‹ Le coureur des bois;Chapitre 49 sur 56 · II · texte numérisé non relu

II

dits que le jeune Comanche avait osé attaquer seul de front, et à qui, aux dépens de sa vie peut-être, il avait arraché Rosarita. Mais il y avait devant les deux pirates un homme qu'aucun ennemi, quel qu'ilfût, ne pouvait intimider longtemps : c'était Pepe, qui le premier avait perçu l'arrivée soudaine du renégat américain et de son fils.

« Volte-face, Bois-Rosé! » cria l'Espagnol.

Bois-Rosé, en se retournant promptement, se trouva face à face avec ses deux mortels ennemis.

Pendant ce temps, le champ de bataille s'était éclairci. La mort de l'Oiseau-Noir. les attaques furieuses du Canadien, de Fabian et de l'Espagnol, les efforts des vaqueros, encouragés par leur maître à reconquérir sa fille, tout avait contribué à répandre de nouveau la terreur parmi les Indiens. La présence inopinée des deux redoutables alliés des Apaches, Main-Rouge et Sang- Mêlé, était trop tardive. La plupart avaient fui, laissant leurs morts sur l'herbe ensanglantée de la clairière, et les vaqueros, en grand nombre aussi, l'hacendero une fois disparu avec son précieux fardeau, s'étaient mis à la poursuite des fuyards.

■Vingt-sept cadavres, dont dix-huit Indiens, étaient couchés sur le sol ; quelques groupes acharnés combattaient seuls encore au nombre d'une vingtaine d'hommes à peu près, quand, pour la troisième fois de leur vie, le Canadien et Pepe se rencontraient presque corps à corps, avec les deux pirates des Prairies.

Encore enivré de l'ardeur du combat, Bois-Rosé, la hache levée, se précipita sur le métis ; celui-ci élait le plus jeune et le plus fort, et il appartenait de droit au Canadien. Mais, aussi vigoureux que le coureur des bois lui-même, Sang-Mêlé était plus agile. Le métis évita le coup, et il allait s'élancer pour saisir Bois-Rosé de ses bras nerveux, quand, à l'aspect de Wilson qui rechargeait sa carabine, il changea tout à coup de projet, et * élança jusqu'à l'extrémité de la clairière.

Un arbre mort était couché à cet endroit; les branches desséchées dont il était encore hérissé formaient un rempart épais, derrière lequel se réfugia le métis. Empêché par un groupe de combattants qui s'interposa entre lui et son ennemi, Bois-Rosé ne put lui couper la retraite.

Quant à Pepe, scrupuleux observateur de sa parole, il allait sans hésiter décharger un coup de crosse sur le crâne du vieux renégat ; mais, de sa hache levée, Main- Kouge avait paré le coup et fait voler en éclats la crosse du fusil de l'Espagnol. Le bandit fut un moment indécis s'il se précipiterait sur son adversaire désarmé ; mais, voyant Fabian le couteau à la main à côté de Pepe, il se dirigea en courant vers le tronc d'arbre où venait de se réfugier Sang-Mêlé.

Ce dernier chargeait sa longue carabine sans perdre de vue, derrière son rempart, les mouvements des deux chasseurs. Un éclair de joie brilla dans l'œil du bandit, qui, dans quelques secondes, allait pouvoir choisir sa victime, lorsque Pepe aperçut le tronc couché d'un autre arbre entièrement dégarni de ses branches et le lon^ duquel avaient poussé de hautes herbes. Assez épais pour surpasser de plusieurs pouces le corps d'un homme couché, ce fut le rempart derrière lequel accourut l'Espagnol.

« Vite ici, Bois Rosé ! » s'écria Pepe.

Le Canadien s'empressa d'obéir à la voix de son ami, et, au moment où il se courbait à côté de lui, le métis, accroupi à l'abri de son arbre, cherchait de l'œil celui qu'il viserait le premier. Fabian s'était jeté à côté de Wilson derrière une des cabanes de castors, et Sang- Mêlé ne vit plus aucun des ennemis du sang desquels il était altéré.

