‹ Le Coureur de fillesChapitre 17 sur 32 · LES MOINEAUX · texte numérisé non relu

LES MOINEAUX

Vient décembre.

Les arbres, tout à coup blancs, semblent avoir été enlevés comme avec la main. Les moineaux

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chantent leur faim sur tous les tons. Mais la

neige les attrape sans pitié, ironique, et leur dit:

— Moineaux, je mets la nappe !

Vient Avril.

Sur les arbres, aujourd'hui comme hier, le blanc tombe avec profusion. Mais les moineaux

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malins, quoique moineaux, devinent un nouveau

piège, et se tiennent sur leurs gardes. On ne la

leur fait pas deux fois :

— Tout ce blanc, c'est bien sûr encore de

la neige !

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A Louis Béroud.

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Dans la grande cour de la Gouille, M me Repin lançait à sa volaille des poignées de grain. Ils s'envolaient régulièrement de la corbeille, suivant le rythme du geste, et s'éparpillaient en grésillant, sur le sol dur. La fine musique d'un trousseau de clefs entrechoquées montait de Tune des poches du tablier. En faisant des lèvres :

« Cht ! cht ! »

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Et même à grand coups de pied, M me Repin écartait les dindes voraces. Leurs crêtes bleuissaient de colère, et leurs demi-roues rayonnaient aussitôt avec une sorte de détonation et

le brusque développement d'un éventail qui s'ouï * vre entre les doigts d'une dame nerveuse.

M. Repin apparut sur la route, le pas accé - 1ère. Le jet de grain fut comme coupé, les clefs se turent, et les poules inquiètes se bousculé rent un instant, à cause de l'allure inaccoutumée de M. Repin.

— Quoi donc? demanda la fermière.

M. Repin répondit :

— Gaillardon en prend une !

— Une poule?

— Fais-donc la niaise : une de nos filles. Il vient déjeuner dimanche.

Dès que ces demoiselles apprirent la nouvelle , Marie, la plus jeune, embrassa d'une façon turbulente sa grande sœur :

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— Tant mieux, mon Henriette, tant mieux !

Elle était heureuse du bonheur de son aînée d'abord, et un peu pour elle, car M. Repin avait toujours dit, presque en chantonnant :

— Quand deux filles sont à marier, c'est l'aînée qui va devant, la cadette suit derrière !

Or, Henriette n'avançait pas vite, et Marie songeait que si elle ne se mettait pas en tête, on n'arriverait jamais, peut-être. On disait d'Henriette, au premier coup d'œil :

— C'est une oie !

— Oui, mais elle n'est pas méchante.

— Il ne manquerait plus que cela !

En outre, elle était trop grande. Sa taille effrayante intimidait les hommes. Elle était aussi trop rouge, et, la figure couverte de taches ardentes, elle faisait à toute heure l'effet de s'être barbouillée en gavant, avec du son délayé, des volailles de concours. Elle avait vingt-

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cinq ans. M. Gaillardon était un fermier des environs, très à Taise et déjà en pleine maturité. Henriette n'avait pas à faire d'objections. Du reste, elle n'en cherchait point ; mais, effarouchée et gauche, elle n'osait accepter avec une joie bruyante un bonheur qui pouvait encore lui échapper et qu'elle n'attendait plus. Marie, la jolie brune au teint blanc, avait beau lui dire :

— Quelle veine ! mais ris donc, veux-tu bien rire !

Elle ne riait pas, tout près de trouver sa cadette insupportable; elle aurait voulu être un peu seule, avec les quelques idées très rares et nouvelles qui mettaient tant de désordre dans sa tête, et, comme elle connaissait bien l'opinion du monde, elle ne voulait pas croire à tant de chance, et elle s'avouait intérieurement :

— Non, ce n'est pas possible, je suis trop bête, trop oie !

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— Allons, bon, voilà que tu pleures, maintenant !

— C'est rien, c'est les nerfs.

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Au déjeuner du dimanche, quand on passa à table, M me Repin dit :

— Où donc que vous allez vous mettre, monsieur Gaillardon ?

— Moi, oh! ça m'est égal, où vous voudrez.

— Il serait peut-être mieux de vous mettre à côté de mes filles, mais en faisant le service, elles vous dérangeraient.

— Oh ! non, elles ne me dérangeraient pas.

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— Et si des fois, en apportant les plats, elles renversaient de la sauce sur votre veste?

Il se mit à rire :

— Ah ! par exemple, ceci ne serait point à faire.

— Dame, mettez-vous où vous voudrez !

— Non, non, où vous voudrez, vous. Moi, je vous dis, ça m'est égal.

M me Repin, perplexe, et la peau du front contractée, recomptait les couverts, haussait les épaules, et s'égarait dans ses calculs.

En attendant sa décision, tous, debout, l'esto mac vide, tambourinaient des doigts sur le dos- ; sier de leur chaise, prêts à s'élancer, au moin- ; dre commandement, pour s'asseoir.

Enfin elle reprit :

— Voyez-vous, j'ai peur à cause de la sauce ; un malheur peut arriver. Gomment faire ?

