‹ Le coureur des bois;Chapitre 9 sur 56 · DE LA COUTE AUX LÈVRES · texte numérisé non relu

DE LA COUTE AUX LÈVRES

Cependant un bruit vague s'élevait de l'enceinte du val d'Or et du pied de la pyramide. Le chasseur déposa doucement par terre la tête du jeune homme, et s'avança en rampant sur le bord de la plate-forme, sa carabine à la main. Ses yeux confirmèrent l'avertissement de ses oreilles, et il allait regagner sa place, quand il trouva Fabian debout.

« Qu'y a-t-il? demanda le jeune homme.

— Rien, si ce n'est une demi-douzaine de chacals qui grattent la terre là-bas près du lac... attirés par l'odeur du sang

— Ah! c'est vrai, il y a du sang, » répondit Fabian d'un air accablé.

Tous deux s'assirenten silence. Fabian montia du doigt Pepe qui, étendu sur la terre, dormait du plus profond sommeil comme sur le coucher le plus moelleux.

« Le pauvre garçon sait que je veille pour lui, dit le Canadien, et il dort tranquille. Il a en outre un poids de moins sur la conscience, maintenant que son serment est accompli, maintenant qu'il vous a rendu ce qu'il avait contribué à vous ravir. Faites comme lui, mon enfant, vous avez encore deux heures avant quatre heures du matin.

— J'ai assez dormi, et j'ai à causer avec vous de sujets importants pendant que Pepe dort encore. »

A ces mots le cœur du Canadien battit avec violence

dans sa large poitrine. Il atlendit plein d'anxiété. « J'ai passé bien des nuits comme celle-ci, a la clarté des étoiles, reprit Fabian. Élevé dans la solilude, j'en connais tous les bruits nocturnes; mais il m'a semblé entendre soupirer ce soir des voix... des voix que je n'avais jamais entendues !

— C'est possible, interrompit le chasseur étonné de ce préambule; on entend dans le désert des choses qu'on ne peut entendre dans les villes; dans le désert on est plus près de Dieu.

— Deux chrétiens ont péri de nos mains en ce jour qui vient de s'écouler; la justice leur eût laissé !e temps de se repentir; ils ne l'oi t pas eu. Croyez vous que Dieu leur ait pardonné? Ces voix que j'ai entendues ne sontelles sont pas celles de deux ûmes en peine? »

Le chasseur garda le silence un instant.

« Vous pensez bien, dit-il à Fabian, que, dans le cours d'une vie comme celle que j'ai toujours menée, et pendant laquelle je n'ai jamais été sûr de voir se coucher le soleil que j'avais vu se lever, ou de voir succéder la nuit au jour qui finissait, j'ai souvent réfléchi au passage de cette vie à l'autre. J'ai donc beaucoup observé et passé bien des heures de la nuit à m'interroger à ce sujet. Eh bien, l'expérience m'a appris qu'une bonne mort couronnait constamment une bonne vie, et que l'expiation marchait toujours derrière le crime.

« J'en ai conclu que les comptes de chacun sont réglés ici-bas, et que, quand l'âme se détache du corps, que ce soit celle d'un juste ou celle d'un méchant, que cette âme soit dans sa pureté primitive ou purifiée par les expiations de la vie, toutes deux sont égales devant Dieu et appelées toutes deux à partager la même félicité. Voyez, continua le Canadien, la mort de ces deux hommes. L'un n'avait commis qu'un crime : vingt ans de remords l'avaient sans doute presque effacé, car lorsque Dieu l'a condamné pour expiation dernière, c'est sans qu'il s'en

doutât que la mort l'a frappé; l'autre, souillé de tous les forfaits et que sa conscience ne tourmenta jamais, a souffert dans les courtes mais terribles angoisses d'une mort affreuse plus de vingt ans de torture; quelques secondes de ce supplice ont suffi pour briser sa raison. Non, Fabian, vous n'avez pas entendu les voix de deux âmes en peine : l'âme du méchant n'est en peine que dans son corps.

— Je dois vous croire, répondit Fabian ; j'ai peu vécu, j'ai peu vu, et vous touchez aux limites de la vieillesse ; vous avez vu, vous avez voyagé, et les leçons de votre expérience ont déjà fait entrer de nouvelles idées dans mon âme. Laissons donc de côté ce triste sujet.

