‹ Le coureur des bois;Chapitre 7 sur 56 · II · texte numérisé non relu

II

50 LE COUREUll DES BOIS.

moi, ni personne ne les verra luire! Ah I que n'ai-je pu être tué à sa place i Personne ne songerait que je ne suis plus; un champion de moins n'eût pas compromis la cause que nous servions tous les deux ; mais la mort du chef la perd à jamais. Ces trésors qu'on dit être entassés ici devaient nous servir à régénérer ia Sonora; car vous ne savez peut-être pas que près de cet endroit....

— Nous le savons, interrompit Fabian.

— Bien, reprit Diaz; je ne m'occupe plus de cet immense placer; j'ai toujours préféré la vue d'un Indien tué de mes mains à un sac de poudre d'or. »

Cette communauté de haine pour les Indiens augmenta encore chez Bois-Rosé la sympathie que lui avaient inspirée le désintéressement et le courage de Diaz.

« Nous avons échoué au port, continua Diaz d'un ton empreint d'amertume, tout cela par la faute d'un traître que je veux livrer à votre justice, non parce qu'il nous trompait, mais parce qu'il a brisé l'instrument dont Dieu voulait se servir pour faire de mon pays un puissant royaume.

— Que voulez-vous dire? s'écria Fabian. Est-ce à dire que Cuchillo...

— Ce traître qui deux fois a tenlé de vous assassiner, la première à l'hacienda del Venado, la seconde dans la forêt qui en est voisine, était celui qui nous conduisait vers le val d'Or.

— C'est donc Cuchillo qui vous en avait vendu le secret? J'en étais presque sûr ; mais vous, en êtes-vous certain ?

— Aussi certain que je le suis ae paraître un jour devant Dieu ; le pauvre don Estévan m'a raconté comment l'existence et l'emplacement du trésor étaient venus à la connaissance de Cuchillo; c'est en assassinant son associé, qui le premier l'avait découvert. Maintenant si vous jugez que l'homme qui a attenté deux fois à votre

vie mérite un châtiment exemplaire, c'est à vous de le décider. »

En achevant ces mots, Pedro Diaz resserrait les sangles de son cheval et se disposait à partir.

« Encore un mot, s'écria Fabian. Ce cheval gris qui bronche de la jambe droite de devant, y a-t-il longtemps que Cuchillo le possède?

— Il y a plus de deux ans, à ce que je lui ai entendu dire. »

Cette dernière scène avait échappé au bandit ; l'enceinte des cotonniers était un obstacle suffisant pour lui en dérober la vue : il était d'ailleurs trop absorbé dans la contemplation de ses trésors pour en détourner ses yeux.

Couché sïïlt le sable, il rampait au milieu des innombrables cailloux d'or qu'il renfermait, et avait déjà commencé à entasser sur son zarape tous ceux sur lesquels son choix s'arrêtait, quand Diaz achevait sa terrible révélation.

« Ahl c'est une effrayante et fatale journée, dit Fabian, aux yeux de qui la dernière partie de cette révélation ne laissait plus de place au doute. Que dois-je faire de cet homme? Vous deux qui savez ce qu'il a fait de mon père adoptif, Pepe, Bois-Rosé, conseillez-moi, car je suis à bout de force et de résolution; c'est aussi trop d'émotions en un seul jour !

— Le vil coquin qui a égorgé votre père mériteraitil plus d'égards que le noble gentilhomme qui avait tué votre mère, mon enfant ? répondit résolument le Canadien.

— Que ce soit votre père adoptif ou tout autre qui ait été sa victime, ce brigand mérite la mort, ajouta Diaz en se mettant en selle, et je l'abandonne à votre justice.

— C'est à regret que je vous vois partir, dit Bois-Rosé à l'aventurier ; un homme qui est comme vous l'ennemi

acharné des Indiens eût été un compagnon dont j'iurai* apprécié la société.

