‹ Le coureur des bois;Chapitre 6 sur 56 · Jeune taureau · texte numérisé non relu

Jeune taureau

joyez donc pas ingrat; car, pourquoi ne pas on convenir? voir- étiez tout a l'heure le neveu le plus embarrassé de son oncle qui fût jamais.... Vous êtes noble, vous ••!< généreux: vous auriez regretté toute votre vie de n'avoir pas pardonné à cet oncle, quand j'ai tranché la question; jai pris le remords pour moi, et voilà tout.

— Le drôle a l'intelligence alerte et la main sûre, dit l'ex-carabinier.

— Oui, reprit Cuchillo évidemment flatté, je me pique de n'être pas un sot et de me connaître en délicatesse de conscience ; j'ai pris sur moi les scrupules de la vôtre. Quand j'aime les gens, je m'oublie toujours pour eux, c'est mon défaut. Lorsque j'ai vu que vous m'aviez si généreusement pardonné le coup de.... l'égratignure que je vous avais faite, j'ai fait de mon mieux pour y parvenir, le reste est à régler entre ma conscience et moi.

— Ahl soupira Fabian, j'espérais encore pouvoir lui pardonner.

— Que faire à cela? interrompit l'ex-carabinier. Pardonner au meurtrier de sa mère, seigneur don Fabian, eût été une lâcheté ; tuer un homme sans défense, presque un crime, j'en conviens, même après cinq ans de préside ; notre ami Cuchillo nous a donc épargné l'embarras du choix. C'est son affaire. Qu'en pensez-vous, Bois-Rosé?

— Avec des preuves semblables à celles que nous possédons, le tribunal d'une ville eût condamné l'assassin à !a peine du talion, la justice indienne ne l'eût pas épargné davantage; c'est Dieu qui a voulu vous éviter de verser le sang d'un blanc. Je dis comme vous, Pepe, c'est l'affaire de Cucnillo. »

Devant ce verdict du vieux: chasseur, Fabian s'inclina, mais en silence toutefois, comme s'il n'eût pu démêler ;m fond de son cœur, parmi les voix contradictoires qui

b'y faisaient entendre, s'il devait se réjouir ou s'affliger de cette catastrophe inattendue.

Cependant un nuage d'amère tristesse chargeait son front.

Moins accoutumé que ses deux sauvages compagnons à des scènes sanglantes, il approuvait, bien qu'en gémissant, leur inexorable logique.

Pendant ce temps, Cuchillo avait repris toute son audace; les choses tournaient au mieux pour lui.

11 jeta sur le cadavre de celui qui ne pouvait plus parler un regard de haine satisfaite et murmura à demivoix :

« A quoi tient la destinée humaine? Il y a vingt ans, ma vie n'a dépendu que de l'absence d'un arbre. »

Puis s 'adressant à Fabian :

« Tl est donc constaté que je vous ai rendu un i^rand servir-e. Ah! don Tiburcio, il faut vous résoudre à i 1er mon obligé; mais tenez, je pense généreusement à vous fournir les moyens de vous acquitter. Il y a là des richesses immenses, et il ne s'agit pour cela que de vous rappeler votre parole donnée à celui qui, pour vous, n'a pas «raint de se mettre pour la première fois, j'ose le dire, en querelle ouverte avec sa conscience. »

Et Cuchillo, qui, malgré la promesse de Fabian de lui abandonner l'or objet de sa convoitise, savait que promettre et tenir sont deux, attendit plein d'anxiété la réponse de Fabian.

« Ah ! c'est vrai 1 le prix du sang vous est dû, » dit-il au bandit.

Cuchillo affecta une attitude indignée.

« Eh bien ! celui-là vous sera magnifiquement pavé, reprit le jeune homme d'un air de mépris. Mais il ne sera pas dit que j'aurai partagé avec vous; l'or de ce placer est pour vous.

— Tout? s'écria Cuchillo, qui n'en pouvait croire ses ereilles.

— Ne vous l'ai-je pas dit?

— Vous êtes fou, s'écrièrent à la fois le carabinier et le chasseur; le drôle l'aurait tué pour rien.

— Vous êtes un dieu 1 s'écria Cuchillo, et vous appréciez mes scrupules à leur juste valeur. Quoi 1 tout cet or?

— Tout, jusqu'à la moindre parcelle, reprit simplement Fabian ; je ne veux rien de commun avec vous, pas même cet or. »

Et il fit un signe à Cuchillo.

Le bandit, au lieu de traverser la haie de cotonniers, s'élança vers les Montagnes-Brumeuses, vers l'endroit où il avait attaché son cheval.

Quelques minutes après Cuchillo revenait, son zarape à la main. Il écarta les branches entrelacées qui fermaient le val d'Or, et disparut bientôt aux yeux de Fabian.

Le soleil, au milieu de sa course, jetait une lumière étincelante et faisait scintiller de mille feux l'or disséminé dans le vallon.

Un frisson parcourut les veines de Cuchillo.

Lé cœur palpitant à la vue de cet amas de richesses, il ressemblait au tigre qui tombe dans une bergerie et ne sait quelle victime choisir ; il parcourait d'un œil hagard les trésors dispersés à ses pieds, et peu s'en fallut que, dans un transport insensé de joie, il ne se roulât dans ces flots d'or.

Bientôt cependant, revenu à des pensées plus calmes, il étendit son manteau sur le sable, et, dans l'impossibilité d'emporter toutes les richesses étalées sous ses yeux, il jeta autour de lui un regard observateur.

Cuchillo choisissait de l'œil.

Pendant ce temps, Diaz, qui s'était assis à quelque distance dans la plaine, n'avait perdu presque aucun des détails de cette scène douloureuse.

11 avait vu Cuchillo apparaître subitement, il avait de-

vinélerôlequ'onallaitlui faire remplir, il avait entendu le cri de fausse alarme du bandit, puis enfin le sanglant dénoûment du drame ne lui avait pas échappé.

Jusqu'alors il était restéimmobileà sa place, pleurant sur le sort de son chef et sur les espérances que samort anéantissait.

Cuchillo venait de disparaître dans le val d'Or, quand les trois chasseurs virent Diaz se lever et marcher vers eux.

Il s'avançait à pas lents, comme la justice de Dieu, dont il allait être aussi l'instrument.

Son bras était passé dansla bride de son cheval, etson front, obscurci par la douleur, était baissé vers la terre.

L'aventurier jeta un regard empreint de tristesse sur îe duc de l'Armada nageant dans son sang; lamortn'avait pas effacé de son visage l'expression d'un inaltérable orgueil.

« Je ne vous blâme pas, dit-il. A votre place, j'en fait autant. Que de sang indien n'ai-je pas fait couler pour assouvir ma vengeance !

— C'est pain bénit, interrompit Bois-Rosé en passant la main dans son épaisse chevelure grise et en jetant sur l'aventurier un regard de sympathie. Pepeet moi, nous pouvons dire que de notre côté....

— Je ne vous blâme donc pas; mais je pleure

que j'ai vu tomber presque sous mes yeux un homme au cœur fort, un homme qui tenait dans sa main l'avenir de la Sonora; je pleure, parce que la glore de non pays est morte avec lui.

— C'était, comme vous dites, un home,

fort, mais au cœur de rocher, dit Bois-Rosé; que Dieu ait son âme ! »

Un douloureux tressaillement agita le cœur deFabian. Diaz continua l'oraison funèbre du duc de l'An;

«Nousavionsrèvé, lui etmoi, l'affranchissement puissante province et des jours de splendeur; ni lui, ni

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