un enfant dont nul autre que lui n'avait le droit de réclamer la paternité, mais cela était devenu très vague à son esprit et peu à peu lorsque pai- hasard un événement lui remettait ce péché de jeunesse à la mémoire, cela lui paraissait si éloigné, si conftis, que cette aventurelà lui faisait l'eiTet d'être arrivée à un autre qu*à luimême.

Qu'était devenu Jenny et qu'était devenu son enfant? Il ne s'en souciait guère, inaccessible au repentir, aux remords.

Ce nom de Joltran, tout en frappant son oreille comme un nom connu, ne pouvait donc rien lui rappeler de précis, et n'éveilla même pas en lui le souvenir de cette phase de sa vie de garçon.

Gomme il avait intérêt à être renseigné, quand môme, sur son rival, il apprit également qu'on le disait riche, ayant gagné une grosse fortune dans l'industrie. Parti d'en bas, jadis ouvrier, il s'était élevé peu à peu, soutenu par un héritage fait quelque vingt ans auparavant.

Il apprit également qu'il était marié et père de deux enfants, une jeune fille de dix-huit ans, qu'on appelait Blanche, et un jeune homme de vingt-deux ou vingttrois ans qui faisait son service militaire et se battait dans le Soudan à cette époque. m

La Val-Dieu et MonHieraié ne sont séparés que par un pont.

Il ne devait pas s'écouler huit jours sans que les rivaux se trouvassent en présence et ce fut ce qui arriva, en effet.

Au moment où Joltran passait dans la rue, on le montra à Thommeret qui vivement le regarda. I^e visage non plus n'éveilla en lui aucune idée du passé. Joltran était un grand et gros homme aux épaules larges, à l'allure solide, à l'air souriant. Il avait laissé pousser toute sa barbe, blonde, avec, ça et là, quelques fils d'argent. Il causait avec son contremaître.

O^ui-ci, en apercevant Thommeret. glissa quelques

lO FOUDROYé

mots à l*oreille de Joltran et lui montra le verrier de la Val-Dieu.

Le regard des deux hommes se croisa un instant. Joltran ne cessa pas de sourire et rien ne trahit sa haine sur sa physionomie placide.

— Décidément, non, je ne l'ai jamais vu, se disait Thommeret.

Ce qui venait d'arriver avec Joltran devait arrive" aussi avec Jenny. Une rencontre était fatale.

Elle eut lieu deux jours après.

Un incendie avait détruit deux ou trois maisons de la Val-Dieu et trois ouvriers avaient été blessés. Deux de ces ouvriers appartenaient à la Malavisée, l'autre à la Val-Dieu. On les avait réunis dans une salle commune où le médecin les soignait. Leurs brûlures étaient graves et leur vie en danger.

Thommeret profitait de tous les hasards pour faire de la popularité, en vue de son élection. Il ne pouvait négliger cette occasion d'affirmer sa charité et son souci des pauvres gens, tout en ayant soin que les deux villages connussent tout de suite la façon dont il se conduisait. Il alla visiter les blessés. '

Lorsqu'il entra dans la grande salle de la mairie transformée en hôpital et où les ouvriers blessés, pour le moment sans asile, avaient reçu l'hospitalité, il aperçut une femme qui, côte à côte avec le docteur, leur prodiguait ses soins.

Cette femme lui tournait le dos.

Elle était simplement vêtue, mais quand même élégante. Sa taille était jeune, mince, flexible et d'admirables cheveux lourdement relevés sous le chapeau dégageaient la nuque, d'un blanc de lait, où frisottaient quelques cheveux révoltés.

Thommeret s'avança vers le docteur avec empressement, lui tendit la main et s'informa des malades.

L'inconnue relevait la tête ; Thommeret la salua.

Elle répondit par une légère inclinaison de tête.

Cela s'était fait sans un regard, de l'un ou de l'autre, mais le salut échangé, la tête relevée, il y eut de l'un et de l'autre, un coup d'œil rapide, indifférent, mais qui, tous deux, les cloua sur place, violemment émus, presque chancelants.

Et une soiu^de exclamation s'échappait des lèvres de Thommeret.

rOUDROTÉ II

^— Jenny I Jenny I

Elle fut la première à se remettre. Son visage était d'une pâleur mortelle. Elle se détourna lentement et se pencha vers un des blessés.

Jenny à Monthermé ! Ou*y venait-elle faire?... Etait-ce possible ? Est-ce qiril ne se trompait pas ?. . . Une ressemblance, peut-être?... Il y a de ces hasards... Mais alors c'était une ressemblance bien étrange, car la femme qu*il venait d'apercevoir était le portrait de Jenny, de Jenny à vingt ans I . . . Elle n'avait pas changé. Elle était restée svelte, souple, jeune. . . ras une ride, pas un cheveu blanc . . . Toujours le même visage doux, un peu mélancolique. . . Toujours ce long et profond regard, si plein de tendresse et de droiture, ces beaux yeux qui avaient tant pleuré à cause de lui et dont il n'avait pas eu pitié . . . Vingt années — car c'avait été vingt années de bonheur — 'n'avaient rien changé en elle, si ce n'est qu'elles avaient mis sur son front je ne sais quelle sérénité, quelle certitude pour ainsi dire.

— Jenny ! C'était Jenny 1

Et le docteur a beau lui donner des renseignements sur les malades, il n'entend rien. Il n'écoute même pas.

Ce n'est pas qu'il y ait en lui du repentir. Cela était impossible. Ce n'est pas, non plus, qu'en revoyant Jenny aussi belle, remontât en lui le souvenir de l'infamie d'autrefois, lorsqu'il avait tenu dans ses bras l'enfant que ses mensonges venaient d'abuser. . . Il n'avait jamais été capable d'amour. . .

C'était quelque chose de moins noble que le remords, de moins généreux qu'un souvenir d'amour. . .

C'était de l'angoisse, c'était de l'épouvante.

Il ne se doutait pas encore que la venue de Jenny à Monthermé avait été préparée, premier acte d'un drame longuement conçu. Il n'y voyait qu'un hasard, mais il se disait qu'un hasard qui amène de pareilles rencontres est plus redoutable que l'intervention des hommes.

Le médecin commençait à être surpris du trouble de Thommeret. Celui-ci s'en aperçut et fît un violent effort sur lui-même pour reprendre son sang-froid. Il s'informa des malades, mais sa voix lui parut singulière, toute changée, cassée, comme la voix d'un autre

Jenny se préparait à sortir, *

la rouDROYÉ

Le docteur la reconduisait, en la tranquillisant sur le sort de ceux auxquels elle s'intéressait.

Elle avait baissé son voile.

Elle répondit à peine au salut de Thommeret et disparut. Thommeret s'élança vers la fenêtre, souleva le rideau et la regarda, au moment où elle passa devant, lui, dans la me.

Est-ce qu'il pouvait douter ?

Oui, c'était tien elle !

Alors, frémissant, se contenant à peine, tant sou cœur bat :

— Quelle est donc cette dame, mon cher docteur ?

— vous ne la connaissez pas ?

— Non. Je la vois, pour la première fois.

— Au fait, c'est possible, car elle n'habite Monthcrmé que depuis quelques semaines.

— Et elle se nomme?

— Mme Joltran, la femme du verrier de la Malavisée.

Joltran!!

Cette fois, Thommeret se souvenait ! Il avait fallu l'apparition de Jenny dans sa vie pour faire renaître brusquement tous les détails du drame passionnel d'autrefois, toutes les criminelles intrigues auxquelles il avait eu recours pour ne point épouser la jeune (ille ! Oui, oui, il se rappelait, tout était présent à son esprit. . . Ce Joltran, parbleu, c'était ce gros garçon qui était venu chez lui intercéder pour Jenny... pour Jenny dont il était amoureux I . . . C'était ce gros garçon naïf qui habitait la même maison que Jenny I . . . C'était de Joltmn que Marc ïioux s'était servi pour l'abominable accusation que Tko^meret avait laissé peser sur sa ûaucée I

Joltran ! Elle était la femme de Joltran II

Et voilà qu'il se souvenait aussi de la scène qui s'était passée dans la chambrette de l'ouvrier, alors que Thammcret l'accusait d'avoir été l'amant de Jenny.

Est-ce que Joltran ne s'était pas écrié, dans son indigfnation profonde, lui toujours si calme pourtant

— « Jenny, je vous vengerai quelque jour. . ..je le jurel »

Il l'avait épousée. Du fils de Jenny et de Thommeret, de l'enfant victime, du fils innocent de la faute du re» il avait fait son 0^ l ♦ » L'ouvrier inconnu, et paui^

rOUDROYÉ i3

TTC, Thommeret le retrouvait riche et puissant î .. . Vingt ans avaient suffi ])our élever cet homme aussi haut, plus haut que lui-même I. . .

Ce n'était pas le hasard qui avait amené cette rencontre, avait conduit Joltran dans ce coin perdu des Ardennes.

C'était ridée fixe de la vengeance, si énergiquement exprimée autrefois : Joltran se souvenait.

— Eh bien, je me défendrai, murmura le mistrabîc.

Néanmoins, ce ne fut pas sans un grand trouble qu'il rentra chez lui. Il resta «ombre et préoccupé.

D ne connaissaix pas les projets de son rival. Il devinait seulement que ces projets étaient dirigés contre lui. C'était tout.

Rien, du reste, en apparence, pendant les premiers temps, ne sembla justiner ses craintes.

Celles-ci ne datèrent que du jour ou Thommeret se vit tout à coup abandonné par ses meilleurs ouvriers.

Il dut avoir recours à des ouvriers qu'il fit venir de Belgique, mais qu'il ne débaucha qu'avec un salaire très élevé.

Ce fut le premier coup porté à la verrerie : comme on joignait seulement, et avec difficulté, les deux bouts, du jour où la main d'œuvre augmenta dans ces proportions, on fut en perte et il fallut employer les expédients et envisager l'avenir en noir.

Ce fut à cette époque que l'on reçut du Sénégal le télégi'amme annonçant dans les deux familles ennemies le retour de Philippe et de Gilbert.

Quinze jours s'écoulèrent.

Chacune des deux mères, à la Val-Dieu et à la Malavisée, comptait avec une fiévreuse impalienee les minutes qui les séparaient du moment béni où elles embrasseraient l'enfant.

Sabine n'avait que cette joie au monde : son Gilbert.

En cette solitude oui avait empli sa vie, au milieu Je ses tristesses, de ses souvenirs, de ses regrets de son enfant perdu, un seul sourire avait éclairé les ombres de son deuil : le sourire de l'adopté.

Tenue en dehors de l'existence de son mari, Sabine ne pouvait deviner ses préoccupatiGns et les craintes que lui inspirait le rétalîlissenient de la verrerie de Montherii}.''.

Les deux femmes «'étaient Twes plusieura foi», Pes»-

l4 FOUDROYÉ

sonne ne les avait présentées l'une à l'autre et pourtant une sympathie les amenait Tune vers l'autre, comme si elles eussent instinctivement senti qu'elles avaient eu dans leur passé un point de souffrance commune. Les mères, partout, se comprennent à demi-mot et surtout celles qui ont souffert dans leur maternité.

Elles n'avaient pas été présentées, elles se connaissaient à peine et pourtant, chaque fois qu'elles se voyaient, elles échangeaient un regard, presque un sourire d'entente.

Sabine avait l'âge de Jenny» mais combien elle paraissait plus vieille.

Ses cheveux, jadis si noirs, étaient gris. Trop de douleurs, sans jamais la tendresse qui soulage, s'étaient appesanties sur ce beau front. Il se courbait, maintenant, sous la lassitude des larmes et ne s'éclairait de bonheur que lorsque Gilbert était là, mais Gilbert avait fui, l'ingrat, très loin...

Philippe et Gilbert, puisque le but de leur voyage était le même, ne s étaient point quittés.

Ils devaient arriver ensemble à la gare de Monthermé.

Et de Paris, ils avaient télégraphié pour donner l'heure.

Les deux mères furent à la gare en même temps. La joie était dans leurs yeux. Un air de bonheur infini, un rayonnement de tendresse divine, chez l'une comme chez l'autre.

Blanche, qui adorait son frère, avait accompagné Jenny.

Thonimeret n'avait pour Gilbert qu'une indifférence tolérante et n'avait pas daigné se déranger. Quant à Joîtran, parti depuis trois jours pour la Belgique, il ignorait le retour du fils de Jenny.

A la gare, les deux femmes se saluèrent.

Puis, tout à coup, Sabine, comme si elle n'avait pas pu contenir plus longtemps sa joie, Sabine dit à Jenny, dans un élan naïf et la voix toute tremblante :

— Oh ! madame ! que je suis heureuse 1 1 Je vais revoir mon enfant!

— Et moi aussi, madame, dit doucement Jenny, moi aussi je suis heureuse et ie comprends votre bonheur, car je vais revoir mon fils ! I

-^ Le mien est oiHcier, madame ; il avait voulu aller

FOUDROYÉ l5

au Soudan, au milieu des aventures, des fatiguos et des dangers sans nombre.

— Le mien est sous-ofïlcier d'infanterie de marine, madame, et lui aussi était au Soudan, partageant peutêtre les mêmes dangers.

— Dieu est bon, puisqu'il nous les rend sains etsauis.

— Oui, Dieu est bon...

— Le mien s'appelle Gilbert...

— Et le mien s'appelle Philippe...

Elles se turent. Elles se promenaient avec Blanche, en attendant l'arrivée du train, les yeux fixés vers la gueule noire du tunnel qui précédait la station. Jenny, parfois, regardait Sabine à la dérobée. Elle la plaignait d'êti*e la femme d'un misérable...

Sabine, soudain, comme poussée par un besoin de confidences :

— Gilbert nest pas mon fils... Je l'ai recueilli, n'ayant ni père ni mèrej et je Tai élevé comme mon enfant...

Jenny, peut-être, allait répliquer avec l'orgueil des mères :

— Philippe est mon fils... bien à moi...

Mais elle gcrde le silence. Philippe est le fils de cet homme qui est le mari de cette femme. Philippe, c'est la vivante preuve de l'infamie commise.

Est-ce que, du rapprochement des deux familles, n'allait pas se produire un choc?... Est-ce que de ce choc ne jaillirait pas une étincelle ? Est-ce que cette étincelle ne déterminerait pas une catastrophe?...

Elle aussi, voyait l'avenir sombre, chargé d'orages.

Elle soupira. Certes la haine ne s'était point envolée de son cœur. Elle se souvenait toujours. Mais elle craignait qu'en cherchant la vengeance, Joltran n'attirât la foudre sur la tête de ses enfants !...

On entendit au loin un sourd grondement, puis un long coup de sifflet qui s'assourdit sous le tunnel...

Les mères étaient pâles d'émotion.

Le train entrait en gare.

Et à peine s'était-il arrêté que la portière d'un wagon s ouvrait et que les deux jeunes gens s'élançaient sur le quai.

— Mère î mère ! maman ! maman ! !

Avec la voix attendrie toute pleine de douces larmes des deux femmes et de la jeune fille qui disaient :

l6 FOUDROTÉ

— Mon enfant ! mon fils I frère I

Us étaient encore bien fatigués, les deux pauvres soldat^, jaunis par les fièvres et le soleil d'Afrique. Les yeux étaient encore enfoncés sous Forbite.Mais le reste de leurs fatigues, la dernière résistance de leur maladie, jusqu'au souvenir môme de leurs misères, tout cela n'allait-il pas s'effondrer, s'évanouir aux rayons du soleil de la patrie et sous les caresses réconfortantes de la famille ?

Mais bientôt les jeunes gens s'arrachent aux premières effusions, Gilbert prend Sabine parla main, la conduit vers Jenny, pendant que Philippe dit à sa mère :

— Regarde-le, mère ; sans lui, sans Gilbert, tu n'aurais plus de fils... Je l'aime comme s'il était mon frère.

Et le lieutenant, non moins ému, disait à Sabine :

— Regarde-le, mère... Regarde Philippe, sans lui je sei'ais mort... Aime-le désormais comme tu m'aimes...

— Il m'a sauvé l'honneur, disait Philippe. Et Gilbert disait :

— n m'a sativé la vie I

Et un peu à l'écart, Blanche, les yeux humides, le cœur gonflé par un trouble indéfinissable, par une émotion qui était à la fois charmante et douloureuse, Bj anche, regardait l'officier et semblait le remercier de ce qu'il avait fait pour son frère...

Sabine, ignorante du passé de Jenny, ne pouvait redouter cette liaison, qui semblait si étroite entre les deux jeunes gens, mais il n'en était pas de même de Jenny ; celle-ci entrevit tout de suite bien des scènes douloureuses, venues de cette liaison même à laquelle, sans aucun doute, Joltran s'opposerait de tous ses ressentiments, de toute la haine qui couvait au fond de son cœur.

Et ce fut bien ce qui arriva, en effet.

Jenny n'osa prendre sur elle d'avertir son fils, de le mettre en garde contre une amitié qui n'était pas faite pour plaire à Joltran, mais lorsque celui-ci fut de retour, ses craintes se réalisèrent.

L'absence de Joltran avait duré deux jours et durant ces deux jours, Gilbert et Philippe ne s'étaient guère quittés, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre.

Thommeret, lorsque Gilbert lui présenta Philippe, eut une secousse singulière, une sorte de honte ou de remords aussitôt née que réprimée du reste ; il regarda longuement le jeune homme, sans lui adresser un mot. Il essayait de lire sur ce visage, d*y démêler les moindres traits de la physionomie, d*y découvrir enfin une ressemblance avec lui-même, car, sans nul doute, Philippe était son fils, son propre enfant, l'enfant méconnu, né de la pauvre fille abominablement trompée.

Eh bien, il n'y découvrait rien de lui, rien !

Philippe ressemblait à sa mère I comme si la nature, moins féroce que les hommes, n'avait pas voulu perpétuer éternellement, sous les yeux de l'innocente Jenny, le visage de celui qui lui avait tant fait verser de larmes.

Il ne se^ntit du reste aucune affection ; de ce côté de son coeur tout était mort en lui.

Mais, au contraire de ce qu'allait faire Joltran, il ne s'opposa point à Pamitié de Gilbert pour Philippe. Il entrevoyait peut-être, daiks la venue de cet enfant, un

l8 FOUDROYÉ

moyen pour lui-même de se défendre plus tard, si , venaient à se réaliser les projets de vengeance qu'il n'était pas loin de soupçonner chez son rival de la Malavisée.

— Laissons faire, laissons faire, murmura-t-il.

D'autre part, pendant l'absence de Joltran, Jeuny, trop douce, trop craintive, ne s'opposa point aux rencontres fréquentes des deux amis. De telle sorte que lorsque tout à coup Fritz rentra chez lui, il se trouva en face de Gilbert qu'il ne connaissait pas.

Tout d'abord, il n'y fit g-uère attention.

Philippe était là, les bras tendus vers son père et Joltran le recevait conti'e son cœur, cet enfant de Jenny

Su'il aimait ainsi que son propre enfant, autant quej ianche. et de douces, bien douces larmes tombaient de ses yeux. '

Et après cet épanchement, soudain Philippe s'échappe des bras de son père, il va chercher Gilbert qui se tient à l'écart, ému et souriant, tout près de Blanche qui le regarde, — et il amène par la main l'officier à son père :

-- Père, bientôt, je t'apprendrai tout. . . Voici celui qui m'a sauvé l'honneur et la vie. . . Gilbert. . . tu l'aimeras, père, comme je l'aime, comme nous l'aimons tous. . . tu l'aimeras bientôt car Gilbert habite auprès de nous... Regarde comme Dieu est bon, il nous a réunis... il a voulu que nous fussions l'un auprès de l'autre... moi, à Monthermé... lui, à la verrerie de la Val-Dieu...

Joltran pâlit.

Ce nom de Gilbert, déjà, l'avait frappé, car depuis qu'il était à Monthermé, il avait appris l'histoire du jeune homme et la maternelle charité de Sabine.

Il dit, infiniment troublé au fond du cœur :

— Vous êtes, monsieur, le ûls adoptif de M»"* Thommeret?

Gilbert répliqua, dans sa généreuse tendresse :

— Je ne crois pas que je l'aimerais plus profondément si elle était vraiment ma mère...

Joltran pencha la tête.

Pendant tout le temps que le jeune homme resta auprès de Philippe, le verrier ne dit plus mot, parut même se détacher de ceux qui se trouvaient là pour suivre une pensée lointaine ; à plusieurs reprises, Phi-

lippe vint à lui, provoqua quelque elfusion, sans y réussir.

Il en fut attristé.

Jenny seule pouvait comprendre que Fritz souffrait

la présence, chez lui, d'un homme qui, bien qu'il ne fût point le fils de Thommeret, lui touchait de si près.

Lorsque Gilbert partit, Joltran le salua avec froideur.

Philippe avait, comme sa mère, une nature trop ner- Teuse pour ne point ressentir cruellement l'indifTérence paternelle envers l'oflicier qu'il considérait oomme un frère.

— Père, dit-il, je ne te reproche pas, je n'ai pas le aïoit de te reprocher l'accueil que tu viens de faire à mon ami... Tu ignores, en eft'et, quels liens nous ont réunis, quels dramatiques événements nous ont rapprocliés... Ma mère n'ignore plus rien, ma sœur ma tout entendu raconter... toi seul, tu ne sais pas... Père, nous avons combattu l'un auprès de l'autre au milieu de dangers effrayants et de misères inoubliables.,.

— Est-ce une raison pour se lier comme tu l'as fait?

