‹ Le coup de foudreChapitre 2 sur 14 · BOX · texte numérisé non relu

BOX

— Mon fils I mon fils!

— Mon père ! mon père I Jenny, heurense, les contemplait. Cette fois le passé

aVxistait plus.

Qu'importait, à présent, la menace de Thorameret? BUle resterait sans effet sur l'esprit de Philippe... Et 3omme l'avait dit Joltran, ce ne serait à l'actif de irhommeret cpi'une infamie de plus.

; — Merci, mon fils, disait l'Alsacien, tn me payes en ine fois de toute ma vie que je t'ai donnée.

Thommeret, comme il Pavait promis, ne tarda pas à fixécuter ses menaces.

Il attendit deux jours.

' Les deux jours écoulés, il parla.

Sachant Joltran et Jenny absents de la MalaTisée, il î'y était présenté an courant de l'après-midi dn troisième jour.

Mais au moment de franchir ce seuil pour la seconde 'ois, il eut peur.

Il ressortit, erra pendant longtemps autour de la rerrerie et finalement revint à la Val-Dieu sans avoir vu Philippe. /

Mais si Gilbert allait rarement chez Joltran, en •evanche Philippe venait parfois chez Thommeret îhercher ou reconduire son ami et l'occasion devait se i>résenter bientôt où il pourrait lui parler en toute sécurité.

En efifet, Philippe, le jour même, vint à la Val-Dieu.

Gilbei-t était parti avec M™* Grantier, de telle sorte {ue ce fut Thommeret lui-même (jui reçut le jeune 'lomme.

— Venei donc, monsieur, lui dit-il, en passant fami- .ièrement ton bras sous le bras de Philippe... Il y a jon^mps que j'ai envie de causer avec vous avec nn W plus d'intimité.

Il l'entraîna dans le salon qui était désert à cette leore-là.

•^ Bt qu'avez- vous donc de si intime à me dire ? tmiogea Philippe qui n'avait aucun soupçon...

— Je vais vous le dire...

Sa se trouvant ainsi face à face avec son fils, rien ne ^ÉÉMfUTait du» le oonur dn misérable. Devant ce beau

garçon au regard si doux et si franc qui aurait pu être la Joie de sa vie, rien ne parlait en lui... Philippe n'était vraiment qu'un étranger. Thommeret était inaccessible à la sensibilité.

— Vous êtes-vous jamais demandé, monsieur, d'où pouvait venir la haine qui sépare votre maison et la mienne ? Car vous savez que votre père me hait, et que chacun de ses projets comme chacun de ses actes est dirigé contre moi?

— Non, monsieur. Je me suis aperçu de cette haine sans vouloir connaître les raisons qui l'ont amenée . . . Les enfants ne sont pas obligés d'épouser les rancunes, paternelles et vous voyez que les dissentiments qui vous éloignent, mon père et vous, n'ont point d'influence sur l'amitié que Gilbert et moi nous avons l'un pour l'autre...

— J'ai été toute ma vie victime de votre père, monsieur, fit douloureusement Thommeret.

Et sur un geste de protestation de Philippe.

— Ecoutez-moi !

Alors, avec une prudence astucieuse, il fit le récit de ses amours avec Jenny... Il ne nomma point Jenny. Il parla d'eUe sans que rien fit deviner à Philippe qu'il s'agissait de sa mère, qu'il s'agissait de la jeune fille si criminellement trompée.

Et pourtant, dès les premiers mots, Philippe comprit :

Il comprit que celle que Thommeret accusait, c'était Jenny. . . la bonne et douce mère . . .

Il comprit que l'homme qui lui parlait ainsi, le misérable dont le souvenir faisait horreur à la mère, celuilà, c'était son père à lui, Phjlippe.

Et jusqu'au tout sans l'interrompre, il écouta.

— Cette jeune fille était mère, dit-il en terminant. . . Voulez-vous savoir m aintenant comment elle se nomme. 1 Quel est son fils... ce fils qui est à moi autant qu'à elle?] Voulez-vous enfin savoir quel est celui qui a étésonl complice et qui m'a remplacé dans son coeur et dans sa vie?... Le voulez- vous?

Philippe ne paraissait éprouver aucune émotion.

Le seul sentiment qui l'agitât, en cette minute, était un mépris profond pour cet homme qui mentait, qui avait menti autrefois et qui mentait encore. ;

Il dit, calme : i

FOUD&OTÉ 99

— La pauvre jeune fille que vous calomniez aujourd'hui, après l'avoir si cruellement trompée jadis, s'appelait Jenny... Elle est ma mère...

Thommeret tendit les bras i

— Philippe ! mon fils I mon fils I...

Et comme il se rapprochait, Philippe l'éloigna d'un geste lent, mais ferme.

Sur la loyale et mâle figure du jeune homme se peignait une profonde tinstesse et aussi je ne sais quel dégoût.

— Vous êtes mon père, je le sais... Mais ce n'est pas vous que j'aime... Je ne suis pas votre fils... Je suis le fils de l'homme que vous calomniez et dont la probité vous épouvante... Toute ma tendresse est à lui... Si je devinais en vous quelque repentir de tout le mal que vous avez fait, j'aTirais pour vous de la pitié... mais en ce moment, même, vous ne rêvez, de nouveau, que le mal... Le remords vous est inconnu... Vous êtes un étranger pour moi... Adieu !

Il le salua, calme et grave, le laissant pâle de sa fiireur concentrée.

FOUDROYÉ lOX

Le dimanche des élections arriva. Les trois canidats s'étaient rendus dans l'après-midi à Mézières où avaient se concentrer les dépêches, tant à la préfecture lie chez les amis particuliers de Thommeret, du acteur Aubin et de Joltran.

Le résultat n'était pas douteux, du reste, et tout isait prévoir un ballottage.

Ce fut en efTet ce qui advint.

Les dernières dépêches des cantons les plus éloignés arrivèrent que fort tard dans la nuit.

Et lorsqu'on put enfin compter les voix, le docteur ubin passait le premier, à une très faible majorité, ais très loin de la majorité effective. Ensuite venait "thommeret et à quelques centaines î voix derrière lui Joltran.

xA.ucun engagement n'avait été pris par les deux iversaires du docteur Aubin, en cas de ballottage. Ils s'y étaient refusés, malgré les instances des mités.

