Le Coureur de filles
Parce qu'il venait d'achever ses cinq ans, Pierre Leroc se croyait homme, c'est- ô-dire libre, le soir, après le travail, de sortir seul, de jouer aux cartes en prenant quelque chose, en racontant des souvenirs du régiment, et de rentrer tard, à l'heure où les chiens, qui sont enragés, courent par les rues désertes, cherchant des os, la queue arquée entre les jambes. Doux au fond et docile, il n'avait guère que ce défaut de vouloir faire l'homme, non seulement avec
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ses deux sœurs timides et simples, -mais encore avec son père et sa mère, parents terribles. La mère l'avait prévenu tout,de suite :
— Je ne veux pas que tu quittes la ferme après la soupe.
— Mais, maman, qu'est-ce que je fais? Je ne fais rien, moi !
— Prends bien garde, ou je te donne une calotte !
Une calotte ! Pierre haussait les épaules. La Griotte, comme on appelait sa mère, du nom de la cerise à courte queue, n'avait pas changé pendant son absence. Elle semblait toujours aussi aigre, et même aussi bonne qu'auparavant. Elle aimait ses enfants d'une manière bizarre, méchante et dure le plus souvent, mais tout en pleurs dès que son fils écrivait :
« J'ai couché cette nuit à la salle de police », et dès que l'une des deux sœurs se faisait venir le sang au bout du doigt d'une brusque piqûre.
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— Mais, maman, je ne suis pourtant plus un gamin !
— Tais-toi donc, nez mou. Je te détends de courir le guilledou. M'enlends-tu?
A ces mots, les deux sœurs, en train de coudre avec application près de la fenêtre, les joues caressées, au moindre coup de vent, par les langues des géraniums qui se penchaient élastiques, baissèrent sagement les yeux. La Griotte s'en aperçut et, comme elle avait dit une bêtise, elle s'en prit à Pierre :
— D'abord, grand vaurien, lu ne pourrais pas mieux te tenir, quand tes sœurs sont là?
Sous ses sourcils rejoints, ses yeux paraissaient en combustion. Elle tremblait, les poings fermés. Ses lèvres blanches rentraient dans sa bouché, comme si les pointes de ses dents, pareilles à des aiguilles, en eussent pincé, mordu et tiré les bords à l'intérieur, pour les réunir en un surjet solide. Allait-elle prendre un manche de balai ou une casserole!
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Les deux sœurs haletaient et manquaient deux points sur trois. Pierre répondit :
— Tu ne sais pas ce que tu dis, va, maman !
Il sortit, et ce soir-là rentra plus tard encore que d'habitude.
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LE COUREUR DE PILLES il
Le père dut intervenir. C'était un homme d'une force extraordinaire. De ce qu'on l'avait vu abattre un bélier malade, d'un seul coup de pioche à la nuque, on avait conclu qu'il pouvait prendre un bœuf furieux par ses deux cornes, et le retourner sur le dos, simplement, comme une petite tortue de restaurant. Une autre fois, n'avait-il pas, d'une détente de jarret, cassé la jambe droite d'un de ses meilleurs amis ?
Ces histoires étonnantes, peut-être fausses, se contaient aux veillées d'hiver, aux soirées d'été, au chant criard des rainettes, et intéressaient comme des légendes.
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Certes, son garçon Pierre, par sa haute taille et ses membres souples et solides comme l'érable, tenait visiblement de lui. Mais quelle différence ! D'abord, un fils n'est jamais aussi fort que son père.
Leroc se montrait surtout redoutable dans les discussions sur l'honneur, celui des filles et celui des garçons. Il s'enflait soudain, comme si une grande bouffée de vent eût soufflé, par ses veines, dans tout son être. On s'attendait à voir « gicler » des filets rouges de ses tempes battues par les violents afflux du sang. Ainsi les vers de terre sortent d'un sol humide, quand on frappe rythmiquement autour d'eux. Pour les fautes de libertinage, Leroc n'admettait qu'un seul châtiment : la mort.
Déjà il avait voulu tuer, à coups de revolver,
une des deux sœurs injustement soupçonnée.
Heureusement le revolver n'était pas chargé. Le
chien de l'arme fit, jusqu'à six fois, un petit
) « clic » inutile et grotesque. Les deux soeurs
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Il dit à Pierre :
— Alors, lu suis les fumelles?
— Comment, tu t'en mêles aussi, répondit Pierre, toi, un homme !
C'était impatientant. Il reprit, têtu, le front plissé :
— Et quand ça serait?
— Oh l dit Leroc, je n'y vais pas par quatre chemins. Si tu sors encore le soir pour aller retrouver ta traînée, tu auras affaire à moi.
De ses doigts recourbés, il indiqua le creu:
de sa poitrine, à trois reprises diverses, commt un pécheur convaincu.
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étaient à ce point innocentes qu'elles ne surent jamais bien, se trouvant côte à côte au moment de l'attentat, laquelle des deux avait failli mourir, et si leur père avait voulu plaisanter. Car, sensible au ridicule, il n'insista pas. Seulement, il eut soin de glisser dans le revolver, séance tenante, une balle. Une seule devait suffire à l'occasion !
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Ce défi exaspéra Pierre.
Il ne tenait pas aux filles, mais il tenait à sa liberté. Il garderait sa liberté et les filles avec. Les tracasseries de sa mère l'avaient rendu mauvais. Il comprit que toute tentative d'arrangement serait vaine. Il chercha quelque temps une bonne réplique, qu'il roula dans son cerveau, comme un enfant pétrit entre ses doigts une boule de neige, une réplique dure, serrée, lourde d'entêtement, et la jeta en plein dans la colère de son père, avec méchanceté et hardiesse :
— Je suisj majeur, je peux faire ce que je veux l
Les deux sœurs cessèrent de coudre et dressèrent leur col, l'une toute rouge, et l'autre toute pôle. Qu'allait-il se passer?
Pierre regardait résolument |son père. Tous les deux se soufflaient dans la figure, les épaules I penchées et prêtes a se heurter ; mais la Griotte» ' épouvantée et subitement attendrie par le danger
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que courait son fils, se jeta entre les deux hommes en criant :
— Leroc, aussi, tu ne sais pas le prendre, ce petit! Laisse-moi faire.
Il ne se passa rien.
Leroc arc-boutant avec son dos un mur neuf l'aurait fait crouler, mais il obéissait volontiers à sa femme. Par peur ou par mépris, il se contint et dit à Pierre :
— Ah ! tu fais ton majeur avec ton père, mon garçon, c'est bon ! Continue, jusqu'à ce que je t'arrête.
Et il détourna ses épaules menaçantes avec la I lenteur d'une grue qui déplace des pierres de i taille.
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Pierre continua de rentrer à des heures tardives, indifférent aux clabauderies. Sa mère se mit en chasse avec ardeur, pour trois motifs. D'abord, très religieuse, elle ne trouvait dans l'œuvre de chair, en dehors du mariage, que crime et perdition. Elle voulait surprendre son fils en pleine débauche, le nez sur la chose, et, après l'avoir corrigé (car elle le voyait encore tout petit, en culotte fendue, la porte grande ouverte aux fessées), lui faire houle de sa conduite, et le ramener à la ferme par l'une et l'autre oreilles, alternativement. Ensuite elle était jalouse comme mère. Enfin elle voulait regarder
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