Irrésolue et prise au dépourvu, elle consulta ces demoiselles, qui répondirent, l'une :

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— Oh ! ça m'est égal.

Et l'autre :

— Oh ! ça m'est égal.

Non qu'elles fussent indifférentes, mais elles

ignoraient les propos du grand monde.

Heureusement M. Repin prît la parole.

— Tiens, femme, tu nous ennuies. En voilà, des manières. Asseyez-vous là, monsieur Gaillardon, à côté de moi; et les autres, arran-

gez-vous. Après tout, vous êtes de la famille, et si vous n'en n'êtes pas, vous en serez.

Quel homme rond que M. Repin, rond comme la terre !

— A la bonne heure ! au moins, vous comprenez les affaires, — dit M. Gaillardon.

Il allait s'asseoir, mais il n'avait pas encore eu l'occasion de poser son chapeau quelque part. Il chercha des yeux un clou pour le pendre. N'en découvrant pas, comme aucune de ces dames ne s'offrait pour le débarrasser en disant :

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— Donnez donc, donnez donc, il dut le poser sur une chaise

Il aimait les plats cuits à point, et plut tout de suite à M. Repin. Tous les deux étaient à peu près également chauves, mais, grâce à sa barbe blanche et longue, M. Repin l'emportait en autorité sur son futur gendre. D'ailleurs, il parlait haut, un peu fier d'avoir un domicile. Us causèrent bœufs longuement, et tombèrent d'accord, au bout de mutuelles concessions, qu'il faut qu'un bœuf vendu paie son engrais à raison de un franc par jour ; et encore, ce n'est pas beau l On fait ses frais, voilà tout.

Au dessert, quand il trouva un moment pour faire tourner ses pouces sur son ventre, M. Gaillardon se hasarda à regarder M Uc Marie. Sans doute, il n'osait pas regarder tout d'abord et franchement, comme un effronté, M lle Henriette.

Il s'essayait et prenait du courage avec la

jeune sœur.

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Du moins, cela parut évident à tous.

Henriette le comprit si nettement qu'elle baissa les yeux de confiance. Le regard n'allait pas à elle, mais il était pour elle. Au contraire, Marie, n'étant point en cause, ne jugeait pas convenable de s'intimider, et la tête baute, œil pour œil, elle dévisageait M. Gaillardon, ce qui achevait de le troubler.

Bien entendu, et conformément aux habitudes prudentes de gens qui n'abordent que le plus tard possible les sujets graves, il ne fut pas question du mariage ce jour-là.

Un autre dimanche passa, et rien ne se conclut. M roe Repin s'impatientait. Il est bon de prendre des précautions, jusqu'à un certain point, toutefois. Outre, qu'on ne déjeune pas pour rien à la campagne, comme à Paris, où chacun sait que certains restaurants donnent à manger à des prix si réduits! Peut-être, M. Gaillardon espérait-il causer auparavant avec la jeune fille.

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Aussi, le dimanche suivant, quand M. Repin dut quitter la table, au dessert, pour aller voir une bête à cornes qui s'était cassé la jambe, M mo Repin, habile et audacieuse, sortit, passa dans la cuisine, appela Marie et laissa son Henriette en tête à tête avec M. Gaillardon. Celui-ci tout d'abord, attendit leur retour. Gomme elles tardaient, il chercha à s'occuper et débourra soigneusement sa pipe, en lui enfonçant dans le tuyau, jusqu'à la gorge, une aiguille à tricoter.

Henriette, ses fortes mains étalées sur ses genoux, gardait son immobilité, dans un coin, la tête penchée, le souffle doux, rouge autant que l'occasion l'exigeait. M. Gaillardon se leva et se promena d'une fenêtre à l'autre. Il s'aperçut que le temps allait se gâter sûrement, et, comme il voulait être de retour chez lui avant l'orage, il appela ces dames pour leur dire au re- ; voir.

Dès qu'il fut parti, M rae Repin demanda :

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— Qu'est-ce qu'il t'a dit mon Henriette?

— Il m'a rien dit.

C'était trop fort. Une semblable indifférence stupéfia M. Repin même. U fut d'avis qu'il fallait renouveler l'essai.

Donc, au premier déjeuner, le café pris d'une manière hâtive, M. Repin, sous le prétexte d'une course pressée, se leva de la table. M me Repin et M lle Marie disparurent vite dans la cuisine. Mais cinq minutes après M. Gaillardon les rejoignait.

— Est-ce que je vous fais peur? dit-il à M 1 " Marie.

Elle était à ce point interdite qu'elle ne trouva rien à répondre.

— Faudrait pourtant vous habituer à moi, ajouta M. Gaillardon.

M me Repin intervint.

— C'est comme ça que vous laissez mon Henriette ?

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— Oh! j'ai bien le temps de la voir, elle!

M me Repin dit finement :

— Ça, c'est vrai.