Il faut dire aussi que la candidature de Joltran était peu près indépendante de l'influence des comités îctoraux et que celle de Thommeret avait surtout ur but, ainsi que nous l'avons expliqué, de rallier ï voix incertaines, plutôt hostiles au gouvernement, > mécontents et les indécis.

Lorsque Thommeret rentra le lendemain à la Valeu et que Gilbert l'interrogea sur la campagne de llottage, il répondit sourdement : " -~ Si Joltran ne se retire pas, je suis perdu... Et il ajouta farouche :

— Et il maintiendra sa candidature, cela ne fait pas doute.

Thommeret ne se trompait pas et voyait clair dans jeu de son ennemi, ^eux jours apr^a, les journaux des Ardennes <MI]|"

lOa FOUDROYÉ

tenaient la lettre de Joltran où il faisait appel an électeurs pour le deuxième tour de scrutin.

Le courrier du matin qui apportait cette nouvelle Thommeret contenait également une lettre, timbrée di Paris, recommandée, et que le facteur lui remit contpi sa signature. Il la décacheta.

La lettre était de Gros-Didier.

Thommeret tressaillit.

Certes, il n'avait pas oublié l'échéance prochain! dont il était menacé, mais au milieu de ses préoccd nations électorales, il l'avait pourtant reléguée a deuxième plan.

La lettre de Gros-Didier le rappelait brutalement \ la réalité.

Elle disait :

« Monsieur, je crois qu'il est de mon devoir de voiu <s prévenir que je ne pourrai, à mon grand regret, re- <i nouveler une seconde fois l'engagement que vous « avez pris envers moi. Le billet sera donc présenté à « son échéance. Je compte que vous vous libérerez eik « faisant honneur à votre signature. Dans le cas cou'l « traire et pour éviter toute perte de temps et toutî(: a illus>Dn fâcheuse de votre part, je me contenterai dé a vous faire souvenir que j ai apporté jusqu'aujourd'hui « à vous rendre sevvice, une grande obligeance. Ji a n'ai pas abusé de votre situation. En cet état,l « l'huissier chargé de présenter ce billet a donc reçui a mes instructions et en cas de refus de payer, la pro-| « cédure suivra régulièrement son cours. Mais je| « compte, monsieur, que vous voudrez bien ne pas| « m'obliger à des poursuites, lesquelles, vis-à-vis d'ui| « galant homme, me seraient particulièrement p" « nibles. »

Suivait une formule de salutation très respectueusei

— Et je n'ai pas le premier sou pour payer! murmura Thommeret.

Ses poings se fermèrent avec rage.

Ses yeux s'injectèrent de sang.

Il se sentait pris dans un engrenage terrible aUx morsures cruelles, qui l'emportait, jouet fragile, sans^' qu'il eût même la force de se défendre.

Et tout à coup, soudainement frappé par un souvenir» il songea.

JX mngQik que c© n'avait pas été le feas^rd qui V%wi*|

FOUDROYA lo3

ait rencontrer Joltran au moment où lui, Thommeret, Qontait chez Gros-Didier...

Ce n'avait pas été le hasard seulement qui, ce même our, avait amené Gros-Didier à l'Hôtel-Gontinental )ù était descendu, où l'attendait sans doute Joltran.

Joltran et Gros-Didier ne seraient-ils pas complices?

Cette somme énorme, prêtée si facilement par l'usuner, après un premier refus, et sans autre intérêt que 'intérêt légal, cette somme, qui avait sauvé Thommeret l'abord pour le mieux perdre ensuite, ne venait-elle oas de Joltran qui avait résolu la perte de son rival et ["orgeait ainsi des chaînes dont il l'étranglerait ?

Gela était visible, à présent, pour Thommeret.

Et il marchait dans son cabinet, tournant comme ane bête fauve dans sa cage.

Que faire ? Que devenir ?

L'orage grondait sur sa tète. Les nuages s'y amoncelaient, et ces nuages renfermaient la foudre.

Ah ! si le mariage de Gilbert était accompli !!

Mais il fallait plus d*un mois pour cela !

Oserait-il s'adresser à Léontine Grantier ? Lui conterait-il son embarras ? Obtiendrait-il d'elle l'avance nécessaire qui le tirerait de peine ?

Non... car si Gilbert apprenait que Thommeret avait osé faire une pareille tentative, le mariage serait rompu.

Alors, quel parti prendre ?

Aucun... Il n'entrevoyait que des expédients.

Ces expédients consistaient à utiliser toutes les ressources que la loi lui donnait pour retarder les poursuites lorsque celles-ci auraient commencé.

Gagner du temps, ce n'était pas le salut.

Mais c'était, du moins, Fesperance.

Il lisait clairement dans les projets, dans la haine de Joltran.

Son ennemi visait la faillite.

Or, Thommeret ne conservait guère d'illusion làdessus : les expédients frauduleux dont il vivait depuis longtemps et dont ses livres feraient foi, si jamais,

S our écnapper à la faillite, il demandait la liquiation judiciaire, transformeraient celle-ci en banqueroute frauduleuse.

C'était le bagne.

Joltran, s'il n'en avait pas 1m preuTOft, deyait ionp-

to4 VOUDBOTi

çonner cette situation. Et il condnisaît son ennemi à cette chute, à cet abîme, avec une incroyable sûreté de main.

Le misérable écrivit pourtant à Gros-Didier.

Sa lettre était pleine d'épouvante, pleine de suppli cations. Il y disait que six semaines, que deux moi au plus le sauveraient puisque ces deux mois lui per mettraient d'atteindre Fépoque du mariage de Gilber"

Gros-Didier ne répondit que par un mot laconiqu

Il refusait, simplement.

Le billet présenté resta impayé.

Et l'huissier commença les poursuites deux jo après.

Mais Thonimeret calcula que rien de grave ne se passerait avant le deuxième tour de scrutin.

Et si, par hasard, il était élu ! I

Alors, il se replongea, avec une fièvre furieuse dans la fournaise électorale.

Il parcourut de nouveau, pour la dixième fois depuis : un an, les moindres bourgades de l'arrondissement, prodiguant partout les promesses.

Les quinze jom's qui séparaient les deux scrutins s'écoulèrent. ^

Et le soir du dimanche électoral, la défaite de Thommeret fut complète : Joltran arrivait le premier avec quinze cents voix de majorité ; le docteur Aubin avait conservé les voix du premier tour, exactement, sans qu'aucune se fût déplacée, et Thommeret avait perdu la moitié des siennes.

