‹ Le coureur des bois;Chapitre 51 sur 56 · II · texte numérisé non relu

II

Castors, Fabian ne prit aucune part à la conversation des deux chasseurs. Une profonde et sombre mélancolie avait remplacé dans son âme la tristesse calme qu'il avait ressentie jusqu'alors ; c'est qu'un moment l'espoir lui était revenu, et qu'il fallait de nouveau chercher à éteindre le feu qui s'était rallumé plus ardent que jamais au fond de son cœur.

Plus que jamais aussi Fabian se crut dédaigné par Rosarita. La douleur que lui causait son départ subit ne lui permettait pas de se rendre compte de l'impossibilité où la jeune fille s'était trouvée de résister aux ordres de son père; il était loin de croire qu'en quittant si précipitamment le Lac aux-Bisons, elle emportait la douce certitude, maintenant qu'elle le savait vivant, de le voir arriver presque sur ses pas à l'hacienda. Dans son profond chagrin, le cœur ulcéré par ses injustes soupçons, il résolut de nouveau d'aller avec ses deux compagnons enfouir dans le fond des déserts sa passion désormais sans espoir.

La nuit était venue, lorsque, après le triste et inutile voyage qu'il venait de faire, Fabian se retrouva près de l'Étang-des-Castors.

Le jeune Gomanche était revenu à lui. Il put reconnaître Encinas et lui presser la main; puis il se rendormit d'un sommeil assez calme. Sir Frederick fit dresser sa tente au-dessus du blessé pour le mettre à l'abri de la fraîcheur de la nuit; chacun ensuite s'étendit auprès d'un large feu pour se livrer au repos après les rudes fatigues de la journée.

Aucun accident ne marqua le cours de cette nuit, si ce n'est le tumulte passager causé par le cheval blanc blessé par le chasseur américain. Incapable de supporter plus longtemps le joug de la servitude, le noble animal se débattait et redoublait d'efforts pour rompre les liens qui le retenaient captif. Au bruit qu'il faisait, Wilson ac~ ceurut. Il était trop tard, l'agile enfant des forêts avait

déjà pris sa course vers sa querencia avec la rapidité du vent.

Réveillé en sursaut par le craquement des buissons et le hennissement du coursier, mais surtout par les jurons que lâchaient en chœur, à l'envi l'un de l'autre, sir Frederick et l'Américain, Encinas essaya de les consoler en leur répétant qu'autant vaudrait se désespérer de pouvoir arrêter le vent ou s'emparer des nuages du ciel ; mais les deux hérétiques , ainsi que les appelait le chasseur de bisons, ne voulurent pas être consolés.

Le jour brillait à peine que l'Américain et l'Anglais se disposèrent à se remettre en route dans la direction prise par le Coursier-Blanc-des-Prairies. Encinas secoua la tête :

« Prenez garde, seigneur Anglais, dit-il ; ceux qui s'acharnent trop à la poursuite de ce merveilleux animal no revoient plus ni leur patrie ni leur famille.

— Mon cher ami, dit sir Frederick, nous différons entièrement d'avis. Vous croyez au diable, et moi je n'y crois pas. Quant aux dangers habituels des déserts, en supposant qu'il y en eût d'autres que ceux qu'on cherûlje, comme dès aujourd'hui je retombe sous l'empire de mon contrat avec Wilson, je ne m'en mêle plus et je recommence à voyager avec plus de sécurité que sur les bords de la Tamise, le long de laquelle on rencontre une foule de vauriens que l'on n'est pas toujours maître d'éviter. Wilson!

— Sir!

— Ai-je bien dit?

— Votre Seigneurie me fait infiniment d'honneur en se confiant plus en moi seul qu'à tous les policemen de Londres ensemble.

— Êtes-vous prêt? »

Wilson trouva qu'il pouvait faire l'économie d'une réponse, et la sienne fut de monter à cheval. Sir Frederick Wanderer imita le silence de son garde du corps;

serra la main de tous les assistants, se mit en selle, et les deux taciturnes compagnons de route eurent bientôt disparu dans le chemin creux derrière les arbres.

Bien qu'on n'ait plus entendu parler d'eux, nous nous plaisons à croire que la sinistre prédiction du chasseur de bisons ne s'accomplit pas. Nous aimons mieux penser que, si l'Anglais parlait peu, il écrivait encore moins; puis, eût-il écrit, le service des postes n'est pas encore parfaitement réglé dans les déserts.