Le visage de Philippe refléta une douloureuse surprise. La voix de son père était sèche, presque dure. Cette voix, jamais elle n'avait ainsi résonné à son oreille.

— C'est une raison, père, dit-il avec fermeté, lorsque ces dangers vous offrent chaque jour l'occasion de vous dévouer l'un pour l'autre...

— Le sort de toutes les guerres, cela, mon enfant...

— C'est une raison, père, lorsque l'on doit la vie à son ami...

— Ne l'as-tu pas payé, par hasard, de la même monnaie? Je te sais trop généreux pour être en reste avec luL,.

— Il est vrai...

— Alors, n'ètes-vous point quittes ?

— Non, père, car pour être quitte envers lui, il eût fallu aussi que je lui sauvasse l'honneur,.. Ah! père.

Far votre froideur, je tremble que vous n'ayez froissé âme la plus noble et la plus généreuse...

— Il t a sauvé l'honneur, dis-tu?

— Oui...

— Et moi, je ne te crois pas... car il est impossible que tu aies forfait à rhomnipnr ,.

— Ali! si \ous saviez, père, quel terrible mal vous étreint, parfois, lorsque vous êtes affaibli, loin de France, loin de la douce mère patrie! Quel fléau tombe sur votre tête avec le regret mortel d'être exilé ! Ce n'est plus une maladie d'esprit, alors, c'est bien une maladie du corps, qui vous annihile, vous enlève courage et énergie, qui débilite votre cerveau et le frappe d'impuissance, qui vous rend fou, enfin! J'en ai été atteint, père, loin de toi, loin de maman, loin de ma Blanche chérie, j'en ai été atteint, de ce mal terrible !... Et je ne possédais plus la notion de ce qui était le bien, de ce qui était le mal !... Une fois j'ai tenté de me suicider... Gilbert m'avait deviné... Il me sauva... Il semblait lire dans la fièvre de mon cerveau et prévenir mes actes.., Peu de temps après, j'ai voulu déserter. . . Il m'avait deviné encore et me sauva de la désertion, malgré moi... Et ce n'est pas tout!... Ah I si ce n'était que cela !...

Il jeta les bras autour du eou de Joltran.

Dans l'emportement de son amitié pour Gilbert, ses yeux s'étaient remplis de larmes.

Et fiévreusement, il raconta, les épisodes de la reconnaissance dirigée par Gilbert et le retour tragique sur les fiots irrités du grand fleuve africain. Il ne voulut rien cacher, ni sa révolte, avec l'idée fixe, l'idée d'aliéné, d'en finir... ni le sublime mensonge de Toflicier lorsque le détachement fut rentré dans le fort!... ni les ruses dont il fallut se servir pour empêcher que l'enquête n'aboutit et que la réalité des faits ne fût connue du capitaine commandant...

Et quand il eut ainsi \iàé son âme :

— Et tu voudrais, père, tu voudrais que je n'eusse point pour mon lieutenant, devenu mon ami, une affection si forte que je n'ai point de termes pour en exprimer la grandeur ! ! ! Père, je t'en conjure, prononcetoi ! Ne garde pas cet incompréhensible silence, jamais je ne t'ai vu ainsi, toi si doux, toi si prêt à tous les élanf^ ! ! Sais-tu que ce qu'il a fait pour moi, Gilbert, en ces circonstances, est plus qu'humain...

Joltran garda le silence.

Certes il était ému. Il ne pouvait entendre de pareilles supplications, dans la bouche de son fils, e' farder la froideur singulière qu'il avait montrée tou , l'h^iir©*

FOUDROYÉ ai

Jenny devinait le suppliée de ce cœur et y compatissait.

— Non, mon enfant, dit-il, enDji, je ne cuis te reprocher cette affection si vive... Et je voudrais moi-même pouvoir la partager...

Je garderai certainement, à ce noble jeune homme, une étemelle reconnaissance puisque c'est lui qui t'a conservé à ma tendresse... Et pourtant... pourtant,..

Il passa lentement la main sur son front.

Ses yeux s'étaient assombris, se chargeaient de tristesse, mais ce ne fut là qu'un éclair.

Il reprit bientôt toute sa fermeté.

Il poursuivit :

— Pourtant, mon fils, sans te conseiller de ne plus voir ton anri, je voudrais... j'exprime le désir que tu le vois moins fréquemment... le moins souvent que tu pourras... Cela te sera facile... Tu n'auras pour cela qu'à ne point chercher les occasions de le rencontrer ou à ne point faire naître ces occasions.,. Cela, mon fils, c'est un désir...

— Père ! Père ! Est-ce bien vous, après tout ce que vous venez d'entendre, est-ce bien vous qui me parlez ainsi ?

Il ne répondit pas et du même ton continua :

— J'ai dit clairement quel est mon dcsir... Il faut aussi que je te donne un ordre... Je veux, mon fils, je veux que ce jeune homme ne reparaisse jamais dans cette maison! 1,..

— Père!

— Je veux ! I

Philippe avait gardé les bras sur les épaules de Joltran . Il se recula, avec un regard effaré et se rapprocha de Jenny comme pour chercher protection auprès d'elle.

Sa sui-prise et sa douleur furent si grandes qu'il laissa partir Joltran sans lui adresser la moindre demande d'explications.

Jenny lui avait pris la main.

— Console-toi, mon Philippe... Je tâcherai de t'aimer davantage... afiun que tu penses moins à lui...

Philippe releva, sur sa mère ses yeux désolés et tout à coup, dans le rayon de son regard, aperçut Blanche.

Assise dans un fauteuil, la tête droite, les paupières closes, pâle comme une morte, on l'eût prise pour une statue lellcment elle était in)Uiobile...

aa votiDROTfi

Ils s'élancent vers elle, se mettent à ses genoux, l'appellent des mots les plus tendres. Elle a les mains glacées. Son û'ont aussi est de glace et ses lèvres, si rouges toujom'S, sont blanches, d'un blanc gris.

Elle ouvre pouiiant les yeux et leur sourit faiblement.

— Qu'as-tu, mon enfant? dit Jenny... Pourquoi cette faiblesse ?

Elle ne répond pas. Qu'aurait-elle à dire ? Que leur ferait-elle comprendre, sinon que les paroles paternelles viennent de lui causer la première grande douleur de sa vie ? Mais, pour cela, il faudrait dire aussi que son cœur a été proiondément troublé par Gilbert et elle ne voudrait plus faire cette confidence, maintenant qu'elle a vu le visage presque irrité du père ! !

Du reste, sa faiblesse est passée. Philippe la prend par la taille ; il l'entraîne dans le jardin.

— Viens, le grand air te remettra I

Jenny, pensive, et ^ui ne se doute pourtant pas de la vérité, Jenny les laisse sortir, sans les accompagner et se contente de les regarder, de la fenêtre ouverte qui donne sur la campagne endormie sous un clair de lune.

Le frère et la sœur s'éloignent, disparaissent.

Pendant de longues minutes, ni l'un ni l'autre ne pensent à interroger ; ils semblent jouir de la douceur de la nuit ; à leurs pieds la Semoy roule ses eaux avec un bruit de soui'ce continu et les oiseaux nocturnes passent silencieusement sur leur tête.

Lorsqu'ils sont sous les arbres, Blanche se presse contre le bras de son frère et tout à coup, comme si •ien n'avait interrompu les confidences de Philippe à Joltran, comme si cela avait été tout naturel qu'elle J.emandât:

' — Ainsi, ii t a sauvé la vie, deux fois ?..

Lui non plus n'a point de soupçons. Il recommence à sa sœur le récit quil a fait à son père. Elle l'écoute... Avec quelle attention, avec quelle admiration !! Elle n'est plus pâle... Sa taille s'est redressée. Ses yeux s'animent. Ses joues se colorent. Ses lèvres rougissent. Elle lui fait répéter vingt fois les mêmes détails. Elle s'en imprègne, de cette histoire de soldats, d'exilés, de dévoués.

Et lorsqu'ils rentrent, un mol, seulement :

FOUDROYA a3

— Pourquoi notre père nianifeste-t-il envers lui tant de répugnance? Pourquoi te défend-il de le revoir ?

— Je le saurai ! dit Philippe.

La vie des deux jeunes gens était si liée qu'il était à craindre que Gilbert, ignorant les ordres de Joltran à son fils, ne se représentât à la verrerie de la Malavisée avant que Philippe l'eût averti.

Et que lui dirait Philippe ?

Celui-ci résolut d'avoir une explication avec le verrier.

Le lendemain même il profita d'une minute où il se trouvait seul avec lui pour l'inteiToger.

— Père, lui dit-il, j'ai eu beaucoup de chagrin depuis hier... Je suis un homme, ne pouvez-vous me dire pour quel motif vous refusez de recevoir Gilbert?...

— Je m'attendais à ta question, mon enfant. Elle ne me surprend donc pas. Cependant je ne puis y répondre. Je n'ai aucune haine personnelle contre ton ami. Cela me déplaît qu'il vienne à la Malavisée, voilà tout. Crois bien qu'en agissant de la sorte, je n'obéis pas à un caprice. Je ne suis pas l'homme des volontés mal conçues et mal précisées. Je savais qne je te ferais de la peine et si je m'y suis régigné, ce n est pas sans motif...

— N'ai-je pas le droit de le connaître? -p II ne regarde en rien ton ami...

— Alors vous avez à vous plaindre de sa famille adopti ve ?

— Je n'ai rien à te dire de plus.

— Et vous maintenez votre défense ?

— Je la maintiens.

— Qu'expliquerai-je à Gilbert ?

— La première raison qui te passera par la tête...

— Mon père, de moi à lui, tout mensonge, toute petitesse, tout subterfuge est impossible.

— Alors, dis-lui la vérité.

— Cette vérité, père, je demande à la connaître.

— Obéis à mon ordre. N'en cherche point les causes.

— Tout homme, à la place de Gilbert, s'en offenserait...

— Que m'importe 1 1

Le père et le fils restèrent longtemps l'un auprès de l'autre.

a4 FOUDKOYK

Puis, sourde nient, Philippe murmura :

— C'est bien, père, je vous obéirai...

Blanche avait deviné cet entretien, sans doute^ car elle attendait Philippe au sortir du salon et le rejoignit dès qu'elle l'aperçut.

Elle se contenta de demander :

— Eh bien !

Et Philippe, très bas, soucieux, presque révolté :

— Il reste inexorable.

— Que vas-tu faire ?

— Lui obéir...

— IL ne viendra plus?

— Non!

Elle se raidit, pour contenir son émotion. Mais il sentit qu'elle tremblait et il la regarda avec un.^ surprise attendrie. Sous ce regard fraternel, sous celte interrogation muette, le cœur de la jeune fille se gonfla.

Il dit, avec tendresse, avec reproche aussi, ce simple mot :

— Bifc.nche ! I

Elle comprit, certes, mais ne répondit pas directement à cette interrogation. Sa jolie tête se pencha. Elle réprima un sanglot.

Elle murmura seulement :

— Je suis triste, mon Philippe, triste à mourir. Entre eux, rien de plus ne lut dit.

Blanche resta préoccupée T)endant quelques jours. En vain Jenny s'informait-elle avec bonté du sujet de sa tristesse. A ces questions, la jeune ûlle rougissait et pâlissait, mais ne trouvait que de vagues réponses par lesquelles elle essayait de tranquilliser sa mère.

Puis, presque subitement, elle redevint ce qu'elle était auparavant; sa gaieté, cependant, était un peu plus nerveuse, moins franche et parfois, en de fugitifs instants, on eût dit qu'elle allait retomber dans ces accès de mélancolie; mais elle y veillait sans doute et ne s'y laissait point entriiîner.

Seulement, elle fut prise tout à coup d'un amour d'exercice et de grand air qui ne lui était jamais venu auparavant.

Toutes les fois que Philippe sortait, elle demandait à raccompagner. Et quand son fi-ère rentrait, elle trouvait encore des prétextes pour rester auprès de lui.

Certes, elle l'avait toujours aimé, son frère. Jamais

de querelle entre eux. Au contraire, une intimité très

frande ; mais cette aftection sentblait redoubler epuis son retour et ne s'était manifestée en aucun temps avec une pareille ardeur.

La conversation, entre eux, du reste, était invariable.

On parlait du Soudan et de la campagne de Niafadié!

Blanche découvrait l'Afrique.

Elle avait fait acheter à Charleville, dans un récent voyage de son père, des cartes de nos possessions sur le continent noir et tous les livres qui pouvaient la renseigner sur nos colonies: expéditions, explorations ; mais dans cette immense étendue, il semblait qu'un petit coin seulement l'intéressât : le coin de désert où Philippe et Gilbert avaient combattu côte à côte; et là. sur sa cai^te, elle appuyait son ongle rose sur une ligne qui passait non loin du Kommodo, en un point que lui avait plus particulièrement indiqué son frère, là où Gilbert avait été lié à deux arbres et abandonné aux bêtes fauves.

Et elle murmurait alors, toute frissonnante ;

— C'est là qu'iL a failli mourii* I

Philippe n'avait pas assez d'expérience pour deviner toute l'ardente passion qui naissait dans cette tète de jeune fiUe. Aux pièges que lui tendait Blanche, il se laissait prendre naïvement. A force de lui entendre et de lui fifure redire les mêmes histoires, elle sut bientôt

Sar cœur tout ce qui l'intéressait et ces noms barbares u centre de rA£riqu(> paraissaient presque harmonieux en passant pas ses jolies lèvres souriantes.

Mais ce n'était pas seulement pour écouter ces l'écits guerriers qu'elle accompagnait si souvent son frère.

Dans leurs promenades, il était rare qu'on ne fît point une rencontre à laquelle, longtemps d'avance, el!e pensait.

Parfois, dann une allée des petits bois, touffus qui couronnaient les montagnes du bord de la Meuse, parfois au détour d'un lacet de route, bruscjuemcnt apparaissait un jeune homme, qui s'avançait vers Philippe les mains tendues.

C'était Gilbert.

Il saluait respectueusement la jeune fille. Et c'était

, ainsi, à trois, au lieu d'être deux, que se poursuivait la

promenade, le long de la Semoy, de la Meuse aux

a6 FOUDROYÉ

eaux vertes ou dans les dégringolades des chemins rocheux.

Rarement, Gilbert adressait la parole à Blanche; avec timidité, parfois, il relevait les yeux sur elle ; eUe détournait son regard alors. Et c'était tout. Mais il suf lisait de voir la jeune fille pour deviner, à ses yeux attendris, à la flamme qui parfois montait à ses joues, enfin à sa démarche tout entière qu'elle était heureuse.

Et Ton rentrait à la Malavisée avec du bonheur pour les jours suivants, jusqu'à l'heure où le hasard amenait une autre rencontre.

Blanche relisait, en attendant, ses livres de voyage et son oncle sur la carte, aux environs du Kommodo, elle se redisait le soir, avant de se mettre au Ut :

— C'est là, pourtant, que les bêtes ont failli le dévorer I

Puis elle se couchait et dans son sommeil très calme, très doux, les rêves de la journée, éclos sous le soleil, l'accompagnaient.

Mais unmatm, alors qu'ils se promenaient ainsi et que Gilbert venait de les rejoindre, un homme se dressa devant eux dont la vue soudaine fit pâlir Philippe et arracha un cri de frayeur à Blanche comme si elle avait commis une faute.

L'homme, c'était Joltran.

Il se contenta de saluer Gilbert, ne fit aucune réflexion à ses deux enfants et passa.

Blanche et Philippe étaient profondément troublés.

— Ton père ne semble pas avoir pour moi beaucoup de sympathie, mon cher Philippe, dit l'officier. Est-ce que par hasard, l'autre jour, lorsque je l'ai vu peur la première fois, j'ai dit ou fait quelque chose qui lui a déplu ?

— Non. Et cependant, Gilbert, il faut que je te confie ce qui s'est passé. Nous n'avons pas compris nous autres, mais peut-être, toi, comprendras-tu... Mon père, sans vouloir expliquer les motifs qpii le font agir, m'a mis en garde contre l'amitié que j'ai pour toi.

Et sur un geste de Gilbert douloureusement surpris :

— Certes, il ne m'a pas défendu de t'aimer et il ne le pouvait, mais il m'a ordonné de ne plus t'amener à la Malavisée où il ne veut point te vôir.tt

FOUDHOYÉ ÛJ

— C'est étrange, murmura Tofficier.

— Devines-tu pourquoi ?

— Je vois deux raisons... La première, c'est qu'il ne veut pas sans doute que moi, qui suis un enfant sans nom, venu d'on ne sait où, j'entre dans l'intimité de ta famille...

— - Je connais mon père. Il a le cœur trop élevé pour s'arrêter à de pareilles craintes et l'abandon de ton enfance ne pourrait être qu'un titre de plus à son affection, ou du moins à sa sympathie... Il faut chercher autre chose...

— La seconde raison, dit Gilbert, vient peut-être de ce que ton père et M. Thommeret sont en concurrence, en rivalité directe poui^l'exploitation de leurs verreries. Ton père peut craindre que je ne vienne à la Malavisée pour y surprendre le secret de certaines améliorations qu'il rêve, de certains progrès dont la réalisation lui donnerait sur M. Thommeret une supériorité momentanée. Il se peut, en somme, que ce ne soit là qu'une jalousie de métier. Elle n'a pas de raison d'être, mais je l'excuse cependant.

— Oui, ce ne peut être qae cela... dit Philippe pensif.

Mais il restait inquiet, devant un mystère dont Gilbert n'avait pas trouvé l'explication.

A la Malavisée, quand le frère et la sœur revinrent, la première personne qu'ils aperçurent fut Joltran qui semblait les attendre.

Il était fix)id. Sur ses traits, une sévérité inaccoutumée.

Il ne s'adressa point à Blanche, mais fît un signe à Philippe qui vint à lui. Blanche rentra à la maison, très émue, et le père et le fils s'engagèrent dans les massifs en fleurs du jardin.

Blanche, de sa fenêtre, guetta le retour de son frère.

Entre Philippe et Joltran, quelques mots seulement avaient été échangés, car le jeune homme apparut presque aussitôt, seul.

Il se tint enfermé dans sa chambre jusqu'au soir. On ne le revit pas.

Mais à partir de ce jour-là, Blanche eut beau employer toutes les ruses innocentes que lui suggérait son imagination de femme, jamais plus eUe n'accompagna Philippe dans ses promenades.

a8 FOUDROYÉ

Le jeune homme trouva des prétextes pour sortir seul. Une fois, elle l'attendit, le guetta au passage et soudain :

— Tu ne veux plus de moi ? Tu t'ennuies avec moi?

Il l'embrassa tendremeni.

— Non, ma Blanche, mon bonheur est de t'avoir toujours auprès de moi, d'entendre ta douce voix et de voir ton sourire.

— Eh bien ! tu t'arranges pour que je croie le contraire.

— J'obéis à notre père, ma chérie... dit-il à voix basse.

Elle se sentit glacée.

Et quelques minutes après, Jenny étant entrée au salon, la trouva tout en larmes.

— Blanche, Blanche, voyons, mon enfant... Qu'astu ?

Depuis trop lon^eraps le cœur de la jeune fille gardait son secret. Elle pencha sa jolie tête sur le sein maternel et au milieu de ses sanglots, Jenny l'entendit qui disait :

— Je l'aime, mère, je l'aime II

— Et qui donc aimes-tu mon enfant ? dit la mère effarée.

— Lui !I... Gilbert !I...

La douleur était venue dans la maison...

Joltran avait commencé sa latte sourde contre la verrerie de la Val-Dieu, l'esprit tendu vers la ruine de son rivai, attentif à ses moindres fautes, prêt à profiter de tous les événements.

Nous avons dit que déjà Thoiaïueret se trouvait aux prises avec les premiers tiraillements d'une maison forlement menacée. Il avait depuis longtemps gaspillé un peu partout en spéculations hasardeuses la fortune que Sabine lui avait apportée.

De cette fortune il ne restait rien.

La verrerie seule vivait encore. Si la verrerie venait à disparaître, c'était l'eflondrement absolu. Et déjà il fallait des expédients pour ne point s'endetter et les commandes devenaient plus rares, des clientèles jusque-là fidèles, excellentes, abandonnaient peu à peu pour se porter vers la Malavisée qui fabriquait plus vite et à des prix inférieurs.

Thommeret ne pouvait abaisser ses prix : c'eût été la ruine immédiate.

Il n'était pas difficile de deviner le but de Joltran et Thommeret le pénétrait aisément.

Détruire auprès de la Malavisée toute concurrence.

Thommeret connaissait assez le maniement d'une verrerie pour se rendre compte que, quel que fut le travail, avec des prix aussi bas, et quels que fussent les procédés nouveaux de fabrication et les économies, Joltran devait perdre de l'argent tous les jours. Auraitil les reins assez solides — comme disent les gens de Bourse — pour soutenir le train jusqu'à la disparition de la verrerie rivale ? Thommeret avait pris des renseignements à Paris et on lui avait dit que Joltran possédait une fortune sérieuse, mais non très considérable. A ce jeu, la fortune de son ennemi ne pouvaitelle s'effondrer, si la résistance se prolongeait ? Car telle était, en résnmé, la lutte entre les deux... Si Thommeret parvenait à résister longtemps, il mettait

So POUDROTi

son rival dans l'impossibilité de continuer le conibat avec les mêmes armes et dans la nécessité de diminuer ses tarifs.

Thommeret pourrait-il continuer à combattre ?