Maintenant le vent soufflait, la tempête était déchaînée, et ses rafales emportaient Thommeret dans leurs tourbillons.

L'huissier de Monthermé ne perdait pas un jour et le ,

Sapier timbré pleuvait dru comme grêle à la verrerie e la Val-Dieu.

Afin d'obtenir quelque délai, Thommeret fit appel à ses créanciers, les réunit un jour, exposa clairement sa situation et essaya de solliciter une aide, depuis longtemps refusée.

Mais à cet acte d'atermoiement, les créanciers firent la sourde oreille ; c'est en vain que Thommeret essaya de leur démontrer que leur intérêt était do le secourir •t d'aoe^yter les propositions qu'il leur faisait

ûm jMI0« Thi>»&Merdt iiTait 4K>«icvït dm liiiiets à la

plupart de ses créanciers; ces billets n'étaient pas encore à échéance; et ils se trouvaient entre les mains de tiers porteurs qui pouvaient refuser d'acquiescer à cet atermoiement.

Cette réunion eut pour résultat tout d'abord, d'aprendre à Thommeret qu'un certain nombre de ces illets étaient réunis entre les mains d'un seul homme. Cet homme ne se présenta point à la réunion. Il avait envoyé ses pouvoirs à un agent d'affaires de Charleville. Et ce n'était autre que Gros-Didier.

S'il fallait à Thommeret une preuve du plan conçu par Gros-Didier et par Joltran, cette preuve existait désormais.

Toutefois, ces obstacles jetés au travers de la procédure qui le poursuivait, qui le traquait sans une minute de repos, lui avait fait gagner au temps.

Toute menace ultérieure était renvoyée après le mariage de Gilbert.

Certes, il faudrait une grosse somme pour rembourser Didier, mais Didier se montrait le seul créancier intraitable .

Celui-là apaisé, les autres arriveraient à composition . ^

Or, Thommeret, Gilbert marié, jetterait à Didier un os à ronger.

Et la tempête déchaînée s'apaiserait peut-être.

FOUDROYi: 107

Quinze jours à peine séparaient Gilbert de la cérémonie qui allait consacrer pour lui Tesclavage de sa vie entière .

Et chaque jour qui l'en rapprochait le rendait plus triste.

C'est en vain qu il tentait de faire effort sur luimême et de montrer bon visage à ceux qui le félicitaient.

Il ne pouvait pas feindre.

Un morne désespoir s'emparait de lui .

Bien que leurs relations ne fussent plus aussi fréquentes qu'autrefois, Philippe s'en apperçut.

Du reste, Gilbert ne lui avait-il pas dit, certain soir :

« Plains-moi... pardonne-moi... Je suis très malheureux. »

A plusieurs reprises, Philippe avait voulu revenir sur cette demi-confidence, essayer de l'obtenir tout entière, de forcer la porte de ce cœur qui se fermait si obstinément. Ce fut vainement.

Gilbert avait détourné l'entretien chaque fois.

Philippe continuait à l'observer et ne l'interrogeait plus.

Seulement une fois, Blanche lui avait demandé, après bien des hésitations, à voix basse et le regard baissé :

— Est-ce qu'il y a longtemps que tu l'as vu ?

Il était bien inutile qu'elle prononçât le nom de Gilbert, son frère comprenait à demi-mot les angoisses de la jeune fille.

— je l'ai revu.

— Et... tu n'as rien à médire ?...

-— Attends-tu donc quelque chose de., . lui ?

^— Noi>i rien.,. Si. peut'être.,, oui, quelqij© fehos©. «i

lOS fOVDROTt

— Quoi?

— Je ne sais pas, fit-elle naavement.

Son front était rouge, ses yeux troublés se détournaient.

Pourtant elle dit encore :

— Il est heureux, n'est-ce pas, très heureux de son mariage ?

Philippe eut envie de répondre : « Oui, bien heureux ! » et d'arracher ainsi à cette âme emplie d'amour sa dernière, sa suprême espérance peut-être.

Il n'osa. Gela lui parut cruel. Il n'en eut pas le courage.

Il prit vivement les mains de sa sœur.

— Non, Blanche... il n'est pas heureux... il souffre.

— Et de quoi donc souffre- t-il ?

— Je ne sais. Il n'a pas voulu me le dire.

— A toi, son ami ?

— A moi, son ami I... Du moins il ne m'a pas caché sa tristesse. J'en ai reçu l'aveu.. . Il a un secret... Je ne le devine pas.

Elle devint plus rouge.

Et appuyant sa tête confuse sur la tête du jeune homme :

— S'il est triste, c'est qu'il ne l'aime pas.

— S'il ne l'aime pas, pourquoi se marie-t-il ?

— Ou bien, c'est qu'il n'est pas aimé ?

— Alors, ma pauvre Blanche, pourquoi l'épouserait-elle?

— C'est vrai, c'est vrai... En ce cas, pourquoi, pourquoi ?

— Ne pense plus à lui, sœur...

— Je ne peux pas... Je le voudrais, mais je ne peux pas.

— Tu sais bien qu'il est perdu pour toi.

— Je l'aime !... Je n'en aimerai jamais un autre... Et jamais je ne me marierai.

Il essaya de la consoler. Rien n'y fît.

Philippe n'était pas seul à s'inquiéter de cette sombre tristesse de Gimert.

Deux femmes, aussi, l'interrogeait souvent de leurs longs regards inquiets, lorsque tout à coup, s'ensevfilissant dans quelque rêve d'un bonheur impossible, il oubliait leur présence, n'entendait phis leursparoles, îi'f'coTïtait plus Ifnrs tonrlro*^ roprorhf"=i.

FOUDROTIÊ 109

Ces deux femmes, c'était Sabine et c'était madame

Grautier.

Lorsqu'il s'en allait, lorsqu'elles restaient seules, elles en parlaient, échangeaient leurs réflexions.

Léontme, qui s'était prise pour Gilbert d'un amour véritable auquel elle avait donné tout son cœur, était parfois très alTectée de cette tristesse qu'aucun de ses sourires, qu'aucune de ses tendresses ne pouvait dissiper.