— Mon devoir me rappelle au camp, d'on je suis parti sous l'influence de la fâcheuse étoile du malheureux don 1 h, répondit l'aventurier; mais il est deux choses

que je n'oublierai jamais : ce sont les procédés d'ennemis généreux et le serment que j'ai prêté entre voi mains de ne révéler à personne au monde le secret de ces immenses richesses. »

En achevant ces mots, le loyal Diaz s'éloigna rapidement, en réfléchissant aux moyens de concilier son respect pour sa parole et le soin de la sûreté de l'expédition, dont le chef, avant de mourir, avait remis le commandement entre ses mains.

Les trois amis l'eurent bientôt perdu de vue.

Pendant qu'il s'éloignait, un autre cavalier, également invisible pour eux, reprenait, en longeant l'un des bras de la rivière, le chemin du camp mexicain : c'était Baraja.

Celui-là, le cœur plein encore des détestables passions qui lui avaient fait sacrifier son compagnon, et altéré plus que jamais de la soif de l'or, s'était enfin décidé à partager la proie ; et il galopait pour chercher du renfort, bien éloigné de s'attendre à ne trouver au camp que le fer et le feu pour dénoûment.

Le soleil montait et n'éclairait plus dans le vallon que Guchillo, avidement courbé sur sa moisson d'or, et les trois chasseurs tenant conseil entre eux à son sujet.

Fabian avait écouté en silence lavis de Bois-Rosé, ainsi que celui donné par Diaz en partant, et il attendait l'avis de l'ancien carabinier.

«Vous avez fait, dit à son tour celui-ci, un vœu dont rien ne peut vous délier; la femme d'Arellanos l'a reçu à son lit de mort ; vous tenez le meurtrier de son mari en votre puissance ; il n'y a pas à s'en dédire. »

Puis voyant une indécision pleine d'anxiété sur h

figure de Fabian, il ajouta, avec celte ironie mordante qui faisait le fond de son caractère : « Mais, après tout, si ce rôle vous répugne tant, je m'en chargerai ; car, n'ayant pas contre Cuchillo la moindre rancune, je puis le pendre sans scrupule aucun : vous allez voir, don Fabian, que le coquin ne sera pas surpris de ce que je vais lui dire; les gens porteurs d'une figure semblable à celle de Cuchillo s'attendent toujours à être pendus d'un moment à l'autre. »

En achevant cette réflexion judicieuse, Pepe s'approcha de la haie de verdure qui les séparait du bandit.

Celui-ci, étranger à tout ce qui s'était passé autour de lui, ébloui, aveuglé par les lueurs dorées qui jaillissaient, aux rayons du soleil, de la surface du vallon, n'avait rien vu, rien entendu.

Ses doigts crispés fouillaient le sable avec l'ardeur du chacal affamé qui déterre un cadavre.

« Seigneur Cuchillo! un mot s'il vous plaît, s'écria Pepe en entrouvant les branches de cotonniers ; seigneur Cuchillo I »

Mais Cuchillo n'entendait pas.

Ce ne fut qu'au troisième appel qu'il détourna la tête et montra au carabinier son visage enflammé, après avoir, par un mouvement spontané de défiance, rejelé un coin de son manteau sur l'or qu'il avait recueilli.

« Seigneur Cuchillo, reprit Pepe, je vous ai entendu tout à l'heure proférer une maxime philosophique qui me donne la plus haute idée de votre caractère.

— Allons, se dit Cuchillo en essuyant son front mouillé de sueur, en voilà encore un qui a besoin de moi. Ces gens deviennent indiscrets; mais, vive Dieu! ils payent généreusement. «

Puis, tout haut :

« Une sentence philosophique! dit-il en rejetant dédaigneusement une poignée de sable dont le contenu eût fait partout ailleurs la joie d'un chercheur d'or.

