‹ Le coureur des bois, ou, Les chercheurs d'orChapitre 21 sur 60 · Fruits d’une variété de cactus-vierge · texte numérisé non relu

Fruits d’une variété de cactus-vierge

pierre à le porte de sa cabane; car elle avait pu se traîner jusque-là pour attendre mon arrivée. « Béni soyez-vous, « mon père, » medit-elle ; « vous arrivez encore à temps pour recevoir ma dernière confession. Mais, si vous le permeltez, pendant que vous vous reposerez un peu, vous assisterez à ce que je,vais dire à celui que j'ai toujours regardé comme mon fils, et à qui j'ai une vengeance à lèguer quand je ne serai plus. »

— Eh quoi! mon père, interrompit don Augustin, vous avez permis cette infraction à la loi de Dieu, qui dit : « La « vengeance n'appartient qu'à moi! »

— Pourquoi pas? ditle moine; dans ces déserts où nous n'avons pas de tribunaux, chacun ne doit-il pas les remplacer? »

Après cette courte apologie , le moine continua.

« Je m'’assis donc et j’écoutai.

« Ton père n’a pas été la victime des Indiens comme « nous l'avons cru, > reprit la malade en s'adressant à Tiburcio; « c’est son associé qui l’a égorgé pour s'emparer « d'un secret que je te dirai tout à l’heure, mais à toi « seul. .

« — Dieu seul aussi, ma mère, » reprit Tiburcio,

« pourrait nous faire retrouver cet homme, qui nous est « inconnu.

« — Dieu seul! » s’écria la veuve d’un air de dédain. Est-ce là le langage d’un homme? Quand les Indiens viennent dérober le bétail du vaquero, dit-il : Dieu seul « pourrait m'apprendre ce qu’il est devenu? Non; il cherche, et son œil sait trouver sa trace. Aujourd’hui que je « ai plus besoin de toi, tu feras comme le vaquero, et tu ‘ « retrouveras l'assassin : c'est le dernier vœu de la femme « qui a pris soin de ton enfance, et tu n’y manqueras pas.

« — J’obéirai, ma mère, » répondit le jeune homme.

« — Écoute ce qui me reste à te dire, » continua-t-elle. « Le meurtre d’Arellanos n’est pas une supposition, c’est une réalité; et voici ce que m’apprit un vaquero qui re-

RAR RAR KR

« venait d'au delà de Tubac. Quelques jours auparavant, « 1! avait rencontré deux voyageurs : l’un était ton père, « l’autre lui était inconnu. Le vaquero, ayant eu à suivre « la même route qu’eux, avait été amené, par l'inspection « de leurs traces, à une conviction dont il me fit part : près « d’un endroit où les deux voyageurs avaient bivaqué, « l’herbe foulée et inondée de sang indiquait le théâtre « d’une lutte horrible. Les empreintes sanglantes se cons« tinuaient jusqu’à une rivière, où probablement la vic- « time avait été précipitée. Cette victime était Marcos ; car « plus loin le vaquero avait reconnu la direction suivie pag « le meurtrier à la marque imprimée sur le sable par le « pied de son cheval; le cheval que montait cet homme « bronchait parfois de la jambe gauche de devant; en ou- « tre, dans la lutte, le meurtrier avait dû être blessé à la u jambe, car une empreinte de pied plus louide que l’au- « tre indiquait évidemment qu’il boitait depuis peu. »

L’hacendero écoutait avec attention cette preuve de la merveilleuse sagacité de ses compatriotes, dont il avait tous les jours tant d'occasions de se convaincre. Le moine continua son récit :

« Écoute, » reprit la mourante, « jure de venger Arel- « lanos, et tu seras assez riche pour faire agréer tes vœux « de la plus fière et de la plus riche, fût-ce de la fille de « don Augustin Pena, pour laquelle ta passion ne m'a pas « échappé. Aujourd’hui tu peux y penser sans folie, car « tu peux être aussi riche que son père. Dis, jures-tu de « poursuivre partout le meurtrier d’Arellanos ?

« Je le jüre, » reprit Tiburcio.

« Alors, acheva le franciscain, la vieille femme remit à son fils un papier sur lequel Arellanos, en partant, avait tracé l'itinéraire de la route qu’il comptait suivre luimême. « Avec les trésors que te fera trouver ce papier, reprit la mourante, « tu auras de quoi corrompre, si tu le « veUX, la fille d’un vice-roi. Maintenant, mon enfant, que

*« j'ai ton serment, laisse-moi me confesser à ce saint I —8

« homme; un fils ne doit jamais entendre la confession de « sa mère. »

Le moine fit alors en quelques mots le récit de la mort de la veuve d'Arellanos; puis il termina en disant :

« Voilà, seigneur don Augustin, ce qui me préoccupait et ce qui me faisait vous dire que Tiburcio Arellanos, pour être d’une race inconnue, n’en était pas moins un parti fort sortable pour la belle doïa Rosario.

— J'en conviens, reprit don Augustin ; mais, je vous l'ai dit, ma parole est donnée à don Estévan de Arech1za.

— Quoi! cet Espagnol, demanda le moine, serait votre gendre ? »

L’hacendero sourit d’un air mystérieux.

« Lui! non, dit-il, mais un autre; don Estévan ne voudrait pas de cette alliance.

— Peste, s’écria le moine, il est difficile!

— Peut-être en a-t-il le droit, reprit don Augustin en souriant du même air.

— Mais quel est donc cet homme? » demanda de nouvea.. le moine étonné.

Au moment où don Augustin allait répondre, un serviteur entra daus la pièce où cette conversation avait lieu.