A lui elle ne disait rien, elle l'aimait trop. Elle était prête à souflî*ir. Elle se considérait déjà comme sa Femme.

Mais à Sabine elle s'en plaignait doucement.

La première fois qu'elle s'en ouvrit à Sabine, elle trouva une femme prévenue et qui, elle aussi, s'alarmait de ce qu'elle voyait.

— Oui, avait dit Madame Thommeret, je ne sais ce qui se passe en lui depuis quelque temps. Il fuit ma présence. Il cherche la solitude, il vit dans un isolement presque absolu. Sous un premier prétexte quelconque, souvent futile, il passe nors de la maison des journées entières. Je ne le reconnais plus.

— Vous en êtes-vous expliqué avec lui? fitLéontine.

— Pas encore... Je suis certaine d'être aimée de lui autant que si j'étais sa véritable mère... Je voudrais, sans l'interroger, qu'il me fît ses confidences.

Léontine secoua la tête.

— Il ne parlera pas. . .

Elle allait ajouter quelques mots.

Elle se retint.

Mais Sabine avait deviné cette hésitation :

— Parlez, madame... parlez... dites-moi votre pensée entière...

Les yeux de la jolie veuve devinrent humides. Et cachant, sous un tremblant sourire, le trouble inflni de son âme, elle murmura :

— C'est de M. Thommeret que j'ai appris l'amour de Gilbert... Gilbert est pour moi très doux, très prévenant; mais il est avec moi comme léserait un ami... Je n'ai pas encore trouvé le chemin de son cœur... Dans quelques jours, je serai à lui, je serai sa femme... il aura ma vie et j'en serai heureuse, car je l'aime... et jo serai sa femme avant d'avoir entendu tomber de «es lèvres un aveu de son amour... Soiie îa politesse

IIO FOUDROYÉ

empressée de ses manières, il y a parfois une froidrvir qui me glace... J'y sens l'elTort d'un homme qui ne peut se détacher d'une pensée importune... Cet ovc^n. madame, je l'ai sollicité bien des fois.., Je l'ai vaini - ^ ment attendu... j'ai peur !.. .

— Madame... mon enfant.

— Oui j'ai peur qu'il ne m'aime pas !

— Vous connaissez mal Gilbert... Si vous saviez quel noble cœur, incapable d'une indélicatesse... si yods saviez, comme moi, quelle droiture de caractère ! quelle franchise !... S'il ne vous aime pas, madame, à quel sentiment peut-il obéir ? Croyez-vous que...

— N'achevez pas, madame... non, n'achevez pas votre pensée... Elle ne m'est jamais venue, je vous le jure... En l'aimant, je sais que j'ai bien placé mon amour... Jamais je ne penserai que ma fortune aura pesé, chez lui, sur le choix qn'ii a fait de moi... Je suis jeune... je sais que je suis belle... pourquoi ne m'aimet-il pas ? Et pourquoi se trompe-t-il lui-même en jouant vis-à-vis de moi, de vous, de tout le monde, la comédie de cet amour qui n'existe pas ?

— Votre cœur exagère...

— Non, non, hélas !...

— Eh bien, le secret qu'il nous cache, nous le force» rons bien à nous le confier. . . J'essaierai d'abord... Si j'échoue. . .

— Si vous échouez... peut-être, moi, réussirai -j e ! dit Léontine.

Et elle passa son mouchoir sur ses jolis yeux que rougissaient des larmes.

Ce fut dans la même journée que Sabine aborda cette grave question avec son fils adoptif.

— Mon enfant, lui dit-elle, ne sois point surpris de ce que je vais te demander et songe que ma curiosité est toute naturelle, puisque je t'aime. Pourquoi, à la veille d'un mariage que tu semblés avoir recherché, pourquoi es-tu si triste ?

Gilbert répliqua par de vagues raisons.

Il donna comme prétexte sa santé, qui, à son retour d'Afrique, après les souffrances de là-lîas, avait été longtemps chancelante ; elle s'était remise à peine et il avait été obligé de solliciter une prolongation de son congé pour laquelle, du reste, il n'avait rencontré ^uèuna difficulté aiaprès àe sèv? rh^Mi

Mais cette inaction lui pesait.

Ce fut ce qu'il expliqua à sa mère inquiète.

Elle le laissa parier, ne voulant point l'embarrasser par des répliques, par des interruptions.

Mais elle l'examinait pendant qu'il parlait.

Et tout, en lui, trahissait son trouble intérieur.

Tout en lui, son embarras, l'indécision de son re- :ard — lorsque ses yeux venaient à rencontrer ceux de labine — tout en lui livrait le secret qu'on veut garler, le secret qui se trahit de lui-même, en dépit des iirorts, par la voix, par l'allure, par des répliques qui essayent déjouer la moquerie et la gaieté.

Et chaque parole tombée de ses lèvres enfonçait plus profondément dans le cœur de Sabine la conviction que cet enfant qu'elle adorait n'était pas heureux.

Elle le laissa parler jusqu'au bout.

Quand il eut fini :

— Je ne suis pas convaincue, hélas I

— Pourtant, mère...

— Non. . . Je ne te crois pas.

— Mère, je ne puis rien vous dire de plus.

— Oui, cela, je le comprends, cela, je le vois... et voilà d'où viennent mes alarmes... Tu ne m'aimes pas assez pour avoir confiance en moi . . .

— Oh ! mère, combien vous me faites de peine !

— Je te fais de la peine, je le comprends, et cependant je ne puis rien retirer de ce que je t'ai dit. . . Les mères devinent tant de choses et je suis, j'ai toujours été une mère pour toi . . . Désormais, ne sachant pas ce qui fait ton chagrin, j'aurai autant de tristesse que toi, et si tu étais bon pour moi, tu m'épargnerais cette tristesse par l'aveu de la tienne. . . Qui sait, cher enfant, si je n'y trouverais pas un remède î. . . L'imagination des mères est infinie . . .

Il pencha la tête.

Oui, depuis longtemps, il aurait voulu tont lui dire.

Mais son amour filial pour Sabine l'en empêchait.

Les confidences de Thommeret, lorsque celui-ci avait révélé à Gilbert la situation désespérée, presque tragique, où il se trouvait, fermaient à jamais les lèvres du jeune homme.

Il n'avait jusqu'au bout conservé qu'une espérance.

