II
— Hum ! répliqua Bois-Rosé, ce serait une belle vie, si ce n'est qu'on y est exposé à mourir tantôt de soif, tantôt de faim, ou bien par le couteau des Indiens, qui ne vous arrachent jamais la vie sans vous arracher en même temps la chevelure. »
La toux de Pepe sembla prendre un caractère convulsif.
« Ce n'est pas là pourtant ce que je vous ai entendu dire si souvent, répondit Fabian étonné.
— Ne le croyez pas, interrompit brusquement l'excarabinier en s'avançant; le matelot, le chasseur de loutres et de castors préférer le séjour des villes aux libres a]lures des déserts, allons donc ! Ne voyez-vous pas que c'est une pitoyable comédie que joue là le pauvre Bois-Rosé, qui s'imagine, parce qu'il ne peut vivre sans vous, et que ce sera un bien vif plaisir, pour un jeune et brillant seigneur comme vous léserez à Madrid, dépasser sa vie en compagnie d'une vieille barbe grise comme lui 1
— Pepe ! s'écria le colosse d'une voix tonnante en se dressant comme un chêne qui surgirait à terre.
— Je parlerai malgré vous, » s'écria l'Espagnol. Puis, s'adressant à Fabian :
« Bois -Rosé aller s'enfermer dans une ville, dans la cage de pierre d'une maison! c'est impossible. Il veut vous tromper sans pouvoir se tromper lui-même! Le malheureux! il sait bien qu'il en mourrait. Savez-vous ce qu'il lui faut? c'est l'immensité devant lui, c'est marcher comme le soleil, c'est-à-dire sans que rien l'arrête. Il a besoin, pour ses vastes poumons, de l'air du désert imprégné de parfums sauvages, chargé parfois des hurlements indiens. Non, non, continua l'Espagnol, le vieux lionne saurait mourir sur la litière comme un mulet fourbu.
— C'est vrai ! c'est vrai 1 murmura le Canadien en gémissant ; mais sa main fermerait du moins mes yeux ! »
Et le vieillard, dans l'angoisse de son cœur, laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
« Et moi donc! s'écria Pepe touché de cette douleur silencieuse, ne suis-je pas là, moi qui depuis dix ans n'ai cessé de vous aimer aussi comme un frère, moi qui depuis dix ans ai combattu et souffert avec vous? »
Et il secouait rudement la main du chasseur, qui pendait le long de son corps. Fabian vint à son aide:
« Écoutez, dit-il, écoutez tous deux. J'ai trop présumé de ma force morale, continua-t-il ; j'ai cru pouvoir mener de front le soin de ma vengeance et celui de mon ambition. Ma vengeance est satisfaite et mon ambition s'est éteinte. La nuit et la solitude m'ont porté conseil, et j'ai profité d'un exemple terrible. Le grand seigneur est venu mourir ici d'une mort obscure ; le bandit cupide a trouvé son tombeau près des trésors qu'il convoitait. Que leur reste-t-il à l'un et à l'autre? »
Le vieillard leva sur Fabian un œil où l'attendrissement se mêlait à une douce surprise. Il commençait à comprendre, sans oser espérer encore.
« Continuez, dit-il d'une voix tremblante.
— La richesse, reprit Fabian, je m'en aperçois, n'a de valeur qu'à raison des sueurs qu'elle a coûtées; et de quel prix l'aurai-je payée? Je n'ai pas vécu avec vous sans reconnaître toute la sagesse de vos leçons ; cet or me paraît odieux, car j'aurais versé le sang pour profiter de la dépouille des morts; je n'y toucherai pas.
« Mon enfance, dites-vous, a été entourée de luxe; je l'ai oublié, je ne me souviens que des jours de ma rude et laborieuse jeunesse. Je suis seul de ma race, libre de mes actions, et j'ai déjà, bien jeune encore, à oublier les morts et les vivants. Oh 1 mon père, oh ! mon ami, c'est moi qui vous demande comme une faveur de res'er près de vous dans ces déserts, de partager vos dangers et de massocier à cette vie d'indépendance que nulle autie
ne saurait remplacer. Dites, Bois Rosé, dites, Pepe, le voulez-vous ?
— Corbleu î si je le veux, répondit l'ex-< arabinier d'une voix qu'il s'efforçait de rendre terrible pour cacher son émotion.
— Et vous, mon père, vous ne dites rien ? » demanda doucement le jeune homme.