Laquelle? J'en dis beaucoup et des meilleures : la philosophie est mon fort. »

Pepe, d'un côté de la haie du val d Or, appuyé sur sa carabine, dans une pose superbe de nonchalance, avec le sang-froid le plus imperturbable, et Cuchillo, dont la tête dépassait, de l'autre côté, la verte enceinte du petit vallon, avaient l'air de deux voisins de campagne conversant familièrement ensemble.

Personne, à les voir ainsi tous deux, n'eût soupçonné le terrible dénoûment de ce pacifique entretien.

L'éx-carabinier laissait voir sur sa figure un très-gracieux sourire.

« Je le disais bien, répondit-il. « A quoi tient, » avezvous dit, «la destinée humaine? Il y a vingt ans, ma « vie n'a tenu qu'à l'absence d'un arbre. »

— C'est vrai, répondit Cuchillo d'un ton distrait; j'ai longtemps préféré les arbustes, mais depuis je me suis réconcilié avec les plus grands arbres.

— J t le disais bien.

— Et puis, c'est encore une de mes maximes favorites, l'homme sage doit passer par-dessus bien de petits inconvénients.

— Je le disais bien. Et à ce propos, ajouta négligemment Pepe, il y a là haut sur cette colline escarpée deux magnifiques sapins qui se penchent sur l'abîme, et qui vous auraient causé, il y a quelque vingt ans, de bien sérieuses inquiétudes.

— Je ne dis pas non ; mais aujourd'hui je m'en soucie comme d'une touffe d'oréganos.

— Je le disais bien.

— Je le disais bien, répéta Cuchillo avec quelque impatience. Ah çà, vous me faisiez donc l'honneur de parler de moi ? Et à quel propos ?

— Oh 1 une simple remarque. Nous avions, mes deux amis et moi, quelques raisons de soupçonner que près de ces montagnes se trouvait un certain val d'Or : mais,

néanmoins, ce n'est qu'après de longues recherches que nous l'avons trouvé. Vous le connaissiez donc aussi, et même mieux que nous, puisque sans hésitation, sans perdre un instant, vous avez donné juste au milieu de ce que vous appelez un placer, et que vous avez déjà récolté, ma foi, de quoi bâtir une église à votre patron ? »

Cuchillo, au souvenir de l'imprudence qu'il avait commise et à cette attaque indirecte, sentit ses jambes fléchir sous lui.

« C'est aussi mon intention de n'employer cet or qu'à de pieux usages, dit-il en dissimulant son angoisse du mieux qu'il put. Quant à la connaissance de ce vallon

merveilleux, c'est un c'est au hasard que je la

dois.

— Le hasard vient toujours en aide à la vertu, répliqua flegmatiquement Pepe. Eh bien, à votre place, je ne serais pas, néanmoins, sans inquiétude au sujet du voisinage de ces deux sapins.

— Que voulez-vous dire? s'écria Cuchillo en pâlissant.

— Rien, si ce n'est que ce pourrait être pour vous un de ces petits inconvénients dont vous disiez tout à l'heure que l'homme ne doit pas se soucier. Vive Dieu! vous avez un butin à rendre un roi jaloux.

— Mais j'ai gagné loyalement cet or. Pour le mériter, j'ai commis un meurtre : ce que j'ai fait ne valait pas moins.... que diable! Je n'ai pas l'habitude de tuer gratis, » s'écria Cuchillo exaspéré, et qui, se méprenant sur les intentions du carabinier, ne vit dans ses réticences alarmantes que le regret de la cupidité déçue.

Comme le marin qui, surpris par la tempête, jette à la mer une partie de sa cargaison pour sauver l'autre, Cuchillo se résolut en soupirant à conjurer par un sacrifice le danger dont il se sentait vaguement menacé.

u ,1c pète, dit-il à voix basse, le hasard seul

m'a l'ail, i •• ; mais je ne veux pas être

fete, et mon intention es! d<> vous laisser prendre votre part. Écoutez, continua-t-il, il y a dans un endroit un bloc d'or d'une inestimable valeur : entre honnêtes gens on est fait pour s'entendre, et ce bloc sera pour vous. Ah î votre lot sera plus beau que le mien.

