APRÈS LA VICTOIRE
A dater du moment qui suivit la mort de Main-Rouge et de Sang-Mêlé, et où les cris de triomphe des blancs et des Comanches apprirent aux Indiens qui résistaient encore que leurs redoutables auxiliaires venaient de succomber, ce ne fut plus, à vrai dire, un combat, mais une déroute sanglante et complète.
Bien peu d'Apaches purent revoir les bords du Rio- Gila; la perte du côté des blancs fut également cruelle. La moitié des vaqueros de don Augustin resta sur le champ de bataille, où, de quatre-vingts combattants environ qui s'y étaient rencontrés, quarante étaient tombés, sans compter ceux dont les cadavres étaient disséminés dans la plaine ou cachés dans l'épaisseur du bois.
Parmi les morts, on comptait deux des chasseurs de bisons et six des Indiens comanches sous les ordres de Rayon-Brûlant, grièvement blessé lui-même. Bois-Rosé et Pepe, à qui une longue expérience avait appris à panser les blessures soit des armes blanches, soit des armes à feu, avaient donné les premiers soins au jeune guerrier.
L'enterrement desmorts, qu'on déposa dans une fosse peu profonde, creusée à coups de hache dans un terrain marécageux, et le transport des blessés près du Lacaux-Bisons, absorbèrent de longues heures ; le soleil
était aux deux tiers de sa course, quand au tumulte de la bataille et au bruit des apprêts funèbres succéda, dans la clairière, la tranquillité la plus complète.
Telles avaient été les diverses phases de la journée à laquelle la vallée de la Fourche-Rouge doit le souvenir lugubre de sa flbroniquej
Bois-Rosé jouissait dNiix bonheur ineffable que nous ne cherchons pas à décrire, non que nous soyons de ceux qui prétendent que la douleur a plusieurs cordes dans le cœur humain, tandis que la joie n'en a qu'une; loin de partager cette opinion, nous pensons que Dieu a départi à l'homme une égale portion de l'une et de l'autre. Seulement la première vibre bruyamment, comme si, en faisant retentir au loin les douloureux épanchements de l'âme qu'elle déchire, c'était pour lui porter quelque soulagement. La joie, au contraire, est silencieuse; ses douces vibrations se concentrent dans le cœur, qu'elles emplissent d'une secrète et délicieuse mélodie dont le bruit dissiperait tout le charme. • Vous avouons ingénument notre impuissance de peindre le bonheur du Canadien après les terribles angoisses auxquelles il avait été livré ; aussi laissons-nous au lecteur le soin de se le retracer lui-même.
Le jeune Comanche reposait sur une couche épaisse de manteaux, près de l'Étang-des-Castors, et autour de lui se groupaient, inquiets et silencieux, Bois-Rosé, Fabian et Pepe, ainsi que Gayferos, Wilson, sir Frederick et les trois Indiens qui restaient seuls des dix guerriers qu'avait amenés leur chef. C'était à son courage, à sa présence d'espril que le coureur des bois devait en partie la délivrance de Fabian ; lui seul avait opéré, au prix de son sang, celle de la fille de don Augustin, et il avait été l'auteur de la mort des deux pirates en empêchant leur fuite.
Bois-Rosé, avec un soin tout paternel, lava la figure et le corps de Rayon-Brûlant. Dépouillé des hideuses pein-
tures et des ornements bizarres dont son visage et sa tête étaient chargés, il était redevenu ce qu'avait fait de lui la nature, l'image du Bacchus indien. Le jeune guerrier blessé et étendu sur son lit de douleur, au milieu de la clairière silencieuse, entouré de ces hommes si vaillants et si énergiques pendant le combat, si tristes après la victoire, présentait un tableau sombre et lugubre.
Les regards du Canadien se reportaient avec un vif intérêt de Fabian surleComanche, tandis qu'il racontait à son fils d'adoption tout ce qu'avait fait pour eux le jeune chef indien mourant sous leurs yeux.
Fabian n'avait pas besoin d'être instruit de toutes ces particularités : il savait que c'était l'Indien qui avait arraché Rosarita à son ravisseur, il l'avait vu la rendre évanouie à son père, et c'en était assez pour qu'il lui vouât une éternelle reconnaissance.
« Son état n'empire pas, et c'est un bon signe, dit Pepe. S'il n'a pas quelque partie noble attaquée, et que Gayferos puisse trouver quelques tiges de Y herbe indienne qui l'a si promptemcnt guéri lui-même, dans trois jours d'ici nous pourrons le transporter à son village.
— J'en vais chercher dès à présent, dit le gambusino scalpé en se levant ; nous avons encore près de deux heures devant nous. »
Cependant une inquiétude secrète semblait agiter Fabian, et la cause n'en put échapper à l'œil clairvoyant et jaloux de Bois-Rosé, qui suivait avec sollicitude tous les mouvements de son filsbien-aimé.