— Eh bien, s'écria Bois-Rosé, parlons donc de l'avenir que vous promettent et les richesses dont vous allez être le maître et le nom que vous allez recouvrer. Oh ! Fabian, penserez-vous parfois, dans le tourbillon de cetle vie nouvelle et agitée, à ce vieillard que Dieu a fait naître pour vous conserver l'existence, et dans le cœur duquel il avait mis pour vous la tendresse d'une mère et la mâle affection d'un père, dont il lui eût été si doux de vous donner des preuves? ~

— Des preuves 1 reprit Fabian avec une chaleur qui fit tressaillir d'aise le cœur du Canadien ; ne m'en avez-vous pas donné de telles que la reconnaissance la plus fervente ne saurait être presque que de l'ingratitude ?

— Ahl dit le chasseur, quand dans le jeune homme qui venait, d'une voix brisée par la souffrance et la fatigue, demander l'hospitalité près de mon foyer; quand, dis-je, dans ce jeune homme je reconnus l'enfant que je pleurais toujours, j'osai alors espérer faire quelque chose pour lui. J'avais à toucher à Arispe le fruit de deux années d'une campagne où chaque pas avait été un péril ; je vous le destinais avec bonheur : mais un seul de ces cailloux d'or vaut dix fois cette somme 1 Que pourrais-je à présent offrir à leur maître? Plus rien.... rien

que <!»' mourir pour lui, » continua le chasseur avec amertume.

Puis, voyant que Fabian se taisait encore, et se méprenait peut-être sur son silence, il s'écria, au risque de voir se dissiper sa plus chère, sa dernière illusion : « Fabian, mon enfant, est-ce là tout ce que vous avez à me dire? »

Au moment où Fabian allait répondre, les bruits lointains qui grondaient sous la brume des collines semblèrent trouver dans la plaine un écho plus distinct. Ces bruits se faisaient entendre à des intervalles inégaux, comme ceux d'une fusillade, et dans le silence imposant de la nuit chaque retentissement semblait annoncer la terrible agonie ou la mort de quelques créatures humaines. Oubliant un instant ses préoccupations pour prêter une oreille attentive, le chasseur ût signe de la main à Fabian d'ajourner sa réponse.

Au môme instant l'ex-carabinier se dressa sur ses pieds et s'approcha de Bois-Rosé.

« Voilà, dit-il, les mômes bruits que nous avons entendus la nuit dernière; mais écoutez.... les feux s'éparpillent dans la plaine. Ah! les malheureux n'ont plus l'abri de leur camp, les retranchements ont probablement été forcés; alors à chaque coup ce doit être un homme qui tombe, et les Apaches vont faire collection de chevelures 1 Malheur à nous si les Indiens les exterminent tous; car, jusqu'à présent, le voisinage de l'expédition a fait notre salut. Nous sommes restés une nuit de trop ici, Bois-Rosé. »

Les trois amis écoutèrent de nouveau en gardant un profond silence. Comme l'avait dit Pepe, toute l'attention des hordes indiennes s'était concentrée sur la troupe des aventuriers, et c'était grâce à cette diversion que trois hommes isolés avaient pu pénétrer si avant dans le désert. Ce n'était pas du reste, on l'a déjà dit, la seule expédition aussi hasardeuse que le chasseur canadien et

Pepe eussent mené à fin, et d'autres avaient aussi traversé avec bonheur ces plaines dangereuses. Mais, quelque ntrépide qu'on soit, l'approche du péril a toujours quelque chose de plus imposant pendant la nuit, et il était évident que le péril approchait.

L'heure, le lieu étaient faits pour inspirer de sombres réflexions; mille embûches pouvaient être dressées pendant l'obscurité de la nuit; les hideux et lugubres trophées suspendus alentour indiquaient le sort réservé aux vaincus par des ennemis sans pitié. Le bruit des décharges paraissait se rapprocher, et d'un moment à l'autre un fuyard, en se dirigeant du côté de la pyramide qui servait de refuge aux trois chasseurs, pouvait attirer sur eux une bande d'Indiens.

« Si nous n'avions affaire qu'à une vingtaine, dit Bois- Rosé en suivant le cours de ses réflexions, postés comme nous le sommes, aucun de ces coquins-là ne mettrait le pied sur la plate-forme, et à ce propos, Fabian, je dois vous répéter un avis qui n'est pas à dédaigner. Vous avez le sang trop bouillant, mon enfant, et lo danger vous grise ; on se fait tuer par trop de bravoure comme par trop de lâcheté, sichez-le bien. Un jeune homme, tant qu'il sent une carabine chargée entre ses mains, ne résiste pas au désir d'en faire usage. Rappelez-vous que chacun de nous ne doit faire feu qu'à tour de rôle, sans se presser, et que le troisième doit attendre, avant de lâcher son coup, que les deux autres aient rechargé.