Alors les deux pirates, inaccessibles aux balles, commencèrent contre les vaqueros qui combattaient encore un feu soutenu et meurtrier, sans que l'Américain

ni son pupille, non plus que Fabian, pussent les en empêcher.

« Ces coquins ne doivent ni rester là ni nous échapper cependant, de par tous les diables! dit Pepe à Bois- Rosë.

— Non certes, et dussé-je y laisser la vie, je veux faire payer à ces brigands les affreuses angoisses qu'ils m'ont causées. »

En disant ces mots, le Canadien rabattit pour la vingtième fois le canon de son arme inutile contre des ennemis que la balle ne pouvait atteindre. Pour la vingtième fois aussi ses regards quittaient le tronc d'arbre qui protégeait les deux pirates pour se tourner pleins d'inquiétude du côlé de Fabian. Quoique en sûreté près de Wilson, l'enfant bien-aimé de Bois-Rosé était toujours pour lui un vif sujet d'appréhensions.

« Non, non, murmurait le coureur des bois, tant que ces deux scélérats seront en vie, je ne serai jamais tranquille ; il faut en finir avec eux. »

Deux coups de fusil, tirés par Main-Rouge et Sang- Mêlé, venaient encore d'abattre deux vaqueros.

« Mort et sang 1 il faut en finir, Pepe, répéta le Canadien, la fureur peinte dans les yeux. Tenez, voici une manière toute simple d'arriver jusqu'à ces bandits. »

Bois-Rosé, en parlant ainsi, roidit vigoureusement ses bras contre le tronc d'arbre derrière lequel ils étaient couchés, et la masse cylindrique, arrachée au lit que son poids avait creusé dans les herbes, roula d'un pas en avant sur la clairière.

« Hourra I s'écria Pepe enthousiasmé. Wilson, sir Frederick, Gayferos, si les coquins font un pas pour fuir, tandis que nous allons jusqu'à eux, tuez-les sans pitié comme des bêtes venimeuses; que vos canons ne cessent de menacer leurs crânes maudits. »

L'Espagnol joignit ses efforts à ceux du Canadien, et les spectateurs purent assister à l'un des duels les plus

singuliers de ceux qui composent les escarmouches de broussailles dans les guerres indiennes.

Couchés à plat ventre derrière le tronc d'arbre, les deux chasseurs le poussaient devant eux à force de bras, puis s'arrêtaient derrière leur bouclier roulant, et sur- VBillàient de l'œil et les progrès qu'ils avaient faits et les moindres mouvements de leurs ennemis.

« Main-Rouge, vieux coquin ! criait Pepe, incapable de contenir plus longtemps le Lorrent de malédictions qui débordait de sa poitrine à la \uc de ses deux ennemis abhorrés, et toi, Sang-Mêlé, quel animal immonde voudra de vos corps infects, dont nous allons bientôt faire deux cadavres? »

C'était un spectacle plein d'une singularité terrible que celui de ces deux hommes rampant sur le sol, rou* lant devant eux leur rempart mobile, s'arrétant, essayant de mesurer, sans se découvrir, la distance qui les séparait encore de leurs ennemis. Assaillants et assiégés, les quatre combattants étaient, sans contredit, les plus braves, comme les meilleurs carabines des Prairies.

« Courage I cria Wilson pour animer les efforts des deux chasseurs, vous touchez presque l'arbre de ces deux vermines. Si le crâne de l'un des deux dépasse le bois d'une seule ligne, j'en fais mon affaire. Jésus- Christ et le général Jackson! je voudrais être à votre place. »

Les troncs d'arbres, en effet, étaient si près l'un de l'autre que les deux pirates, l'œil terrible, mais immobiles et silencieux, entendaient distinctement le souffle des assaillants, haletant sous les efforts qu'ils faisaient pour remuer leur pesant rempart. Sang-Mêlé poussa comme un rugissement de fureur.

« Tirez là-haut, Main-Rouge, dit-il en désignant de l'œil un arbre élevé oùdeuxComanches étaient grimpés, et d'où l'un d'eux s'apprêtait à faire feu sur le brigand.