Avec ses propres ressources, assurément non; car ses ressources, fort amaigries, étaient réduites à leur plus simple expression. Mais ne pouvait-il s'en créer ? Il le tenta. Il lui restait quelques terres, les meilleures, dépendant de la propriété de la verrerie. Il trouva aisément à les vendre. Il se fit ainsi un capital disponible sur lequel il se basa pour s'aventurer à la Bourse. Elle ne lui avait guère été favorable, la Bourse, et il y avait à peu près laissé toutes ses plumes, mais à quel moment de sa vie l'espérance abandonne-t-elle le joueur ? il parut réussir, pourtant, et vit entre ses mains s'accumuler des gains inespérés qui n'eurent d'autre résultat que de raffoler et de le rendre téméraire. En un mois, capital et gain, ce fut table rase !

L'entêtement lui vint contre cette maudite fortune persistante.

11 joua à découvert, perdit, prit des engagements, sans trop se demander comment il les tiendrait.

Déjà la maison d'habitation était hypothéquée

Il avait découvert à Paris un usurier comme il en traîne autour des affaires véreuses et des malheureux que poursuit la déveine. L'usurier, à Paris, se présente un peu sous toutes les formes. Ce n'est point le juif aux doigts crochus que montrent les légendes. Ce sont de bons chrétiens à figure aimable, aux dehors avenants, bon garçon et prêt à la fête. Ces créanciers sont volontiers les amis de leurs débiteui^. Du reste, ils ne prêtent pas, ils rendent service. A dix, à vingt ou à cinquante pour cent, bien entendu.

Thommeret n'eut pas de peine à être mis eu rapport avec un de ces bienfaiteurs des décavés.

On l'appelait Gros-Didier et ii passait pour un brave homme.

C'était un garçon d'une quarantaine d'année, à l'air jovial, large d'encolure, la moustache blonde, très chauve, on le disait extrêmement riche, bien qu'une partie de sa fortune fut engagée sur certaines têtes aristoci'atiques à cerveaux fêtés dont le patrimoine avait passé par les nuits de baccara, les femmes, les courses, le trentreet qu-irante et la roulette. Sans qu'il

FOUDROYÉ 3l

y paiût, Gros-Didier était d'une ayarice sordide. Il avait un lingot à la place du cœur et il eût laissé mourir père et nière devant lui, si pour les sauver il avait fallu délier les cordons de sa bourse. LesC^yeux seuls trahissaient Thomme par certains éclairs qui rappelaient un rayon de lumière tombant sur la lame d'un couteau. D'un esprit d'observation aigu, il jaugeait d'un regard le client nouveau qui se présentait et il se trompait rarement.

Il ne lui fallut qu'un coup d'œil pour juger Thommeret :

— Oh ! oh î un homme à la mer I . . . Et rien dans la tête. . . Méfions-nous !

L'usurier occupait un petit appartement bourgeois de la rue Taitbout, au troisièm^ étage, donnant sur la cour. Le cabinet de travail, très simple, extrêmement modeste, était d'un homme d'affaires. Rien n'y était sacrifié au luxe, au bibelot, à l'agrément du regard. Il était célèbre dans Paris, ce cabinet de Gros-Didier. Quo de larmes y étaient tombées dont Didier avait été le seul témoin ! Que de sanglots s'y étaient étouftes entre ses quatre murs nus, recouverts d'un papier gris à bandes gris sur gris i Que de drames, même, avaient précédé ou suivi ce jour où un pauvre garçon à bout de ressources s'était suicidé devant l'usurier, sa cervelle jaillissant jusque sur les papiers de l'usurier. Tout Paris en avait parlé I Gros-Didier, inconnu auparavant, *était devenu célèbre. Du reste, s'il avait des ennemis, il avait également des défenseurs et ceux-ci ne manquaient pas de dire que les aflaires faites par Didier présentaient toujours un caractère de parfaite honnêteté. Gros-Didier volait, mais avec quelle légèreté et en même temps quelle fermeté de main ! Tout cela s'accomplissait chez lui avec une habileté si consommée que le patient n'avait pas l'air de souûrir. . .

Lorsque Thommeret se présenta, il eut un moment de gêne.

— De la part de qui venez-vous, monsieur, demandait Didier avec une politesse froide et à la première allusion du visiteur. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître et il me semble bien que je n'ai jamais eu le plaisir de me trouver avec vous . . .

Thommeret lui cita quelques amis communs. Gros-Didier fut tout de suite souriant, avança un

fauteuil et familièrement, mettant l'autre à son aise :

— Voyons, contez-moi ce qui vous amène. Thommeret s'ouvrit au gros garçon, déguisant de

son mieux sa situation lamentable, déclarant que s'il avait pu patienter quelques mois, il eût fait face à ses engagements, mais que le temps lui manquait, seule raison qui l'obligeât à recourir à l'intervention d'un étranger.

— Oui, oui, disait Didier, presque à chaque phrase, ie comprends, je comprends... C'est très malheureux. Vous avez été un peu léger en cette circonstance... Une autre fois vous serez prudent»,. , ^

Thommeret, voyant qu'il s'apitoyait, continuait son histoire, donnait des renseignements sur la verrerie, sur scn chiffre annueî d'affaires, ce qui était une garantie pour le prêt qu'on lui consentirait. Abordant même certaines garanties morales, il parla des élections qui se préparaient, de ses chances d'être élu.

Gros -Didier opinait doucement, tournant les pouces de ses mains croisées sur son ventre et hochant la tête :

— Oui, oui, la politique, c'est une belle carrière... à la condition de ne pas s'y endormir..

Thommei^et acheva :

— Je vous donnerai donc toutes les garanties désirables, monsieur Didier, disait-il... Et je crois vous avoir assez prouvé que vous ne risquez rien en me prêtant ce qui me manque...

— Oui, oui, faisait doucement le gros homme... tout cela forme assurément des garanties de premier ordre. . .

Thommeret respira. Pour lui, rafTaire était gagnée. Et vraiment ce n'avait pas été difficile. Gros-Didier avait une terrible réputation de finesse et de dureté qu'il ne méritait pas.

hea paupières de l'usurier étaient maintenant baissées, on eût dit qu'il venait de s'endormir. Mais les pouces conservaient, sur le ventre, leur mouvement rythmique autour l'un de l'autre.

— Et quelle somme vous faudrait-il pour vous tirer d'embarras ? :?

Thommeret hésita. Cent cinquante mille francs l'eussent remis à flot. Mais il se serait trouvé sans un sou vaillant toutes dettes payées. Gros-Didier avait l'air si

VOUBROTt 33

bien prêt à ouvrir toute g^rande sa caisse qu'il demanda la somme ronde.

— V JDeux cent mille I

n y eut une demi-minute de silence.

Puis, tout à coup, les pouces cessèrent de tourner, les paupières se relevèrent et les lèvres s'ouvrirent pour laisser tomber ces mots :

— Deux cent mille ? ... Eh bien, mon brave monsieur, vous avez eu tort, depuis une heure, de me prendre pour un imbécile. . . De moi, vous n'aurez pas un sou. . . J'ai bien l'honneur de vous saluer. . .

Il se leva et avant que Thommeret fût revenu de son ébahissement, Gros-Didier avait disparu ! . . .

Thommeret était si troublé en aescendant la rue Taitbout qu'il ne remarqua point im passant qui lui jeta un regard et qui brusquement se retourna sur lui

Î)our le voir s'éloigner, d'une marche incertaine et ourdeo

S'il l'avait remarqué il eût reconnu Joltran. son rival.

Et si Thommeret, à son tour, avait surveillé le verrier, il n'eût pas été peu surpris de le voir entrer dans îa maison dont lui-même venait de sortir ; s'il l'avait suivi, il l'aurait vu monter, comme lui-même avait fait tout à l'heure, les trois étages et sonner à la porte du petit appartement de Gros-Didier.

La porte s'ouvrit : Joltran entra.

Joltran et Gros-Didier ne s'étaient jamais rencontrés, ma?!^ l'usurier était familier avec ces visites. Par^ fois ses clients de hasard lui arrivaient recommandés. ^^on moins souvent ils sonnaient chez lui à la grâce de Dieu. L'air calme et solide de Joltran parut loire impression sur Didier.

Il salua, indiqua un siège et s'assit.

— A gui ai-je l'honneur ?. . .

— Fritz Joltran, maître verrier. . . Cela ne vous dit [•ien ?

— Non, fit en souriant Didier. . . Et voulez-vous me préciser l'objet de votre visite, car voici l'heure de la Bourse . . »

— Je ne viens pas vous emprunter de l'argent, rassurez-vous.

— En vous voyant j'ai été tout rassuré d'avance. Je rous ai jugé tout de suite. Et je me trompe assez rarenent.

Joltran s'inclina devant cette perspicacité.

— Non seulement je ne viens pas vous demander de Tardent, mais, ce qui vous surprendra, je viens vous en apporter. . .

Gros-Didier cligna ses petits yeux cruels.

Il ne comprenait plus. 11 garda du reste sa gaieté.

— M'apporter de l'argent alors que vous ne m'en devez point? C'est la première fois de ma vie que j'entends une proposition aussi extraordinaire.

— Voulez-vous me promettre de ne pas vous étonner de tout ce que je vais dire?

— Je ne m'étonne jamais de rien. Si je m'étonnais de tout ce qu'on me raconte, ma vie n'y suffirait pas . . .

— Vous venez de recevoir une visite, il y a un quart d'heure . . .

— Peut-être bien... Précisez.

— Je précise : la visite d'un verrier comme moi du nom de Thommeret.

— Oui.

— Cet homme vient de faire de grosses pertes à la Bourse; il est à bout de ressources; il est venu vous emprunter de l'argent ?

— Qu'en savez-vous ?

— Je connais l'état de ses affaires. . . et sll a pensé à vous, c'est en désespoir de cause et pour vous prier de l'aider. . .

— Vous êtes indiscret, monsieur Joltran. . . mais je vous pardonne en attendant que je sache où vous voulez en venir. . .

— Une question, monsieur. . . mais auparavant redites-vous nien que je ne suis pas ici en quémandeur et que je viens vous proposer une affaire, — un peu étrange au premier abord, — mais sur laquelle il y a des bénéfices certains.

— Cette question?

— Avez-vous consenti à lui prêter de l'argent?

— Et si je ne vous réponds rien, qu'arrivera-t-il?

— Vous manquerez l'affaire que je vous propose. Gros-Didier sembla réfléchir. Il calculait mentalement s'il avait à gagner ou à perdre en gardant le silence.

La parole nette, calme, posée de l'Alsacien n'était pas sans lui causer une certaine émotion. Puis la curiosité le piquait de savoir quel était le projet de son visiteur.

Et le résultat de ses réflexioTis fut qu'il n'avait ricu à perdre — par conséquent tout à gagner.

C'est pourquoi il répondit :

— J'ai refusé.

— Et que demandait-il ?

— La petite somme de deux cent mille francs.

— Croyez- vous qu'il reviendra à la charge?

— Je ne le crois pas. La façon dont j'ai refusé doit lui enlever toute espérance.

— Eh bien, vous alJez lui écrire. . .

— Pourquoi faire ?

— Pour lui faire des excuses ...

Didier, effaré, regarda Joltran avec crainte. Il recula vivement sa chaise en murmurant :

— C'est un fou.

Joltran comprit et se mit à rire. Il secoua la tête.

— Non, je ne suis pas fou. Vous allez lui écrire pour vous excuser de n'avoir pas pris le temps de réfléchir sur le prêt qu'il demandait. Vous lui direz que réflexion faite, 1 emprunt ne vous parait plus aussi inacceptable, que vous trouverez ensemble, très probablement, des bases d'arrangement . . . enfin tout ce que vous avez coutume d'écrire en pareil cas et vous le prierez de venir vous voir de nouveau en lui fixant un rendezvous . . .

— Et vous prétendez ne pas être fou ? dit sérieusement Didier.

— Oui, je le prétends.

— Alors, le mot de l'énigme, s'il vous plaît ?

— Vous lui prêterez ces deux cent mille francs... Cette fois l'usurier se contenta de hausser les

épaules.

Mais un dernier mot le fit bondir sur sa chaise :

— Je vous les apporte ! disait tranquillement Joltran. Didier laissa tomoer sur son singulier visiteur un

regard aigu, essayant de deviner.

Joltran était souriant et calme, ainsi que d'habitude. Alors, ce fut l'usurier qui interrogea :

— Vous avez intérêt à sauver cet homme ? — K Peut-être.

— En ce cas, que ne lui prêtez-vous cette somme directement ? Vous auriez, du moins, le bénéfice de sa reconnaissance. . .

— Je tiens à rester inconnu.

— Vous êtes le Petit-Manteau bleu ?

— Je ne vous dirai pas les raisons secrètes qui me font agir. .

— Gardez-les. Mais la détiance appelle la défiance. Et du moment où vous ne voulez pas me prendre pour confident je refuse d'être votre intermédiaire. Je ne suis pas un agent du Mont-de-Piété. Faites vos charités vous-même I

Joltran comprit qu'il n'obtiendrait rien. :

— Encore un mot, dit-il.

— Que ce soit le dernier, s'il vous plaît. . . Je n'ai plus (Tu'un quart d'heui'e avant la Bourse.

" — Je hais Thommeret qui jadis m'a gravement offensé.

— Bien. Voilà une confidence. Mais vous n'êtes guère logique avec vous-même. Le haïssant vous avez intérêt à le perdre.

— Je veux sa perte, en effet.

— Et vous lui prêtez deux cent mille &ancs ?

— Non pas moi. — Vous I

— C'est la même chose. Vous avez une singulière façon de vous venger. , . Il vous devra son salut. . .

— Pendant quelques jours peut-être, mais plus tard. . .

— Ah! ahl je commence à comprendre. Vous jugez que la poire n'est pas mûre et qu'il est trop tôt pour la cueillir ?

Gros-Didier commençait à être visiblement intéressé, autant par le caime imperturbable de Joltran que par ce qu'il entendait.

Il s'était levé, il se rassit après avoir consulté sa montre.

— J'ai encore dix minutes... murmura-t-il... Allons, monsieur Joltran, dites-moi cpiei est votre projet... Si j'y trouve quelque bénéfice, je vous seconderai peutêtre.

— C'est bien simple... Vous remettrez à Thommeret les deux cent mille francs que j'ai dans mon. portefeuille i . . Vous lui ferez signer des engagements qui courront de trois mois en trois mois — et renouvelables, car je ne veux pas lui mettre le couteau sur la gorge. — Vous n'exigerez de lui que l'intérêt légal . . . Gela sera stipulé dans l'acte à passer entre vous.

VOUDROTÉ 37

L'intérêt légal, tous le toucherez et le garderez pour vous.... ' "i

— C'est peu, dit cyniquement Didier. Je ne fais jamais d'affaires au-dessous de dix poiir cent.

— Vous n'avancez aucuns capitaux.

— Mais je donne mon temps.

-— Je vous indemniserai moi-mi^me jusqu'à concurrence de vos dix pour cent. Il est juste que votre temps soit payé.

— Et je vous remettrai les billets ?

— Vous les garderez. Vous les ferez présenter. Et vous aurez soin de m'aviser aussitôt du résultat de la présentation.

— Compris. Je deviens votre homme de paille ?

— A peu près. Consentez- vous ?

— L'affaire m'amuse comme un roman. Je voudrais connaître la suite. Je consens.

— Bien. Nous allons échanger quelques lettres qui nous garantiront l'un de l'autre, en prévoyant l'avenir, et tout sera dit.

Une demi-heure passa en écritures.

Puis, tout étant en règle, Joltran compta la somme .

— Ecrivez à Thommeret sans retard, dit-il à Didier...

— Le diable, c'est que j'ai oublié de lui demander son adresse.

— La voici.

Et lorsque Joltran fut sorti, Didier ne put s'empêcher de dire :

— Ma parole, il m'intéresse, ce gros joufflu avec son calme imperturbable. . . La haine, ainsi comprise, ainsi poui^uivie, cela doit être terrible.

Et. il télégraphia à Thommeret, à l'adresse donnée par Joltran.

Df-ux heures après Thommeret se présentait rue Taitbout.

— Monsieur, dit Gros-Didier, j'ai été un peu vif tout à l'heure avec vous et vous étiez à peine parti que je m'en repentais. Si vous le voulez bien, nous allons reprendre notre conversation de tantôt. Gela vous convient-il ?

Très^ ému, dissimulant sa joie, Thommeret accepta.

Alors, Gros=Didier lui offrit la somme que le verrier avait demandée, stipulant l'intérêt légal, à la gTande

surpîse de Thommeret qui s'atten dait à de bien autres exigences.

L*usurier fut honnête jusqu'au bout, obéissant aux instructions qu'il avait reçues de l'Alsacien.

Certes, ce ne fut pas sans peine, sans une révolte intérieure, qu'il parla de cet intérêt légal dont il n'avait guère Thabitude.

Une idée lui venait, si simple pour lui, si facile à réaliser.

Déjà il ouvrait les lèvres pour dire :

— ' Je vous donnerai cent cinquante mille francs . . . Vous me ferez une reconnaissance de deux cent mille...

Il n'osa.

Lorsque Thommeret, les engagements pris et signés, sortit enfin de l'antre de la rue Taitbout, il avait la démarche allègpre, le visage épanoui ; il se sentait plus léger ; il avait côtoyé l'abîme, et il venait d'être miraculeusement sauvé.

Un §oul point noir, une seule réJBiexion après coup, lui mettait quelque incertitude au cœur :

— Cet usurier, si connu pour sa cruauté et ses exigences, lui avait prêté cet argent comme l'eût fait un ami . . . comme l'eût fait un établissement financier, sans autres bénéfices que ceux reconnus par la loi. . . Ce n'était guère dans sa manière liabituetle de traiter ses clients. . . Est-ce qu'il n'y avait pas là un piège ?

Mais bientôt il n'y pensa plus.

rv

La situation de Thommeret était délicate ; des périls l'entouraient de toutes parts ; Thommeret n'était pas assez aveugle pour ne s'en point rendre compte. Et prévoyant l'avenir il songeait déjà aux moyens de le rendre moins sombre.

Quelc{ues mois le séparaient encore de la période électorale.

En ces quelques mois les périls pouvaient grandir, sa situation pouvait sombrer, s'il ne découvrait pas un expédient qui le sauverait. Avec un ennemi comme Joltran, acharné à sa perte, travaillant silencieusement mais avec ténacité à la ruine de son rival, Thommeret devait se tenir en éveil constant.

Mais quel expédient inventer ?

Son crédit n'existait plus. Il le savait. Depuis longtemps il l'avait épuisé en faisant appel à tous ceux avec lesquels il était en relations ; les uns lui étaient venus en aide une fois et les autres avaient refusé, se retranchant comme de juste derrière les formules de politesse et de regrets habituelles.

C'était donc le vide autour de lui, — et il ne devait plus compter sur les autres.

— Gomment me tir«r de là?

Il ne savait, parfois perdait la tête. C'est à peine s'il prévoyait pouvoir payer les frais de son élection.

— D'où viendra le sauveur?

Et il se sentit tout naturellement porté à faire un retour en arrière dans sa vie passée, à considérer sa fortune d'autrefois, les phases difficiles qu'il avait traversées et comment il avait réussi à en sortir.

Mais combien la situation était différente I

Jadis jeune, distingué, pouvant plaire, il avait eu recours au mariage, lorsqu'il eut perdu sa fortune avec Henri Dupât ; le mariage l'avait remis à flot.

A présent c'était fini. La course au mariage lui était interdite, même s'il voulait user de l'expédient du

40 vovdrotA

divorce. Ce qu'il eût chercSié, c'était un mariage d'argent. Mais la femme qui donne son argent donne en même temps son cœur à l'homme qui ne recherche que sa fortune et depuis des années il avait passé l'âge où Ton peut encore inspirer quelque passion. Qui l'eût aimé, cet homme au visage bilieux, ravagé, aux cheveux blancs, à l'œil éteint, vieillard déjà malgré ses cinquante ans ? Personne.

Si pendant quelques minutes l'idée lui était venue d'un divorce possible, il i'abandohna aussitôt.

Mais ce qui était impossible pour lui était peut-être possible pour un autre...

Et celui-là, cet autre, le sauveur, ne l'avait-il pas sous la main, prêt à lui obéir, sans doute, et prêt à tous les dévouements ?...

Gilbert!

Ce fut ainsi et par cette suite logique d'idées qu'il en vint à penser au jeune homme.

Il y réfléchit longtemps, i*etournant cette idée sous toutes ses faces, ne voulant rien livrer au hasard.

Et ses réflexions l'amenaient toutes à être persuadé que là était le salut... et là seulement dans sa détresse.

Avant de s'en ouvrir à Gilbert il consulta Sabine,

Mais il n'eut garde de révéler à sa femme les mystérieuses raisons de l'intérêt subit qu'il prenait au jeune homme.

Depuis longtemps, d'un commun accord, ils vivaient, uïari et femme, si complètement séparés, qu'on eut dit qu'ils étaient étrangers l'un à l'autre.

Sabine avait ûm par ne plus retourner à Paris, même pendant la mauvaise saison.

L'été et l'hiver, elle les passait à la Val-Dieu, n'ayant de distraction que dans les charités inépuisables qu'elle répandait autour d'elle sur les malheureux.

Elle s'était fait ainsi une existence de recluse que réchauiait seulement le rayon de soleil qui tombait, sur son cœur meurtri, des yeux de son flls adoptif.

Même lorscjue Thommeret habitait la verrerie, les entrevues étaient rares — aux heures des repas seulement. Quelques paroles banales s'échangeaient/ lors- Î[ue Gilbert »e trouvait présent, et lorsqu'il était absent es repas se terminaient parfois sans qu'aucune parole eût été échangée.