Gilbert s'était dit :

— Si l'élection est heureuse et favorise M. Thomme-

lia VOUDROTÉ

ret, peut-être ne serais-je plus obligé à ce mariage î...

Mais Thommeret était sorti de cette élection blessé mortellement et il était trop astucieux, trop adroit, trop clairvoyant, pour avoir laissé ignorer à Gilbert la procédure si énergiquement conduite par l'huissier aux ordres de Gros-Didier, procédure qui devait inimancpiablement aboutir à la faillite ; c'était, cela — Thommeret le savait bien — un aiguillon dans le cœur de Gilbert.

Faillite, déshonneur, misère, toute cette détresse profonde, toutes ces angoisses, tenaient désormais dans la main de Gilbert.

Que Gilbert ouvre cette main et laisse échapper celle que Léontine lui avait si gentiment tendue, et c'en est fait de la maison de Thommeret.

Et cet effondrement atteignait Sabine innocente.

Le pouvail>il ? Par une trahison aussi grande, par une si odieuse ingratitude, pouvait-il reconnaître tant d'amour, tant de bonnes années de tendresses ! . , .

Non.

Mais, conn«iissant le cœur de Sabine, il savait que si le hasard lui livrait le secret de la tristesse de Gilbert, elle n'hésiterait point peut-être et préférerait à l'accomplissement du sacrifice rêvé par son enfant d'adoption, les ruines autour d'elle et la misère. Elle était mère, jusqu'au renoncement absolu d'elle-même, cette pauvre femme sans enfant, si cruellement frappée.

Mais ce renoncement, Gilbert n'en voulait pas.

Et voilà pourquoi il se dérobait à la curiosité inquiète de Sabine et ne lui donnait que de vagues réponses.

Elle lui serrait tendrement les mains et le considérait en silence avec un sourire navré.

Son cœur se gonfla.

— Mère, dit-il, c'est vous maintenant qui paraissez triste. ..

— Hélas ! oui . . .

— î*ourquoi ? Rien, dans ce que je vous ai dit, ne oouvait vous ca ser de peine.

Elle soupira.

— Je n'ai pas ta confiance, je &*«Li pas ta teiidre6M«

— Mère I mère !

•— Toi si &aacw m k^«l« la me trempée.

imjBmoTM ii3

— Je vous jure, mère.

— Tu me mens . . .

n n*osa plus répondre.

Mais son cœur se serra douloureusement.

Il eut peur qu'elle n'eût deviné la vérité.

n fut vite rassuré.

Elle disait :

— Je t'en prie une dernière fois... Ton secret ! Ton secret !

— Je n'ai pas de secret.

— Jure-le-moi !

— Je le jure !

Et mentalement il ajoutait, en la serrant sur sa poitrine : « Oui, je te le jure. . . parce que je ne veux pas « que toi, si oonne, tu achèves ta vie au milieu des « larmes. . . Je saurai bien enlever plus lard tes dou- « tes, foire évanouir tes soupçons et je travaille ainsi « à ton bonheur, je travaille à te rendre une parcelle « de ce que tu as fait pour moi. »

Et il lui répétait fiévreusement, près de Foreille, en la couvrant ae baisers :

— Je te le jure ! Je te le jure !

Lorsqu'elle revit M"« Grantier, et ce fut bientôt, car la jolie veuve avait hâte de savoir ce qui s'était passé, elle lui dit :

— Je n'ai rien pu obtenir, rien.

— Peut-être nous trompons-nous,..

«- Je le souhaite. Je ne le crois pas.

— Gomment faire ?

— Essayez donc de votre côté.

— Ce qu'il a refiisé de vous dire à vous, sa mère, consentira-t-il, à moi, à m'en faire la confidence ?

— Je le crois... si vous voulez suivre exactement mes conseils...

— Je le veux... Je Taime, vous le savez, je l'aime vraiment.

— Oui... et je voudrais qu'il vous aimât comme vous méritez de Têtre... Mais vous me l'avez dit... cet aveu de sa tendresse, vous Tavez jusqu'aujourd'hui, vainement attendu ?

— Vainement I

— Dès lors, mon conseil, le voici : provoquez cet aveu I . . . Faites qu'il vous dise : « Je vous aime I » C'est le mot que vous s&Hieitez . . . n^e^t^e pas?

— Oui, puisque je vais être sa femme.

— Et lorsqu'il vous l'aura dit ? . . .

— Je serai heureuse. . . parce que j'ai foi en lui. . . S'il me dit : « Je vous aime ! » toutes mes inquiétudes s'envoleront. . . parce que l'avenir m'appartiendra. . . parce que, sachant combien je l'aime, je serai très forte en me voyant aimée. . . et mon amour et le sien dissiperont ai sèment les tristesses de son âme . . . S'il me dit : « Je vous aime I » je le croirai, parce que je sais bien qu'il ne peut pas mentir. . .

Elle était charmante, en parlant ainsi, et ses yeux étaient brillants de toute la flamme de leur amour. Sabine, en cet instant, prêta l'oreille. Elle courut à la fenêtre, écarta le rideau.

— C'est lui, dit-elle. . . Voulez- vous que ce soit tout de suite ?

— Tout de suite, oui, fit la jolie veuve, un peu pâlie.

— Alors, je vous laisse... Il va venir... Parlezlui...

— Oui, oui, dit Léontine, dont la voix était étoufféepar une violente émotion . . .

Tout son courage s'en allait.

Sabine sortit, non sans l'avoir embrassée.

Et Léontine attendit ; ses deux mains croisées sur sa poitrine, comprimant les soubresauts de son cœur ; elle avait les yeux troubles, une fièvre subite desséchait ses lèvres.

Elle avait le pressentiment qu'une grande douleu s'approchait.

Gilbert n'était pas prévenu de la présence de M*"® Grantier à la verrerie. Il ne s'attendait donc pas à la voir.

En entrant au salon, il eut un geste de surprise.

Et même un nuage passa sur son front.

C'est que, quelques instants auparavant, il venait de rencontrer Philippe et Blanche.

Depuis longtemps il n'avait pas vu la jeune fille.

Certes, Blanche fut aussi émue que lui de cette rencontre que le hasard seul avait amenée.

Et les deux jeunes gens étaient à peine restés une minute ensemble et n'avaient échangé qu'un salut froid co nime en échangent deux inconnus.