Le coureur des bois, tout en paraissant, comme Pepe, ne s'occuper qu'à démonter et à fourbir pièce à pièce ia carabine de Main-Rouge, dont il s'était emparé par droit de conquête, comme le chasseur espagnol de celle du métis, ne perdait pas Fabian de vue. Le jeune comte de Médiana, comme s'il eût voulu exercer ses membres si longtemps comprimés, se leva doucement de sa place, et, après avoir jeté un coup d'oeil sur le chef comanche,
son rival ignoré, il s'éloigna insensiblement dn cervl? de ses amis et se dirigea vers les huttes des castors.
Fabian cherchait à retrouver les traces de celle dont i( avait un instant partagé la captivité ; peut-être, au milieu de i herbe souillée de sang, au milieu de ces empreintes de pieds que l'acharnement de la lutte avait profondément gravées sur le sol, espérait-il distinguer celles laissées par les pieds plus légers de Kosarita.
Cependant, bien que le corps de la jeune fille eût froissé l'herbe qui tapissait l'entrée de la loge où elle avait été déposée ; bien que sa longue chevelure en désordre en eût balayé le sol, les pieds de ses ravisseurs avaient seuls laissé leurs vestiges, mêlés àceux du cheval qui l'emportait. Aucune trace matérielle de Rosarita n'existail, Fabian ne la retrouvait que dans son imagination ; un instant, rapide comme la pensée, il avait entrevu sa robe flottante, et elle avait disparu comme ces douces images évoquées par un songe, qui s'évanouissent au réveil.
Fabian, la tête penchée vers la terre, était .si ab-orbé dans sa contemplation mélancolique d'un lieu qui faisait revivre tous ses plus chers souvenirs, qu'il ne vit pas qu'on l'avait suivi.
« Cherchez-vous aussi l'herbe indienne ? » lui dit à l'oreille une voix qui le fit tressaillir en le rappelant tout d'un coup à la réalité.
Il se retourna vivement et vit à ses côtés le coureur des bois qui lui souriait d'un sourire qui n'était pas exempt de quelque tristesse.
« Non, répondit le jeune homme en rougissant ; je cherchais à me rappeler, et cependant peut-être feraisje mieux de chercher à oublier.
— C'est ce que je me disais aussi, Fabian, lorsque sur la mer, lorsque dans les bois je me rappelais toujours le jeune enfant que j'avais perdu ; mais jamais je n'ai pu oublier, Dieu m'a récompensé de ma constance. Il est
des choses qu'un cœur ne saurait retrancher de ses souvenirs, comme neut le faire, dans sa route, le voyageur qui abandonne un bagage trop lourd à porter. »
ïly avait dans ces paroles de Bois-Rosé une intention qui échappait à Fabian. Était-ce un encouragement? était-ce un reproche détourné? Le Canadien devinait il la vérité, et se résignait-il à n'occuper que le second rang dans le cœur de son fils? Fabian ne sut se le dire : mais la plainte du vent du soir, qui semblait chargé des soupirs funèbres du champ de bataille, ne murmurait pas plus tristement sur la surface de l'étang que la voix du vieux chasseur.
« Il est encore jour, reprit Bois-Rosé, après un court silence. Voulez -vous que nous passions ensemble jusqu'au Lac-aux-Bisons ? Peut-être là trouverons »
Le coureur des bois n'acheva pas ; mais cette fois, Fabain avait compris, et sans voir, on est bien excusable à son âge, l'ombre douloureuse qui obscurcit tout à coup les yeux de son père adoptif :
« Partons, » s'écria-t-il vivement.
Le jeune homme impatient et le vieillard avec *n soupir étouffé se mirent en route.
Le soleil commençait à s'incliner derrière les montagnes, dont les hauts sommets brillaient d'une clarté dorée, quand ils débouchèrent dans la plaine par le chemin creux.
Les grandes herbes qui la couvraient frémissaient au milieu d'un silence profond, au souffle de la brise du soir, et rien n'eût rappelé la bataille du matin, si de longues trouées, ouvertes dans la gigantesque végétation de la vallée, n'eussent laissé voir, à travers les brèches et au milieu des tiges écrasées, ici le cadavre d'un Indien, là celui d'un cheval, plus loin ceux du cavalier et du cheval couchés à côté l'un de l'autre.
Les deux compagnons de route marchaient siiencieu-
sèment, plus occupés de l'avenir que du tableau de la lutte sanglante qui avait eu lieu.
Le Canadien avait pu facilement, avec les demi-confidences de l'amour dédaigné de Fabian et le nom de la fille del'hacendero, rapprocher des données éparses pour s'en former la certitude que Rosarita était cette jeune fille aimée d'un amour en apparence sans espoir, et qui n'en subsistait pas moins dans toute son ardeur.