Mais, réflexion faite, elle trouva que de la part

d'un prétendu ce n'étaient point des choses à avouer. Toujours hardie, elle le prit par le bras, le ramena de force à la salle à manger et dit :

— Laissez-nous donc voir un peu tranquilles. Nous avons à travailler. Henriette n'a rien à faire; bavardez avec elle, à votre aise.

Et elle referma la porte sur lui, bruyamment.

Dès son départ, qui d'ailleurs ne se fit pas longtemps attendre, M me Repin et M lle Marie, anxieuses, interrogèrent encore Henriette.

— Qu'est-ce qu'il t'a dit, mon Henriette?

— Il m'a rien dit.

M"'* Repin et sa fille cadette se regardèrent :

— Eh bien, tu crois ! eh bien, tu crois !

Décidément, cet homme têtu leur ferait pas-

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ser de mauvaises nuits. M. Repin dut s'en mêler directement. Il entra en scène, avec énergie, c'était le plus sûr moyen, en offrant à M. Gaillardon un verre de vieille fine, c'était le meilleur moment.

— Voyons, dit-il, nous fixons le jour?

— Enfin, dit M. Gaillardon, vous y voilà.

Je n'osais pas vous le dire, mais, sans reproche je commençais à trouver le temps long. Toutefois, on est bien éduqué, ou on ne Test pas.

— Très bien, dit M. Repin; alors, prenons le vingt-sept octobre, ça vous va-t-il?

— Si ça me va!

Et le beau-père et le gendre approchèrent

leurs verres de fine, en ayant soin de ne pas les entrechoquer, de peur d'en renverser des gouttes. M. Repin se tourna vers sa femme, et, le torse droit, la main gauche en grappin sur la cuisse :

— Bourgeoise, qu'est-ce que tu avais donc l'air de dire? Voilà comme on arrange les

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choses : les simagrées ne servent à rien .

M. Gailiardon réclama l'honneur et le plaisir d'embrasser ces dames. Elles s'essuyèrent les lèvres, se levèrent avec minauderie et se placèrent sur un rang. M. Gailiardon commença la tournée. Il termina par M lIe Marie. Elle fut obligée de le repousser, car il doublait sa part. Sa joue était d'un rouge écarlate tout neuf, à l'endroit où son beau-frère venait de l'embrasser.

— Ne vous gênez pas, qu'est-ce que va dire ma soeur?

Emu, comme au jour de sa première communion, le fiancé chercha des mots d'excuses, puis, saisissant la main de M. Repin, il dit :

— Mon cher papa, merci.

Leurs têtes chauves se trouvaient à niveau.

Qui était le « cher papa »? Il eût fallu regarder de bien près. On s'y trompait. L'émotion gagna toute la société. M. Repin, désignant sa femme en larmes, disait:

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— Regardez-la donc, est-elle bête, est-elle bête!

Comme il avait peur d'être bête à son tour, il brusqua les choses :

— Il se fait tard. Allez-vous-en; à dimanche ! Venez de bonne heure, nous jouerons à la « gadine. »

Dans la cour, un cabriolet attendait. Le domestique, la blouse gonflée, avait peine à contenir, à coups de guides, la lourde jument aux jambes poilues. M. Gaillardon mettait un pied sur le marchepied, frappant de l'autre talon de violents coups sur le sol pour se hisser jusqu'au siège. Mais la jument remuante lui donnait bien du mal. Il sautillait, tournant encore la tête du côté de sa nouvelle famille.

— Au revoir, bien le bonsoir !

Henriette était en arrière avec sa mère. M. Re-

pin se trouvait tout près, donnant le bras à Marie, et disait :

— Ah! Marie, à ton tour maintenant. Voilà

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Henriette bien lotie, il faudra qu'on pense à toi.

— Gomment ça? — dit M. Gaillardon qui dansait encore sur un pied.

— Dame, vous vous en moquez, maintenant que vous avez ce qu'il vous faut.

— Mais pardon, mais pardon, dit M. Gaillardon, faites excuse, je ne comprends pas.

— Mais montez donc; ce n'est pas votre affaire. Vous allez pourtant finir par vous faire écraser, dit M. Repin.

Et, donnant un bon coup d'épaule à l'arrièretrain de son gendre, il le poussa de force dans le cabriolet. La jument sentit que le poids était au complet, et partit au grand trot, cinglée par le domestique à la blouse ballonnante. Longtemps les Repin virent M. Gaillardon agiter les bras de leur côté, comme lorsqu'on veut marquer une grande surprise. Ils se demandaient :

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— Mais qu'est-ce qu'il a donc, mais qu'est-ce qu'il a donc?

Puis, tout à la joie, on ne se demanda plus rien.

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Mais quand, une nouvelle fois, M. Gaillardon

se laissa tomber du cabriolet, il leur revint qu'il les avait quittés drôlement, et M. Repin prit encore sur lui d'arranger les choses, au dessert,

s'entend.

— Qu'est-ce que vous aviez donc, l'autre jour, sur l'adieu ?

— J'avais, dit M. Gaillardon, ce que j'ai encore.

A ces mots, les cuillers, qui mélangeaient dans des assiettes à fleurs le fromage blanc,

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