FOUDROYK 41

Sabine fut donc très surprise, un soir, lorsqu'elle vit son mari qui s'approchait d'elle et lui disait :

— Je désii'erais vous entretenir un instant.

Que pouvait-il dire? Jadis, l'année précédente, lorsqu'il s'était servi de cette formrile, de cette entrée en matière, c'avait été pour obtenir d'elle sa signature. . . pour lui pi*endre les quelques bribes de sa fortune qui subsisU\ient encore, . .

Mais elle n'ignorait pas qu'elle ne possédait plus rien.

Comme il la voyait surprise et hésitante :

— Il s'agit de Gilbert, ajouta-t-il...

— De Gilbert?

— Oui, et de son bonlieur, de son avenir...

Elle tressaillit. Un peu de défiance lui venait. Jamais cet homme ne s'était préoccupé de l'enfant adopté. Il avait suppok'té sa présence, toléré l'afTection de Sabine, c'était tout. Et aujourd'hui cet être glacé, égoïste, prétendait penser au bonheur de Gilbert.

Est-ce que, de nouveau, cela ne cachait pas quelque piège?

Elle fut sur ses gardes.

Mais, quand même, elle répondit :

— Je vous écoute. . . et vous sais gré de votre intention...

Il y avait ds Tironie dans la voix.

Il ne parut pas y prêter attention.

Alors il lui dit que peu à peu, comme elle, il s'était attaché à Gilbert, qu'il le considérait, ainsi qu'elle le faisait, à l'égal d'un fils et que, dans ces conditions, il était de son devoir de songer à l'avenir du jeune homme. Sans fortune, sans autres ressources que son grade d'officier, il n'avait rien à prétendre puisqu'il était sans fpjnille; en outi*e, d'un esprit réfléchi et sérieux, travailleur, Gilbert ne recherchait pas les amusements des jeunes cens de son âge; sa joie était de rester avec sa mère adoptive et de lui consacrer tout le teinps qu'il ne passait pas avec Philippe.

— De telle sorte, acheva Thommeret, que j'ai songé à le Varier... Si je pouvais 'mi trouver quelque part une jeune fille ou une jeune veuve, riche, aimable — et qui l'aimerait bien entendu — il me semble que je n'aurais pas perdu mon teinps et que j'aui'ais bien mérité de sa reconnaissance... Est-ce votre avis ?

4a FOUDROYÉ

—- Je vous sais gré de voire sollicitude, dit Sabine.

Elle se tenait sur la réserve, n'étant guère accoutumée à rencontrer chez son mari tant d'empressement et d'affectueuse prévoyance. Où était le piège ? Elle demanda :

— Et, sans doute, vous avez trouvé la jeune fille ou la jeune femme qui lui conviendrait?

— Ma foi non, dit Thommeret en riant. Je vous avoue que cette idée est toute récente dans ma tête.

Et il ajouta avec bonhomie :

— Elle est, du reste, s»ubordonnée à la volonté de Gilbert... Ce garrçon est libre, par le fait... Ni vous ni moi n'avons, malgré les services rendus, aucun droit sur lui. Il y a beaucoup d'olïiciers qui aiment mieux le célibat que le mariage. Il se peut que Gilbert soit du nombre. Ça le regarde. Je n'essayerai pas d'influer sur sa décision.

Sabine fut complètement rassurée.

Elle tendit spontanément les deux mains à son mari :

— Je vous remercie, dit-elle... Vous savez combien je me suis attachée h. cet enfant... Vous ne pourriez mieux prouver votre... affection... pour moi qu'en lui montrant, à lui, un peu de sympathie...

— Je parlerai donc à Gilbert. . .

L'occasion lui en fut vite offerte.

Dès le lendemain matin, avant que l'officier sortit pour faire, du côté de la Malavisée, sa promenade habituelle, il le rejoignit, le prit familièrement par le bras :

— Puisque vous sortez, voulez- vous de moi pour compagnon ?

Et, ensemble, ils descendirent jusqu'à la rive de la Meuse.

Au bout de quelques instants, Thommeret dit avec un sourire :

— Mon cher Gilbert, avez-vous jamais songé au mariage ?

Le jeune homme eut un léger fi'isson et répondit après un silence :

— Non, je l'avoue. L'officier qui n'a que sa solde est très pauvre... Les jeunes filles n'ont guère d'enthousiasme, lorsqu'elles-mêmes n'ont pas de fortune, pour s'enaller droit à des mariages de l'autre côté desquels

après les premières illasions, elles ne trouvent que les tiraillements d'une existence besogneuse... Cependant, ce n'est point là ce qui m'effraye... car j'ai des goûts simples... Mais, réfléchissez, monsieur, je n'ai même pas un nom à offrir à ma femme... L'Assistance publique m'a donné celui de Gilbert.,. Et c'est tout... Que suis-je?... Nul ne le sait... Mes parents vivent-ils encore? Qui nous le dira... Pourquoi m'ont-ils abandonné?... Misère et crime, peut-être... Et s'ils sont vivants encore, qui nous prouve qu'un jour ils ne retrouveront point ma trace et ne se présenteront point. Et comment ? En quel état ? Comme des gens qui ont souffert et qui sont restés honnêtes?... ou bien. ...Je n'ose pas achever ma pensée, monsieur, car cela me fait frémir... Dans ces conditions, pourrafs-je condamner la jeune fille chaste qui serait devenue ma femme à la promiscuité honteuse d'êtres inavouables pour lesquels moi-même — et j'aurais beau sonder mon cœur — je ne sentirais aucuns affection?... Voyez-vous quelle triste vie je lui préparerais à cette enfant innocente, élevée au milieu des exemples d'honneur et de vertu?... Non, non... Gilbert je suis... Gilbert il faut que je reste, sans famille...

Il s'arrêta, pâli.

Ils étaient arrivés, en se promenant, jxisqu'en face de Monthermé, dont les maisons défilaient le long de la rive gauche de la Meuse. Et la Malavisée se dressait devant eux avec ses vastes hangars, ses ateliers, ses bureaux, ses vitraux enflammés et sa coquette habitation dominant la ruche humaine en travail.

Les yeux du jeune homme étaient troublés et un pli profond, indice d'une douleui* mystérieuse, creusait son front.

Pendant quelques secondes, il parut oublier cju'il n'était pàs seul, que Thommeret é1:ait auprès de lui, et son regard s'attôcna aux fenêtres de cette maison, dans laquelle il voulait puiser la vie.

Depuis que Blanche n'accompagnait plus son frère, depuis que le jeune homme ne pouvait plus la rencontrer, c'était là qu'il venait, presque tous les matins, à îa même heure,

; Et de là il regardait la Malavisée, sans que personne prit garde à lui.

La première foi?t il 4tait resté longtemps sur la rivé

44 foudrotS

de la Meuse, les yeux fixés sur l'autre bord sans y voir son rêve.

Puis une fenêtre s^était ouverte.

A la £f»nôtre, une jeune fille s'était montrée, qui s'était accoudée languissamment sur la balustrade.

Le cœur de Gilbert s'éfciit mis à battre avec violence.

Le verrait-elle, de l'une à l'autre rive ?

Tout d'abord elle ne remarqua rien. Mais les regards des amoureux renferment un magnétisme certain. Et, tout à coup, la tête de la jeune fille, obstinément baissée, se releva. Elle n'eut aucune hésitation; elle le reconnut tout de suite. Et ils restèrent ainsi longtemps, échangeant leurs rêves et leur tristesse à travers l'espace qui les séparait. ,,

Il ne leur en avait pas fallu davantage pour se comprendre.

Tous les matins, à la même heure, il revint sur le bord de la jolie rivière et à peine y ai rivait-il que làbas, dans les grands arbres dépouillés par la bise et le froid, une fenêti*e s'ouvrait, une gracieuse tête apparaissait.

Il en revenait avec du bonheur pour toute la journée.

Justem-ent, ce matin-là, c'était l'heure à laquelle il venait d'habitude. Et voilà pourquoi il regai'dait au loin avec une si persistante atlentjion, une tristesse si profonde.

Thomraeret ne pouvait deviner cette charmante intrigue d'un amour naissant dont une scène se Jouait devant lui.

La fenêtre, enfin, après quelques secondes d'attente, s'ouvrit lentement; la jeune fille se montra.

Mais soit qu'elle redoutât elle-même quelque surveillance ou que l'on surprit son secret, soit que la présence de Thommeret auprès de Gilbert eût subitement effarouché sa pudeur, ce fut une brusque apparition ; la fenêtre aussitôt se referma.

Thommeret n'avait rien vu.

Gilbert soupira.

Là-bas, c'était le rêve, mais le rêve irréalisable, le rêve auquel il avait tort de s'abandonner, sachant bien qu'il se heurterait à l'impossible et qu'il courait audevant d'une grande douleur.

Thommeret reprît le bras du jeune homme et l'en-

VOUDROYÉ 4^

— Je crois, dit-il, vos scrupules exagérés. Vous n'avez pas de nom, cela est vrai, mais vous avezQcompté sans moi qui puis vous donner le mien, après quelques formalités que je suis prêt à remplir. Je n'ai pas a enfants ; je n'en aurai jamais ; votre adoption peut donc, au premier jour, devenir un fait accompli.

Gilbert fut ému et le remercia avec emision. Il était sans défiance contre les projets égoïstes de l'homme.

— Vous êtes bon, monsieur, et c'est à vous et à celle qui me permet de l'appeler sa mère (jue je dois d'être ce que je suis ; sans votre bonté, sans votre générosité que serais-je devenu ?

C'était bien sur ia reconnaissance de Gilbert que Thommeret comptait pour faire réussir son projet.

Il enregistra Avec plaisir dans sa mémoire cet élan du jeune nomme, mais pour le moment ne fit aucune allusion.

Thommeret reprit :

— J'ai donc repondu à votre principale objection, mon cher enfant, car pour ce qui est du retour possible de vos parents, permettez-moi de vous dire que cela me parait tout à fait improbable. Depuis ving^-deux ou vingt-trois arns qu'ils vous ont abandonné à l'hospice de la rue Denfert, ils ne sont jamais venus, môme une seule fois, prendre de vos nouvelles. Ils sont morts et ne pensent plus à vous... Je ne vois donc rien qui puisse vous empêcher de songer au mariage et de vous préparer pour l'avenir un intérieur où vous vivrez heureux. Si vous n'y pensez pas, voulez-vouo que j'y pense pour vous ?

Gilbert murmura, infiniment troul>lé :

— Non, monsieur, je vous en prie.

— Poui' quelle raison ? fit Thommeret surpris.

Et devant le silence du jeune homme, soupçonnant la vérité :

— Aimeriez-vous? dit-il à voix basse.

— Oui.

Thommeret répliqua par un geste de mécontentement, presque de colère : il prévoyait que des obstacles allaient s'élever, peut-être, entre cet amour et le projet qu'il avait conçu : -' ■

Gilbert était plongé de nouveau dans sa rêverie.

Thommer«;t avait repria sa iflg^re douce^r^use î

46 VOUDBOTÉ

— Et puis-je savoir qui vous aimez . . . demandatril...

— A quoi bon, monsieur, dit Gilbert avec tristesse. J'aime sans aucune espérance ; jamais celle que j'aime ne deviendra ma femme.

— Qu'en savez- vous, mon cher enfant?

— Tout d'abord je suis pauvre et cette jeune fille est riche .

— Richesse et pauvreté vont très bien ensemble, dans ces sortes (Taffaires, dit Thommeret en riant. Quand j'ai épousé Sabine, moi-même je venais d'être ruiné. Je n'avais plus le sou.

— Puis, sans porter votre nom, je fais cependant partie de votre famille. Et le père de celle que j'aime semble nourrir pour tout ce qui porte votre nom ou tout ce qui vous touche de près une haine irréconciliable.

— Ali! vous vouleï parler de Joltr&n...

— De lui en effet. .

— Vous aimez sa lille... Vous aimez Blanche ?

— Depuis le jour de mon arrivée à Monthermé. . Depuis le jour oii je l'ai vue pour la première fois.

Le reste de la promenade fut silencieux.

Ils avaient repris le chemin de la Val-Dieu.

Thommeret pesait dans son esprit les chances de ce mariage. Un moment il avait cru entrevoir là le salut, le triomphe. Si Blanche aimait Gilbert comme Gilbert aimait Blanche, est-ce qu'en ne pourrait pas habilement exploiter cette situation ? Est-ce que Joltran n'aurait pas les mains liées par cet amour et ne se verrait pas obligé de renoncer a savengeance ?

Mais cette espérance ne resta pas longtemps dans son esprit.

Une seule réflexion la lui enleva : jamais tant qu'elle vivrait, Jenny ne consentiï^ait à laisser entrer sa fille daus la famille de Thommeret... Jamais Joltran luimême n'y consentirait. Ce mariage était donc impos» sible, de toutes façons.

Lorsqu'ils renti'èfent dans le jardin de la veri'erle, Thommeret s'&rrêta et rompit un silence qui avait longtemps duré :

— Vous avez raison, mon eniant, ce mariage n'est pas possible... li nous faudra pen^r i^ autre chosit^

FOUDROYé 4^

— Je ne me marierai jamais !

Tlioiîimeret lui frappa amicalement sur l'épaule. Et d'un ton paternel :

— On dit cela... On commence par être malheureux ! Puis lé temps passe... On y rêve moins... et il arrive un jour où l'on trouve chaussure à son pied...

Gilbert secoua la tête, attristé plus encore en entendant cet homme parler iWKsi J>*^erement de la torture de son cœur.

tOVDKQTÈ 49

Malgré la réponse de Gilbert, Thommeret s'occupa aussitôt de lui chercher une femme.

n comprit du reste, tout de suite, que la situation de Gilbert, en dépit des préjugés qui disparaissent, serait un obstacle pour beaucoup de familles ; les pères hésiteraient à donner leurs filles au pupille de TAssistance gublique, quelle que fût la noblesse de son caractère . lertes, cela était injuste. Mais les injustices sociales sont de tous les jours.

Afin de ne point perdre un temps précieux — car pour le salut de Thommeret, il fallait que ce mariage se célébrât dans les quatre ou cinq mois — il lui parut préférable de chercher paimi les veuves.

Celles-ci, maltresses d'elles-mêmes, n'ayant plus à compter avec la volonté pa-lernelïe, se rendraient sans doute plus vite et de cette façon l'on gagnerait du temps.

Mais il eut beau fouiller dans sa mémoire, il ne trouva rien; c'était uu oiseau très rare à dénicher qu'une veuve comme il la voulait, encore assez jeune pour que Gilbert pût Tépouser sans craindre le ridicule, assez jolie pour que cela pût avoir les apparences d'un mariage d'amour; honnête scrupuleusement, car Gilbert refuserait toute i^ntation tarée et enfin — et surtout — très riche, d'une fortune aisément disponible.

Il se dit, au bout de quelques jours, que s'il n'avait pas recours à une intervention éti*angère, il ne trouverait rien et alors, se souvenant de sa jeunesse, l'agence Farigoule lui revint à Tes^it. L'agence n'existait plus depuis longtemps. Marc Koux et Amédée Farigoule avaienf été envoyés en Nouvelle-Calédonie pour y expier leurs services matrimoniaux et leur ingérence imprudente dans quelques louches affaires.^ Mais si l'agence n'existait plus sous ce nom elle pouvait vivre avec une nouvelle enseigne. Bavait eu plusieurs fois à passer rue cta Dragon, m nom de Parîgoule — il l'avait

constaté — avait disparu de la plaque gravée qui indiquait l'agence aux filles en quête d'un honneur à replâtrer, ou aux jeunes gens à la recherche d'une dot sans scrupules ; mais la plaque n'avait pas été enlevée. Du reste, à défaut de cette agence, il y en a bien d'autres à Paris. Thommeret n'aurait que l'embarras du choix.

Il résolut de faire une tentative, assez amusé de recommencer après de si longues années, et pour le compte d'un autre, les démarches qu'il avait faites jadis pour son compte personnel.

Et sans hésiter il partit pour Paris.

Il fut reçu rue du Dragon par un gros petit homme, à ventre rebondi, la figure rouge et les yeux clignotants^ portant une moustache blanche et une barbe poivre et sel qui n'avait pas vu le rasoir depuis quinze jours. L'homme était vêtu d'une redingote noire très râpée, luisante aux coudes, d'un pantalon noir lustré par l'usage et qui avait pris toutes les formes de la jambe, et d'un gilet blancchiuonné, sali de taches de la graisse.

L'homme le fit asseoir.

Mais il avait eu, à la vue de Thommeret, un geste de surprise et il l'avait regardé avec une attention singulière.

,Oii eût dit qu'il le reconnaissait ou que, du moins, il venait d'être frappé par qnelqpie ressemblance.

Thommeret expliqua le out de sa visite.

Après quoi le gros petit homme répondit :

— J'ai repris, en effet, monsieur, la suite des affaires de cet infortuné Farigoule, condamné si injustement. J'ai étendu beaucoup ma clientèle, mais les candidats au mariage, candidats des deux sexes, en forment encore la plus belle partie. Je crois donc pouvoir vous être utile. En ce qui concerne les mariages, je n'ai rien changé aux conditions de l'agence Farigoule. Veuillez m'exprimer votre désir le plus clairement possible et me dire quelles sont vos exigences.

Thommeret obéit. Le petit homme écouta sans dire un mot. Après quoi :

— Tout cela est fort difficile, mais non impossible. Je vais réfléchir, chercher, au besoin m'informer auprès de mes agents...

— Gela demandera du temps ?

FouDRorii 5i

— Je l'ignore.

— Devrai-je revenir ?...

— Habitez-vous Paris ou la province ?

— En ce moment les Ardennes où me retiennent de grayes intérêts.

— Ne vous dérangez pas. Je vous enverrai mon fondé de pouvoirs... Veuillez seulement me laisser votre nom et votre adresse...

Thommeret tira sa carte et la tendit.

L'autre y jeta un regard, fiévreusement. Puis, tout à coup, les deux mains tendues vers Thommeret :

— Je ne me trompais pas, dit-il... Lorsque vous êtes entré je vous avais reconnu.

— Pardon, monsieur... mais moi, je...

— Je suis donc bien changé !

Thommeret ne trouvait pas.

— Rappelez- vous l'homme qui, jadis, a éprouvé avec vous la première grosse perte d'argent de sa vie...

— Henri Dupât !!

— Juste... Henri Dupât ruiné depuis lon;^temps; ah! Thommeret, vous avez certes à vous plaindre de moi... mais, moi aussi, je ne puis pas songer à vous sans amertume... car c'est vous qui m'avez porté la guigne... Enfin je ne vous en veux pas !I

Les deux hommes se serrèrent la main. Et la connaissance une fois renouvelée^ Thommeret devint avec Dupât plus confiant, le mît au courant de ses aifaires, sollicitant un avis.

Ils étaient faits pour se comprendre.

Thommeret revint à la Val-Dieu et y attendit impatiemment des nouvelles de l'agence.

n n'attendit pas longtemps.

Quinze jours seulement se passèrent an bout desquels deux hommes se présentèrent un jour à la verrerie et demandèrent à lui parler.

Hs ne disaient pas leur nom et se contentèrent de faire passer un carton sur lequel ils avaient écrit :

« De la part de M. Henri Dupât. »

Thommeret les fît introduire sur-le-champ dans son cabinet.

Mais à peine étaient-ils entrés tous les deux que le

Sa FOUDROYA

Il se trouvait en présence de Marc Roux et de Farigoule. ^ >

Bien changés, bien maigris, avec des vêtements si usés, si défraîchis qu'on les eût dit ramassés dans un fossé de grande route. Ils se présentaient, du reste, humblement, la tête basse, comme des chiens battus. Mais ils eurent un sourire de satisfaction quand ils constatèrent que Thommeret venait de les reconnaître.

Après un instant de silence causé par la surprise :

— Excusez-moi, dit Thommeret, je ne m'attendais guère à votre visite... Henri Dupât ne m'avait pas prévenu... et je vous croyais toujours... là-bas...

— Nous avons fait notre temps, dit Farigoule, non sans la fierté du devoir accompli, et même nous avons bénéficié de deux ans, grâce à notre bonne conduite et aux bons exemples que nous avons donnés à tous nos camarades... n'est-ce pas, Marc Roux? interrogea- t-il.

— Des exemples qui nous ont valu à plusieurs reprises les compliments de Tadministration,

Marc Roux, lui, sec et maigre, avait peu changé — blanchi seulement. Et le visage était devenu d'un jaune plus sombre. On l'eût dit né sous les tropiques .

Quant à Farigoule, on eût cherché vainement la place où jadis trônait son gros ventre triomphant.

Le ventre avait fondu comme une motte de beurre au soleil.

Que de beaux jours il eût fallu, avec de providentielles aftaires et de fortes prébendes, pour que le ventre reprit sa glorieuse allure d'autrefois I C'était de cela, surtout, que souffrait le plus Farigoule et il s'en excusa devant Thommeret.

— Oui, monsieur, j'ai maigri beaucoup mais ça reviendra !

Le verrier alla s'assurer que dans les chambres voisines de son cabinet de travail personne ne se trouvait qui pourrait les entendis; il ferma la porte avec soin, puis devenant communicatif :

— Vous n'avez pas de lettre de Henri Dupât ?

— Non... Le patron n'aime pas écrire.

— Alors, il vous a expliqué de quoi il s'agit ?

— Très clairement.