Fabian, de son côté, sentait son cœur agité des élans contradictoires d'une joie enivrante et d'une appréhension douloureuse, à l'idée de puiser dans les yeux de Rosarita de nouveaux aliments à une passion qu'il croyait insensée.
Ce fut toujours silencieusement que les deux piétons traversèrent le gué de la Rivière-Rouge et s'engagèrent ensuite dans le sentier frayé à travers les herbes, et qui aboutissait non loin du Lac-aux-Bisons. C'était ce même sentier que, peu d'heures auparavant, Rosarita suivait aussi tandis qu'elle effeuillait les plus secrètes pensées de son cœur et ses doux rêves d'amour et c 'avenir pour les confier à la brise discrète du matin.
L'incendie allumé sur la rive droite du fleuve, où se trouvaient Fabian et Bois-Rosé, était venu expirer tout près de là ; quelques restes de fumée noire venaient encore se rabattre sur les deux voyageurs.
« Marchons plus vite, Fabian, dit le Canadien ; cette fumée me rappelle trop les angoisses horribles que j'éprouvais à votre sujet, en pensant que vous étiez peutêtre enveloppé dans les flammes. »
Fabian ne demandait pas mieux que d'accélérer sa marche, et, après quelques minutes d'un pas rapide dans la forêt, les aboiements d'Oso indiquèrent aux voyageur» la route à suivre pour arriver sur les bords du lac.
« Eniendez-vous, Fabian ? s'écria Bois-Rosé ; c'est la voix de votre libérateur. Sans l'instinct de ce noble animal, peut-être eût-il été trop tard pour arriver à. vous ;
c'est lui qui a découvert la brèche et le passage jusqu'au centre de la clairière. C'est d'un heureux augure, mon enfant, que cette bienvenue d'un ami fidèle. »
Fabian accepta cet augure favorable, tout en tremblant d'émotion, car il n'y avait plus qu'un rideau de feuillage, une étroite ceinture d'arbres, entre Rosarita et lui :
« Qui va là ? cria la rude voix d'Encinas.
— Un ami, » répondit Bois-Rosé.
Quelques minutes après, les deux voyageurs étaient sui .a rive du Lac-aux-Bisons. A l'exception d'Encinas, d'un de ses compagnons, le seul qui fût resté, et de son dogue, la clairière était déserte. La lente de Rosarita, celle? de son père et du sénateur ne se reflétaient plus sur la surface du lac; les maîtres, les serviteurs, tous avaient précipitamment quitté des lieux qui leur avaient été si funestes.
La barrière même du corral était ouverte, et les chevaux sauvages avaient été rendus à la liberté.
Fabian, le cœur défaillant, eut besoin de s'appuyer contre un arbre pour dissimuler la faiblesse de ses jarrets tremblants, et Bois-Rosé, pour la première fois, évita son regard. Nous n'essayerons pas délire au fond de l'âme du coureur des bois; peut-être y trouverions nous une joie secrète qu'il dut toutefois vivement se reprocher, s'il l'éprouva.
L'accueil cordial du chasseur de bisons et les prévenances qu'il fit aux nouveaux venus donnèrent à Fabian le temps de recouvrer son énergie habituelle, sans cependant que la pâleur de ses joues eût tout à fait disparu. Bois-Rosé se chargea pour lui d'interroger Encinas au sujet du départ précipité de l'hacendero et de sa suite, quoique les motifs n'en fussent pas difficiles à deviner.
« Lorsque deux ou trois vaqueros et moi, répondit le chasseur de bisons, sur la prière instante de don Au-
gustin, eûm^s accompagné sa fille et lui jusqu'ici, à peine y resta-t-il assez pour donner à dofia Rosarita le temps de se remettre un peu de ses terribles émotions. Le voisinage des Indiens lui inspirait une terreur si vive, que, Ue peur d'exposer sa fille à de nouveaux dangers il sella lui-même un cheval pour elle, l'assit le plus commodément qu'il put sur une selle d'homme, dont nous avions fait une espèce de siège, et, accompagné du sénateur qui, je le soupçonne, tremblait un peu pour son propre compte, et de ses trois serviteurs, il prit au galop le chemin du préside. Ils doivent en être près maintenant et hors de tout danger. Là il attendra les vaqueros qui ont échappé aux Indiens. Gomme moi, les pauvres diables ont perdu la moitié de leurs camarades, acheva tristement Encinas, et ils ont emporté leurs blessés.
— Hélas I la journée qui vient de s'écouler a été terrible, et le souvenir s'en conservera longtemps dans le pays, dit le Canadien. Peut-être cependant le seigneur don Augustin aurait-il dû s'empresser un peu moins de quitter le voisinage d'un champ de bataille sur lequel, au bout du compte, la plupart des braves gens qui y étaient ne se faisaient égorger que pour sa cause et celle de sa fille.