— Ehl le puis-je? s'écria le vieux renégat avec una

rage impuissante. Ah ! Sang-Mêlé, où nous a conduits votre insatiable cupidilé? »

Un coup de fusil qui, du poste élevé des Comanches, retentit subitement, interrompit le vieux forban, que frappa violemment au front un des éclats de bois enlevés du tronc par la balle. En même temps, au risque de se découvrir au feu des Indiens grimpés sur l'arbre, le métis quitta sa posture accroupie, s'étendit sur le dos et tira. Malgré cette position incommode, le métis atteignit son but, et l'un des Comanches tomba du haut de l'arbre en bas, les reins brisés.

« Ici donc! s'écria vivement Main-Rouge; ne voyezvous pas que l'arbre que roulent ces deux vagabonds va toucher le nôtre? »

Le rempart mobile poussé par les chasseurs n'était plus en effet séparé des deux pirates que par une distance à peine égale à son épaisseur. Ce fut pour les spectateurs pleins d'anxiété un moment d'un suprême intérêt, que celui où des ennemis acharnés et irréconciliables allaient enfin combattre corps à corps et assouvir dans le sang des vaincus leur haine et leur vengeance.

Sang-Mêlé n'avait pas eu le temps de recharger son arme, Pepe avait perdu la sienne, et de ce côté l'avantage était égal, comme il l'était entre Bois-Rosé et le vieux Main-Rouge, armés tous deux d'une carabine chargée, amorcée, prête à faire feu.

Dans la position respective du Canadien et du brigand de l'Illinois, celui des deux qui se découvrirait le premier devait recevoir à bout portant toute la charge de la carabine ennemie; celui des deux qui serait le dernier à bondir sur ses pieds était dévoué à une mort certaine.

Les deux ennemis comprirent de la même façon ce qu'ils avaient à faire. A peine les derniers efforts des deux chasseurs eurent-ils fait choquer les arbres Fun contre l'autre, que, dédaignant l'usage de leur carabine,

Main-Roi>ge et Bois-Rosé, dressés tous deux sur leurs pieds avec la même rapidité, se choquèrent comme les deux troncs d'arbres et se prirent corps à corps.

La lave qui bouillonne et gronde sourdement avant d'être vomie p^r le volcan ne recèle pas un feu plus violent que celui qui consumait le Canadien au moment où il étreignit l'un de ses deux mortels ennemis, qui naguère l'avaient désarmé et humilié sans pitié; qui l'avaient livré à la plus poignante douleur qu'il soit donné à l'homme de ressentir sans éclater ; qui l'avaient enfin jeté dans le désert comme une proie aux tortures de la faim. Bois-Rosé fit un de ces efforts surhumains qui doivent ou briser les muscles du corps ou triompher de l'obstacle.

Main-Rouge venait d'être blessé ; affaibli par la perte de son sang, sa vigueur athlétique avait en grande partie disparu. Serré dans les bras du Canadien comme dans un étau, sa respiration s'arrêta, un eraquemem sourd se fit entendre : le géant lui avait brisé la colonne vertébrale.

Pepe avait autrement compris le rôle qu'il avait à remplir ; il avait laissé le métis se lever le premier, et, à peine son front dépassait-il le niveau du tronc, que, par une manœuvre aussi hardie qu'inattendue, il lança de toutes ses forces sa hache contre la tête du métis. Pepe ne lui donna pas le temps de revenir de l'étourdissement que lui causèrent le poids et le tranchant de l'arme, et s'étant précipité sur lui et collé à son corps, il se releva presque aussitôt; le métis ne bougeait plus.

Le père et le fils gisaient sans vie à côté l'un de l'autre.

« Chose promise, chose due 1 » s'écria Pepe en montrant au Canadien son poignard, dont le manche seul dépassait la poitrine du métis; puis, le retirant avec effort, il ouvrit de la lame les dents violemment serrées du pirate mort, il fit avec les doigts un mouvement indescriptible, et, jetant loin de lui un lambeau sangîaru

qu'il arracha : « Pouah ! les corbeaux'voudront-ils de cette langue maudite? » ajouta le ponctuel et implacable chasseur espagnol.

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