— Pouvez-vous me guider ? Avez- vous à me donner quelques renseignementi ?

POUDROTÉ 53

— Mieux que cela, je Tespère.

— Parlez.

— Vous vous rappelez sans doute quelle puissante organisation Marc Roux et moi nous avions donnée autrefois à notre maison ?

— Oui, j'ai pu Fapppécier.

— Cette organisation, heureusement, notre successeur, Henri Dupât, a pu la conserver, après Finjustice qui fut commise à notre égard et l'exil immérité dont nous fûmes frappés , Il augmenta môme le nombre des agents et au lieu de se contenter d'en avoir dans les quatre ou cinq grandes villes de France il en entretint an peu partout dans toutes les régions.

— De telle sorte V

— De telle sorte que Henri Dupât, après avoir reçu votre visite, se contenta de nous envoyer, Marc Roux et moi, à Charleville, ou nous nous sommes mis en rapport avec les représentants de l'agence . Ce sont eux qui nous ont renseignés.

— Au fait ! Au fait !

— J'y suis en plein. Avec son sens pratique des affaires. Dupât a réfléchi que ce qu'il fallait trouver, c'était une femme habitant la région, y ayant ses intérêts, ses habitudes. De cette façon, pour mener à bien le mariage, et pour le cas où notre concours serait utile, nous aurions plus de liberté d'allure et les choses n'en marcheraient que mieux et plus vite.

Et après un temps :

— Connaissez-vous les établissements métallurgiques aes Hautes-Rivières ?

— Adeuit pas d'ici.. . Comment ne les connaîtrais-je

Sas ? Ce sont les usines les plus prospères de tout le épartement.

— Et leur propriétaire ?

— Mada/^^ie liéontine Grantier? Je ne la connais pas. Depuis cinq ans que son mari est mort, elle n'a pas remis les pieds dans les Ardennes.

— Vous pouvez dire en France. Après la mort d« son mari, sa santé a été fort ébranlée, et les médecins lui conseillèrent le séjour de l'Italie. Elle n'a pas quitté l'Italie depuis cinq ans. Il paraît que la direction des établissements métallurgiques est entre bonnes, mains et que les affaires, loin de péricliter, augmentent tous les jours*

54 FOUDKOYé

— Aurons-nous besoin d'aller chercher Madame Grantier en Italie ?

— Inutile. Depuis trois jours elle est aux Hautes- Rivières.

— Très bien. .. Je commence à deviner.

— Vous savez maintenant où le lièvre a son gîte. Il faut partir en chasse sans perdre de temps. Si Madame Léontine Grantier est rentrée en France, c'est que la sollitude de son veuvage commence à lui peser. Elle a pleuré son mari pendant cinq ans. Gela doit lui suffire. Il se peut qu'elle ne se soit pas encore fait à elle-même l'aveu qu'un second mariage lui plairait ; mais il ne faut pour cela qu'une occasion, un hasard, une rencontre, la vue d'un joli garçon, pour que cette vérité éclate soudainement à son esprit... Alors, adieu les vêtements de deuil qu'elle porte môme encore aujourd'hui, à ce qu'il paraît.

— L'âge?

— Oh ! l'affaire se présente dans d'excellentes conditions : Madame Grantier doit avoir vingt-cinq ou vingt-six ans; pas d'enfants; avant son départ elle passait pour être plutôt jolie; elle est trop jeune pour que cinq ans puissent avoir influé sur sa beauté... Quant à la fortune, elle vous est connue... grande et solide ; . . On voit que c'est bâti avec du fer.

Et Farigoule se mit à rire.

Tommeret réfléchissait.

Evidemment, c'était le mariage rêvé, le mariage qui l'eût sauvé, lui, car Gilbert, marié, riche, aimé de sa femme, n'hésiterait pas à venir en aide à sa famille adoptive.

Mais ce mariage se feraît-il? Etait-il possible, probable que Léontine Grantier, dont le veuvage allait être entouré de bien des tentations, était-il possible qu'elle s'éprit de Gilbert ? Etait-il probable qu'elle voudrait changer le nom universellement estimé et connu du manufacturier Grantier contre ce nom de hasard que portait le pauvre abandonné recueilli par l'Assistance publique ?

Marc Roux avait les yeux fixés sur Thommeret, comprenait les incertitudes du verrier et devinait ses réflexions.

Il dit avec un sourire.

— SoyesB sans crainte, monsieur. Nous y remédierons I

— Quel est votre projet?

— Nous n'en avons aucun pour le moment, nous ne marchons jamais à la légère. Nous allons nous entourer de précautions, étudier prudemment le terrain, voir quelles sont les habitudes du jeune homme et de la jeune femme au bonheur desquels vous nous conviez à travailler .. . C'est après, seulement, que nous arrêterons notre tactique... Laissez-nous carte blanche, mais donnez-nous quelque argent, car nos frusques sont bien usées et nous avons besoin de nous ravitailler. . .

— Heni'i Dupât vous a dit que ce mariage était très pressé ?

— Ces sortes de mariages le sont toujours, monsieur, dit effrontément Amédée Farigoule.

Thommeret leur donna cinq cents francs.

— Achetez-vous des vêtements neufs, dit-ii. . . vous avez raison, car avec ceux-là vous seriez trop remarqués.

— En attendant que nous ayons arrêté notre base de conduite, de votre côté, monsieur Thommeret, ne perdez pas votre temps. Il serait bon que vous trouviez quelque prétexte pour vous lier avec M"*® Léontine Grantiér. . . Ne le pourriez-vous ?

-— Je chercherai.

— Ce serait un grand pas de fait. Le jeune homme et la jeune femme se verraient, se connaîtraient et la moitié de la besogne serait achevée le jour oii nous interviendrions pour le reste.

Ils saluèrent poliment Thommeret et se retirèrent.

Celui-ci reprenait confiance. Il connaissait ces deux vagabonds, leur peu de scrupules, les ressources fertiles de leur esprit.

— Laissons-les faire, mnrmura-t-il.

Mais il voulut suivre quand même leur conseil et se mettre en rapport avec la riche veuv e.

Le prétexte était tout trouvé.

N'était-il pas candidat aux élections prochaines ?

M"^« Grantiér disposait d'un certain nombre de voix sur lesquelles elle pouvait, jusqu'à un certain point, exercer quelque influenco, soit par elle-même, en invoquant le souvenir de son mari, soit par le directeur des Forges qui, vivant avec ses ouvriers, leur parlerait de Thommeret.

56 FOUDROTÂ

Il se rendit donc aux Etablissements métallurgiques.

La maison qu'y habitait la veuve était une vaste construction en forme de caserne, très vieille, mais admirablement entretenue.

Tyjme Grantier ne Tavait pas habitée depuis la mort de son mari, mais il était visible qu'on en avait pris un soin extrême, comme si la maîtresse du logis ne s'en fut jamais éloignée.

Thommeret fut introduit dans un vaste salon Louis XVI, très pur, à Farrangement duquel avait préside le goût le plus sévère, et bientôt M""» Grantier vint l'y rejoindre.

Elle était vêtue de noir et plutôt petite que grande. Sa taille était élégante, malgré les vêtements sombres et ses cheveux paraissaient plus blonds encore, sur cet ensemble noir.

Elle avait les yeux très bruns avec un teint de blonde, ce qui donnait beaucoup d'énergie à son visage.

En somme, une très jolie femme.

Ce qui fit que Thommeret à part lui, disait :

— Gilbert, après tout, n'aurait pas à se plaindre.

Thommeret exposa le but de sa visite, fit son programme politiqpie, expliqua quelles étaient les réformes auxquelles il tendrait si l'arrondissement l'envoyait à la Chambre.

M™« Grantier l'écouta avec un léger sourire qui donnait à sa physionomie tout à la fois un charme mutin et très doux.

— Je vous avouerai, monsieur, dit-elle, que je ne m'occupe guère de politique. J'ai heureusement, h la tête de ma maison, un directeur honnête et intelli-

\gent en qui j'ai toute confiance. Mes ouvriers le connais-

ïsent beauco up plus qu'ils ne me co nnaissent moi-même et

(c'est avec lui surtout, bien plus qu'avec moi, qiie vous

JAevriez vous entendre. Vouiez- vous que nous allions le

voir ?

I Thommeret accepta en remerciant.

\ Ils abandonnèrent la politique pour causer affaires.

* Bien qu'elle se remît sur le directeur du soin de ses

vastes établissements, Thommeret s'aperçut bien vite

qu'elle était au courant des moindres détails et que son

intelligence était très vive.

Thommeret, nous Tavons montré, savait être séduisant lorsque son intérêt était en jeu.

VOUDItOTÉ bj

Très au courant lui-même de la situation industrielle du département, il resta longtemps ; il sut se ménager un prétexte pour revenir quelques jours après, avec des documents cpii intéressaient le directeur, lequel occupait ses loisirs à préparer une histoire de Tindustrie dans les Ardennes.

^ n eut donc l'occasion de revoir M.°^ Grantier à plusieurs reprises et il se hasarda certain jour à demander la permission de lui présenter sa femme.

n fut étonné du trouble profond que cette simple dema-nde jetait en M"** Grantier.

Elle fut longtemps sans répondre.

Et comme il allait s'en étonner, elle finit par lui dire :

— Je vous prie de me pardonner cette émotion . . . Depuis cinq ans je me suis tenue en dehors du monde, mais puisque me voici de retour en France, je comprends bien que je ne pourrai y vivre, comme à l'étran-

fer, en pleine solitude. . . Du reste, je ne le veux pas... ion hésitation, monsieur, ne vient donc pas de ce qu'il me déplairait de recevoir M""® Thommeret, et la meilleure preuve, c'est que je compte sur sa prochaine vi site . . .

Le cœur de Thommeret battait tumultueusement.

Il considérait que le plus difficile venait d'être fait. Une invitation à la Val-Dieu suivrait rapidement cette première visite, Des relations régulières naîtraient, avec un peu d'adresse, en ayant grand soin de ne pas effaroucher la jolie' veuve. Dans ces visites, Gilbert forcément serait présenté et Marc-Roux et Amédée Farigoule feraient le reste.

Ces prévisions, en eftet, se réalisèrent.

Et de la Val-Dieu aux Etablissements métallurgiques, des relations régulières s'établirent.

Gilbert ne prévoyait en aucune façon lo rôle qu'on lui destinait.

Et le jour où Thommeret lui avait demandé amicalement :

— Gomment trouves- tu M"»® Grantier ?

n avait répondu, distrait, son rêve poursuivant l'image de Blanche :

— Elle est charmante ...

Malgré son désir d'en terminer au plus vite, Thommeret n*osait pas brusquer les choses. Il observait

M'"«Grantier toutes les fois qu'elle venait à la Val-Dieu> toutes les fois qu'il allait chez elle, avec Sabine et Gilbert.

Et de ses observations, la conviction résultait que l'on attendait Gilbert avec plaisir.

Deux fois, dans le mois qui s'écoula, le jeune homme ne put accompagner sa famille adoptive et il fut visible pour ïhommeret que Léontine en concevait un peu d'ennui, môme du dépit. Elle fut distraite pendant tout le temps que dura la visite, et nerveuse.

Se trompait-il ?

Dans tous les cas, il estima que le moment arrivait de révéler à la jeune veuve ce qu'était Gilbert, afin d'éviter une déconvenue lorsqu'il faudrait porter un coup décisif. Ainsi qu'il le prévoyait, l'histoire de Gilbert ne fit qu'intéresser la jeune femme à l'officier. Et lorsqu'elle le revit quelques jours après, ses yeux semblaient plus doux encore et sa poignée de main plus affectueuse.

Il était évident que M°^ Grantier prenait plaisir à le voir, mais de là au mariage, comme il y avait loin 1

Marc Roux et Farigoule semblaient avoir disparu depuis la naissance de ces relations.

En réalité, ils étaient à quatre lieues de là, à Charleville, oÙl ils attendaient, à une adresse convenue d'avance, les événements de la Val-Dieu et le bon plaisir de Thommeret.

Ils reçurent une lettre les appelant au village.

Ils y accoururent, très propres, vêtus de neuf, rasét=i de frais, le sourire aux lèvres.

Ils écoutèrent Thommeret.

Et cniand il leur eût fait ses confidences.

— Bon. Vous voulez maintenant brusquer les événements.

— Je le veux. Je suis pressé.

— Vous estimez que la poire est mûre

— Un dernier rayon de soleil suffira... Amédée Farigoule se rengorgea.

— Nousserons le soleil...

— Que comptez-vous faire ?

— C'est notre secret.

— ^ Ne pouvez-vous me dire ?

— A quoi bon ? Au fur et à mesure que se dérouleront les événements, vous devinerez bien qui les mène.

FOITDROYÉ 59

— Soit... Je me conQe en w^trc prudence. Marc Roux tendit la main. -

— Nous n'avons plus un radis. . . et si c'était un effet de votre bonté...

Thommeret tira quelques louis de sa poche.

— Ne soyez pas trop exigeants... C'est la fin du rouleau...

Son visage s'assombrit.

Il venait de penser tout à coup que le temps approchait où il lui faudrait faire face au premier engagement souscrit à Gros Didier.

Il avait souscrit quatre engagements de cinquante mille francs chacun.

Et il n'avait pas le premier sou...

De sombre, sa figure devint farouche.

— Goûte que coûte, il faut que ce mariage se fasse I Et il congédia les deux visiteurs.

POUDROYE 6l

Quelques jours suffirent aux deux associés pour recueillir les renseignements nécessaires à l'exécution de leur projet.

Quel était-il, ce mystérieux projet élaboré par les deux agents pour hâter le mariage et pour lui donner le plus de chances possible de réussite ?

Ils avaient observé les habitudes de Gilbert et reconnu qu'à des heures très régulières le jeune homme passait la Semoy et s'en allait se promener, en suivant les bords accidentés de la Meuse. De loin, ils l'avaient suivi, épié, et avec l'intelligence astucieuse, poussée ou mal, dont ils étaient doués, ils n'avaient pas été longtemps sans comprendre que ces promenades qui se répétaient presque tous les jours avaient un but. Toutes les K)is que le jeune homme arrivait à certain point de la rive, d'où Ton découvrait tout entière la verrerie de Monthermé, il s'arrêtait, restait là en contemplation.

— Qu'est-ce qu'il regarde ? s'étaient-ils demandé. Assuréme.nt il ne regardait pas couler les eaux vertes

de la jolie rivière. Ses yeux passaient au-dessus pour aller là-bas... vers la maison d'habitation... Et là une fenêtre s'ouvrait, une jeune fille apparaissait, et pendant quelques secondes, ces deux cœurs se communiquaient ainsi chastement leur tendresse.

Quand ils firent cette découverte, ils eurent un moment d'indécision et jugèrent qu'il était bon de prévenir Thommeret.

Mais celui-ci avait répliqué r

— Je le savais. Ne vous en préoccupez point. Ce n'est pas sérieux.

Les deux associés avaient disparu pendant deux ou trois jours ; ils étaient allés slnstaller en touristes dans l'auberge des Quatre-Chemins, voisine des -Etablissements métallurgiques, etdelà,rayonnant unpeu partout, ils essayèrent de pénétrer les habitudes de M"»" Grantier.

ca FOUDROYÉ

, Gela leur fut aisé, car M°"« Grantier aimait le grand air, les promenades à cheval, à pied même. Elle sortait tous les jours, en voiture lorsque le temps était mauvais. Mais ces promenades n'avait jamais un but bien déterminé. Elle se grisait de vent, de froid, essayant d'user dans ces exercices violents la surabondance de vie qui était en elle.

Lorsqu'elle venait à la Val-Dieu, chez Thomraeret, s'il faisait beau et sec, elle arrivait à pied, en longeant les rives montueuses de la Semoy ; à l'heure indiquée par elle, le soir, sa voiture la prenait et la reconduisait.

, Une ou deux fois, Léontine et Gilbert s'étaient ainsi rencontrés, elle venant à la V^al-Dieu, lui s'en revenant de Monthermé, et ils avaient achevé la route ensemble.

C'était une occasion de ce genre que guettaient les deux associés.

Ils en parlèrent à Thommt'.ret.

— Afin de gagner du temps, aidez-nous à faire naître cette occasion.

— Goamient ?

— Quel jour M™® Grantier viendra-t-elle dîner chez vous ?

— Jeudi prochain.

— Ne pourriez-vous la prier d'arriver plus tôt, vers cinq heures, à la tombée de la nuit, sous prétexte d'affaires ?...

— Rien de plus facile.

— Ce jour-la, ne retenez pas M. Gilbert auprès de vous. Laissez lui la plus complète liberté.

— C'est entendu.

— Et si la chance nous favorise, il y aura du nouveau le soir.

Le jeudi, dans l'après-midi, M""® Grantier était sortie en donnant ses ordres au cocher :

— ^^ Je vais à pied à la Val-Dieu. Venez me cherchez à neuf heures.

Elle partit vers quatre heures et demie. Le temps était sec et froid. Depuis une semaine il gelait. La route était dure, invitait à la marche. Pas le moindre vent ne soufflait dans les vallées. Des Etablissements métallurgiques à la verrerie de la Val-Dieu la route était directe, contournant la montagne en traversant de jolis bois de chênes, parmi d'adorables paysages.

Elle . s'en venait lentement. Les passants étaient rares. Depuis un quart d'heure qu'elle était partie, elle n'avait rencontré que deux hommes, deux charbonniers dont la figure était si complètement noire ^'on les eût pris facilement pour deux nègres. Ils l'avaient saluée poliment, par son nom, ce qui prouvait qu'ils étaient du pays, hlle n'avait, du reste, nulle crainte, nulle appréhension de danger. La contrée est tranquille, les ouvriers honnêtes et doux. Elle ne remarqua point que les deux charbonniers, après s'être croisés avec elle, se jetaient tout à coup dans les bois. L'eût-elle remarqué qu'elle ne s'en fût point inquiétée. Ils allaient sans doute à leur besogne.

Ils avaient pris un étroit sentier au travers des chênes et revenaient sur leui*s pas, dans la direction de la Val-Dieu. Ils la dépassèrent, sans qu'elle s'en doutât. Par les branches que l'hiver avait dépouillées ils aperçurent la jeune veuve qui continuait paisiblement son chemin.

La nuit venait. Déjà les ombres s'étendaient dans les vallées, au-dessous de la route. Et dans le bleu pâle du ciel, on distingnait quelques étoiles. Un peu de temps encore et elles brilleraient de tout leur éclat.

Les deux charbonniers avaient dépassé la promeneuse de cinq cents mètres environ et s'étaient arrêtés. Ils avaient dégringolé dans le bois de chênes, et se tenaient maintenant cachés, accroupis, derrière une roche au bord de la route.

La route bifurquait à cet endroit : d'un côté elle continuait p€tr une allée de peupliers jusqu'à la verrerie de la Val-Dieu ; de l'auti*e, elle suivait la Meuse dans la direction de Monthermé et celle-ci était la promenade favorite de Gilbert, matin et soir.

Les deux charbonniers causaient à voix basse :

— Tu es sûr que Gilbert est sur la rouie ?

— Oui... Je calcule qu'il ne peut plus être bien loin.

— Alors, au moindre cri qu'elle poussera il ne peut manquer d'accourir.

— A moins qu'il ne soit complètement sourd... Les deux charbonniers n'étaient autres que Marc

Roux et Amédée Farigoule, rendus méconnaissables.

Ils étaient là pour exécuter leur plan.

Farigoule pencha la tête au ras du sol, et inspecta la route.

64 VOUDROYÉ

Dans l'ombre croissante de la nuit, on distinguait encore M^« Grantier qui se rapprochait et se hâtait.

Quand elle ne fut plus quà quelques pas ils se levèrent, sautèrent hors du bois et se précipitèrent sur elle.

Marc Roux, à voix basse, disait très vite :

— Pas un mot ! Pas un cri î! Nous n'en voulons qu'à votre bourse...

Ils l'enlevèrent, comme ils eussent fait d'une enfant, mais ils eurent grand soin de ne pas lui appuyer sur la bouche.

La jolie veuve était brave et résolue.

Elle se défendait vigoureusement, mais contre ces deux hommes que pouvait-elle faire ?

Alors, d'une voix stridente, elle appela :

— A moi ! A moi ! Au secours !î

— A quoi bon crier ? dit Marc Roux... il n*y a personne à une lieue à la ronde...

Et ils l'entiaînaieiit vers le bois. Déjà ils l'atteignaient, ils allaient disparaître dan^ l'épaisseur du fourré, lorsque soudain, à un dernier appel de Léontine, affolée, un homme se précipite sur les deux charbonniers, tombant sur eux comme une trombe.

— Ah ! misérables I misérables !

Mais Marc Roux et Farigoule s'attendaient à cette brusque attaque. Avec une agilité de singes ils se dégagent des poignets solides qui les enserrent, s'élancent dans le bois et disparaissent. Cela s'est fait si rapidement qu'à peine si quelques secondes se sont écoulées. Et l'on entend au loin le froissement des branches sous leur course précipitée.

M™* Grantier s'est évanouie.

Gilbert — car c'est lui — se penche vers elle. Il la reconnaît seulement en cette minute, car la nuit est venue.

— Madame Grantier I !

Il la soulève doucement dans ses bras, l'assied contre un tronc d'arbre. Elle reprend connaissance, aperçoit son sauveur.

Et elle lui tend les deux mains, dans la première expansion de sa reconnaissance, dans un élan irréfléchi de son cœur..,

— Gilbert f C'est vous ! C'est vous ! !

— Vous n'êtes pas blessée ?