— Je l'espère, dit Pepe ! et dans quel endroit m'avezvous réservé ma part ?

— Là-haut, dit Cuchillo,en montrant le sommet de la pyramide.

— Là-haut? près de ces sapins? Ahl seigneur Cuchillo, que je suis donc heureux que vous n'ayez pas pris à mal une sotte plaisanterie, et que ces arbres ne vous inspirent pas plus de souci qu'une touffe d'oréganosl Entre nous soit dit, don Tiburcio, que vous voyez si absorbé en apparence, ne regrette réellement que l'énorme salaire qu'il vous a donné pour une besogne qu'il aurait faite aussi bien lui-môme.

— Un énorme salaire ; c'était bien le plus juste prix, et à moins j'y aurais perdu, s'écria Guchillo en recouvrant son impudence habituelle à l'aspect du changement qui s'était opéré dans les manières et le ton de l'ex-carabinier.

— D*accord, reprit celui-ci; mais enfin il pourrait se repentir du marché, et je dois convenir que, s'il me donnait l'ordre de vous brûler la cervelle pour se défaire de vous, je serais obligé de lui obéir. Permettez- moi donc de l'appeler avec nous pour le rassurer, ou mieux encore, venez me montrer le lot que votre munificence m'a destiné. Après quoi, nous tirerons chacun de notre côté, et, quoi que vous en disiez, la part qui vous reviendra dépassera toutes vos prévisions.

— Marchons donc, » reprit Guchillo, heureux de voir se terminer aussi avantageusement pour lui une négociation dont le résultat commençait à l'inquiéter sérieuse-

ment; et jetant au monceau d'or qu'il avait amassé sur sa couverture un regard de tendresse passionnée, il s'achemina vers le sommet de la pyramide.

Il était à peine arrivé que, sur l'invitation de Pepe, Fabian et Bois-Rosé commençaient à gravir l'escarpement de l'autre côté.

« Nul ne peut éviter son sort, dit Pepe à Fabian, et je vous avais bien prévenu que le drôle ne sourcillerait pas. Quoi qu'il en soit, rappelez-vous que vous avez juré de venger la mort de votre père adoptif, et que dans ces déserts vous devez faire honte à la justice des villes qui tolère l'impunité. Avec de pareils coquins, l'indulgence est un crime envers la société. Bois-Rosé> j'aurai besoin de l'aide de vos bras. »

Le chatseur canadien consulta du regard celui pour qui son dévouement aveugle ne connaissait pabornes.

« Marcos Arellanos a demandé grâce et il ne l'a pas obtenue, dit Fabian dont les incertitudes avaient cessé; qu'a celui-là aus>i il soit fait ce qu'il a fait aux autres. »

Et ces trois hommes inexorable> s'assirent solennellement sur le sommet de la pyramide, où Cuchillo les attendait déjà. A la vue de la contenance sévère de ceux qu'il avait intérieurement tant de raisons de redouter, Cuchillo sentit renaître toutes ses appréhensions. Il essaya cependant de reprendre son assurance.

«Voyez-vous?... » dit-il en montrant derrière la nappe d'eau, dont l'imposant fracas grondait à leurs oreilles, l'endroit où jusqu'alors le bloc d'or avait jeté ses éblouissantes lueurs et dont la trace seule restait au flanc du rocher.

L'œil avide du bandit en eut bientôt constaté l'absence, et il jeta un cri de rage aussitôt étouffé.