L'état du jeune Comanche, déjà plus rassurant la veille, s'était encore amélioré vers le matin. Lorsque le Canadien leva le premier appareil mis sur ses blessures, l'aspect qu'elles présentaient était assez satisfaisant pour que, à défaut de la sonde, l'œil en tirât la conclusion qu'aucune partie vitale n'était lésée, et le retour graduel des forces de l'Indien confirmait cette supposition. Ce n'était que le lendemain cependant qu'on pouvait espérer pouvoir essayer de le transporter par eau jusqu'au village des Comanches, situé sur les bords du fleuve, dans l'État du Texas.

A cet effet, les trois guerriers de Rayon-Brûlant se mirent en quête le long de la rivière. Le canot de peaux de buffle qui les avait amenés avait disparu, entraîné en dérive par le courant ; mais la pirogue indienne, plus pesante, s'était échouée parmi les roseaux, et les Comanches ne regrettèrent pas leur fragile embarcation, en échange de la barque solide et rapide à la fois dont ils s'emparèrent.

Le point le plus important restait à régler. Quelle direction allait suivre le trio de chasseurs? Allaient-ils accompagner à son village le guerrier blessé, à qui ils étaient redevables de tant de services? La dernière et terrible épreuve par laquelle ils venaient de passer avait-elle changé les dispositions de Fabian? Le Canadien devait-il dissuader son fils de continuer avec eux cette vie de dangers incessants, si fertile en angoisses

de toutes sortes, et lui offrir de partager avec lui une existence plus tranquille? Tel était le grave et solennel sujet que Bois-Rosé et le chasseur espagnol agitaient en conseil secret en l'absence momentanée de Fabian.

« Attendons et voyons ce que voudra faire, de son plein gré, l'enfant lui-môme. »

Telle fut la conclusion du coureur des bois, et ce jour-là s'écoula sans que Fabian ait manifesté sa volonté. La raison en était simple : c'est que, déterminé a s'éloigner du pays qui lui rappelait trop vivement Rosarita, il persistait plus que jamais dans la résolution prise en commun au val d'Or, de continuer leur aventureuse carrière de coureurs des bois, et il pensait que rien n'était changé dans cette résolution.

Le lendemain de grand matin, comme on venait de transporter Rayon-Brûlant à la pirogue, et que, devant les Indiens prêts à pousser au large, Bois-Rosé et Pepe restaient immobiles sur la rive :

a Eh bien, quoil mon père, s'écria Fabian étonné, abandonnons-nous ainsi celui qui a exposé sa vie pour la cause des blancs? Ne l'accompagnons-nous pas à son village?

— Est-ce vous qui le voulez, mon enfant? dit le Canadien.

— Ne le voulez-vous pas aussi ? demanda Fabian.

— Sans doute, mais plus tard....

— Plus tard, ne nous appartient pas. » Puis se penchant à l'oreille de Bois-Rosé, Fabian ajouta : « Je fais cause commune avec ce jeune et noble guerrier ; tous deux nous parlerons de la Fleur- du-Lac. »

Fabian avait entendu Rayon-Brûlant murmurer le nom de la Flcur-du-Lac, et il avait deviné que ce ne pouvait être que Rosarita qu'un autre avait à oublier comme lui.

Tous trois s'assirent dans ia pirogue à côté des Indiens.

Encinas et son compagnon prirent congé d'eux, et suivirent longtemps de l'œil l'embarcation qui fuyait sur la Rivière Rouge.

La silhouette de Fabian, rêveur et assis à la poupe du canot, s'effaça petit à petit ainsi que la gigantesque ctature du Canadien; puis bientôt ce ne fut plus qu'un point à peine visible dans le lointain. Quelques instants plus tard, les vapeurs de la rivière, colorées par un .rayon de soleil, cachèrent entièrement aux yeux des chasseurs de bisons les trois aventuriers, qui se livraient encore une fois sans trembler aux caprices des dieux inconnus.

Les deux chasseurs s'éloignèrent alors, abandonnant la clairière aux morts qu'elle recouvrait, et l'étang aux sastors qui allaient en reprendre possession.

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