Le vieux chasseur demeurait, en effet, immobile et muet; sous l'empire d'une joie qui le privait de la parole, il ne put qu'ouvrir les bras et s'écrier d'une voix tremblante :
« Mon fils, mon Fabian 1 ici, sur mon cœur. »
Et le jeune homme sentit se refermer convulsivement sur lui les bras du géant. Une vie nouvelle commençait pour Bois-Rosé. Il venait de retrouver l'enfant de son affection pour ne plus le quitter; l'élevant alors lentement vers le ciel comme le nouveau-né qu'un père offre a Dieu :
« Oh! Seigneur, s'écria-t-il. pardonnez-moi; mais je n'ai pas la force de le dissuader.
— C'est une résolution dont vous pourriez vous repentir, dit Pepe au jeune homme que le Canadien venait de déposer doucement par terre après l'avoir presque meurtri de sa rude étreinte ; réfléchissez-y pendant qu'il est encore temps.
— J'y ai pensé mûrement. Que ferais-je dans un monde que je ne connais pas? répondit Fabian. J'ai un instant ambitionné la richesse et les honneurs, non pour moi, mais pour les partager. J'espérais encore, il y a quelques jours ; aujourd'hui je n'espère plus, et je rougirais de ne devoir qu'à ma nouvelle condition ce quelle m'a refusé quand je n'avais qu'un ardent amour à lui offrir. »
Bois-Rosé et Fabian, absorbés dans leurs pensées, ne firent pas attention qu'après s'être un instant assis derrière le tronc des deux sapins qui croissaient sur le soin-
met de la plalc-forme, l'ex-carabinier était descendu à pas lents jusqu'à la plaine. Il semblait poussé par une de ces soudaines et irrésistibles impulsions auxquelles on obéit machinalement sans s'en rendre compte, et dont quelquefois les résultats sont incalculables.
La lune, près de disparaître, jetait ses dernières et douces lueurs sur le val d'Or, quand Pepe se fit doucement jour à travers le rideau de cotonnier et de saules.
il contempla pendant quelques instants avec une mélancolique attention ce merveilleux sol aux reflets irisés, dont le premier aspect avait été pour lui la cause de si terribles pensées. Pepe ne pouvait se pardonner encore de les avoir conçues, quoiqu'il pût être si fiera juste Litre de les avoir étouffées pour toujours.
«Au milieu de ces amas de richesses, se dit-il, que d'âmes moins fortes que la mienne pourront se perdre! A défaut de pouvoir dépouiller ce vallon de ses trésors, j'en cacherai du moins la vue à ceux que le hasard amènera par ici. Le voyageur passera désormais à côté de cet or sans en soupçonner ia présence. Ce sont peutêtre bien des crimes dont j'aurai tari la source. »
En disant ces mots, Pepe éparpilla du pied le monceau d'or que Cuchillo avait entassé sur son zarape, et, quand il eut dédaigneusement nivelé la surface du vallon, il jeta par-dessus la haie le manteau du bandit. Puis il tira son couteau, coupa quelques brassées d'herbes, de lianes et de joncs, et en couvrit soigneusement le sol.
Rien désormais ne trahissait à l'œil l'existence de l'or sous ce voile de verdure; le moindre reflet en avait disparu, et, comme si la lune eût regretté de ne plus pouvoir caresser de ses rayons cette merveille du Créateur, au moment où Pepe achevait sa tâche, elle achevait aussi sa course et disparaissait derrière les collines.
Pepe revint silencieusement s'asseoir derrière les sapins, sur la plate-forme où le Canadien et Fabian s'en" ♦.retenaient ainsi :
a Vous choisissez la bonne voie, mon enfant, disait le vieux chasseur. Le front que Dieu a donné à l'homme pour le porter toujours haut ne doit se courber ni sur les livres ni vers la terre, môme pour lui demander sa subsistance. L'or dessèche le cœur, le corps s'étiole dans les villes.
« Vous êtes aussi de la race du lion, Fabian, et le désert est son domaine. Dompter un cheval sauvage, pêcher le long des fleuves et des cataractes, chasser dans les bois et dans les plaines qui n'ont ni limites ni maîtres; lutter de ruses avec ses ennemis, les combattre par la force, puis le soir, à la lueur du foyer, à la clarté des étoiles, rêver sous la voûte du ciel, prêter l'oreille à la voix du vent et des arbres, au murmure des eaux, incessante mélodie que la nature chante pour l'homme et que le fracas des villes ne lui permet pas d'entendre, tel est le sort que Dieu lui assigne. Ohl mon fils, ce sort n'est-il pas digne du descendant des Mediana ?
— Vous entendez, Pepe, s'écria le jeune homme ; avez- vous quelque chose de plus haut à me proposer?
— Ma foi, non, dit l'Espagnol, pas même le grade de capitaine des carabiniers royaux, que j'ai tant envié jadis.