Mais pourtant quel drame, que celui qui se cachait

FOUDROYÉ Il5

dans ces deux âmes, sous ce masque d'indifTérence que reflétait leur visage ! Et quel trouble que rien ne trahit puisque Philippe, en tiers avec eux, emmena sa sœur presque aussitôt?

Lorsqu'ils s'étaient séparés, Philippe avait senti le bras de Blanche qui pesait plus lourdement sur le sien...

11 lui avait dit, à voix basse :

— Courage, sœur, courage !

Elle n'avait rien répondu, tout d'abord, s'était raidie et s'était éloignée, à petits pas, ainsi soutenue. Puis, tout à coup, elle s'était arrêtée.

— Philippe...

Elle était toute pâle, et avec cela, semblait infiniment heureuse.

— Qu'as-tu?

— Philippe, retourne-toi et tu le verras qui nous suit des yeux.

Instinctivement, sans réfléchir, il obéit.

C'était vrai.

De loin, de la place même où la rencontre s'était faite, Gilbert, appuyé contre un arbre et comme défaillant, les regardait toujours.

C'était sous cette impression que Gilbert venait de rentrer à la verrerie, sous l'émotion causée par la vue de Blanche qu'il se trouvait tout à coup en présence de Léontine.

De 1.^, son geste de surprise.

Elle lui dit :

— Vous ne vous attendiez pas à me voir ?

— Je l'avoue.

— Cela vous contrarie?

— Que pensez-vous là?

— Je ne dérange aucun de vos projets?

— Aucun.

Il était remis, se possédant entièrement, et il se hâta d'ajouter :

— Je suis heureux que vous ayez eu la bonne idée de venir nous surprendre... Vous me permettrez de vous reconduire?

— Avez- vous besoin d'une permission pour cela? Et en indiquant un fauteuil tout près d'elle.

-— Asseyez- vous là, Gilbert, et causons, voicil^v^-vous? '■^ Si jelé veiiailiM

Il6 FOUDROYÉ

Puis, remarquant sa fig^ure sérieuse, où la tristesse avait mis comme une sorte de voile :

— Etes- vous souffrante ?

— Non. Ne vous inquiétez pas de ma santé. Jamais je ne me suis mieux portée... Ne suis-je pas très heureuse? Et le bonheur, voyez-vous, mon ami, il n'y a pas de médecin qui vaille celui-là.

Il resta silencieux.

Malgré lui, sa rêverie s'envolait là-bas, le long de la Meuse, auprès d'une silhouette élégante de jeune fille au bras de son frère qui disparaissait dans le lointain, au tournant de la route.

Elle reprit :

— Et vous, Gilbert, êtes-vous heureux ? Il tressaillit.

Sa tristesse étîiit donc bien visible pour que tout le monde s'en aperçut? Et il savait donc bien peu dissimuler?...

— Quelle question! A la veille de notre mariage...

— C'est parce que nous sommes arrivés à la veille de notre mariage que je vous adresse cette question, Gilbert.

— Vous avez bien peu de confiance dans votre grâce séduisante, dans tout le charme qui vient de votre cœur et de votre beauté...

— Ainsi, vous êtes heureux ?

— Très heureux.

— Vous ne désirez rien ?

— Rien.

— Vous n'avez pas de regrets ?

— Aucun... Et maintenant puîs-je vous demander d'où vient l'inquiétude qpie vous manifestez ainsi ?

—Je vous le dirai tout àl'heure, oui, oui, tout à l'heure, lorsqne vous aurez répondu à ma dernière question. . .

— Questionnez donc, charmante indiscrète ? Il souriait. Il ne prévoyait rien.

Elle lui tendit les mains.

Il les prit, les réunit dans une des siennes, et les embrassa.

En même temps, Léontine disait :

— M'aimez-vous?

— Gomment serais-je resté auprès devons sans vous aimer ?

— Je ne tiens pas à ce que vous me disiez des fadeurs.

voudrotA 117

— M. Thommeret, lorsqu'il est allé demander votre main, ne vous a-t-il donc pas dit combien j'avais été touché par...

— M. Thommeret a pu me raconter ce qu'il a voulu, M. Thommeret, ce n'est pas vous.

— Moi-même, Léontine, ne m'est-il pas arrivé cent fois, en ces mois qui viennent de s'écouler...

— Il vous est arrivé cent fois de me dire que vous ressentiez pour moi une affection très grande. Pas une seule fois votre attitude ne s'est démentie... Elle a été d'une correction absolue... vous vous êtes montré, certes, un fiancé modèle...

— Comme vous me parlez !...

— Je vous dis ce que je pense...

— M'en feriez-vous le serment ?

— Je vous le jure, dit-elle, ses yeux pleins de loyauté fixés sur les yeux un peu troublés de Gilbert.

Et après un silence très long :

— Voilà pourquoi je vous demande : « M'aimez-vous ? » Je ne veux pas que vous me parliez, de nouveau, de votre affection, du soin que vous prendrez de moi, de la sollicitude avec laqudQe vous essaierez de rendre ma vie heureuse... Il n'y a pas besoin de tant de phrases pour prouver que Ton aune... Il y en a une qui est très courte, qui n'a que trois mots, et qui comprend les plus belles et les plus longues, et les plus ardentes déclarations. Ces trois mots, Gilbert, jamais je ne les ai entendus dans votre bouche. On dirait qu'ils vous effrayent et que vous y voyez un engagement étrange, tout plein de menaces. Je crois à votre respect, à votre affection. . . Mais je ne sais pas, vraiment, si vous avez de l'amour... Ces trois mots, Gilbert, sont : « Je vous aimel » Voilà, pourquoi, mon ami, je vous demande : « M'aimez- vous?... »

En l'écoutant, au fur et à mesure qu'elle parlait, il avait laissé échapper les mains de la jeune femme.

Quelque chose lui étreignait le cœur.

Ce qu'elle demandait, c était non point l'aveu banal, ce n'était même pas un serment d'amour.

Toute la vie de cette jeune femme était dans la question qu'elle venait de faire si franchement, si loyalement et avec une si douloureuse tendi esse .

Elle venait de s'adresser directement à la probité de Gilbert.

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Puis, remarqnant sa fig^ure sérieuse, où la tristesse avait mis comme une sorte de voile :

— Etes- vous souffrante ?

