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fumante. Volontiers elle eut pris un bol de vin. Elle se risquait :
— Ne veux-tu point m'en donner une goutte, mon vieux?
— Est-ce que je te demande des pommes de terre, bourrique, répondait le vieux cramoisi comme l'envers d'une douve ancienne. Chacun son lot ; garde le tien, je garde le mien.
Cependant, il restait souvent sur sa faim, opiniâtre même contre son ventre. Dépitée, la vieille, par vengeance, mangeait au delà de sa capacité. Elle faisait sauter la pomme de terre d'une main dans l'autre, en soufflant dessus, pour qu'elle se refroidît, y donnait un coup de dent avec trop de hâte, et le morceau roulait encore dans sa bouche, lui brûlait la langue et la gorge. Elle croyait manger de la flamme. Soudain, ses bras tombaient. Elle fermait les yeux, et, affaissée, entr' ouvrait les lèvres. Des choses blanches, des mixtures de salive et de pommes de terre pendaient aux coins. La respiration gênée
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par le trop -plein de l'estomac, elle étouffait.
— Elle va pourtant se faire péter, disait le vieux qui ne se dérangeait pas.
— Ça ne peut point tarder, disait la vieille comme en sortant d'un rêve, mais, mon pauvre vieux, ce n'est pas encore pour cette fois.
Et, soulagée de son oppression, elle buvait un grand coup d'air et replongeait sa main dans La marmite.
— Je me suis peut-être volé, pensait le vieux. Tandis que sa femme n'avait guère qu'à regarder pousser ses pommes de terre, les mains jointes sur sa graisse, il devait peiner dans sa vigne, la piocher en forçat, craindre pour elle les gelées et les grêles, être agité d'angoisses quand le soleil se couchait « avec son chapeau » , ce qui est un signe de mauvaise récolte. Dès le matin, et jusqu'à la nuit, il se traînait entre les ceps, le dos voûté sous sa peau de chèvre rousse, épouvantement des merles.
Il vendangeait seul et bousculait la vieille, en
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trépignant de fureur si, dans l'espoir de goûter au vin doux, elle lui faisait hypocritement ses offres de service. Il foulait son vin lui-môme, avec ses pieds, ses pieds à lui, poudreux, crottés môme si c'était son idée, et, les poings fermes au bord du tonneau, il faisait travailler activement ses vieilles jambes ligneuses, passionné, ardent comme à une tuerie, éclaboussé de taches sanglantes. La vieille rôdait autour de lui, essayait ses flatteries.
— Je crois qu'il va ôtre bon, cette année !
— Oui-da ! tu le crois, carne! disait le vieux, redressé, et se croisant les bras dans la vapeur d'or de la cuve, comme un lutteur en pleine victoire.
— C'est mon avis, ajoutait la vieille, encouragée, artificieuse.
— Elle dit que c'est son avis ! criait le vieux, les mains levées vers les nues, près de fondre à pieds joints sur la vieille et de s'abattre sur aile, toutes griffes dehors.
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Mais, apparemment, la peur qu'un moment d'arrêt ne fit tourner son vin le calmait, et il se remettait à piétiner, à broyer le raisin comme un ennemi personnel, les talons en feu, usant sa dernière vigueur, farouche et, par l'odorat, déjà ivre.
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Aux soirs tièdes de l'automne, le vieux, sa soupe vite avalée, s'asseyait près de la fenêtre ouverte, et, recueilli, méthodique dans sa jouissance, élevait son verre comme un ciboire, saluait la lune montante, la lune mangeuse de brumes, et buvait lentement, n'étant pas de ceux qui gaspillent. S'il effrayait les oiseaux et les petits enfants, il attirait sans effort les hommes qui passaient sur la route.
— Cousin Raponot, n'entrez-vous point ?
Raponot n'entrait pas, mais il prenait, joyeux
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en dedans, le verre que lui tendait le vieux par la fenêtre, et tous les deux buvottaient le vin nouveau, avec la même attention et une égale connaissance de ses vertus. Du côté de la cheminée ils entendaient le souffle Auteur de la vieille sur ses pommes de terre.
— La cousine mange, disait Raponot.
— Non, elle bâfre et ne fait que ça. A son âge, elle a encore le ventre dur comme de la tôle, comme une femme pleine qu'elle n'a jamais pu être. Elle détruit toutes les pommes de terre, et ne m'en laisserait pas une, allez, la dévorante ! mais je n'y tiens pas, et je vivrais de racines. Oui, cousin Raponot, moi, tel que me voilà ! je souperais avec une trempette de racines !
— Et moi pareillement, disait Raponot; mais c'est pas trop les racines qui manquent, c'est plutôt le vin.
Ensuite ils parlaient d'autre chose. De temps en temps, le vieux, par habitude, sans méchan-
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ceté, et comme il jurait le saint nom du bon Dieu pour renforcer son langage, donnait son opinion sur la vieille, l'appréciait froidement, la comparait à des animaux familiers :
— C'est une truie, disait-il.
— Ah ! ah ! répondait Raponot.
Et ils continuaient de parler d'autre chose, ou
se taisaient comme pour écouter le vin filtrer jusqu'aux couches les plus profondes de leur être. Tout à coup, Raponot, par-dessus la tête du vieux, semblait fouiller du regard l'ombre de la cheminée.
— Il me paraît, disait-il, qu'on ne l'entend plus!
— C'est rien, disait le vieux, elle étouffe, mais c'est pour rire, la goulue !
— Ah ! c'est pour rire ?
— Non, il faut attendre que ça revienne !
Mais Raponot s'inquiétait :
— Je trouve qu'elle étouffe un peu longtemps ! — Ah ouath! disait le vieux. Des fois, elle
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reste une heure sans mou ver, en pleine suie, pour m'attraper !
— Tout de même, je vas voir disait Raponot.
Il entrait.
La vieille, calée par ses lourdes boursouflures de chair, s'était presque affalée sur le sol battu.
— Cousine, c'est-il que tu dors ?
— Elle fait la sourde disait le vieux.
— Ma foi, elle ne bouge plus affirmait Raponot.
Le vieux se levait et feignait d'être dupe.
— Plaît-il ! parles-tu vrai, au moins, mon cousin ? Alors donc j'aurai maintenant les pommes de terre pour moi, j'en mangerai mon saoû!, sans céder le vin en pour. Je me régalerai tout seul. G'est-il Dieu possible que j'aie de la chance une fois en ma vie !
Il ricanait et poussait de son sabot la vieille. Toute la masse se gonflait et se creusait comme un matelas qu'on retourne.
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— Oh! disait le vieux imitant la déception, tu vois bien qu'elle remue encore, bêta !
— Il n'y a pas d'offense, répondait Raponot grave, mais ma croyance à moi serait qu'elle pourrait bien être morte.
La vieille, au coup de sabot, s'était écrasée tout à fait, et sa tête dévastée portait maintenant à terre sur ses mèches grises, parmi les épluchures.
Le vieux se frottait les yeux pour les dégager de leur brouillard. Il goguenardait encore [et disait :
— Je la connais, la finaude ! la matoise ! g Mais déjà il se sentait mal à Taise, les paroles libertines comme glacées sur la langue, et, l'assurance perdue, il regardait Raponot; puis, les prunelles roulantes, il regardait la vieille, et, n'osant plus y toucher du pied, attendait, flattant sa barbe, perplexe, le nez blanc.