— Non... Grâce avons... mon sauveur...

Elle se relève. Elle est encore tout émue, toute tremblante.

— Veuillez prendre mon bras, madame.

Elle s'y appuie, peut-être un peu plus qu'il ne faudrait, avec une sorte d'abandon tondre.

Et silencieusemenl ils font quelques pas.

— Savez- vous quels sont ces hommes? dit-il enfin... Les avez-vou\5 reconnus ?

— Ce sont deux ouvriers employés dans quel que charbonnage des environs ... Je les avais rencontrés quelques minutes avant leur attentat... J'ignore d'où ils viennent et oui ils sont.

— La gendarmerie saura bien le découvrir...

A la verrerie Sabine et Thommeret parurent très émus de ce qui venait de se passer, mais lorsque Thommeret entendit raconter les détails, demanda quelques renseignements sur les agresseurs il devina bien vite que ceux-ci n'étaient autres que Marc Roux et Amédée Farigoule.

Et en voyant les yeux de Léontine, pleins de reconnaissance, fixés sur le visage de Gilbert il tressaillit d'aise et murmura :

— Ils ont fait là un coup de maître. Ils ont décidément du génie, les deux gaillards !

Léontine fut reconduite le soir en voiture par Thommeret et Gilbert qui firent ensuite le chemin à pied pour revenir.

La nuit continuait d'être froide, mais calme et belle.

Thommeret avait pris familièrement le bras du jeune homme.

— Savez- vous bien, mon cher Gilbert, dit-il avec gaieté, que voilà une aventure qui peut nous mener loin?

— Comment cela, monsieur?

— Vous n'avez lait aucune découverte, depuis ce soir ?

— Aucune et je ne sais vraiment où vous voulez en venir.

— Alors yoiu êtes aveugle... si vous n'avez pas remarqué qae M™* Sraiitier vous regardait avec une insistance toute particulière...

— Quoi de plus naturel? Ne lui avais-je pas rendu service en la tirant les mains de ces vagabonds ?

^ i0cmMyTÉ

— Ouï, oui, c'est un fait, meâs ses r^^ards marquaient pour TOUS, mon cher Gilbert, beaucoup plus que la reconnaissance banale à laquelle vous faites allusion...

Et comme Gilbert ne répondait pas :

— En un mot je crois qu'elle vous aime...

Même silence chez le jeune homme* Et Thommeret :

— Oui à n'en pas douter, elle vous aime... Il est impossible, Gilbert, que vous ne vous en soyez^ point aperçu, et c'est de cela, mon enfant — ajouta-t-il avec bonté — c'est de cela que je voudrais causer avec vous. . .

— J'estime que vous vous trompez, monsieur. Mais en fùt-il autrement, vous connaissez le secret de mon cœur... Ce n'est point M"* Grantier que j'aime, si jolie et si séduisante qu'elle soit..

— Oui, oui, je n'ai rien oublié. Mais vous n'ignorez pas crue votre mariage avec Blanche Joltran est un rêve irréalisable. Jamais Joltran ne vous donnera sa fille. Donc, à moins que vous ne vous résigniez à rester garçon...

— Je ne me marierai pas, en effet.

— Enfantillages que tout cela, mon cher Gilbert. Laissez-moi vous entretenir avec toute l'expérience que me donne mon âge... Vous traversez en ce moment une phase sérieuse de votre vie... Gela mérite réflexion, croyez-moi... Voici une jeune femme, libre d'elle, veuve, riche, très jolie, qui se prend d'amour pour vous... Elle sait qui vous êtes, n'en doutez pas... Elle ,sait que vous n'avez ni famille, ni même un nom... Gela ne l'émeut guère... elle vous aime et cela lui suHit... Si des hésitations lui étaient venues, ce qui est possible, vous en conviendrez, ces hésitations n'existent plus aujourd'hui où elle a dû voir, dans votre arrivée soudaine, une intervention qui lui indiquait clairement l'avenir... Cette jeune femme est digne que vous l'aimiez. Elle vous tend la main... Moi qui n'envisage que votre bonheur, je vous le dis, Gilbert... il faut que vous acceptiez...

— Monsieur...

— Oui, oui, Blanche Joltran vous tient au cœur?... Je vous jure, mon cher Gilbert, que M"* Grantier la fera vite oublier... Vous n'avez qu'à dire un mot... Demain je vais aux Etablissements métallurgiques et je demande pour vous la main de Léontine,.,

— Non.

^ Vous refusez?

— Je refuse.

— Ce u'est pas sérieux?... dit Thommeret, qui contenait avec peine une sourde irritation.

Et comme Gilbert avait laissé cette exclamation sans réponse, ils marchèrent côte à côte silencieusement pendant quelques minutes.

Tbommeret attendit que sa colèï'e fût passée, puis :

— Auriez-vous fait la même réponse à celle qui vous a scrv \ de mère ?

— O ui, dit fermement le jeune homme... Mais peutêtre l'eùt-elle mieux comprise!... Les femmes, surtout les mères, compatissent mieux à certaines douleurs intimes...

— Et si votre mère adoptive vous disait : « Ce mariage fera ton bonheur et rendra le calme et la sécurité à ceux qui ont pris soin de ton enfance... Ce n'est pas toi seulement qui en seras heureux infiuiment, c'est ta mère adoptive, c'est l'homme qui ne s'est pas opposé autrefois, comme il l'aurait pu, à ce que tu deviennes mon enfant... » Que répondriez-vous ?

— J'implorerais encore.

— Elle dirait : « Ce mariage nous sauve... et c'est un miracle que l'amour de cette jeune femme pour toi... Nous sommes ruinés... Nous sommes à deux doigts de la misère, de la faillite, du déshonneur... Le mallieur s'est abattu depuis longtemps sur notre maison... Tu n'en as rien su, jamais... On t'a toujom^s tenu éloigné de ses douloureuses préoccupations... Aujourd'hui il faut que tu le saches... Toi seul peux nous tirer de peine... Hier tout était perdu... Demain, grâce à toi, tout peut être sauvé... Tu n'as qu'à dire un mot... Tu n'as qu à prendre la main que l'on te tend et, aussitôt, autour de toi, tu verras renaître la paix, le sourire, la joie...

— Monsieur... monsieur, que dites-vous ? fit Gilbert très ému.

— La vérité, Gilbert, rien que la terrible vérité, hélas ! Ce que vous venez d'entendre par ma bouche, votre mère adoptive pourra tout à l'heure vous le répéter...

— Ainsi, monsieur ?

— Ainsi, je suis à bout de resscairces et si vous ne

prenez pitié de votre mère, deinain ouvrira la porte à une terrible détresse ; j'ai essayé de tous les expédients ; je me suis adressé à tous ceux qui pouvaient me secourir; à présent, c'est fini... Moi, je n'y survivrai pas et je me ferai sauter la cervelle, mais après ma mort que deviendrait votre mère ?

— C'est horrible I C'est horrible ! Je ne puis croire...

— Sabine est au courant. Interrogez-la.,.

— Que faire ?

— Je vous l'ai dit. Dans l'amour de cette honnête femme pour vous, il y a quelque chose de miraculeux...

Et il ajouta très bas, en simulant une émotion profonde :

— ■ Il me semble que Dieu a eu pitié de nous...

Gilbert était dans un trouble extrême.

Thommeret estima qu'il fallait porter le dernier coup.

— Gilbert, je re vous dirai pas où est votre devoir... Vous êtes devenu notre fils et je suis prêt à vous donner mon nom, légalement... Vous avez reçu de nous la vie large, l'instruction... Auprès de nous vous avez trouvé la famille qui vous manquait... Que seriez- vous sans la charité de votre mère adoptive ?... Où traîneriez-vous votre misère, votre dur labeur, votre découragement?... Que de fois ne vous ai-jepas entendu dire que vous donneriez avec joie votre vie pour nous payer de ce que nous avons fait pour vous ! !... Eh bien, Gilbert, c est en effet de votre vie que nous avons besoin, aujourd'hui c. non pour vous obliger à nous la sacrifier. . . mais nous vous la demandons avec l'absolue certitude que vous serez heureux bientôt de nous avoir obéi et qu'à ce bonheur-là se joindra une allégresse profonde : celle de vous dire que c'est à vous, à vous seul, que nous devons notre salut.

Gilbert se taisait, la tête baissée, tout frémissant.

Chacune de ces paroles tombait sur son cœur et le brûlait.

Du reste, Thommeret ne le pressa point davantage.

On arrivait à la verrerie, à cet instant.

Thommeret serra tendrement les mains du jeune homme :

— Réfléchissez, Gilbert, à tout ce que je viens de dire... consultez votive cœur... faites appel à la ten-

dresse que vous avez pour nous... et si vous n'avez pas toute confiance en moi, prenez votre mère adoptive pour confidente... Et faites-moi connaître votre décision le plus tôt possible... demain... après-demaiA au plus tard...

L'olFiciei rentra chez lui ce soir-là pro fondement troublé.

Certes, sa première volonté avait été de refuser. Il aimait Blancne de toute son âme et se marier ainsi avec une autre, délibérément, presque sans combat et assurément sans amour, lui semblait un sacrilège.

Que penserait Blanche? quel mépris serait le sien!

Enti*e eux, pas un mot d'amour n'avait été prononcé ! mais ils n'en avaient pas eu besoin. L'aveu avait été échangé par les regards ! Et puis dans ce doux roman de sympathie ardente, est-ce que Philippe n'avait pas joué innocemment son rôle ? Depuis que Joltran avait interdit k Blanche toute promenade au cours de laquelle la jeune fille risquait de rencontrer Gilbert, qui parlait de Gilbert à Blanche? Philippe.

Et qui parlait de Blanche à Gilbert, Philippe encore.

Ce n'était pas lui toujours qui avait l'idée de ces entretiens ; mais les amoureux ont tant de ruses ! Gilbert savait habilement ramener la conversation sur Blanche lorscm'il la voyait dévier, et lorsque Philippe rentrait à la Malavisée, Blanche trouvait aisément le moyen de faire racontera son frère ce qui s'était passé.

Ainsi quoique séparés par l'inébranlable volonté d'un homme qui ne pardonnerait et ne faiblirait pas, les deux jeunes gens vivaient quand même d'une vie commune et réussissaient parfois à se communiquer leurs pensées.

Leur amour, quelque récent qu'il fût, était donc aussi grand, aussi sérieux cj^ue s'il eût daté de leur enfance.

Et Gilbert avait raison de penser à la douleur que causerait à la jeune fille la nouvelle imprévue du mariage.

C'était cela, surtout, qui le faisait soulTrir.

Ah ! s'il avait pu lui expliquer dans quelle cruelle alternative on l'avait mis !... On avait fait appel à sa reconnaissano^, à son affection, à sa piété filiale!... N'avait-on pas môme imploré presque sa compassion?

Son devoir ét«ilt tout tra^é : il épouserait M""® Grantier.

70 FOUDROril

n parut si triste, si préoccupé le soir, que Sabine, à plusieurs reprises, s'informa de sa santé.

Elle était inquiète.

Il ne voulut rien lui dire, ne lui parla point de Léontine. Elle ne se doutait de rien, du reste. Tout en connaissant la situation désespérée des affaires de son lïiari, elle était résignée à son sort. Elle avait, depuis des années, vécu si modestement et de si peu de chose que la misère ne changerait rien à son genre d'exis lence.

Thommeret fut absent le lendemain toute la journée.

Gilbert ne put donc le voir.

Et le soir, lorsque Thommeret rentra, il ne fit aucune allusion à M™*^ Grantier. Mais son regard, à plu< sieurs reprises, sembla se poser lourdement sur le jeune homme, commo s*il avait voulu pénétrer le fond de sa pensée et deviner sa résolution.

Ce mt le surlendemain seulement qu'il l'aborda :

— Avez-vou8 réfléchi ?

— Longuement.

— Eh bien, qu'avez-vous arrêté dans votre esprit *2

— Monsieur, je ne mets pas en doute votre parole.., lorsque vous me dites que pour vous la ruine est certaine et que votre situation est tout à fait désespérée... mais...

— Mais vous voudi'iez des preuves ?...

— Non pas... seulement...

— Vous désirez vous rendre compte par vousmême ?...

— Oui, dit nettement Gilbert.

— C'est trop juste. Suivez-moi donc... dans les bureaux. C'est aujourd'hui dimanche. Nous ne trouverons pas les employés. Nous serons seuls et nous pourrons travailler à notre aise. Je vous communiquerai les livres et vous expliquerai quelle est ma situation.

Gilbert s'inclina sans répondre et le suivit.

Thommeret ferma les portes des bureaux.

■— Je ne veux pas que nous soyons dérangés ! dit-îî.

Ils y passèrent la journée.

Et lorsqu'ils sortirent de là, Gilbert dit à Thommeret :

**- Ma vie est à vous, mais non pas mon honneur... Si vous avess la conviction que mon mariage oivec

FOUDROYÉ Jl

M"« GrJmtier doit vous sauver, c'est que vous comptez, n'est-ce \>aâ, que j'interviendi'ai dans vos affaires?...

— Dans la mesure seulement de ce qui sera possible... Mes embarras ne sont que momentanés... La concurrence haineuse de Joltran ne peut longtemps se soutenir. Ge serait la ruine pour lui aussi bien que pour moi. Dès qu'elle cessera, mes affaires redeviendront forcément meilleui'es. Ge qu'il me faudrait, c'est me permettre de lui résister encore...

Et comme le visage du jewne homme restait sévère, Thommeret se hâta d'ajouter :

— Il n'y a rien là qui puisse blesser votre délicatesse, mon cher Gilbert, et je ne vous demanderai pas de prendre, pour me venir en aide, sur la fortune de votive femme... M™» Granlier est plus habituée que vous aux affaires... Je m'adresserai à elle directement... Elle refusera ou acceptera... Votre délicatesse, même la plus scrupuleuse, naura donc pas à en souffrir... Et je vais vous mettre tout à fait à l'aise... Lorsque j'aurai demandé la main de M"^ Grantier, lorsqu'elle aura consenti à devenir votre femme, ayez avec elle un entretien où vour lui confierez le secret de ma ruine... Vous lui direz que vous êtes pauvre et que vous n'avez rien à attendra da vos parents adoptifs... Vous aurez ainsi prévu TaTenir et nul reproche ne pourra vous être aoressé...

Gela était dit avec tant de franchise que les derniers scrupules de Gilbert diapamrent.

Il se contenta de répondre :

— Je consacrerai à cette jeune femme toute ma vie pour qu'elle soit heureuse . . , J*écarterai de son chemin tout ce qui lui causerait quelque tristesse . . . Vous m'avez demandé ma vie. . . c est ainsi que je vous la donne... Ge que j*au»se fait par amour pour une autre, je le ferai pour elle par devoir et jamais elle ne saura qu'il y a eu dans notre union ce débat d'argent que vous m'avez impoisé en me ra|)p^ant tout ce que je vous dois. . . C'est ainsi (jue je ii«»rai paa à rougir. . . Et c'e^t racoompiisscaKfint seul de mon devoir qui adoucira ramertmne pro^nde de mes regrets . . .

Thommeret balbutia, quelques mots. Il était singulièrement gêné, devant cettse diédUi"ation si simple, si noble, si douloureuse, devant ce s^^eriâcd d& «oi-m^me ainsi consenti.

ja FOUDROYÉ

Mais Gilbert ne l'entendit même pas.

Il l'avait quitté, après l'avoir salué froidement.

Thommeret était si pressé d'engager ce mariage qu'il eut de la peine à remettre au lendemain sa première démarche auprès de la jolie veuve.

Mais il était trop tard ce soir-là ; il attendit.

Le lendemain il fit atteler et se rendit aux Etablissements métallurgiques ; dans l'intervalle il avait prévenu Sabine de ses projets.

Sabine fiit surprise.

Et dès qu'elle se trouva avec Gilbert elle lui fit de doux reproches.

— Pourquoi n'as-tu pas pris ta mère pour confidente ?

Un moment, il fut près de lui tout avouer. . . Mais après cet aveu, qu'an'iverait-il ? . . . Sabine l'aimait si profondément qu'elle s'opposerait sans doute à ce sacrifice ; alors, c'était la misère pour la pauvre femme î C'était la détresse sans dénouement possible ; plus que cela — il l'avait bien compris par certaines réticences de Thommeret, la veille, dans les bureaux de la verrerie — c'était la menace du déshonneur, d'une faillite honteuse... C'était le suicide de Thommeret.

Voilà pourouoi il ne voulut pas qu'elle connût sa douleur, qu'elle se doutât de son sacrifice.

Il se tut. Il mentit.

Et il lui fallut alors — première torture — subir la joie de Sabine, heureuse du bonheur qu'elle supposait chez son enfant.

— Ainsi, tu l'aimes ?

— Oui, dit-il d'une voix étouûee.

— Eh bien, mon enfant, je crois que tu ne pouvais faire un meilleur choix. J'ai bien observé cette jeune femme depuis qu'elle vient ici, depuis que nous allons chez elle, comme si j'avais eu la secrète intuition qu'elle devait partager notre vie. C'est une nature franche, très droite, au cœur admirable. . . Près d'elle, je ne crains rien pour toi, mon enfant. En elle, lorsque je ' ne serai plus là, tu trouveras non seulement Vranour, la tendresse de la femme qui rend la vie si drace, mais aussi la forte amitié virile qui soutient <iaîis les décourag'^ments... Je suis très heureuse de ton choix, mon enfant, très heureuse. . . et pour elle et pour toi !,..

VOUDROirt fi

Elle vint ranger son fauteuil près de la chaise de

Gilbert.

— Voyons, raconte-moi tout... fit-elle en souriant... dis-moi comment est né, cooimeut s'est déyeloppé ce grand amour?. . .

11 lui fallut mentir, mentir encore, larougeurau front.

Pendant cela, Thommeret se dirigeait vers les Etablissements métallurgiques.

En chemin, quelques craintes lui étaient venues. Ce mariage était une si grosse affaire pour lui qu'il tremblait de s'être trompé, d'avoir pris ses désirs pour des réalités.

Et ce ne fut pas sans un certain effroi qu'il aborda la question lorsqu'il fut en présence de M*"* Grantier.

xVu fur et à mesure qu il développa sa demande, au fur et à mesure qu'avec des précautions infinies, ne voulant rien brusquer, il fit comprendre l'objet de sa visite, il vit le visage de M"* Grantier, se troubler, changer, pâlir.

Il représenta combien Gilbert aimait. . . qu'il avait longtemps hésité avant de consentir à ce que cette démarche fût tentée par Tbommeret ; et que cette démarche, même, était faite un peu malgré lui. . .

Il fut bardi et attaqua tout de suite la question de la fortune : Gilbert ne possédait rien et n'avait aucun héritage à attendre.

Et il sut habilement faire deviner que les hésitations du jeune homme à montrer son amour venaient justement de sa pauvreté.

Ensuite, comme M""* Grantier le laissait parler sans l'interrompre, encouragé par ce silence où il voyait une sorte d'aquiescement, il fit le tableau de la douleur de Gilbert, lorsqu'il se désespérait de son amour.

Il eut la joie — la joie délicieuse, car c'était le triomphe de son intrigue et de sa comédie — de voir apparaître des larmes dans les jolis yeux de la jeune femme.

Alors, il se tut, attendant qu'elle se prononçât.

Elle s'était levée, aux derniers mots de Thommeret. Son émotion était visible. Elle alla, sans rien dire, appuyer son front contre les vitres d'une fer. être- ^t longuement elle regarda devant elle, dans la cour, comme si quelque chose eût attiré là plus particulièrement son attention. ... suLjitj oa ^exiofl:

Quand elle revint à Thommeret, elle avait les yeux brouillés de larmes, mais un doux sourire illuminait cette tristesse.

Elle lui tendit les deux mains.

— Vous avez bien fait de venir, dit-elle. Dites-lui, dites à Gilbert que moi aussi je l'aime et que je serai sa femme bonne et ûdèle.

Thommeret avait peine à cacher son triomphe. Il crut prudent de porter son mouchoir à ses yeux, comme s'il eût pleuré.

— Il sera bien heureux, bien heureux . . . Merci pour lui, madame, merci pour ce noble enfant. . .

En réalité, sa joie létouffait.

Il eût été malséant de vouloir fixer, dès ce jour-là, l'époque du mariage. Gela eût prouvé une hâte d'en finir qui, sans doute, aurait donné l'éveil à lajeune veuve. Puis, Léontine était libre de sa personne. C'était elle-même qui déterminerait les détails et la date de la cérémonie. J^e rôle de Thommeret se réduirait à agir sur Gilbert afin que cette date ne fût pas trop reculée. Et c'était tout.

Il prit congé de la veuve :

— Laissez-moi rejoindre Gilbert, qui m'attend, à la Val-Dieu, vous devinez avec quelle angoisse |

— Oui et amenez-le moi le plus tôt possible. . . Thommeret revint en toute hâte à la Val-Dieu. Gilbert n'ignorait pas quelle avait été sa démarche . Et que de vœux il avait formés pour qu'elle subît un

écheci

Il se reprochait de souhaiter que Léontine accueillit défavorablement celte demande, car il se disait que puisque ce mariage était le salut de la maison, si le mariage manquait c'était la ruine. Mais les amoureux sont d'éternels égoïstes. . .

Il entendit le roulement de la voiture qui ramenait Thommeret et il souleva le rideau de sa fenêtre.

Que s'était-il passé ?

n l'apprit bientôt, car Thommeret monta chez lui rapidement.