— Non. Ne vous inquiétez pas de ma santé. Jamais je ne me suis mieux portée... Ne suis-je pas très heureuse? Et le bonheur, voyez-vous, mon ami, il n'y a pas de médecin qui vaille celui-là.

Il resta silencieux.

Malgré lui, sa rêverie s'envolait là-bas, le long de la Meuse, auprès d'une silhouette élégante de jeune fille au bras de son frère qui disparaissait dans le lointain, an tournant de la route.

Elle reprit :

— Et vous, Gilbert, êtes-vous heureux?

Il tressaillit.

Sa tristesse était donc bien visible pour que tout le monde s'en aperçut? Et il savait donc bien peu dissimuler?...

— Quelle question! A la veille de notre mariage...

— C'est parce que nous sommes arrivés à la veille de notre mariage que je vous adresse cette question, Gilbert.

— Vous avez bien peu de confiance dans votre grâce séduisante, dans tout le charme qui vient de votre cœur et de votre beauté...

— Ainsi, vous êtes heureux ?

— Très heureux.

— Vous ne désirez rien?

— Rien.

— Vous n'avez pas de regrets?

— Aucun... Et maintenant puîs-je vous demander d'où vient l'inquiétude qpie vous manifestez ainsi ?

—Je vous le dirai tout à l'heure, oui, oui, tout à l'heure, lorsqne vous aurez répondu à ma dernière (juestion. . .

— Questionnez donc, charmante indiscrète ? Il souriait. Il ne prévoyait rien.

Elle lui tendit les mains.

Il les prit, les réunit dans une des siennes, et les embrassa.

En même temps, Léontine disait :

— M'aimez-vous?

— Gomment serais-je resté auprès de vous sans vous aimer ?

'— Je ne tiens pas à ce que vous me disiez des fadeurs.

VOUDROTÉ XI7

— M. Thommeret, lorsqu'il est allé demander votre main, ne vous a-t-il donc pas dit combien j'avais été touché par...

— M. Thommeret a pu me raconter ce qu'il a voulu, M. Thommeret, ce n'est pas vous.

-— Moi-même, Léontine, ne m'est-il pas arrivé cent fois, en ces mois qui viennent de s'écouler...

— Il vous est arrivé cent fois de me dii'C que vous ressentiez pour moi une affection très gi^ande. Pas une seule fois votre attitude ne s'est démentie... Elle a été d'une correction absolue... vous vous êtes montré, certes, un fiancé modèle...

— Comme vous me parlez !..,

— Je vous dis ce que je pense..,

— M'en feriez-vous le serment ?

— Je vous le jure, dit-elle, ses yeux pleins de loyauté fixés sur les yeux un peu troublés de Gilbert.

Et après xm silence très long :

— Voilà pourquoi je vous demande : « M'aimez-vous ?» Je ne veux pas que vous me parliez, de nouveau, de votre alfection, du soin que vous prendrez de moi, de la sollicitude avec laquelle vous essaierez de rendre ma vie heureuse... Il n'y a pas besoin de tant de phrases pour prouver que Ton aime... Il y en a une qui est très courte, qui n'a que trois mots, et qui comprend les plus belles et les plus longues, et les plus ardentes déclarations. Ces trois mots, Gilbert, jamais je ne les ai entendus dans votre bouche. On dirait qu'ils vous effrayent et que vous y voyez un engagement étrange, tout plein de menaces. Je crois à votre respect, à votre affection. . . Mais je ne sais pas, vraiment, si vous avez de l'amour... Ces trois mots, Gilbert, sont : « Je vous aimel » Voilà, pourquoi, mon ami, je vous demande : « M'aimez-vous?... »

En l'écoutant, au fur et à mesure qu'elle parlait, il avait laissé échapper les mains de la jeune femme.

Quelque chose lui étreignait le cœur.

Ce qu'elle demandait, c était non point l'aveu banal, ce n'était même pas un serment d'amour.

Toute la vie de cette jeune femme était dans la question qu'elle venait de faire si franchement, si loyalement et avec une si douloureuse tendiesse .

Elle venait de s'adresser directement à la probité de Gilbert.

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Et Gilbei^t, honnête et droit, hésitait à répondre ; il ne mentirait pas ; il lui était impossible de recourir aux faux-fuyants ; elle souriait, timide, et pourtant sans baisser les yeux ; elle souriait, ayant posé d'un mot, la situation que, d'un mot, Gilbert allait dénouer pour son bonheur à elle ou pour son malheur.

Elle répéta, douce, souriante, pourtant le cœur gonflé : « M'aimez- vous ? »

Il répondit, très troublé, d'une voix presque inintelligible :

— Est-il quelque chose en moi qui vous ait donné des doutes sur les sentiments que je pouvais éprouver pour vous ?

— Rien de particulier, je l'avoue. Mais, je vous en prie, mon ami, n'hésitez plus à me répondre... Ne voyez-vous pas que si vous m'aimiez vraiment, déjà depuis longtemps vous vous seriez jeté à mes pieds, et que vos larmes eussent protesté contre mes soupçons ? Répondez, Gilbert...

— J'ai beaucoup, beaucoup d'afl'ection pourvous. • . Elle eut un sourire navré :

— M'aimez-vous, Gilbert ? Répondez... Répondez...

— Je ne vous aime pas... encore... ainsi que vous voudriez être aimée... dit-il enfin, les yeux baissés, bouleversé par la cruauté de l'aveu qu'elle venait d'exiger de lui...

Elle ne parut pas autrement émue.

Elle s'y attendait.

Toutes ces :^éticences, toutes ces hésitations du jeune homme, depuis quelques minutes, n'avaient-elles pas été comme autant de preuves, autant de réponses?...

Il dit, faiblement :

— Pardon !... Je suis très malheureux... J'ai compris que vous veniez de faire appel à ma franchise, à ma loyauté... et que ma réponse d'aujourd'hui, si elle n'avait pas été ce que me dictait mon cœur, vous auriez pu, quelque jour de FaTenir, me la reprocher comme une félonie...