Mais les yeux de ses juges ne se détournèrent pas dans la direction qu'il avait indiquée. Fabian se leva

lentement; son regard fit courir sur l'épiderme de Cuchillo un frisson de terreur.

a Cuchillo, dit-il, vous m'avez empêché (?e mouj soif et vous n'avez pas obligé un ingrat. Je \o;l, ai pardonné le coup de poignard dont vous m'avez bl^s-é à l'hacienda del Venado. Je vous ai pardonné du nouvelles tentatives près du Salto de Agua; je von* a: pardonné le coup de carabine que vous seul avez pu nous adresser du sommet de cette pyramide ; je vous aurais enfin pardonné tous les attentats qui n'auraient eu pour but que de m'enlever la vie que vous m'aviez conservée ; non content de vous avoir pardonné, je vous avais même payé comme un roi ne paye pas l'exécuteur de sa justice.

— Je ne le nie pas ; mais cet estimable chasseur, qui m'a exposé avec toute espèce de ménagements le point délicat où vous voulez en venir, a dû vous dire combien il m'a trouvé raisonnable à ce sujet.

— Je vous ai pardonné, reprit Fabian ; mais il est un crime entre autres dont votre c mscience n'a pas dû vous absoudre.

— Ma conscience et moi nous nous entendons fort bien, reprit Cuchillo avec un sourire gracieusement sinistre ; mais il me semble que nous nous écartons de notre sujet.

— Cet ami que vous avez lâchement assassiné....

— Il me contestait le gain de la partie, et, ma foi, la consommation d'eau- de- vie était très-forte, interrompit Cuchillo. Mais permettez....

— Ne feignez point de ne pas me comprendre, » s'écria Fabian irrité de l'impudence du coquin.

Cuchillo recueillit ses souvenirs.

« Si vous parlez de Tio Tomas, c'est une affaire qu'on n'a jamais bien sue, mais.... »

Fabian ouvrait la bouche pour formulernettement l'accusation d'assassinat d'Arellanos quand Pepe intervint.

« Je serais curieux, dit-il, de savoir au juste l'histoire de Tio Tomas ; peut-être le seigneur Cuchillo n'aura-til pas le loisir de rédiger ses mémoires, ce qui sera dommage.

— Je tiens aussi, reprit Cuchillo flatté du compliment, à prouver que peu d'hommes ont une conscience plus susceptible que la mienne ; voici donc le fait : Tio Tomas, mon ami, avait un neveu impatient d'hériter de la fortune de son oncle. Je reçus cent piastres du neveu pour hâter le moment de l'ouverture de la succession ; c'était bien peu pour un si beau testament.

a C'était si peu que je prévins Tio Tomas, et je reçus deux cents piastres pour que son neveu n'héritât jamais de lui. Je commis la faute de.... dépêcher le neveu sans le prévenir, comme je l'aurais dû faire, peut-être. Ce fut alors que je sentis combien est incommode une conscience hargneuse comme la mienne; je saisis donc le seul moyen d'accommodement qui me restât. L'argent du neveu était un remords pour moi, je résolus de m'en débarrasser.

— De l'argent?

— Non pas !

— Et vous dépêchâtes l'oncle à son tour, » s'écria Pepe.

Cuchillo s'inclina.

« Ma conscience n'eut plus dès lors le plus petit reproche à me faire. J'avais gagné trois cents piastres avec la plus ingénieuse loyauté. »

Cuchillo souriait encore quand Fabian s'écria :

« Vous avait-on payé pour assassiner Marcos Arellanos ? »

A cette accusation foudroyante, une pâleur livide décomposa les traits de Cuchillo.

Il ne put se dissimuler plus longtemps le sort qui l'attendait.

Le bandeau qui couvrait ses yeux tomba subitement,

et aux douces illusions dont il s'était bercé succéda brusque meut une formidable réalité.

oc Marcos Arellanos, balbuti.i t-il «l'une voix éteinte ; qui vous l'a dil ? Je ne l'ai pas tué !

Pabian sourit amèrement.

« Qui ùit, s'écria-t-il, au pâtre où est la tanière du jaguar qui dévore ses troupeaux?

<( Qui dit au vaquero où s'est réfugié le cheval qu'il poursuit?

a A l'Indien, l'ennemi qu'il cherche?

« Au chercheur d'or, le métal que Dieu cache?