Et entrant en tendant les bras au jeune homme :

— Succès, mon cher Gilbert, succès complet!... Elle TOUS aime, elle vous adore!. . . Elle vous attend... Elle sera votre femme quand vous voudrez — et, entre nous, le plus vite possible, n'est-ce pas ? — Vous le

Toyez, succès sur toute la ligne . . . Ah ! vous pouvez vous vanter d'être un heureux gaillard !

Gilbert sourit tristement et ne répondit pas.

Thomineret n'y prit pas garde et raconta l'entrevue .

— Nous irons la voir demain, dit-il, et vous vous verrez sans doute tous les jours. . . J'espère bien que vous serez galant?. . .

Et comme Gilbert ne se déridait pas, Thommeret ajouta, mais sèchement, avec une singulière dureté :

— J'espère bien que vous ne porterez pas à celle chaimante femme une fîgrire de croque-mort...

Haussant les épaules :

— Vous êtes a plaindre, vraiment..» et je vous plains !

Ce mariage sauvait l'avenir de Thommeret, mais seulement l'avenir. Quant au présent, on sait qu'il était gravement compromis et ce n'était pas un des moindres soucis du mari de Sabine. A quelques jours de là était la première échéance des engagements qu'il avait signés à Gros-Didier. Il devait payer 5o.ooo francs et en faisant argent de tout, en vendant les derniers bijoux dé sa femme, il avait à peine réuni le tiers de la somme. Bien qu'il eût trouvé Gros-Didier très conciliant, l'usurier n'avait cependant point la réputation d'un homme qui laisse traîner les affaires en longueur. Et ce n'était pas sans épouvante que Thommeret voyait se rapprocher cette date fatale.

Dix jours encore l'en séparaient.

Il résolut de se rendre à Paris, de voir Gros-Didier, de lui demander un délai — de faire renouveler et renvoyer à quelques mois son engagement, si cela était possible.

Mais si Gros-Didier refusait ?

S'il voulait passer outre ?

C'était la dénâcle, la faillite, la fin ! ^

Il prenait le soir même le train de nuit pour Paris. *

Et le lendemain, à la première heure, il s'en allait ^ rue Taitbout. i

En montant l'escalier obscur qui conduisait chez. I Gros-Didier, il entendit qtielqu'un qui descendait... un homme. -•

L'escalier était très étroit. «

Il se rangea pour laisser passer l'homme et tous deux, poliment, portèrent la main à leur chapeau. ^

yê FOUDROYlâ

Mais Fobficiirîté n'était pas assez complète pour que Ton ne se reconnût point.

L'homme était descendu sans même adresser un regard à Thonuneret, mais Tliommeret, lui, l'avait reconnu.

C'était Fritz Joltran I C'était le verrier de la Malavisée.

Et il en éprouva une minute d'émotion si forte qu'i 1 resta là, debout, la tête penchée, le chapeau soulevé, comme s'il eût salué encore, écoutant le bruit de pas qui se perdaient sous la porte cochère.

— Joltran ! Joltran î... Que vient-il faire ici?

Tout à coup, une espérance folle . . . Est-ce que Joltran, comme Thommeret, aurait recours à l'usurier?... Est-ce que déjà le verrier de Monthermé serait au bout de son rouleau ?

Alors... alors, Thommeret était sauvé... Quelques mois d'attente, seulement quelques semaines peut-être. . . et Joltran sautait !

Il redescend l'escalier quatre à quatre, se précipit chez Je concierge, lui jette un louis.

— L'homme qui sort d'ici... d'où vient-il?

— Il m'a demandé M. Gros-Didier...

— Merci!

Thommeret remonta. Son cœur bondissait. Il eût volontiers dansé. Et ce fut d'une main joyeuse qu'il sonna chez l'usurier.

On ouvrit aussitôt. Gros-Didier était chez lui. Thommeret entra.

Un instant la pensée lui vint d'interroger l'usurier, de lui demander si vraiment le verrier de la Malavisée avait eu besoin de recourir à sa bourse, de savoir la vérité enfin.

Mais il n'osa. Tout d'abord Didier refuserait de répondre. On le savait discret. En outre, à quoi bon ? Pour Thommeret, aucune incertitude. Que venait-on faire mie Taitbout si ce n'était emprunter de l'argent ? Et ne valait-il pas mieux qu'il feignît d'ignorer la situation précaire de son rival ?

Toutes ces réflexions en quelques secondes, pendant que l'usurier entrait, saluait et s'asseyait à son bureau.

Gros-Didi-er eut un bon sourire qui mit Thommefot h Bon ai.'ie.

— Eli bien ! monsieur, vous m'apportez de l'argent ?

— Nous sommes à dix jours de l'échéance. . . j'ai le temps.

— Alors, si vous voulez bien m'expliquer? Thommei-et s'exécuta. Il dit (ju'il ne serait pas en

mesui'e de faire face à cette première échéance, mais il jura que si elle était retardée de trois mois, il payerait. -— Et où trouverez- vous de l'argent à cette époque-là, puisque vous n'en trouvez point aujourd'hui ?

— A cette époque ma situation aura bien change.

— Ah ! ah I Et puis-je savoir ?. . . car, en somme, je vous ai rendu service et j'ai intérêt à connaître vos affaires.

— Aucun secret. . . aucune indiscrétion.

Et brièvement Thommeret dit quelles étaient ses chances électorales. La députation, cela le remettrait à flot, sûrement.

— Au moins, avez- vous des chances ?

Tliommeret, complaisant, donna des renseignements

sur la période électorale dans les Ardennes et les candidatures. Il se présentait avec une nuance indécise, mi-partie di'oite, mi-partie gauche, essayant de rallier les dissidents, les indécis, qui forment la majorité dans toutes les élections. Il verrait sa candidature soutenue par quelques comités. Il avait bon espoir.

— Et pas de concurrent ?

— Un seul, un radical-progressiste, le docteur Aubin. . .

— Sérieux?

— S'il ne se présente pas de troisième candidat, le docteur Aubin restera sur le carreau.

— Et s'il s'en présente un ? *'

— La lutte sera plus grave, plus indécise, plus longue. Cette troisième candidature déterminerait probablement un second tour de scrutin. Au premier tour, il se peut que le docteur ait la majorité ; au ballottage, un des deux candidats se retirant, celui qm restera est sûr de la victoire.

— Je vois que vous avez bon espoir ?

— Presque la certitude, d'autant plus que le troisième candidat ne s'est pas présenté encore et que l'on n'a prononcé aucun nom.

— Supposons toutefois que la fortime vous soit contraire ?

78 FOUDROY1É

— En ce cas, j'ai une autre corde à mon arc: le mariage.

Gros-Didier eut un mouvement de surprise.

— Je vous croyais marié depuis longtemps»

— En efî'et, il ne s'agit pas de moi . , , mais d'un enfant recueilli autrefois par ma femme et qu'elle considère comme son tils.

— Je comprends Jolie dot?, , .

— Superbe.

— Mariage arrêté ?

— Oui. Ils s'aiment.

— Bravo.

Et Gros-Didier, avec un rire de brave homme :

— Entre nous, c'est encore plus sûre qra'une élection. Quelques secondes de silence, pendant lesquelles

Gros-Didier battit le tambour sur son bureau avec un couteau à papier.

— Alors, pas le hou pour payer l'échéance ?

— Non. . . patientez. . . rien n'est perdu, vous le voyez. . .

— En ce cas, vous allez me mettre dans la triste obligation de vous faire déclarer en faillite.

Tliommeret devint livide et d'une voix altérée :

— Vous ne ferez pas cela I

— Dam I à ma place, que feriez-vous?

— A votre place, je dirais : Cet homme, en faillite, est fini pour moi. Je ne suis pas son seul créancier. Il est criblé de dettes. Sa maison, sa verrerie sont grevées d'hypothèques. Si je lui donne le coup de grâce, je perds mes deux cent mille francs . . . sans aucune espérance de les recouvrer jamais. . .

— Il y a de la logique dans ce que vous dites là, . . Thommeret respira. Gros-Didier allait peut-être

s'adoucir : il réfléchissait.

— Je ne veux pas prendre de décision à la légère, dit-il enfin . . . Revenez demain ; à la même heure . . . Je vous ferai connaître ce que j'aurai résolu. . . Si je refuse, il vous restera toujours une semaine au moins pour vous procurer l'argent qu'il vous faut,

Thommeret sortit, incertain.

Il erra dans la rue Taitbout, montant, descendant, des boulevards jusqu'à la rue de Châteaudun et dans l'une de ces allées et venues il apperçut Gros-Didier (pli sortait, arrêtait un fiacre, et jetait au cocher l adresise suivante ;

— Kôtel'Gontinental !

L'idée lui vint de le suivie ; il la mit à exécution ; mais quand il fut à l'hôtel, Gros-Didier était entré et Thommcret arriva juste pour le voir fder dans l'ascenseur. Il demanda le livre des voyageurs, consulta la liste des derniers venus e remarqua le nom de Joltran.

Pour la seconde fois, un vague effroi lui monta au cœur.

Il ne se dit point, tout d'abord, que Gros-Didier allait |jeut-être porter au verrrier l'argent que celui-ci pouvait lui emprunter — la première pensée qu'il avait eue tout à l'heure; — il se dit que ces deux hommes semblaient suivre, dans leurs relations mystérieuses, un seul et même projet, et que lui, Thonmieret, n'y était pas étranger.

Mais quoi ? quel projet ? n'était-ce pas folle imagination ?

La visite ne dura qu'un quart d'heure et Didier reparut. Sa voiture remonta vers la rue de îa Paix où elle se perdit.

— Je suis fou, murmura Thommeret. , . et je vais chercher midi à quatorze heures. . . C'est ma première idée qui est la bonne . , .

Entre Joltran et Didier, quelques mots rapides avaient été échangés. Didier raconta la visite de Thommeret, sa demande d'un délai pour payer, la certitude qu'il avait de faire face à ses engagements plus tard, et les raisons de cette certitude.

Joltran l'avait écouté avec la plus grande attention :

— Il est évident que je pourrais l'étrangler, dès maintenant, murmura-t-il . . . Le dois-je ?

Il se promenait à grands pas dans sa chambre. Tout à coup, froidement :

— Non. . . la vengeance ne serait pas complète. . . J'attendrai . . .

Et à l'usurier qui attendait :

— Donnez à Thommeret les délais qu'il demande . . . Cependant. . . je se veux pas que vous dépassiez deux mois ! . . .

— Et dans deux mois ?. , .

Les yeux de Joltran, habituellement si doux, brillèrent soudain.

— Dans deux mois, Jenny sera vengée.

Le lendemain, lorsque Thommeret se présenta chez

8o FOUDROYÉ \

Gros-Didier, il trouva l'usurier souriant comme toujoiu's et qui lui dit, sans préambule :

— J'accepte ... Je suis bon prince . « . Voici votre billet... Renouvelez-moi çà... Je vous donne deux mois, pas une heure de plus.

— C'est bien... dans deux mois, je serai hors i d'affaire.

Et il revint le soir à la Val-Dieu tout heureux, déchargé d'un poids énorme.

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Deux jours après, Joltran se trouvait le soir au salon, avec Jenny, Philippe .et Blanche. Le verrier, qui s'était absenté toute la journée, parcourait, les pieds au feu, les différents journaux dont le service gratuit lui était fait pendant la période électorale et qui lui donnaient des nouvelles des élections.

— Eh bien, dit-il, cela prend tournure pour notre voisin, M. Thommeret. . . Gela sent bon, comme on dit ... Sa candidature me semble être favorablement accueillie un peu partout. . . Tant mieux ! . . .

Jenny releva lentement les yeux de l'ouvrage auquel elle travaillait, auprès de Blanche.

Elle essaya de pénétrer l'intime pensée de son mari.

Mais Joltran paraissait très occupé, sa lecture finie, à regarder les flammèches du foyer et ïe pétillement des étincelles qui s'élançaient des bûches de chêne.

Puis, comme frappé d'une réflexion :

— Au fait, Philippe, je suis surpris de ne point t'entendre nous annoncer la grande nouvelle. . ,

Philippe, très étonné, se leva, se rapprocha.

— Quelle nouvelle mon père ?

— Ton ami, M. Gilbert, ne t'a rien appris?

— Mais quoi donc ?

— Son mariasse, parbleu !

La parole de Joltran passa indifférente à Philippe, mais à Blanche ! . . . Elle avait relevé brusquement la tête et sa Jolie figure s'était empreinte d'une pâleur mortelle. Ses mains tremblaient. On eût dit qu'elle allait se trouver mal. Mais personne ne faisait attention à elle.

Philippe disait :

— Gilbert, en effet, ne m'a point parlé d'un pareil projet. J'en suis donc trè<5 surnris. , , et je doute un peu...

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— Inutile de douter. La chose est officielle.

— Depuis combien de temps ?

— Trois ou quatre jours seulement.

— Avec qui se marie-t-il ?

— Avec M'"^ Grantier, la propriétaire des Etablissements métallurgiques.

— Elle est charmante et de plus, paralt-il, très riche. . . Je suis enchanté de ce mariage pour mon ami.

Il se fit un silence.

Et tout à coup, tous trois tournèrent vivement la tête vers la jeune fille. Ils avaient entendu quelque chose comme un sanglot, comme un gémissement péniblement contenu.

~ Blanche ! Blanche !

Elle était renversée sur le dossier du fauteuil, pâle comme une morte, et semblait évanouie.

— Blanche! Blanche! que se passe-t-il? qu'est-il arrivé ?

Et le frère, le père, la mère se pressaient à ses genoux, lui serraient les mains, la couvraient de baisers inquiets, passionnés.

Elle eut un douloureux sourire.

— Ce n'est rien, dit-elle, je me suis trouvée mal sans savoir, tout à coup.., mais c'est uni, n'ayez aucune inquiétude...

Elle se remettait en effet. Un pen de rose revenait aux joues.

— Gomme tu nous as fait peur ! dit Jenny.

Ils se relevèrent, et tous trois, — ces trois êtres qui s'aimaient et vivaient d'une même vie si étroitement liée, — échangèrent par-dessus la tête de Blanche qui ne les voyait pas un regard où se lisait le même doute... la même question...

C'était l'annonce du mariage de Gilbert qui avait fait évanouir la jeune fille. . . Ou bien, n'était-ce là qu'une coïncidence due au hasard ?

Sans autres explications, ils s'étaient compris.

Joltran et Philippe sortirent pour laisser seules la mère et là fille.

Quand elles furent seules :

— Ainsi, tu l'aimes ?

— Ne. te l'ai-je pas dit, mère ?.,. Je l'aime de tonte mon âme...

— Vous VOUS êtes donc rencontrés, parlés, ma^-Tiré la défense formelle que ton père en avait fait à Philippe ?

— Non, mère, depuis ce jour-là, je n'ai point adressé la parole à Gilbert, pas une seule fois...

— Il était trop tard, murmura Jenny, Le mal était fait!...

Blanche ajoutait :

— Mais je dirai tout, mère, nous nous sommes revus...

Et sur un brusque mouvement de sa mère, Blanche raconta le ronian silencieux de cet amour, les promenades régulières de Gilbert sur les rives de la Meuse, ses longues stations lorsqu'il arrivait en face de la Malavisée ; et les apparitions de Blanche, alors, qui ouvrait sa fenêtre, se montrait et envoyait, là-bas, tout son cœur sur un regard.

— Mais lui, ma pauvre enfant, lui, ne t'aime pas?

— Rien de plus entre nous, mère, je te le jure... M'aîme-t-il ? Je le croyais... Oui, je le croyais... Mais je vois bien, maintenant, que je me suis trompée... mon Dieu! mon Dieu!

Jenny était un peu rassurée.

— Il ne faut plus penser à ce jeune homme, mon enfant. Tu le vois, lui ne pense pas à toi... n'y a jamais pensé... Ce que tu as pris pour un peu d'atten- ' tion de sa part, lorsqu'il s'arrêtait devant la verrerie, n'était peut-être que de la distraction.., Des rives de la Meuse à tes fenêtres il y a loin... Tu t'es trompée, ma pauvre enfant, ce n'est pas toi qu'il attendait... Calme-toi î... Ces premiers chagrins d'amour sont très douloureux. Je ne te gronderai pas... Tu as eu tort, pourtant, de ne pas prendre ta mère tout de suite comme confidente... Je t'aurais mise en garde... Je t'aurais dit qu'il ne fallait point rêver à ce jeune homme, qu'il fallait au contraire en éloigner la pensée de ton esprit et l'image de ton cœur... car jamais ton père ne consentira à ce que tu deviennes sa femme.

Les larmes de Blanche avaient cessé.

Mais sa figure portait la trace d'une douleur profonde, incurable et de je ne sais quelle amertume.

C'était sa première désillusion.

Sans aveu échangé, elle avait cru deviner l'amour de Gilbert et elle avait donné son cœur»

Maintenant elle perdait la foi.

Elle embrassa Jenny.

, — Permets-moi de rentrer dans ma chambre, mère... je suis tnste... j*ai besoin de penser et de pleurer seule...

— Va, mon enfant, va, et n'oublie pas ceux qui t'aiment.

Blanche se retira.

Quelques minutes après Joltran et Philippe rentraient.

Ils n'eurent pas besoin d'interroger Jenny. Celle-ci disait :

— Elle l'aime dans toute la candeur de son âme, mais aussi avec toute la violence d'une première passion... Il n'y a aucun reproche à lui faire, ni à elle, ni à lui... J'avais reçu son premier aveu il y a quelques jours... Elle vient de me le renouveler... Ne lui faites aucun reproche. Elle souffre !...

Joltran ne répondit pas.

Seulement, le lendemain, quand il revit sa fille, il vint à elle ; elle paraissait plus calme ; mais ses yeux étaient rouges et sa figure fatiguée ; elle n'avait pas dû dormir.

Il l'embrassa doucement, longuement, sur le front.

Et à voix basse, comme avec timidité :

— Ainsi, tu l'aimes ?

Elle se contenta de relever sur son père ses beaux yeux éplorés.

Il ne dit rien de plus, la considéra avec une grande tristesse et quand elle l'eut quitté il resta longtemps rêveur.

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La première entreyue de Philippe et de Gilbert fut contrainte, embarrassée. Ce secret pesait sur le cœur de l'officier et il n'osait s'en ouvrir à son ami, à son frère d'armes, comme c'il avait eu qiielque faute à se reprocher.

Aucune faute pourtant! Il n'était coupable que l'être très malheureux.

Longtemps ils restèi-em ensemble sans qu'un mot iVit dit entre eux qui révélât ce projet de mariage.

Au moment de se quitter et quand Philippe tendait a main, il dit à Gilbert :

— N'as-tu rien à m'apprendre ?

Gilbert se troubla et détourna les yeux. Puis, d'une voix altérée :

— Quelle allusion fais-tu?

— Je veux dire : n'as-tu rien dans le fond de ton cœur qui te crie que tu as manqué de confiance vis-àvis de moi?...

Gilbert, navré, secoua la tête.

— Non, rien, mon ami, je te le jure.

— Alors, tu m'aimes fort peu puisque tu n'as pas daigné me prendre cooiine confident de tes rêves d'avenir... Tu n'as guère d'aiî-ection pour moi puisqu'il a fallu que ce fût par un autre que j'apprenii' Ion mariage...

— Ah I... On sait déjà que je me marie ?

— Oui ... On sait que tu es aimé... On sait que tu es heureux...

— Heureux î répéta Gilbert avec amertnme. Philippe le considérait avec surprise. Certes, ce

n'était point là le visage d'un homme dont un mariage prochain va réaliser le rêve. C'était la figure d'un homme abattu par une catastrophe. Les jeux étaient gros de larmes.

Philippe eut peur de l'avoir fâché.

— Gilbert, dit-il avec plus de tendresse.

Gilbert lui serra les mains dans un élan plein de fièvre.

— Ne peux-tu tout me dire ?. . . Pourquoi cette tristesse ? Pourqoi cette gêne entre nous? Je ne puis croire que tu te maries contre ta volonté et contre ton cœur... Et cependant tout, en toi, trahit le sacrifice...

— Je ne puis rien te dire, ami... Je te supplie, seulement, de ne me faire aucun reproche, de me laisser tout mon courage... car, tu le vois, je suis très malheureux...

— Tu es malheureux et tu ne yeux pas que je t'interroge ?

— Non... tais-toi, tais toi!

— Oyi ou non, M™« Grantier va-t-elle être ta femme?

— Elle va être ma femme.

— Tu l'épouses librement ?

— Librement, dit-il, après une hésitation imperceptible.

— Et elle t'aime, n'est-ce pas ?

— Elle m'aime...

— Et toi?... dit Philippe à voix basse, car l'image de sa sœur, l'image de Blanche éplorée venait de passer devant ses yeux... Et toi, l'aimes-tu?

— Si je ne l'aimais pas, pourquoi l'épouserais-je ? moi qui ne suis rien, qui ne suis qu'un abandonné... une victime de quelque faute.... de quelque crime peutêtre... moi qui n'ai même pas un nom à lui ofMr... Comment me oonsidérerais-tu?... Quelle estime auraistu de moi, si je te disais que j'épouse cette jeune femme sans amour, parce qu'elle est ricne et que je suis pauvre ?

Philippe se tut.

Mais il constata que Gilbert n'avait pas répondu.

Après une minute de silence r

— Gilbert, tout à l'heure je te demandais si vraiment tu n'avais rien à te reprocher... Je te connais trop, je sais trop quelle est la noblesse de ton caractère pour ne pas être sûr que tu n'as pas et que tu n'auras jamais à rougir de tes actes,, .