« C'est une tactique dont l'ami Pepe a reconnu, ainsi que vous, l'excellence, et, de cette façon, six hommes pour chacun de nous, n'ont rien de bien redoutable, quoique cela fasse dix-huit en tout. Seulement, passé ce nombre-là, l'affaire devient sérieuse, parce que, après six coups, le canon s'échauffe, s'encrasse, et ne porte plus aussi juste; c'est ainsi t* m e,v ax,nvé de viser à l'œil droit ou gauche de te! #,e cos C0(Iuins, et crètre ensuite fort étonné dfc l'avoir'' F'ippé au so"rcil. Quant 1

vous, ny mettez pas d'amour- propre et ne visez qu'en pleine poitrine : c'est moins flatteur, mais c'est plus sûr. »

Pendant que Bois-Rosé donnait cet avis avec le sangfroid et la précision d'un professeur en chaire, le bruil de la fusillade s'était éloigné de nouveau, <H un quart d'heure ne s'était pas écoulé qu'elle avait cessé môme de se faire entendre.

« L'air devient plus frais, reprit le Canadien ; la brise apporte avec elle une odeur de feuillée, et les chacals ont cessé de hurler : c'est signe que l'aube approche. D'ici à une demi-heure, il va falloir nous mettre en route; le jour nous indiquera quel chemin nous devons suivre pour ne pas tomber juste au milieu des Indiens ; les traces ne doivent pas manquer. C'est une excellente heure pour les reconnaître que celle qui suit la venue du jour, car le terrain amolli par la rosée les conserve toutes. Mais avant, nous pouvons manger de nouveau pour prendre des forces. »

Et quelques instants s'étaient à peine passés que la sécurité la plus complète avait, par la force de l'habitude, remplacé l'appréhension chez ces hommes, qui ne comptaient pour quelque chose que le danger présent. Pendant que le frugal repas, composé d'une poignée de pinole pour chacun, s'expédiait à la hâle, Fabian sentit que le moment était enfin arrivé de s'ouvrir de ses projets d'avenir à celui que la reconnaissance lui faisait regarder comme un père. Élevé dès sa plus tendre enfance dans un pays qu'il avait cru le sien, où le respect de la famille et de l'autorité paternelle subsiste encore dans toute sa sainteté primitive, le jeune comte de Mediana subissait malgré lui les conséquences de son éducation.

« Bois-Rosé 1 mon père, » s'écria-t-il.

A cet appel, le chasseur tressaillit, puis, à une certaine solennité dans le geste, à quelque émotion dans la voix du jeune homme, il reconnut qu'il touchait à l'un

des moments suprêmes de sa vie, et son cœur battit plus violemment encore qu'à l'approche du péril qui venait de les menacer. Pepe sentit aussi qu'il pouvait être de trop et s'éloigna discrètement de quelques pas. u Mon père, répéta Fabian, car ce nom me sera touours doux à prononcer, vous avez vécu dans les grandes villes d'Europe et dans nos déserts, et vous êtes à même d'apprécier la différence des unes avec les autres.

— Oui, répondit Bois-Rosé, pendant cinquante ans de ma vie j'ai pu comparer la pompe des villes à la magnificence des déserts.

— Ce doit être un beau spectacle que ces grandes cités où se pressent des milliers d'hommes, que ces palais élevés à côté les uns des autres ; on est heureux (le pouvoir y vivre, n'est-ce pas? car un jour ne doit jamais ressembler à celui qui l'a précédé.

— C'est en effet bien beau, répondit ironiquement le chasseur, que ces grandes rues dans lesquelles la foule affairée vous coudoie sans cesse, et dans lesquelles le bruit des voitures vous assourdit ; que ces maisons où l'air et la lumière que Dieu prodigue dans les déserts vous sont parcimonieusement mesurés, où le pauvre meurt de misère sur son grabat au bruit des fêtes des riches, où.... y,

Bois-Rosé s'arrêta court ; il comprit tout à coup qu'il faisait fausse route, et, que c'était étouffer sur les lèvres de Fabian l'offre qu'il en attendait d'y partager la vie avec lui. 11 est si naturel d'espérer ce qu'on désire ardemment 1 Le chasseur s'interrompit donc, et il ajouta sans transition : « Pour ma part, je serais bien heureux d'y finir ma vie. »

Aux dernières paroles de Bois- Rosé, Pepe fit entendre une toux formidable.

Fabian croyait avoir mal entendu.

« Alors, reprit-il, la vie des déserts a donc perdu ces charmes que vous vantiez?

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