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— Cette fois, ils ne m'échapperont pas.
Elle pensait cela au bord de la rivière, à une bonne dislance de Pierre, qui, ce soir, n'avait pu la dépister. Patiente, elle marchait toujours entre deux saules. De temps en temps, elle reculait, repartait, et elle riait en elle-même, car si, de loin, un passant l'apercevait, il pouvaiteroire à une danse fantastique où elle faisait trois pas en avant, deux en arrière, jouant le rôle du cavalier seul.
Devant un coude bien arrondi de la rivière, Pierre s'arrêta. Un bateau de flotteur, attaché à un tronc de saule par une chaîne libre, clappait
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comme une langue de chien qui boit. Pierre le détacha et sauta dedans. Le bateau glissa vers l'autre bord, sur le reflet d'un ciel très pur, jonché d'astres brillants comme des yeux et que le ) sillage faisait légèrement clignoter. L'eau coulait, lente, sans chocs, s'illuminait entre deux projections de saules, rentrait dans l'ombre, et la perche de Pierre s'enfonçait, se retirait sans bruit. Il semblait pécher aux feux de la lune, et, avec son bras démesurément allongé, aller chercher des poissons sous les cailloux.
La Griotte ne put retenir une exclamation. La chance encore se tournait contre elle. Elle ne la verrait donc jamais, cette fille ! Pierre était arrivé. Les saules, au-dessus de lui, se creusaient en charmille impénétrable, et leurs branches se traînaient sur une pile de bois. Il était là, à n'en pas douter, derrière cette pile, sous un couvercle de feuilles fraîches, le nid de leur
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La Griotte entendait la voix de Pierre, des
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sons indistincts et lointains, coupés de silences pour les réponses de l'autre voix, qu'elle n'en tendait pas. Elle aurait voulu se jeter à l'eau ; elle ne put qu'agiter ses deux poings, suffoquée, en criant :
— Libertins, libertins t et en pleurant dou loureusement.
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Dans la journée, elle faisait des recherches, et allait, effrontée, de porte en porte, par tout le village, questionner les filles.
— C'est-il toi qui veux les bœufs ?
Si la fille rougissait, sans oser comprendre, la Griotte précisait:
— Je te demande si c'est toi qui veux les bœufs avec mon Pierre I
L'une lui rit au nez, l'autre la remit vertement à sa place. Une troisième la menaça même de lui faire envoyer du papier par M. le juge de paix.
Elle ne put rien savoir, et désespéra de jamais
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connaître la vérité, de plus en plus haineuse contre l'inconnue qui lui volait l'amitié de son enfant. Comme Leroc n'agissait pas, ne faisait aucune observation, en apparence désintéressé, elle l'aiguillonna, vexée toutefois de n'avoir point réussi toute seule.
— Il faudrait pourtant t'y mettre, Leroc ; et que ça finisse, cette histoire !
— Ah ! tu te rends, dit Leroc avec dédain ; ce n'est pas dommage. T'a-t-il assez roulée le petit que je ne sais pas prendre. Oh 1 tu en es encore une drue, toi, de femme ! Enfin, tu y renonces ; c'est bon, à mon tour !
Il s'expliqua nettement avec Pierre.
— Ou tu te coucheras ce soir tout de suite après la soupe, ou je te ferai ton affaire ce soir même.
Sa voix était si ferme, son attitude si énergique, que les deux sœurs s'agitèrent, effarées, et leurs quatre yeux se déplacèrent vivement,
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dans tous les sens, comme les billes d'ivoire d'un jongleur.
Pierre ne répondit môme pas, et, sa soupe avalée avec précipitation, il s'en alla en pleine liberté, sifflotant.
Il passa dehors la moitié de la nuit.
Comme il rentrait, insoucieux, à son écurie, une détonation éclata tout près de lui. En même temps, un grand cri fut poussé.
Pierre se précipita et retint son père prêt à tomber.
Leroc venait en effet de se loger une balle dans le bras gauche. Il criait, comme égorgé. Pierre le traîna à la maison. Ce fut une stupéfaction ! Les deux sœurs s'étaient assises sur leur lit. Elle se frottaient les yeux, ouvraient la bouche, et collées l'une contre l'autre comme des figurines de porcelaine, elles tâchaient de comprendre. En chemise, s èche et affolée, la Griotte avait dévalé du haut de son grand lit. Une mèche de cheveux gris s'était échappée de son serre-tête
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et se tordait au creux de ses épaules maigres. Le bras de Leroc pendait misérablement. On le t était, on lui disait :
— Fais donc voir, montre donc; mon pauvre vieux, comment diable as-tu fait ton coup?
Mais, à chaque attouchement, il se débattait avec des plaintes rauques.
— Laissez-moi. Allez-vous me laisser.
Toute la nuit, il gémit à lui seul comme un or-
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tre d'i nstruments $Lyen t. Un instant, il se ^
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•*i — J'ai d'abord voulu tirer, et puis je n'ai i ,
plus voulu, et en même temps que j'ai tiré, je . *
Honteux de sa maladresse, incapable de sup- ^
porter sa douleur avec courage, il refusait les v'-
soins, surtout ceux de Pierre, qu'il n'était pas |'«:«
loin de considérer comme son assassin. Les deux sœurs s'étaient levées, et, blanches, grelottantes comme si on les eût trempées dans
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un seau de glace, tenaient l'une la chandelle vacillante, lautre des bandes de toile. Le médecin arriva. Il voulut tenter d'extraire la balle.