Un regard du jeune homme le remercia.

U reprit :

— Cependant, avant de nous quitter, je voudrais t'adresser une dernière question... C'est l'ami qui te parle... N'aft-tu liejgusurie cœar,que tu voudrais me confier?.^ "T

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— Rien, dit rofficier d'une voix profondément altérée.

Et plus bas, pâle à ce moment, lui aussi, Philippe disait :

— Ce n'est plus seulement l'ami qui te parle... c'est le frère... C'est ton frère, à toi, Gilbert... C'est plus que cela mt^me, c'est le frère de Blanche 1 1

Gilbert chancela comme s'il avait été rudement frappé.

— Le frère de Blanche I !

N'était-ce pas un aveu, cela, dans la bouche de Philippe ? Cette parole qui venait de lui échapper, estce que cela ne voulait pas dire : « Blanche t'aime... J'ai « reçu ses confidences... J'ai vu ses larmes... Blanche « se désespère... et tu es coupable ! »

n réunit toute sa force, appela à lui tout son courage :

— Philippe, je te jure que je n'ai rien entendu de ce que tu viens de dire... Je te jure que je n'ai rien compris à ce que tu viens de dire... Il le faut... Je le dois . . . C'est mon devoir. . .

Il s'arrêta. Sa voix était coupée par un sanglot.

— Rappelle-toi seulement ce que je t'ai dit tout à l'heure : « Je suis malheureux... Je souffre infiniment. »

Et il se sauva, fuyant Philippe, fuyant de nouvelles questions, des supplications peut-être, des tortures certainement.

Deux grands événements approchaient auxquels était lié le sort de Thommeret.

L'élection, et le mariage de Gilbert.

Madame Léontine Grantier avait fixé elle-même l'époque de son mariage dont la cérémonie devait avoir lieu trois semaines après l'élection.

Thommeret aurait bien voulu qu'il précédât celle-ci au lieu de la suivre.

Mais il n'osa insister, craignant de révéler à la jolie veuve de quel grave intérêt était pour lui-même ce mariage. Il ne voulait pas lui donner l'éveil et exciter ses soupçons.

Use résigna donc.

Pour lui, du reste, l'afikire était faite.

Et l'esprit plus libre, il songea à sa candidature : deux mois encore, deux mois à peine de période électorale et le suftr-age universel aurait parlé.

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Et jusque-là aucun embarras, aucun souci en somme, puisque Gros-Didier avait consenti au renouvellement de son billet.

Et il calculait que l'échéance de ce billet n'arriverait qu'après l'élection même, et une fois député, il trouverait aisément les fonds qui lui permettraient de faire face à ce premier engagement. Quant aux autres qui se succéderaient régulièrement, comme le mariage de Léontine avec Gilbert serait à ce moment-là un fait accompli, il comptait sur l'affection et la reconnaissance de Gilbert pour le, tirer d'affaire.

Tels étaient ses projets, telles étaient ses réflexions.

Il passa les quinze premiers jours en tournées électorales. Ces tournées, il les avait commencées depuis longtemps. On le connaissait dans l'arrondissement. Il avait su se créer des amis un peu partout. Rien en lui ne trahissait son absence de scrupules, son égoïsme profond, la cruauté implacable de son cœur. De denors séduisants, doué d'une grande facilité de paroles, il plaisait. Un journal adversaire avait essayé d'utiliser contre Thommeret, au profit de son rival, le docteur Aubin, l'ancienne histoire du père de Thommeret, mort en prison avant de passer en cour d'assises. Maie cette mort et cette accusation étaient toujours restées mystérieuses. L'opinion avait été jadis très partagée, les uns prétendant et prouvant qiie le père Thommeret avait été accusé injustement, les autres prétendant et prouvant le contraire. Quoi qu'il en soit, Thommeret, qui s'attendait à cette attaque, au lieu d'être démonté, en profita habilement. Il se fît un piédestal de cette accusation en représentant son père comme victime d'une erreur judiciaire. L'âme du peuple est facile à apitoyer. Thommeret sut en jouer avec un art supérieur.

Cependant, la candidature du docteur Aubin avait fait, elle aussi, des progrès et bien que, de r(:)pinion générale, Thommeret semblât avoir plus de chances d'être élu, il fallait que le verrier de la Val-Dieu ne négligeât aucune occasion de renforcer les partisans de sa candidature.

Et c'est pourquoi, un jour, il songea à Joltran.

Il n'ignorait pas l'influence de Joltran dans le canton de Monthermé. D'autre part, le verrier, aussi bien avec sa fabrique qu'avec ses ardoisières, disposait d'un

assez grand nombre de voix, lesquelles, en cas de second tour de scrutin, pouvait faire pencher la balance.

Ferait-il visite à son rival, à son ennemi ?

Voilà ce qu'il se demandait en hésitant.

Mais, du moment que l'intérêt de son ambition était enjeu, la réponse ne pouvait se faire longtemps attendre.

— J'irai!...

Joltran, en effet, disposait de trois cents ouvriers environ, dont plus de deux cents employés à l'extraction et au travail de l'ardoise; ceux-ci se partageaient en deux sections égales : les ouvriers du fond qui sont occupés dans les chantiers souterrains ; les ouvriers du jour, qui sont employés dans les ateliers à la fente et à la taille du chiste ardoisier, sans compter les enfants

?[ui transportent les déblais ou qui aident les ouvriers éndeurs et quelques femmes qui font manœuvrer les pompes à bras dans le fond des travaux.

Un niatin, Thommeret se rendit à la Malavisée : tout autre ne se fût jamais résigné à une pareille démarche. Tliommeret, on le voit, n avait guère hésité.

C'est que l'inaction de sou ennemi, en cette occasion, ne laissait pas que de l'inquiéter un peu.

Il soupçonnait quelque mystérieux projet qu'il voulait percer à jour et combattre à guerre ouverte.

Il se sentait, lui, Thommeret, armé pour cette lutte et l'on verra tout à l'heure de quelles armes.

Joltran était dans ses bureaux.

Il aperçut par la fenêtre Thommeret qui traversait la cour.

— Thommeret chez moi I ! Que se passe- t-il? Etait-ce le conmiencement de la vengeance depuis

si longtemps préparée ? Mais non, Joltran tenait Thommeret dans ses mains puissantes, sans que celui-ci s'en doutât. Il jouait avec lui comme un géant eût joué avec un entant. Il ne voulait pas l'écraser encore. Il se sentait maître de l'avenir.

Lorsque les deux hommes se trouvèrent en présence, il y eut un moment de gêne entre eux, bien vite dissipé, du reste, car ils se possédaient entièrement.

Et ee fut Joltran qui dit :

— Monsieur, j'ai lieu d'être étonné de vous voir chez moi. Veuillez, je vous prie, m'expliquer l'objet de voti< visite.

Thommeret avait pris son air souriant.

— Ne le divinez-vous pas, mon cher monsieur Joltran ?

Nous avons dit que Joltran, sous l'apparence d'un homme très calme, ayant empire sur lui-même, était d'une sensibilité presque exagérée. Ces contrastes sont loin d'être ra*res.

La familiarité de Thommeret lui fit courir un frémissement sous la peau. Mais il ne la releva point.

Il se contenta de répondre :

— Je ne devine rien, monsieur.

— C'est pourtant bien simple... Ne suis-je pas candidat aux prochaines élections ? Ne le saviez-vous pas ?

— Je le savais.

— Et à ce titre ne vous attendiez- vous pas à ce que je vinsse vous demander non pas seulement votre voix, mais votre influence sur vos ouvriers des ardoisières et de la verrerie?.,.

Joltran dit, avec ane singulière lenteur :

— Ainsi, monsieur, c'est à moi que vous osez, au mépris de ce qui s'est passé entre nous, c'est à moi que vous osez vous adresser... Vous avez compté sur moi?

Thommeret resta un peu déconcerté.

— Le passé est loin, le passé est mort, dit-il pour^ tant... Je m'en suis bien souvent repenti... et s'il avait été en mon pouroir de le réparer, je l'eusse fait il y a longtemps.

Le visage de TAlsacien exprimait un profond dégoût.

Il s'était levé brusquement et il marchait à grands pas dans son cabinet, en proie à une sourde irritation.

Dans la démarche de Thomneret, il devinait comme une sorte de bravade, de défi.

Tout à coup, il s'écria avec violence :

— Eh bien, monsieur, vous mentez lorsque vous me dites que vous êtes capable de repentir. Non, vous ne vous êtes point repenti. Votre déloyauté d'autrefois fut plus qu une faute, ce fut un crime, car vous ne vous , êtes pas contenté de tromper et d'abandonner une jeune fille innocente qui avait mis sa confiance en vous et qui vous aimait, vous avez essayé — lâcheté abominable — de la déshonorer aux yeux de ses parents, à mes yeux... Vous avez voulu rejeter sur d'autres tout le poids de la honte que vous aviez commise...

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Et si vous vous étiez repenti, vous seriez venu plus tard, à genoux, demander pardon à cette pauvre femme. Il vint se planter droit devant Thommeret.

— Je m'étais cru jusqu'à ce j our- là incapable de haïr, et de fait sans vous, je crois bien que ma vie se serait passée sans haine... Mais vous êtes venu î... Et devant votre hypocrisie, devant l'atroce comédie jouée par vous, devant votre lâcheté, j'ai senti en moi je ne sais quelle horreur pour votre bassesse...

Et saudam, très calme, redevenu maître de lui :

— Moi, je ne vous ai jamais pardonné... Je ne vous pardonnerai jamais, jamais, jamais !

Thommeret se leva.

— Je vois, monsieur, que ma démarche a été un peu hasardée et qu'elle est inutile... Puis-je vous demander, du moins, si dans la lutte électorale qni se prépare et qui promet d'être chaude vous resterez neutre ?

— Non, je ne puis ni ne veux vous promettre ma neutralité et il y a pour cela une excellente raison...

— ^ Puis-je vous la demander ?

Joltran garda le silence pendant quelques secondes afin de donner plus de poids à ce qu'il allait dire. Puis, calme toujoîirs :

— Je pose moi-même ma candidature. . .

L'émotion de Thommeret fut telle qu'il pâlit, chancela et fut obligé de s assoir. Et dans cette émotion il y avait de l'épouvante, car son front se couvrit d'une grosse sueur d'angoisse, et pendant un instant son regard s'aflbla.

Jusqu'au dernier moment il avait redouté imc troisième candidature, car celle-ci rendait improbable son élection.

La voici qui se levait contre lui , formidable .

Et il ne devinait pas en elle seulement l'ambition d*un rival qui était avide de faire triompher ses propres idées, — il y voyait en outre le plan nettement, "vigoureusement suivi d'une haine dont le travail 8*accomplissait sans que rien l'arrêtât, sans que rien la fît dévier.

— Oui, vous m'^avez fait connaître la haine et je vous hais ! avait dit Joltran avec sa tranquillité terrible.

Et Thommeret assistait à la première victoire de cette haine.

Mais il était armé pour la lutte, nous l'ayons dit.

Bientôt toute épouvante s'évanouit. Dans ses yeux | que voile un flux de sang, roule une atroce colère, un ' désir inouï de se venger et de faire le mal.

D'une voix sourde, balbutiante :

— Ainsi, c'est la guerre ? -M

— La guerre ! '^

— Sans trêve ni merci ?... La guerre jusqu'à ce que l'un de nous deux succombe ?

— Oui, mais j'ai confiance dans la justice de Dieu... C'est vous qui succomberez... Vous avez au front, dans vos yeux d'hypocrite et de lâche, le signe fata] des vaincus.

— Soit donc ! je me défendrai.

— A votre aise. Toutes les armes vous sont bonnes, ne l'avez- vous pas prouvé ?

— Oui, toutes... Jugez-en ! !

Sa tête semblait se gonfler de tout le poison que distillait son âme. Et ce fut avec un ricanement qu'il dit :

— Le jour où vous poserez votre candidature, je m'arrangerai pour faire connaître à Philippe que je suis son père.

Thommeret, en eflTetj avait bien calculé.

Le coup porta juste et le pauvre Joltran pâlit.

— Oui, vous êtes capable d'une pareille infamie, dit-il... Je ne vous avais pas encore jugé à votre juste valeur...

— Je serai infâme jusqu'au bout si vous m'y poussez. Joltran resta longtemps silencieux.

Il paraissait hésitant, indécis.

Sa haine de cet homme, la vengeance rêvée depuis tant d'années combattaient en lui contre la crainte de la faute ancienne de la mère révélée au fils !

Et ce fut pourtant la haine, ce fut la vengeance qui l'emporta sur cette crainte.

— Le sort en est jeté, monsieur... dit-il enfin. Libre à vous de descendre jusqu'au dernier degré de l'abjection et de vous déshonorer une fois de plus ... Je n'empêcherai pas votre destin de s'accomplir.

Un moment, devant l'hésitation de Joltran, Thommeret avait cru que son ennemi allait reculer.

Ces paroles lui enlevaient toute espérance.

Il se contenta de répliquer :

— J'exécuterai ma menace... prenez garde...

— Faites... J'ai confiance dans l'amour de mes enfants...

Les deux rivaux n'avaient plus rien à se dire.

Ils se séparèrent.

Trois ou quatre jours après, des affiches et des placards apposés par tout l'arrondissement faisaient connaître aux électeurs qu'entre le docteur Aubin, représentant les opinions avancées, et Thommeret, les opinions flottantes, indécises, une candidature nettement et franchement républicaine venait de se lever.

Et le soir même, Thommeret, rencontrant Jenny dans les rues de Monthermé, l'abordait et lui disait :

— Madame, je donne deux jours à votre mari pour retirer sa candidature... Si dans deux jours les iournaux n'en ont pas annoncé la nouvelle, Philippe connaîtra la vérité sur sa mère et le nom véritable de son père. . .

Jenny reçut la blessure avec courage.

Elle s'y attendait.

Depuis leur séjour à MontLtn*nté, depuis qu'elle assistait à l'impitoyable lutte entreprise par Joltran pour la destruction de Thommeret, elle savait bien qu'un jour ou l'autre, de cette latte entre les deux hommes c'était son cœur à elle, son cœur de femme et de mère, qui en serait une des premières victimes.

Mais sa vie entière plaidait pour elle.

Que pouvait-elle redouter ?

Etait-il possible, — quelle que fût la révélation — de diminuer 1 aftection de ses enfants ?

Est-ce qu'elle n'était pas aimée de Blanche, de Philippe, adorée aussi à 1 égal d'une sainte ?...

Non, l'amour ne diminuerait pas.

Mais elle allait donc rougir devant eux, désormais ? Il y avait une faute dans son passé qui Tobligerait à courber le front, honteusement...

Et elle comprenait c[ue si rien, en Philippe, n'était capable de diminuer 1 amour filial, il y aurait chez le jeune homme, dans l'intimité de son âme, une grande douleur, peut-être, germant sur les ruines de ses illusions.

Thommeret s'attendait à quelque supplication.

H fut déçu.

Jenny passa sans répondre. Elle avait seulement

relevé les mains Ters son cœur et les y appuyait fortement comme pour en arracher le poignard que venait d'y planter le misérable.

Lorsqu'elle rentra à la Malavisée, pourtant, son

visage trahissait encore tant d'émotion, de terreur, que

Philippe, qui s'en aperçut le premier, la pressa de

questions tendrement, craignant qu'elle ne fût malade.

. — Mère, tu souffres...

— Non, non...

Mais sa voix était altérée. Philippe s'alarma. Et comme il insistait, tout à coup Jenny fondit en larmes.

— Oh ! maman, maman qu'as- tu ? Qu'est-ce qui te fait pleurer ?

Elle fut longtemps sans pouvoir répondre.

Et soudain, cédant au besoin de confidence, au besoin de tout dii*e, au besoin de prévenir les dangers qu'elle prévoyait, elle se laissa glisser au genoux de son fils.

— Mon enfant, écoute, écoute-moi.

— Mère, relève-toi,.. Mère, je t'en prie...

— Non, mon enfant, c'est à tes genoux que je veux être pour te faire la confession qu'il faut que tu entendes... -^

— Non, mère, je ne veux pas. Relève-toi... A mes genoux, toi, mère, toi, jamais, jamais !

Mais elle n'obéissait pas. Elle restait là obstinément. L»î sacrifice, si lourd, elle y était prête. Elle lui dit la vérité, à travers ses larmes :

— Je ne sais pas, mon enfant, si l'aveu que tu vas écouter ne diminuera pas le respect que tu as pour ta mère... Si jeté fais de la peine, pardonne-moi, mon fils, pardonne-moi... Cet aveu, tu étais menacé de l'entendre dans la bouche d'un autre... Il vaut mieux qu'il vienne de moi... Je ne me défendi^ai pas devant toi, mon enfant, parce que je sais que pour que tu me croies, il me sufm*a d'affirmer... Jadis, mon enfant, j'ai été profondément malheureuse, j'ai aimé, j'ai dû épouser un homme qui n'était qu'un misérable... et qui a commis vis-à-vis de mon ignorance et de ma surprise la plus lâche des infamies... Toute ma vie a prouvé que je ne méritais pas ce malheur... Mais la vie n'efface pas le passé... Et ce passé est resté en moi comme un deuil éternel... Enfin, mon enfant, il faut

que tu le saches... tu es le fîls de cet homme, et celui que tu appelles ton père n'est pas ton père...

A cette révélation foudroyante, Philippe resta un instant éperdu, sans pensée.

Il cacha sa tête dans ses mains.

Cette révélation était si brusque, si inattendue, qu'il croyait n'avoir pas bien compris ; que, mentalement, il se répétait les paroles maternelles afin d'essayer d'y découvrir un autre sens.

— Celui que j'aime n'est pas mon père... et celui de qui je suis né est un infâme et un misérable.

La mère murmura, très bas, toujours à genoux :

— Pardon, mon fils, pardon.

-— Ohl mère, mère, je t'aime, je te crois et je n'ai rien à te pardonner... Kelève-toi, mère... Crains-tu qiie je doute de toi. Oh ! mère, si tu as eu cette crainte-là, comme tu es injuste. Ce sera la première tristesse que tu m'am'as causée.

— Ainsi, mon enfant, tu m'aimei*as toujours?

— Plus que jamais.

— Tu auras pour moi autant de respect ?...

— îl me serait impossible de te respecter davantage. Tu es une sainte et c'est moi qui devrais être à tes genoux.

Quelques secondes s'écoulèrent.

Ils étaient tout à leur l'êverie.

Puis, Philippe, avec un peu d'hésitation dans la voix :

— Me permets-tu de t'adresser quelques questions ? ' — Parle...

— Pourquoi as-tu attendu jusqu'aujourd'hui pour me faire cette révélation ?

— Parce cpie, depuis aujourd'hui seulement, cette révélation plane sur ta tête comme une menace.

— Qui me l'eût faite?

— Celui-là même qui est ton père .

Il eut un geste de surprise.

Sa voix s'altéra profondément.

— Mon. .. mon père est donc à Monthermé?

— Oui.

— Je le connais, peut-être ?

— Et il sait que je suis son fils?

— 11 le sait.

— Son nom, mère ?

$6 FOUDUOTi

— A quoi bon ? 11 te le dira lui-même quelque jour, par haine et par vengeance contre celui qui a pris soin de ton eniiance, contre celui dont tu portes le nom... Mais s'il se ravisait... s'il hésitait à te faire cet aveu, mieux vaut, mon fils, que tu ne le connaisses iamais !

— Soit! ^ Philippe, pourtant, paraissait nerveux, iiTésolu.

— A quoi rêves-tu, mon enfant?

— Une question encore...

— Pourquoi hésites-tu ?

— Celui auquel j'ai toujours donné le nom de père, l'homme au noble cœur que je continuerai, malgré tout, d'aimer comme par le passé, car demain j'aurai oublié ce que tu viens de me dire — cet homme-là, mère, ton mari, connait-il la vérité?

— Il la connaissait depuis longtemps, mon fils, avant qu'il me donnât son nom... Il avait été témoin de l'inmmie de... de l'autre... Il avait compris combien j'étais innocente... Déjà il m'aimait... Son amour n'a pas changé.. Tu as raison de le dire, Philippe, c'est un noble cœur, et tu as raison de l'aimer, car nul mieux que lui ne mérite l'amour et la vénération .

Philippe avait pris sa mf^re dans ses bras.

— Mère, dit-il, mère si craintive, je n'en aimerai et n'en connaîtrai pas d'autre que lui... Que m'importe qu'un autre que lui soit mon père? Est-ce que mon père n'est pas celui qui a pris soin de mon enfance, que j'ai vu pleurer et s'inquiéter lorsque j'étais malade ? Est-ce que mon père n'est pas celui qui m'a donné les fiers exemples de probité et d'honneur de toute sa vie ?. . . Puis-je en aimer un autre?... Cette pensoe-là même peut-elle me venir? Non, non, mère, rassure- toi... Il n'y a point d'autre paternité que celle oui se sacrifie, qui veille, qui pleure et qui conseille ! Ion mari, celui que tu aimes est mon père, celui-là est le seul que j'aime. Console-toi, je ne me souviens plus de rien.

Une voix grave s'éleva derrière eux et les fit tressaillir.

— Merci, Philippe, merci, mon enfant.

C'était Joltran qui depuis quelques minutes était entré et qui avait tout entendu.

Il paraissait en proie à une grande émotion et ses yeux étaient mouillés de larmes.

^1 lendit les bras à PJiilippe qui s'y précipita.

fOUJMKSTÉ §9

A II ny eat qne deux mots, ainsi échangés entre

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