— Je vous sais gré d'avoir été franc... Je ne vous en veux pas... Si quelque chose avait pu augmenter l'estime que j'ai de votre caractère, je vous estimerais davantage... Je ne vous demanderai point pourquoi sans m'aimer vous avez paru vouloir lier votre vie à la mienne... Je ne tiens pas à le savoir... Je l'ai dit à vo-

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tre mère et je le redis à vous-même... Il m'est impossible de soupçonner en vous un calcul d'intérêt... Des j considérations plus graves ont donc pesé sur votre volonté... Voilà ce que je devine, mais sans exiger votre secret... Je vous pardonne donc, Gilbert, en faveur de votre franchise...

Elle se tut.

Elle avait jusque-là fait preuve d'un grand courage.

Mais, à ce moment, tout son courage s'en allait.

— Je vous promets de ne point vous garder rancune du mal que vous venez ae me faire... C'eût été autrement terrible et le mal eût été irréparable, si j'avais appris la vérité plus tard, après notre mariage. Adieu, Gilbert, nousne nous reverrons plus mon ami... Demain, je serai repartie pour l'Italie que je n'aurais pas dû quitter... A vous, je souhaite d'être heureux... Je vous charge d'expliquer à M. Thommeret ainsi qu'à votre mère ce qui s'est passé entre nous et les causes qui ont amené la rupture de notre mariage... Votre mère n'en sera que peu surprise, car c'est après m'être confiée à sa tendresse que j ai eu avec vous l'entretien qui vient de décider de notre vie... Adieu...

Elle lui tendit la main. Il la serra.

Il ne trouvait rien à lui répondre.

Un grand remords était en lui de la peine qu'il faisait à cette charmante femme.

Eût-il donc été si difficile de l'aimer... Est-ce que tout, en elle, n'appelait pas l'amour?

Il se sentait mécontent contre lui-même, l'âme emplie de tristesse et d'incertitude, comme après une faute commise.

La porte s'était refermée.

Léontine avait disparu.

Il s'approcha de la fenêtre pour l'apercevoir une dernière fois, au moment où elle montait en voiture.

Elle paraissait très calme.

Elle donna quelques ordres à son cocher, s'assit commodément aans la Victoria, ramena quelques coussins derrière elle. Et la voiture roula sur le gravier, vers la grille.

Certes, déjà elle semblait en avoir pris son parti.

Mais ce qu'il ne vit pas, ce qu'il ne pouvait deviner, c'est que des larmes venaient d'emplir les yeux de la jolie veuve et que, comme une source intarissable, ces

larmes descendaient lentement, lentement jusqu'aux coins de la bouche mignonne contractée par une profonde douleur.

Longtemps, Gilbert resta tout éperdu de cette scène.

— Qu'ai-je fait? se disait-il... et comment empêcher tous les malheurs que je prévois?... Que va devenir ma pauvre mère?

Sabine avait guetté sans doute le départ de M"* Grantier, car elle entra au salon presque aussitôt après.

— Eh bien, mon enfant?

— Mère, vous savei ce qui s'est passé puisque vous m'interrogez...

— Je savais du moins ce qu'on allait te demander. . . Et que lui as-tu répondu?

— Mère, si je lui avais menti, c'eût été commettre une vilaine action ^i m'eût fait rougir.

— Je lui avais dit que tu ne mentirais pas.

— Je ne laime pas... ainsi qu'elle voulait être aimée... Ah ! mère, mèi'c, je l'aurais aimée, certes, elle est si belle et si bonne, elle a tant de charme et tant de séduction, mais l'aime, mère, j'aime une autre qu'eile,

— Et le nom de celle-là qne ton cœur a choisie ?

— Blanche ! la sœur de Pnilippe.

— Je l'ai vue... elle est belle... Si ton cœur l'a choisie, c'est qu'elle est digne de toi...

Gilbert n'osa lui dire que ce mariage manqué avec la jolie veuve allait déchaîner des catastrophes sur la verrerie.

Elle l'apprendrait trop tôt, hélas!

Ce fut Sabine qui lui raconta comment elle s'était émue de la tristesse de Gilbert, comment elle en avait parlé à M"^* Grantier, comment, toutes deux, dans un complot, avaient préparé l'entretien duquel était sortie la vérité.

— Ah ! mère î mère ! qu'avei-vous fait 1 !

— Ton bonheur, puisque tu ne l'aimais pas, puisque tu en aimais une autre.

— Mon bonheur importait peu... C'est le vôtre qui était précieux, mère... et c'est votre bonheur que vcas avez perdu.

Elle allait, surprise, lui adresser quelques questions» l'obliger à s'expliquer, lorsque Thommeret entra. Il paraissait nerveux.

— Je viens de rencontrer M"* Grantier en ToitOVO**»

FOUDROYE lai

En la saluant, j*aî cm m* apercevoir (ju'elle avait le» yeux rouges et que son visage était baigné de larmes... Elle venait do la verrerie... Gilbert, vous Tavez vue, sans doute ?

— Je l'ai vue, oui.

— Que s'est-il passé entre vous?...

— Nous avons eu une explication amicale à la suite de laquelle nous avons reconnu que tout mariage entre nous était impossible.

— Que dites-vous? fit Thommeret, blême, effaré.

— M™" Grantier ne peut être ma femme...

— Et c'est toi qui refuses! toi ! toi!...

— Non... moi, vous le savez, mon sacrifice était fait... c'est elle qui a repris sa parole... Elle est partie. Nous ne la reveirons plus.

Thommeret ne comprenait pas. Non, c'était trop,

Î)our lui. Il restait, devant Gilbert, devant Sabine, à es regarder tous les deux comme un fou. Puis, tout à coup, il eut un rire strident.

— Mes compliments, mon garçon, tu as bien travaillé, dit-il. Toi seul tu pouvais nous sauver et c^est toi qui nous perds... Pour un vagabond ramassé dans le ruisseau et auquel cette femme qui est là a consacré sa vie entière, tu as une singulière façon de montrer ta tendresse... Heureusement, tu n'es rien pour moi, rien pour elle... Je voulais te donner mon nom... La loi me le permettait... Tu resteras ce c^e tu es, fils de rien, épave de misérables ou de criminels... Je suis le maître ici et je ne veux plus t'y voir... Va çromener ton ingratitude... où te mènera ta fantaisie... Je veux que demain tu sois loin d'ici... Je veux, tu m'entends? que. jamais, iamais, tu ne reparaisses devant moi... et devant elle!... Va-t-en.

Il sortit.

Et Gilbert, défaillant lui-même, reçut dans ses bras sa mère qui venait de s'évanouir.

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