« Seigneur don Augustin, dit l’homme, il y a deux voyageurs qui viennent à la porte d’entrée solliciter l’hospitalité pour la nuit. L’un d’eux prétend être connu de vous.

— Qu'ils soient les bienvenus, dit l’hacendero, et qu'on les fasse entrer; deux hôtes de plus, connus ou inconnus, ne seront pas de trop ici. »

Quelques secondes après, deux cavaliers arrivaient près du perron, sur le haut duquel les attendait le maître de l’hacienda.

L’un était un homme d’une trentaine d’années, dont le visage ouvert et le front haut indiquaient autant d’audace que d'intelligence. Il était leste, bien découplé et vêtu avec élégance, quoique avec simplicité.

« Ah! c'est vous, Pedro Diaz, s’écria don Augustin ; y.

a-t-1l donc quelques Indiens à exterminer près dia, que vous vous trouviez dans nos solitudes ? »

Pedro Diaz était en effet célèbre par sa haine pour les Indiens, son audace à les combattre et son adresse à se tirer des plus mauvais pas.

« Avant de vous répondre, permettez-moi, dit-il, de vous présenter le roi des gambusinos et le prince des musiciens, le seigneur don Diego Oroche, qui flaire l'or comme un chien flaire le gibier, et qui joue de la mandoline comme lui seul. »

L’imdividu présenté sous le nom d’Oroche salua gravement l’hacendero.

Il y avait cependant probablement longtemps que le tact si subül dont parlait son interlocuteur n'avait eu l’occasion de s’exercer, ou les cartes avaient été bien défavorables au seigneur Oroche, car son extérieur n’était rien moins que confortable. Pour porter la main à son feutre, il n’eut pas besoin de déranger les plis du manteau dans lequel il était artistement drapé. Il lui suffit de choisir parmi les trous de ce manteau pour passer à l’aise sa main armée d'ongles durs et pointus, et dont la prodigieuse longueur indiquait un joueur de mandoline. Effectivement, il en portait une en sautoir.

Pendant qu’il s’inclinait courtoisement devant le riche propriétaire, de longues mèches d’une chevelure inculte tombèrent sur son visage, droites et roides comme les roseaux dont la mythologie couronne la tête des dieux qui président aux fleuves.

Quand ils furent assis dans le salon, Diaz prit la parole :

« Nous avons entendu dire qu'il était question à Arispe d'une expédition dans l’intérieur de l’Apacheria, et ce cavalier et moi nous nous sommes mis immédiatement en route pour y prendre part. Notre chemin nous a conduits à votre hacienda, seigneur don Augustin, et nous venons vous demander l'hospitalité jusqu’à demain. Au point du jour, nous nous remettrons en route pour Arispe.

La

— Vous n'irez pas si loin, répondit en souriant l’hacendero; l’expédition est prête, et j’en attends le chef ici ce soir même; il agréera vos services, j'en suis garant, et vous épargnera ainsi quelques jours de route.

— C’est à merveille, reprit Diaz, el je rends grâce à Dieu de cette coïncidence,

— La soif de l’or vous a donc aussi gagné! demanda don Augustin à Pedro Diaz.

— Non pas, Dieu merci! Je laisse le soin de cherche de l'or à un gambusino expérimenté, tel que le seigneur Oroche. Pour moi, vous le savez, je n'ai d’autre souci que d’user de représailles envers les Indiens pour tout le mal qu’ils m'ont fait, et c’est pourquoi j'ai saisi avec empressement l’occasion d'aller porter une fois de plus chez eux le fer et le feu qu'ils ont si souvent promènés parmi nous.

— C’est bien, reprit l'hacendero, qui, comme tous les habitants des frontières exposées aux incursions de ces ennemis implacables de la race blanche, nourrissait dans son cœur une haine égale à celle de Pedro Diaz. J’approuve de tels sentiments, et, si vous voulez me le permettre, je vous Offrirai comme gage des miens un de mes meilleurs che-

vaux de selle ; l’Indien que vous poursuivrez sur ce noble animal devra être monté sur les ailes du vent si vous ne l’atteignez, quelque avance qu’il ait sur vous.

— Ge sera mon cheval de bataille, reprit Diaz les yeux brillants de joie, et j’ornerai sa crinière de chevelures indiennes, en mémoire de celui qui me l’aura donné. »

La conversation roula ensuite sur les expéditions du genre de celle que commandait don Estévan, ainsi que sur plusieurs autres sujets qui défrayent d'ordinaire l'entretien des fermiers mexicains ; et comme il était déjà nuit, et que l'hôte attendu n’arrivait pas, don Augustin donna l’ordre à deux domestiques de se munir de torches et d'aller à cheval au-devant de lui.

« Je ne sais quel accident peut avoir retardé la marche de don Estévan, dit l’hacendero quand ses ordres eurent

été exécutés. S'il a couché, comme c’est probable, à la Poza, il devrait être ici depuis près de deux heures. »

On sait comment le temps perdu à ramener les chevaux fugitifs avait retardé le départ de la cavalcade, et pourquoi don Estévan n’était pas encore arrivé.

Don Augustin achevait ces mots, quand une gracieuse et soudaine apparition eut lieu dans la salle ; c'était la fille de l’hacendero, la belle Rosarita. Comme si la cavalcade n’eût attendu que sa présence, un bruit de chevaux dans l'enceinte de l’hacienda et la lueur des torches qui brilla au milieu de l'obscurité annoncèrent la venue des hôtes qu’attendait don Augustin Pena.

Page 1