— Ma foi, seigneur Bois-Rosé, vous tenez là le même langage absolument que cette belle jeune fille, qui paraît n'avoir pas moins de courage que de beauté, ce qui est beaucoup dire. Mais son père n'a pas voulu l'entendre.
— Ainsi, c'est donc contre son gré qu'elle a si promptement quitté le Lac-aux-Bisons ?
— Oui ; elle prétendait qu'on ne pouvait abandonner ainsi de fidèles serviteurs qui auraient peut-être besoin de soins après la bataille.
— Et parmi ces gens qui s'exposaient si bravement pour elle, je ne parle pas des serviteurs, mais de tous ceux dont l'aide était plus désintéressée, dofia Rosarita n'a nommé personne ? ajouta le Canadien.
— Ohl non, reprit Encinas; elle parlait en général. >; Fabian écoutait ce dialogue avec la sourde colère
d'un homme qui ne sait pas encore deviner la pensée d'une femme sous le voile de discrète réserve dont la timidité la force à s'envelopper. Il semblait ignorer que Rosarita eût-elle invoqué la sollicitude de son père pour tous les combattants l'un après l'autre, le seul qu'elle aurait omis de nommer eût été précisément l'objet de sa préférence. Le pauvre Fabian aimaitavec la fougueuse ardeur, mais aussi avec toute l'inexpérience du jeune Gomanche, son rival sauvage. Mille pensées amères vinrent l'assaillir; mille projets incohérents, insensés, contradictoires, à peine éclos, mouraient tour à. tour dans son âme. Tantôt il projetait de poursuivre^ la carabine au poing, le sénateur qui lui enlevait Rosarita, tantôt de la fuir elle-même jusqu'au fond des déserts et d'y perdre à jamais son souvenir. Au milieu de ce dédale de projets qui se détruisaient l'un l'autre, son irrésolution restait toujours la même, et l'obscurité la plus complète régnait dans ses idées, tandis qu'un seul moment de lucidité dans son esprit lui eût indiqué le seul parti qu'il eût à prendre, celui de se présenter de nouveau à l'hacienda del Venado. C'est ainsi que dans un ciel orageux les éclairs se croisent des points les plus opposés de l'horizon, sans que leur éclat éblouissants puisse dissiper les ténèbres, comme le ferait un seul rayon de soleil.
« Alors, continua Encinas, quand j'ai vu le Lac-aux- Bisons abandonné, j'ai ouvert la barrière aux chevaux que nous avions capturés, et, au moment où vous êtes venu vous-même ici, j'allais vous rejoindre à l'Étangdes-Castors pour chercher des nouvelles du jeune et noble guerrier comanche, que j'aime comme un fils.
— Retournons près de lui de compagnie, si cela vous convient, » dit Bois-Rosé,
Encmas accepta l'offre du Canadien pour aller dire
un dernier adieu à Rayon-Brûlant, si la fin de ses jours était proche, ou le voir revenir à la vie, au cas que sa blessure ne serait pas mortelle. Ils se mettaient en route, lorsque la voix d'Oso signala l'arrivée d'un étranger, dont le cheval faisait retentir le sol de la forêt du bruit de son galop.
a Qui vive? s'écria Encinas en faisant résonner sa carabine.
— C'est moi, parbleu 1 seigneur Encinas, répondit un cavalier qui se montra couvert d'un manteau de peau de buffle à la mode indienne, et sur lequel le soleil et la lune étaient superbement peints en rayons éclatants d'ocre jaune et de vermillon.
— Ah! c'est voire, mon garçon? dit le chasseur de bisons en riant de l'accoutrement du cavalier, qui n'était autre que le novice, amateur des histoires d'Encinas. Et d'où venez-vous, ainsi affublé ?
— Garambal seigneur Encinas, j'arrive du fond de la vallée, et je viens de donner une rude chasse aux Indiens, je vous en réponds.
— Et c'est là que vous avez conquis ce manteau?
— Oui, dit fièrement le novice, et j'aurai à mon tour de fameuses histoires à raconter sur le sanglant combat de la Fourche-Rouge. Tiens, mais où sont donc les autres?
— Ceux qui ne sont pas morts sont sur la route du préside, où don Augustin vous attend.
— Bon, j'y vais.
— Quoi 1 n'avez-vous pas peur de rencontrer des Indiens?
— Moi? allons donc, je ne cherche que ça. »
Et là-dessus, l'apprenti vaquero, après avoir pris congé de ses amis, s'enfonça au galop dans les bois avec l'assurance d'un vétéran des déserts, et tout orgueilleux du baptême de feu qu'il avait reçu ce jour-là.
Dans le trajet du Lac-aux-Bisonsjusqu'à l'Élang-de»