« La surface du lac seule ne garde pas la trace de l'oiseau qui vole au-dessus de ses eaux et du nuage qui s'y reflète , mais les terres, les herbes, la mousse, tout garde pour nos yeux, à nous, fils du désert, l'empreinte du jaguar, du cheval, de l'Indien ; ne le savez-vous pas comme moi?

— Je n'ai pas tué Arellanos, répéta l'assassin.

— Vous l'avez tué! vous l'avez égorgé près du foyer commun, vous avez jeté son corps à la rivière ; le sol m'a tout dit, depuis le défaut du cheval qui vous portait, jusqu'à la blessure à la jambe que vous avez reçue dans la lutte.

— Grâce! seigneur don Tiburcio, s'écria Cuchillo, accablé par la révélation subite de ces faits dont Dieu seul avait été témoin. Prenez tout l'or que vous m'avez donné, mais laissez-moi la vie, et, pour vous en remercier, je tuerai tous vos ennemis, je tuerai partout et toujours sur un signe de vous.... pour rien.... même mon père, si vous l'ordonnez ; mais, au nom du Dieu toutpuissant dont (e soleil nous éclaire, laissez-moi la vie, laissez-moi la vie! reprit-il en se traînant aux genoux de Fabian.

— Arellanos vous demandait grâce aussi; l'avez-vous écouté? dit Fabian en se détournant.

— Mais quand je l'ai tué c'était pour m'emparer de

tout cet or à moi seul ; je le donne aujourd'hui pour ma vie, que voulez-vous de plus? » continua-t-il en résistant aux efforts de Pepe, qui cherchait à l'empêcher d'aller baiser les pieds de Fabian.

Les traits bouleversés par la terreur, une écume blanchâtre à la bouche, les yeux démesurément ouverts, mais sans regard, Cuchillo suppliait encore en essayant de ramper jusqu'à Fabian. Le bandit était arrivé d'efforts en efforts jusqu'au bord de la plate-forme. Derrière sa tête la nappe d'eau se précipitait en écumant.

« Grâce! grâce! reprit-il, grâce au nom de votre mère, au nom de dona Rosarita qui vous aime, car je le sais, elle vous aime.... j'ai entendu....

— Quoi ! » s'écria Fabian en s'élançant à son tour vers Cuchillo ; mais l'interrogation expira sur ses lèvres.

Arraché ausol par le pied du carabinier, Cuchillo, les bras et la tête en arrière, tombait renversé dans l'abîme. « Qu'avcz-vous fait, Pepe? s'écria Fabian.

— Le drôle, dit l'ex-carabinier, ne valait ni la corde qui l'aurait étranglé, ni la balle qui l'aurait abattu. »

Un cri déchirant, un cri qui s'élevait du go u tire, couvrit leurs voix et domina le bruit de la cascade. Fabian avança la tête et recula saisi d'horreur. Accroché aux branches d'un buisson qui ployait sous son poids et dont les racines, qui tenaient à peine aux flancs du rocher, s'en détachaient petit à petit, Cuchillo planait sur l'abîme et hurlait de terreur et d'angoisse.

« Au secours ! criait-il de cette voix de désespoir des damnés ; au secours ! si vous avez des entrailles humaines! »

Les trois amis échangèrent un regard intraduisible ; chacun d'eux essuyait la sueur de son front.

Tout à coup la voix du bandit s'éteignit, et. au milieu d'éclats de rire hideux, semblables à ceux d'un aliéné, on n'entendit plus que quelques mots inarticulés qui s'échappaient de sa bouch '.

Bientôt la voix de la cascade troubla seule le silence du désert ; l'abîme venait d'engloutir celui de qui la vie n'avait été qu'un long tissu de crimes.

« Ahl s'écria Fabian, vous avez ôté au jugement des hommes son auguste caractère.

— Peut-être, répondit Pepe ; mais le jugement de Dieu, qui vient de s'accomplir, est encore plus effrayant. »

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