— Allez, Fabian, continua le chasseur, la première peau de loutre dont vous toucherez le prix vous causera plus de plaisir que les sacs d'or que vous pourriez récolter ici. Je ferai de vous un tireur comme j'ai fait de Pepe, et à nous trois nous ferons d'excellentes affaires. Il ne vous manque plus à présent qu'un bon rifle kentuckien, et il se trouvera bien quelque bonne âme qui nous en donnera un à crédit, ajouta naïvement le chasseur en finissant.
— Qu'attendons-nous donc pour partir? dit Fabian avec un sourire arraché à son émotion par la candeur de l'honnête Canadien, qui ne réfléchissait pas qu'il laissait intact un trésor d'une incalculable richesse.
— Laissez-le dire, don Fabian, fit Pepe en lui touchant
le coude. J'ai pris là- bas de quoi payer votre rifle au comptant. »
Et Pepc montrait à Fabian d'un air de triomphe un grain d'or gros comme une noix, seul emprunt qu'il se fût permis de faire à ce prodigieux amas de richesses, quand il l'avait foulé aux pieds pour le dérober aux yeux des hommes.
Au moment où les trois amis allaient descendre de la plate forme pour se diriger vers l'endroit où ils avaient laissé Gayferos, le silence de la nuit leur permit d'entendre le galop d'un cheval retentir sur le terrain sonore de la plaine.
Une émotion poignante vint frapper le Canadien au cœur, mais il cacha le trouble qu'il ressentait intérieurement.
<i C'est sans doute, dit-il sans l'oser croire lui-même, quelque fugitif du camp mexicain qui s'enfuit de ce côté.
— Plaise à Dieu que ce ne soit pas pis 1 reprit Pepe ; je ne suis étonné que d'une chose, c'est que la nuit ait été si tranquille, quand il y a non loin d'ici des Indiens rôdeurs, des blancs plus avides que les Indiens, et ces trésors damnés près de nous.
— Ah ! j'aperçois le cavalier, dit Fabian à voix basse ; mais la nuit est si noire, depuis que la lune est couchée, que je ne puis distinguer si c'est un ami ou un inconnu. C'est un blanc, j'en suis sûr, du moins. »
Le cavalier continuait à galoper, et sa course semblait devoir le faire passer loin de la pyramide, quand il fit un brusque détour et s'élança vers le sépulcre indien.
« Holà ! l'ami , qui êtes-vous ? cria Bois-Rosé en espagnol.
— Un ami, comme vous dites, répondit le cavalier dont chacun des trois chasseurs reconnut la voix : c'était celle de Pedro Diaz. Écoutez-moi tous trois, cria-t-il, et faites votre profit de ce que je vais vous dire.
— Voulez-vous que nous descendions vers vous? demanda le Canadien.
88 LE COUREUR DEi ROIS.
— Non, peut-être n'auriez-vous pas le temps de rcmonter dans votre citadelle. Les Indiens sont maîtres <le la plaine ; nos compagnons ont été presque tous massacrés. J'ai pu à peine échapper au carnage.
— Nous avons entendu la fusillade, dit Pepe.
— Ne m'interrompez pas, reprit Diaz, le temps presse. Le hasard m'a fait rencontrer tout à l'heure un coquin que vous n'auriez pas dû laisser échapper : c'est Baraja. 11 conduit vers vous deux pirates de ces déserts et des Indiens apaches que je n'ai pas eu le femps de compter. Je n'ai pu prendre sur eux que quelques minutes d'avance. Ils sont sur mes pas. Adieu ! vous m'avez épargné quand j'étais votre prisonnier; puisse l'avis que je vous transmets acquitter ma dette envers vous I Quant à moi, je cours avertir à quelque distance d'ici des amis également en danger, car les forbans qui me suivent ne dissimulent pas leurs projets. Si vous leur échappez, gagnez la fourche de la Rivière-Rouge, et là vous trouverez des braves qui.... »
Une flèche décochée par une main invisible passa en sifflant tout près de Diaz et l'interrompit. Le temps pressait en effet, et, après avoir jeté cet avis incomplet, l'aventurier piqua des deux en criant d'une voix retentissante, comme dernier avertissement à ses amis et comme dernière bravade aux ennemis qui venaient derrière lui :
a Sentinelle, prenez garde à vous I »
Et l'écho répétait encore ce cri d'alarme, que déjà Diaz avait disparu dans les ténèbres au milieu de l'immense solitude. En même temps des loups hurlèrent de différents côtés dans la plaine.
«Ce sont les Indiens, dit Bois-Rosé; ils ont vu des loups occupés à dépecer le cadavre de ce cheval là-bas, ils imitent leur voix pour s'avertir ; mais les démons ne peuvent tromper de vieux chasseurs comme nous. »