— Jamais de la vie, ça me ferait trop de mal! Plus tard, vous reviendrez !
Le médecin dut laisser la balle tranquille.
— Mais s'il revient, il nous comptera deux visites, — dit la Griotte quand il fut parti.
Fréquemment repoussé, Pierre demeurait dans uncoin, muet, tout à ses remords. Seule, la Griotte, marchant en chaussons, avait le droit de s'approcher du lit. Leroc eut la fièvre, délira, et finit par s'endormir d'un sommeil agité. Parfois, il se débattait, rejetait les draps au pied du lit et mettait à nu ses jambes rugueuses et moussues comme de la vieille écorce. Les deux soeursse courbaient alors sur leur ouvrage, de telle sorte qu'elles étaient obligées de tirer l'aiguille horizontalement de peur de s'éborgner. A tour de rôle, tous veillèrent Leroc, silencieux, superstitieusement frappés par la bizarrerie de
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l'accident. La Griotte réfléchissait en déchirant de la charpie. Elle jugeait la conduite de Pierre avec plus d'indulgence. Peut-être bien, tout de môme, qu'ils l'avaient traité par trop en enfant. Elle ne doutait pas; que le malheur de Leroc ne fût une punition du Bon Dieu. De son côté, Pierre, amolli, avait embrassé sa mère en lui promettant qu'il ne le ferait plus.
Elle hocha la tète sans rien dire. Ils guettaient les mouvements du blessé, parlaient à voix basse, et faisaient « chut ! » aux voisins, qui entraient prendre des nouvelles. Ils les donnaient dans l'oreille, les murmuraient comme des confidences. Les curieux s'asseyaient, regardaient quelques instants Leroc dormir, ■': et faisaient place aux autres. L'un deux prétendit qu'on aurait mieux fait d'appeler le vétérinaire, moins cher que le médecin, et, sauf le respect que je vous dois, aussi habile à soigner les gens que les bêtes. Toute^la journée ce fut un va-etvient.
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La Griotte, bien vrai ment révolutionnée, répétait :
— Jamais on n'a vu chose pareille ; mais, je le dis toujours, on n'a que ce qu'on roé-
Leroc continuait de dormir, de plus en plus calme.
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Toute la grande chambre tombait à un silence profond. Au-dessus de l'immense cheminée, où tourbillonnait une fumée acre, entre deux chandeliers de cuivre brillants comme des éclairs et quatre baguettes de bois noir, Napoléon I er , empereur, son petit chapeau un peu de travers, l'œil sévère et la main droite glissée dans sa re- i dingote grise, comptait, une à une, les pulsations d e son grand cœ ur. On ne voyait pas encore le portrait du général Boulanger, caries gloires successives de la France n'entraient guère sous cet humble toit qu'une vingtaine d'années après
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leur disparition. Un agent, toutefois, leur avait fait l'article en disant :
— Un malin, celui-là, tenez !
Leroc avait pris le portrait :
— Un malin, vous dites ?
C'est égal, il se défiait et préférait attendre; et, après avoir tous regardé, à la ronde, longuement, l'image peinte, et bien que, selon les deux sœurs, elle eût un faux air de Pierre alors soldat, ils l'avaient rendue, en garde contre les entraînements du cœur, les coups de tête et les dépenses qui ne servent à rien.
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Enfin Leroc ouvrit les yeux. Il paraissait soulagé. Mais la vue de Pierre le mit de nouveau en fureur. Il lui cria :
— Va-t'en ! Sors d'ici !
Pierre s'en alla penaud.
— Ne te fâche pas, dit la Griotte, tu vas te faire mal.
A son grand étonnement, Leroc ne sentait plus rien du tout.
En effet, comme on n'avait pas voulu la retirer, la balle s'était décidée à sortir toute seule. Leroc la trouva dans ses bandes défaites. Il la prit d'abord pour un noyau de quelque fruit :
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c'était bien une balle, un petit morceau de plomb informe, bosselé, enveloppé dans une couche de sang caillé. Pierre, rappelé, d'un coup de canif montra à découvert le brillant du plomb. Il voulait la remettre tout entière à neuf, mais la Griotte et les deux sœurs l'en empêchèrent, comme s'il allait accomplir un sacrilège. Il fut convenu qu'on garderait la balle sous verre, sur la commode, à côté du livre qui avait servi aux trois premières communions des enfants.
En réalité, la balle, à peine entrée dans les chairs, était restée à fleur de peau, et n'avait eu qu'à se laisser tomber. Mais, de l'avis de tous, le bras était troué de part en part. Leroc geignait encore pour la forme.
Cependant, joyeux de se voir hors de danger,
il dit à Pierre :
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— Est-ce que ça ie servira de leçon, au moins ?
Pierre hésita avant de répondre ; puis il dit aux deux sœurs :
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